‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 55 sur 60 · EPITRE FAMILIERE · texte numérisé non relu

EPITRE FAMILIERE

Au premier mille, hélas! de mon pèlerinage, Temps où le cœur tout neuf voit tout à son image ; Où l'ame de seize ans, vierge de passions,

Demande à l'univers ses mille émotions,

Le soir d'un jour de fête au golfe de Venise,

Seul, errant sans objet dans ma barque indécise,

Je suivais , mais de loin , sur la mer, un bateau

Dont les concerts flottans se répandaient sur l'eau;

Voguant de cap en cap, nageant de crique en crique,

La barque balançant sa brise de musique.

Elevait, abaissait, modulait ses accords

Que l'onde palpitante emportait à ses bords ,

Et selon que la plage était sourde ou sonore ,

Mourait comme un soupir des mers qui s'évapore.

Ou dans les antres creux réveillant mille échos

Elançait jusqu'au ciel la fanfare des flots;

Et moi, penché sur l'onde, et l'oreille tendue.

Retenant sur les flots la rame suspendue ,

Je frémissais de perdre un seul de ces accens ,

Et le vent d'harmonie enivrait tous mes sens.

C'était un couple heureux d'amans unis la veille, Promenant leur bonheur à l'heure où tout sommeille, Et, poiu' mieux enchanter leurs fortunés momens, Respirant l'air du golfe au son des instrumens. La fiancée en jouant avec l'écume blanche

Qui de l'étroit esquif venait laver la hanche, De son doigt dans la mer laissa tomber l'anneau , Et pour le ressaisir son corps penché sur l'eau Fit incliner le bord sous la vague qu'il rase; La vague, comme une eau qui surmonte le vase, Les couvrit : un seul cri retentit jusqu'au bord: Tout était joie et chant, tout fut silence et mort.

Eh bien ! ce que mon cœur éprouva dans cette heure Où le chant s'engloutit dans l'humide demeure. Je l'éprouve aujourd'hui , chantre mélodieux. Aujourd'hui que j'entends les suprêmes adieux De cette chère voix pendant quinze ans suivie. Voluptueux oubli des peines de la vie.

Musique de l'esprit, brise des temps passés. Dont nos soucis dormans étaient si bien bercés ! Heures de solitude et de mélancolie.

Heures des nuits sans fin que le sommeil oublie , Heures de triste attente , hélas ! qu'il faut tromper, Heures à la main vide et qu'il faut occuper. Fantômes de l'esprit que l'ennui fait éclore, Vides de la pensée oîi le cœur se dévore ! Le conteur a fini : vous n'aurez plus sa voix,

Et le temps va sur nous peser de tout son poids.

Ainsi tout a sou terme, et tout cesse, et tout s'use. A ce terrible aveu notre esprit se refuse, Nous croyons en tournant les feuillets de nos jours Que les pages sans fin en tourneront toujours; Nous croyons que cet arbre au dôme frais et sombre , Dont nos jeunes amours cherchent la mousse et l'ombre, Sous ses rideaux tendus doit éternellement Balancer le zéphyr sur le front de l'amant; Nous croyons que ce flot qui court , murmure et brille , Et du bateau bercé caresse en paix la quille, Doit à jamais briller, murmurer et flotter, Et sur sa molle écume à jamais nous porter; Nous croyons que le livre où notre ame se plonge Et comme en un sommeil nage de songe en songe. Doit dérouler sans fin cette prose ou ces vers, Horizons enchantés d'un magique univers : Mensonges de l'esprit, illusion et ruse Dont pour nous retenir ici-bas la vie use ! Hélas! tout finit vite : encore un peu de temps. L'arbre s'effeuille, et sèche, et jaunit le printemps, La vague arrive en poudre à son dernier rivage,

L'ame à l'ennui , le livre à sa dernière page.

Mais pourquoi donc le tien se ferme-t-il avant Que la mort ait fermé ton poëme vivant, Homère de l'histoire à l'immense Odyssée, Qui, répandant si loin ta féconde pensée, Soulèves les vieux jours, leur rends l'ame et le corps, Comme l'ombre d'un Dieu qui ranime les morts? Ta fibre est plus savante et n'est pas moins sonore. Tes jours n'ont pas atteint l'heure qui décolore. Ton front n'a pas encor perdu ses cheveux gris. Couronne dont la muse orne ses favoris , Où, comme dans les pins de ta Calédonie, La brise des vieux jours est pleine d'harmonie. Mais , hélas ! le poète est homme par les sens , Homme par la douleur! Tu le dis, tu le sens; L'argile périssable où tant d'ame palpite. Se façonne plus belle et se brise plus vite; Le nectar est divin , mais le vase est mortel ; C'est un Dieu dont le poids doit écraser l'autel. C'est un souffle trop plein du soir ou de l'aurore Qui fait chanter le vent dans un roseau sonore. Mais qui , bi-isé du son , le jette au bord de l'eau

:^5o REPONSE AUX ADIEUX

Comme un chaume séché hattu sous le fléau 1

O néant! 6 nature! ô faiblesse suprême 1

Humiliation pour notre grandeur même!

Main pesante dont Dieu nous courbe incessamment

Pour nous prouver sa force et notre abaissement,

Pour nous dire et redire à jamais qui nous sommes,

Et pour nous écraser sous ce honteux nom d'hommes!

Je ne m'étonne pas que le bronze et l'airain Cèdent leur vie au temps et fondent sous sa main , Que les murs de granit , les colosses de pierre De Thèbe et de Memphis fassent de la poussière , Que Babylone rampe au niveau des déserts , Que le roc de Calpé descende au choc des mers, Et que les vents, pareils aux dents des boucs avides» Écorcent jour à jour le tronc des pyramides : Des hommes et des jours ouvrages imparfaits, TjC temps peut les ronger, c'est lui qui les a faits, Leur dégradation n'est pas une ruine.

Et Dieu les aime autant en sable qu'en colline ; Mais qu'un esprit divin, souffle immatériel Qui jaillit de Dieu seul comme l'éclair du ciel , Que le IcMips n'a point fait, cpic nul climat n'altère,

Qui ne doit rien au feu, rien à l'onde, à la terre Qui , plus il a compté de soleils et de jours , Plus il se sent d'élan pour s'élancer toujours. Plus il sent, au torrent de force qui l'enivre, Qu'avoir vécu pour Thomme est sa raison de vivre; Qui colore le monde en le réfléchissant; Dont la pensée est l'être, et qui crée en pensant; Qui , donnant à son œuvre un rayon de sa flamme , Fait tout sortir de rien, et vivre de son ame, Enfante avec un mot, comme fit Jéhova, Se voit dans ce qu'il fait, s'applaudit, et dit : Va ! N'a ni soir, ni matin, mais chaque jour s'éveille Aussi jeune, aussi neuf, aussi Dieu que la veille; Que cet esprit captif dans les liens du corps Sente en lui tout à coup défaillir ses ressorts , Et, comme le mourant qui s'éteint, mais qui pense, Mesure à son cadran sa propre décadence. Qu'il sente l'univers se dérober sous lui. Levier divin qui sent manquer le point d'appui, Aigle pris du vertige en son vol sur l'abîme. Qui sent l'air s'affaisser sous son aile et s'abîme, Ah ! voilà le néant que je ne comprends pas ! Voilà la mort, plus mort que la mort d'ici-bas, Voilà la véritable et complèle ruine!

Auguste et saint débris devant qui je m'incline. Voilà ce qui fait honte ou ce qui fait frémir, Gémissement que Job oublia de gémir!

Ton esprit a porté le poids de ce problème, Sain dans un corps infirme il se juge lui-mêmiî ; Tes organes vaincus parlent pour t'avertir; Tu sens leur décadence , heureux de la sentir. Heureux que la raison, te prêtant sa lumière. T'arrête avant la chute au bord de la carrière ! Eh bien! ne rougis pas au moment de t'asseoir; Laisse un long crépuscule à l'éclat de ton soir; ISotre tâche commence et la tienne est finie : C'est à nous maintenant d'embaumer ton génie. Ah! si comme le tien mon génie était roi, Si je pouvais d'un mot évoquer devant toi Les fantômes divins dont ta plume féconde Des héros, des amans a peuplé l'autre monde; Les sites enchantés que ta main a décrits, Paysages vivans dans la pensée écrits ; IjCs nobles sentimens s 'élevant de tes pages Comme autant de parfums des odorantes plages; Et les hautes vertus que ton art fit germer.

Et les saints dévouemens que ta voix fait aimer- Dans un cadre où ta vie entrerait tout entière , Je les ferais jaillir tous devant ta paupière , Je les concentrerais dans un brillant miroir, Et dans un seul regard ton œil pourrait te voir ! Semblables à ces feux, dans la nuit éternelle, Qui viennent saluer la main qui les appelle, Je les ferais passer rayonnans devant toi ; Vaste création qui saluerait son roi ! Je les réunirais en couronne choisie , Dont chaque fleur serait amour et poésie, Et je te forcerais, toi qui veux la quitter, A respirer ta gloire avant de la jeter.

Cette gloire sans tache et ces jours sans nuage N'ont point pour ta mémoire à déchirer de page; La main du tendre enfant peut t'ouvrir au hasard , Sans qu'un mot corrupteur étonne son regard. Sans que de tes tableaux la suave décence Fasse rougir un front couronné d'innocence; Sur la table du soir, dans la veillée admis , La famille te compte au nombre des amis. Se fie à ton honneur, et laisse sans scrupule

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