‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 56 sur 60 · IV · texte numérisé non relu

IV

Passer de main en main le livre qui circule;

La vierge, en te lisant, qui ralentit son pas,

Si sa mère survient ne te dérobe pas ,

Mais relit au grand jour le passage qu'elle aime,

Comme en face du ciel tu l'écrivis toi-même.

Et s'endort aussi pure après t'a voir fermé ,

Mais de grâce et d'amour le cœur plus parfumé.

Un Dieu descend toujours pour dénouer ton drame,

Toujours la Providence y veille et nous proclame

Cette justice occulte et ce divin ressort

Qui fait jouer le temps et gouverne le sort;

Dans les cent mille aspects de ta gloire infinie

C'est toujours la raison qui guide ton génie.

Ce n'est pas du désert le cheval indompté

Traînant de Mazeppa le corps ensanglanté,

Et, comme le torrent tombant de cime en cime,

Précipitant son maître au trône ou (!ans l'abîme;

C'est le coursier de Job, fier, mais obéissant,

Faisant sonner du pied le sol retentissant.

Se fiant à ses flancs comme l'aigle à son aile ,

Prêtant sa bouche au frein et son dos à la selle;

Puis , quand en quatre bonds le désert est franchi ,

Jouant avec le mors que l'écume a blanchi ,

Touchant sans le passer le but qu'on lui désigne,

Et sous la main qu'on tend courbant son cou de cygne.

Voilà l'homme, voilà le pontife immortel! Pontife que Dieu fit pour parfumer l'autel, Pour dérober au sphinx le mot de la nature. Pour jeter son flambeau dans notre nuit obscure, Et nous faire épeler, dans ses divins accens. Ce grand livre du sort dont lui seul a le sens.

Aussi dans ton repos , que ton heureux navire Soit poussé par l'Eurus , ou flatté du Zéphire , Et, partout où la mer étend son vaste sein , Flotte d'un ciel à l'autre aux deux bords du bassin; Ou que ton char, longeant la crête des montagnes, Porte en bas ton regard sur nos tièdes campagnes , Partout où ton œil voit du pont de ton vaisseau Le phare ou le clocher sortir du bleu de l'eau. Ou le mole blanchi par les flots d'une plage Etendre en mer im bras de ville ou de village; Partout où ton regard voit au flanc des coteaux Pyramider en noir les tours des vieux châteaux , Ou flotter les vapeurs haleines de nos villes,

Ou des plus luuiibles toits le soir rougir les tuiles,

Tu peux dire, en ouvrant ton cœur à l'amitié,

Ici l'on essuierait la poudre de mon pie,

Ici dans quelque cœur mon ame s'est versée,

Car tout un siècle pense et vit de ma pensée!

11 ne t'a rien manqué pour égaler du front

Ces noms pour qui le temps n'a plus d'ombre el d'affront.

Ces noms majestueux que l'épopée élève

Comme une cime humaine au-dessus de la grève ,

Que d'avoir concentré dans un seul monument

La puissance et l'effort de ton enfantement.

Mais tout homme a trop peu de jours pour sa pensée:

La main sèche sur l'œuvre à peine commencée,

Notre bras n'atteint pas aussi loin que notre œil;

Soyons donc indulgens même pour notre orgueil.

Les monumens complets ne sont pas œuvre d'homme :

Un siècle les commence, un autre les consomme;

Encor ces grands témoins de notre humanité

Accusent sa faiblesse et sa brièveté;

Nous y portons chacun le sable avec la foule;

Qu'importe, quand plus tard notre Babel s'écroule.

D'avoir porté nous-même à ces longs monumens

L'humble brique cachée au sein des fondemens ,

Ou la piei're sculptée où notic vain nom vive?

Notre nom est néant quelque part qu'on l'inscrive.

Spectateur fatigué du grand spectacle humain,

Tu nous laisses pourtant dans un rude chemin .

Les nations n'ont plus ni barde ni prophète

Pour enchanter leur route et marcher à leur tête ;

Un tremblement de trône a secoué les rois,

Les chefs comptent par jour et les règnes par mois;

Le souffle impétueux de l'humaine pensée ,

Equinoxe brûlant dont l'ame est renversée ,

Ne permet à personne , et pas même en espoir,

De se tenir debout au sommet du pouvoir,

Mais poussant tour à tour les plus forts sur la cime.

Les frappe de vertige et les jette à l'abîme;

En vain le monde invoque un sauveur, un appui ,

Le temps plus foi't que nous nous entraîne sous lui :

Lorsque la mer est basse un enfant la gourmande.

Mais tout homme est petit quand une époque est grande.

Regarde : citoyens, rois, soldat ou tribun ,

Dieu met la main sur tous et n'en choisit pas un ;

Et le pouvoir, rapide et brûlant météore ,

En tombant sur nos fronts nous juge et nous dévore.

C'en est fait : la parole a soufflé sur les mers,

Le chaos bout et couve un second luiivers,

Et pour le genre humain que le sceptre abandonne

Le salut est dans tous et n'est plus dans personne.

A l'immense roulis d'un océan nouveau,

Aux oscillations du ciel et du vaisseau ,

Aux gigantesques flots qui croulent sur nos têtes.

On sent que l'homme aussi double un cap des tempêtes,

Et passe sous la foudre et sous l'obscurité

Le tropique orageux d'une autre humanité.

Aussi jamais les flots oii l'éclair se rallume

N'ont jeté vers le ciel plus de bruit et d'écume ,

Dans leurs gouffres béans englouti plus de mâts ,

Porté l'homme plus haut pour le lancer plus bas ,

Noyé plus de fortune et sur plus de rivages

Poussé plus de débris et d'illustres naufrages :

Tous les royaumes veufs d'hommes-rois sont peuplés;

Ils échangent entre eux leurs maîtres exilés.

J'ai vu l'ombre des Stuarts, veuve du triple empire,

Mendier le soleil et l'air qu'elle respire,

L'héritier de l'Europe et de Napoléon

Déshi'rité du monde et déchu de son nom,

l>o pfiirqu un si grand nom <|ui seul tient une histoire

N'eût un trop frêle écho d'un si grand son de gloire.

Et toi-même en montant au sommet de tes tours Tu peux voir le plus grand des débris de nos jours, De leur soleil natal deux plantes orphelines Du palais d'Edimbourg couronner les ruines!... Ah! lorsque, s'échappant des fentes d'un tombeau. Cette tige germait sous un rayon plus beau, Quand la France, envoyant ses salves à l'Europe, Annonçait son miracle aux flots de Parthénope, Quand moi-même d'un vers pressé de le bénir Sur un fil du destin j'invoquais l'avenir. Je ne me doutais pas qu'avec tant d'espérance Le vent de la fortune, hélas ! jouait d'avance, Emportant tant de joie et tant de vœux dans l'air Avec le bruit du bronze et son rapide éclair, Et qu'avant que l'enfant pût manier ses armes Les bardes sur son sort n'auraient pi us que des larmes ! . , . Des larmes? non, leur lyre a de plus nobles voix : Ah ' s'il échappe au trône, écueil de tant de rois, Si comme un nourrisson qu'on jette à la lionne A la rude infortune à nourrir Dieu le donne, Ce soi't ne vaut-il pas les berceaux triomphans?

36o RÉPONSK AUX ADIEUX

Toujours lombie d'uu trône est fatale aux eiifans,

Toujours des Tigellins l'haleine empoisonnée

Tue avant le printemps les germes de l'année!

Qu'il grandisse au soleil, à l'air libre, aux autans,

Qu'il lutte sans cuirasse avec l'esprit du temps;

De quelque nom qu'amour, haine, ou pitié le nomme.

Néant ou majesté, roi proscrit, qu'il soit homme!

Dun trône dévorant qu'il ne soit pas jaloux :

La puissance est au sort, nos vertus sont à nous.

Qu'il console à lui seul son. errante famille :

Plus obscure est la nuit et plus l'étoile y brille !

Et, si comme un timide et faible passager

Que l'on jette à la mer à l'heure du danger,

La liberté prenant un enfant pour victime,

Le jette au gouffre ouvert pour refermer l'abîme,

Qu'il y tombe sans peur, qu'il y dorme innocent

De ce qu'un trône coûte à recrépir de sang;

Qu'il s'égale à son sort, au plus haut comme au pire;

Qu'il ne se pèse pas, enfant, contre un empire;

Qu'à l'humanité seule il l'ésignc ses droits :

Jamais le sang du peuple a-t-il sacré les rois?

Mais adieu: d'un cœur plein l'e^iu déborde, et j'oublie

DE SIR WALTER SCOTT. 36i

Que ta voile frissonne aux brises d'Italie , Et t'enlève à la scène où s'agite le sort , Comme l'aile du cygne à la vase du bord. Vénérable vieillard, poursuis ton doux voyage : Que le vent du midi dérobe à chaque plage L'air vital de ces mers que tu vas respirer; Que l'oranger s'effeuille afin de t'enivrer; Que dans chaque horizon ta paupière ravie Boive avec la lumière une goutte de vie ! Si jamais sur ces mers dont le doux souvenir M'émeut comme un coursier qu'un autre entend hennir, Mon navire inconnu glissant sous peu de voile Venait à rencontrer sous quelque heureuse étoile Le dôme au triple pont qui berce ton repos , Je jetterais de joie une autre bague aux flots; Mes yeux contempleraient ton large front d'Homère, Palais des songes d'or, gouffre de la chimère. Ou tout l'Océan entre et bouillonne en entrant. Et d'où des flots sans fin sortent en murmurant , Chaos où retentft ta parole profonde Et d'où tu fais jaillir les images du monde ; J'inclinerais mon front sous ta puissante main Qui de joie et de pleurs pétrit le genre humain; J'emporterais dans l'œil la rayonnante image

D'un de ces hommes-siècle et qui nomment un âge; Mes lèvres garderaient le sel de tes discours, Et je séparerais ce jour de tous mes jours, Comme au temps où d'en haut les célestes génies , Prenant du voyageur les sandales bénies , Marchaient dans nos sentiers; les voyageurs pieux Dont l'apparition avait frappé les yeux. L'œil encore ébloui du sillon de lumière. Marquaient du pied la place, y roulaient uns pierre. Pour conserver visible à leurs postérités L'heure où l'homme de Dieu les avait visités.

HOMMAGE

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