‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 17 sur 60 · SAUL · texte numérisé non relu

SAUL

Et que me peut ton Dieu ? que me fait sa colère ? A son courroux enfin que reste-t-il à faire? Près du corps déchiré de mon fils expirant Il m'entraîne, il me voit, il doit être content! — Va! tant que j'espérai de conservei' ta vie, jv. 8

ii4 HARMONIES POÉTIQUES

J'ai craint ce Dieu, mon fils; tu meurs, je le défie!

Sa cruauté ne peut accroître mou tourment!

Je tombe sous ses coups, mais en le blasphémant!

.IONATHA.S.

O ciel! à nos malheurs n'ajoutez pas ce crime! — Contentez-vous, 6 Dieu! d'une seule victime; Que mon sang vous apaise, et que mon père,..!

SAUL, furieuX'

Non! Non ! je ne veux de toi ni bienfait ni pardon ! Dieu cruel! Dieu de sang! je te brave et t'outrage! Tout ton pouvoir ne peut avilir mon courage! Tu l'emporte, il est vrai; mais lorsque tu m'abats, Je me relève encor pour insulter ton bras ! Je ne me repens pas des crimes de ma vie; C'est toi qui les commis et qui les justifie ! C'est toi qui, de mes jours conjîtant persécuteur. As semé sous mes pas les pièges du malheur! Et si l'excès des maux a produit l'injustice, Tu fus d»' mes forfaits la cause et le complice!

ET RELIGIEUSES. ii5

— Tu les punis pourtant! — Tu les punis en moi!

Mais je les vois ailleurs récompensés par toi !

Ce qui fut crime en l'un chez un autre est justice!

La vertu n'est qu'un nom ! ta loi n'est qu'un caprice !

Et ton pouvoir cruel n'a formé les humains

Que pour persécuter l'ouvrage de tes mains !

Eh bien ! par mon supplice exerce ta puissance !

Assouvis tes regards, jouis de ma souffrance!

Jouis! mais hate-toi de l'épuiser sur moi;

IjC néant où je coui's va m'arracher à toi !

.lONATHAS , -l'une vi.ix. el.-inte.

O blasphème ! — Epargnez , Dieu clément !... O mon père !

Que cet égarement rend ma mort plus amère !

— Ne vous souvenez pas, Seigneur, de ces discours!

Seigneur, votre justice a compté tous nos jours!

Nos destins sont écrits dans vos lois éternelles ,

Nos mérites pesés dans vos mains immortelles !

L'homme, œuvre de ces mains, pourra-t-il murmurer?

Osera-t-il juger ce qu'il doit adorer?

Ah! si la nuit des sens ici nous presse encore,

La mort ouvre nos yeux à l'éternelle aurore!

Je la sens ! 6 Saûl ! quelle immense clarté !

iiG HARMONIES POÉTIQUES

Mon père ! jour divin ! céleste vérité !

Que ces rayons sacrés consolent ma paupière!...

Que le Seigneur m'est doux à mon heure dernière !.

Mon aine dans son sein s'exhale sans effort !

INIon père!... adieu... Seigneur, recevez...

( Il meurt.) SAUfj, contempLinl le cnrps de son fil';.

Il est mort !.

Il est mort!... la voilà, cette longue espérance, Ces destins éternels promis à ma puissance , Oracles imposteurs! à mon peuple, à mon fils, A toute ma grandeur, malheureux, je survis!... Comme un astre tombant qui brille et qui s'efface , J'ai vu briller et fuir tout l'espoir de ma race ! Et moi!... vieilli, défait, et pleurant sur des morts, Vaincu, je reste seul!... seul avec mes remords!... Mourons donc! Venez tous jouir de mon supplice. Vous, ombres, qu'immola ma sanglante injustice! Dans le sang de mon fils voyez couler mon sang! Mais je ne vous vois pas à ce dernier instant, Mânes persécuteurs, auteurs de ma misère! Quoi! vous m'abandonnez à mon heure dernière?

Quoi! vous ne venez pas vous disputer mon corps? Quoi donc ! connaîtrait-on ia pitié chez les morts ? Eh bien ! ma propre main vous apaise et vous venge ! Recevez tout mon sang! enivrez- vous!...

(Ilentend les pas de guerriers, les cris des vainqueurs.)

Qu'entends-je?

Mon nom !... Vous me cherchez? barbares ennemis! Vous me trouverez là , sur le corps de mon fils ! Qui n'est tombé que mort n'est pas tombé sans gloire ! Les voici! Hâtons-nous, frappons, mourons!

( Il se perce de son épée sur le- corps de Jonathas.)

Page 1