‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 58 sur 60 · ADIEU · texte numérisé non relu

ADIEU

Si j'abandonne aux plis de la voile rapide

Ce que m'a fait le ciel de paix et de bonheur ;

Si je confie aux flots de l'élément perfide

Une femme, un enfant, ces deux parts de mon cœur;

366 HOMMAGE

Si je jette à la mer, aux sables, aux nuages, Tant de doux avenirs, tant de cœurs palpitans, D'un retour incertain sans avoir d'autres gages Qu'un mât plié par les autans,

Ce n'est pas que de l'or Tardente soif s'allume Dans un cœur qui s'est fait un plus noble trésor; Ni que de son flambeau la gloire me consume De la soif d'un vain nom plus fugitif encor; Ce n'est pas qu'en nos jours la fortune du Dante Me fasse de l'exil amer manger le sel , Ni que des factions la colère inconstante Me brise le seuil paternel.

Non , je laisse en pleurant, aux flancs d'une vallée, Des arbres chargés d'ombre, un champ, une maison De tièdes souvenirs encor toute peuplée. Que maint regard ami salue à l'horizon. J'ai sous l'abri des bois de paisibles asiles Où ne retentit pas le bruit des factions. Où je n'entends , au lieu des tempêtes civiles. Que joie et bénédictions.

A L'ACADÉMIE DE MARSEILLE. 367 Un vieux père entouré de nos douces images Y tressaille au bruit sourd du vent dans les créneaux, Et prie en se levant le maître des orages De mesurer la brise à l'aide des vaisseaux; De pieux laboureurs, des serviteurs sans maître, Cherchent du pied nos pas absens sur le gazon, Et mes chiens au soleil, couchés sous ma fenêtre.

Hurlent de tendresse à mon nom.

J'ai des sœurs qu'allaita le môme sein de femme. Rameaux qu'au même tronc le vent devait bercer; J'ai des amis dont l'ame est du sang de mon ame, Qui lisent dans mon œil et m'entendent penser; J'ai des cœurs inconnus, où la muse m'écoute. Mystérieux amis à qui parlent mes vers , Invisibles échos répandus sur ma route Pour me renvover des concerts !

Mais l'ame a des instincts qu'ignore la nature , Semblables à l'instinct de ces hardis oiseaux Qui leur fait, pour chercher une autre nourriture, Traverser d'un seul vol l'abîme aux grandes eaux.

HOMMAGE

Que vont-ils demander aux climats de l'aurore? N'ont-ils pas sur nos toits de la mousse et des nids? Et des gerbes du champ que notre soleil dore, L'épi tombé pour leurs petits?

Moi , j'ai comme eux le pain que chaque jour demande, J'ai comme eux la colline et le fleuve écumeux, De mes humbles désirs la soif n'est pas plus grande, Et cependant je pars et je reviens comme eux ! Mais comme eux vers l'aurore une force m'attire , Mais je n'ai pas touché de l'œil et de la main Cette terre de Cham , notre premier empire , Dont Dieu pétrit le cœur humain.

Je n'ai pas navigué sur l'Océan de sable. Au branle assoupissant du vaisseau du désert; Je n'ai pas étanché ma soif intarissable Le soir au puits d'Hébron de trois palmiers couvert, Je n'ai pas étendu mon manteau sous les tentes , Dormi dans la poussière où Dieu retournait Job , ISi la nuit, au doux bruit des toiles palpitantes, Rêvé les rêves de Jacob.

A r;\C/VDÉMTE DE M?^RSEILLE. 369 Des sept pages du inonde une nie reste à lire, Je ne sais pas comment l'étoile y tremble aux cieux, vSous quel poids de néant la poitrine respire, Comment le cœur palpite en approchant des dieux! Je ne sais pas comment, au pied d'une colonne, D'où l'ombre des vieux jours sur le barde descend , L'herbe parle à l'oreille, ou la terre bourdonne,

Ou la brise pleure en passant.

Je n'ai pas entendu dans les cèdres antiques Les cris des nations monter et retentir. Ni vu du haut Liban les aigles prophétiques S'abattre au doigt de Dieu sur les palais de Tyr ; Je n'ai pas reposé ma tête sur la terre Où Palmire n'a plus que l'écho de son nom , Ni fait sonner au loin, sous mon pied solitaire, L'empire vide de Memnon.

Je n'ai pas entendu, du fond de ses abnnes, Le Jourdain lamentable élever ses sanglots. Pleurant avec des pleurs et des cris plus sublimes Que ceux dont Jérémie épouvanta ses flots;

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