SUR LA QUESTION A PROPOSER L'ACADÉMIE DE MAÇON
Il y a deux civilisations qui quelquefois marchent de concert , et quelquefois s'avancent séparées : l'une est la civilisation morale, c'est-à-dire l'ensemble des croyances , des lois , des mœurs , des vertus d'un peuple ; l'autre est la. civilisation matérielle , c'est-à-dire
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le développement plus ou moins progressif des métiers et des arts purement manuels , ou de l'industrie. Quand on confond ces deux sortes de civilisations dans un seul mot , on ne s'entend plus et l'on combat dans les ténèbres. La civilisation morale ne peut être considérée que comme le but même de la durée des nations; ceux qui la nient ou qui voudraient entraver sa marche méconnaissent l'humanité dans son caractère distinctif, le perfectionnement, et outragent le ciel même dans son plus noble ouvrage , l'humanité. La civilisation matérielle, au contraire, autrement nommée l'industrie , ne présente pas , au premier aperçu, des résultats aussi évideus pour le bonheur des peuples qui la cultivent par-dessus toutes les autres. Les moralistes la redoutent, les philosophes la dédaignent, les économistes l'exaltent; mais ils sont loin de s'entendre encore sur les moyens d'assurer ses progrès, de régulariser ses écarts, de prévenir ses vicissitudes, et même, il faut le dire, de prouver ses bienfaits ! En effet, c'est encore une question de savoir si la richesse . (jui accompagne toujours une haute civilisation, est la cause ou l'elfet de cette civilisation même; si elle la produit ou si elle l'altère. I^'histoirc fait à co doute une double réponse.
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comme un oracle à double sens : « Tous les peuples civilisés sont devenus riches , mais tous ont péri par la richesse. » L'industrie, telle que les économistes l'entendent , est aux nations exactement ce qu'est la richesse aux individus; elle les élève, elle les cultive, elle les développe, mais elle les amollit et les corrompt.
Sans entrer ici dans la discussion approfondie de cette importante question de haute politique, question dont la solution même ne changerait rien à l'état de notre société moderne , essentiellement industrielle, arrêtons seulement notre pensée sur un grand fait d'une évidence historique et contemporaine. Ce fait , Messieurs , vous l'avouez tous : l'industrie amollit et corrompt les classes qui y sont exclusivement adonnées , et vous reconnaissez moins d'esprit de patrie et de famille , moins de pureté de mœurs , moins d'habitudes conservatrices, moins de vertus pratiques, dans une population industrielle que dans les populations agricoles. Les causes de cette différence sont faciles à entrevoir. L'industrie est spécialement et presque exclusivement fondée sur le désir du luxe, sur l'avidité de l'or; elle éveille et alimente dans l'homme, par l'habitude, cette passion essentielle-
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ment égoïste, et ue présente jamais à ses pensées, à son travail, à ses vertus même, que le gain pour mobile et la richesse pour récompense! L'industrie est variable de sa nature, destinée à satisfaire surtout à des besoins imaginaires, à des nécessités de mode ou de caprice. Que ces besoins changent, que ces caprices passent, que ces modes tombent, le genre d'industrie qui les nourrissait change, passe et tombe avec eux. De nombreux travailleurs, habitués à un seul mode de travail, devenus, par cette habitude même, inaptes à tout autre emploi de leurs forces, sont jetés violemment dans l'oisiveté et dans l'indigence; ces brusques transitions d'un travail largement rétribué, d'un salaire au-dessus des besoins, à une cessation totale de travail et de salaire, secouent trop fortement l'ame humaine; elles la jettent dans la débauche ou dans le découragement et le désespoir, dans les vices de l'opulence ou dans ceux de la misère! Ces transitions sont, aux classes ouvrières, ce que le jeu est aux classes riches : il brise les ressorts à force de les tendre; et quand le ressort est brisé , le vice survient et s'empare de l'homme.
L'industrie manufacturière arrache lliomme à la vie domestique, à l'esprit de famille, cette sauve-
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garde de toutes nos vertus de tradition , cette seconde anie de l'humanité, ce principe générateur du patriotisme et de la nationalité; l'ouvrier n'a pas de patrie; il erre de ville en ville, d'atelier en atelier, selon que le besoin ou le travail l'en repousse ou l'y attire ; tous ces fils qui forment pour ainsi dire le tissu invisible de notre civilisation domestique, cette tendresse pour la mère, ce respect pour le père, cette pitié pour l'enfant, cet honneur de la maison qu'on craint de souiller, cette considération du clocher qu'on redoute de perdre, ces habitudes préservatrices des mœurs, ces assistances aux cérémonies du culte, aux instructions morales des pasteurs, aux récits des anciens, aux fêtes , aux usages du pays ; rien de tout cela n'existe pour l'ouvrier; c'est l'homme réduit à sa plus vénale expression : je ne dis pas assez; c'est l'homme descendu des conditions générales de l'humanité à la condition de machine humaine! Dans cet isolement fatal, dans cette nudité sociale, il est exposé à toutes les séductions du mal, sans rencontrer autour de lui aucun soutien, aucune garantie, aucune sollicitation pour le bien ; lancé dans ces ateliers nombreux , dans ces foules où l'homme est contagieux pour l'homme, il est facilement atteint par un égoïsme brutal , par
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une soif des seules jouissances physiques. ]^ vice, par une réaction prompte et inévitable, accroît sa misère : il périt clans la débauche ou dans les hospices de nos grandes villes. Voilà le destin d'un tiers au moins des hommes que l'industrie sollicite et dévore! Là se forme une population nomade, sans famille, sans foyer, sans patrie et sans autels, race qui se place elle-même en dehors des conditions de l'état civilisé; qui se remue violemment à chaque ébranlement politique; qui voit d'un œil de haine et d'envie tout ce qui possède un toit, un champ, un foyer, une famille; hommes auxquels la législation moderne accorde, il est vrai, tous les droits du citoyen, à qui la religion présente toutes les lumières et toutes les consolations du chrétien, mais dont le genre de vie repousse l'un et l'autre, et constitue, dans nos états commerciaux, un esclavage, un ilotisme volontaires , pires peut-être que l'esclavage et l'ilotisme antiques; car le maître au moins était responsable de la vie et des mœurs de l'esclave, et la société moderne ne l'est pas de celle du prolétaire!
De là. Messieurs, cette société divisée en deux camps, ces jalousies, ces récriminations odieuses de