III
i3o HARMONIES POÉTIQUES
Et retirant du bord sa vague encor fumante, Comme pour s'endormir rentrait dans son grand lit;
Et l'astre qui tombait de nuage en nuage, Suspendait sur les flots un orbe sans rayon, Puis plongeait la moitié de sa sanglante image , Comme un navire en feu qui sombre à l'horizon ;
Et la moitié du ciel pâlissait, et la brise Défaillait dans la voile , immobile et sans voix , Et les ombres couraient, et sous leur teinte grise, Tout sur le ciel et l'eau s'effaçait à la fois ;
Et dans mon ame, aussi pâlissant à mesure. Tous les bruits d'ici-bas tombaient avec le jour, Et quelque chose en moi, comme dans la nature, Pleurait, priait, souffrait, bénissait tour à tour!
Et vers l'occident seul , une porte éclatante M
Laissait voir la lumière à flots d'or ondoyer, '
ET RELIGIEUSES. i3i
Et la nue empourprée imitait une tente < Qui voile sans l'éteindre un immense foyer;
Et les ombres, les vents, et les flots de l'abîme, Vers cette arche de feu tout paraissait courir, Comme si la nature et tout ce qui Tanime En perdant la lumière avaient craint de mourir î
La poussière du soir y volait de la terre , L'écume à blancs flocons sur la vague y flottait; Et mon regard long, triste, errant, involontaire, Les suivait, et de pleurs sans chagrin s'humectait.
Et tout disparaissait; et mon ame oppressée Restait vide et pareille à l'horizon couvert, Et puis il s'élevait une seule pensée, Comme une pyramide au milieu du désert !
O lumière ! oii vas-tu? Globe épuisé de flamme, Nuages, aquilons, vagues, où courez-vous?
i32 HARMONIES POÉTIQUES.
Poussière, écume, nuit ! vous, mes yeux ! toi, mon ame ! Dites, si vous savez, oii donc allons-nous tous?
A toi, grand Tout! dont l'astre est la pâle étincelle, En qui la nuit, le jour, l'esprit, vont aboutir! Flux et reflux divin de vie universelle. Vaste océan de l'Etre où tout va s'engloutir!...
TROISIÈME
HARMONIE
Ca p^rte tfe Tîlnio»
A M. LE MA.RQUIS
ÏANCRÈDE DE BAROL.
J'avais rêvé jadis, au bruit de ses cascades; Couché sur le gazon qu'Horace avait foulé
A l'ombre des vieilles arcades , Où la Sibylle dort sous son temple écroulé;
rM HARMONIES POÉTIQUES
Je l'avais vu tomber dans les grottes profondes Oîi la flottante Iris se jouait dans ses ondes, Comme avec les crins blancs d'un coursier des déserts Le vent aime à jouer pendant qu'il fend les airs; Je l'avais vu plus loin sur la mousse écumante Diviser en ruisseau sa nappe encor fumante , Etendre , resserrer ses ondoyans réseaux , Jeter sur le gazon le voile errant des eaux, Et, comblant le vallon de bruit et de poussière, Poursuivre au loin sa course en vagues de lumière!
Mes regards à ses flots suspendus tout le jour,
Les cherchaient, les suivaient, les perdaient tour à tour,
Comme un esprit flottant de pensée en pensée ,
Qui les perd, et revient sur leur trace effacée;
Je le voyais monter, rouler, s'évanouir.
Et de ces flots brillans j'aimais à m' éblouir !
Il me semblait revoir ces longs rayons de gloire ,
Dont la ville éternelle avait ceint sa mémoire,
Remonter vers leur source, à travers l'âge obscur,
Et couronner encor les sommets de Tibur;
Et quand des flots hurlant dans leurs larges abîmes
Mon oreille écoutait les murmures sublimes,
ET RELIGIEUSES. i35
Dans ces convulsions , ces voix , ces cris des flots ,
Multipliés cent fois par de roulans échos ,
Il me semblait entendre à travers la distance
Les secousses , les pas, les voix d'un peuple immense,
Qui , pareil à ces eaux , mais plus prompt dans son cours ,
Fit dil bruit sur ses bords, et s'est tu pour toujours...
O Fleuve ! lui disais-je : 6 toi qui vis les Ages
Prêter et retirer l'empire à tes rivages !
Toi dont le nom chanté par un humble affranchi
Vient braver, grâce à lui , le temps qu'il a franchi !
Toi , qui vis sur tes bords les oppresseurs du monde
Errer et demander du sommeil à ton onde *,
Tibulle soupirer les délires du cœur,
Scipion dédaigner les faisceaux du licteur,
César fuir son triomphe au fond de tes retraites,
Mécène y mendier de la gloire aux poètes ,
Brutus rêver le crime , et Caton la vertu ,
Dans tes cent mille voix. Fleuve, que me dis-tu?
M'apportes-tu des sons de la lyre d'Horace?
Mécènes, dans les derniers temps de sa vie, ne pouvait dormir qu'à Tibur au bruit des cascatelles. ( Historique.)
i36 HARMONIES POÉTIQUES
Ou la voix de César qui flatte et qui menace? Ou l'orageux forum d'un peuple de héros Dont la voix des tribuns précipitait les flots, Et qui , dans sa fureur montant comme ton onde , Trop vaste pour son lit, débordait sur le monde?
Hélas! ces bruits divers ont passé sans retour; Plus d'armes j de forum, de lyre, ni d'amour! Ce n'est qu'une eau qui pleut sur le rocher sonore, Ce n'est que toi qui tombe , et qui murmure encore ! Que dis-je? il murmurait; il ne murmure plus! De leur lit desséché ses flots sont disparus ! Et ces rochers pencians , et ces cavernes vides , Et ces arbres privés de leurs perles liquides , Et la génisse errante, et la biche, et l'oiseau Qui vient sur le rocher chercher sa goutte d'eau , Attendent vainement que l'onde évanouie Rende au vallon muet le murmure et la vie , Et dans leur solitude, et dans leur nudité, Semblent prendre une voix, et dire : Vanité!...
Ah! faut-il s'étonner que les empires tombent?
ET RELIGIEUSES. i37
Que de nos faibles mains Içs ouvrages succombent?
Quand ce que la nature avait fait éternel ,
S'altère par degrés , et meurt comme un mortel !
Quand un fleuve écumant qu'ont vu couler les âges ,
Disparu tout-à-coup, laisse à nu ses rivages!
Un fleuve a disparu! mais ces trônes du jour.
Ces gigantesques monts crouleront à leur tour;
Mais dans ces cieux semés de leur sable splendide,
Tous ces astres éteints laisseront la nuit vide ;
Mais cet espace même à la fin périra.
Et de tout ce qui fut, un jour, rien ne sera.
Rien ne sera, Seigneur? Mais toi , source des mondes ,
Qui fais briller les feux , qui fais couler les ondes ,
Qui, sur l'axe des temps, fais circuler les jours,
Tu seras! tu seras, ce que tu fus toujours!
Tous ces avStres éteints, ces fleuves qui tarissent,
Ces sommets écroulés , ces mondes qui périssent ,
Dans l'abîme des temps ces siècles engloutis ,
Ce temps et cet espace eux-même anéantis ,
Ce pouvoir qui se rit de ses propres ouvrages ,
A celui qui survit ce sont autant d'hommages ,
Et chaque être mortel, par le temps emporté,
Est un hymne de plus à ton Eternité!
î38 HARMONIES POÉTIQUES
Italie! Italie! ah! pleure tes collines,
Où l'histoire du inonde est écrite en ruines !
Où l'empire, en passant de climats en climats ,
A gravé plus avant l'empreinte de ses pas !
Où la gloire, qui prit ton nom pour son emblème,
Laisse un voile éclatant sur ta nudité même.
Voilà le plus parlant de tes sacrés débris '
Pleure! un cri de pitié va répondre à tes cris!
Terre que consacra l'empire et l'infortune,
Source des nations, reine, mère commune!
Tu n'es pas seulement chère aux nobles enfans
Que ta verte vieillesse a portés dans ses flancs ;
De tes ennemis même enviée et chérie ,
De tout ce qui naît grand ton ombre est la patrie!
Et l'esprit inquiet, qui dans l'antiquité
Remonte vers la gloire et vers la liberté.
Et l'esprit résigné qu'un jour plus pur inonde,
Qui dédaignant ces dieux qu'adore en vain le monde,
Plus loin , plus haut encor, cherche un unique autel
Pour le Dieu véritable, unique, universel.
Le cœur plein, tous les deux, d'une tendresse amère,
T'adorent dans ta poudre, et te disent : Ma mère !
Le vent, en ravissant tes os à ton cercueil,
Semble outrager la gloire et profaner le deuil !
De chaque monument qu'ouvre le soc de Rome, On croit voir s'exhaler les mânes d'un grand homme; Et dans ce temple immense , où le Dieu du chrétien Règne sur les débris de Jupiter païen, Tout mortel en entrant, prie et sent mieux encore Que ton temple appartient à tout ce qui l'adore!...
Sur tes monts glorieux chaque arbre qui périt , Chaque rocher miné, chaque urne qui tarit, Chaque fleur que le soc brise sur une tombe , De tes sacrés débris chaque pierre qui tombe , Au cœur des nations retentissent long-temps, Comme un coup plus hardi de la hache du temps ! Et tout ce qui flétrit ta majesté suprême Semble en te dégradant nous dégrader nous-même ! Le malheur pour toi seule a doublé le respect , Tout cœur s'ouvre à ton nom ! tout œil à ton aspect ! Ton soleil, trop brillant pour une humble paupière. Semble épancher sur toi la gloire et la lumière; Et la voile qui vient de sillonner tes mers, Quand tes grands horizons se montrent dans les airs , Sensible et frémissante à ces grandes images. S'abaisse d'elle-même en touchant tes rivages!
i4o HARMONIES POÉTIQUES.
Ah! garde-nous long-temps, veuve des nations; Garde au pieux respect des générations Ces titres mutilés de la grandeur de l'homme Qu'on retrouve à tes pieds dans la cendre de Rome Respecte tout, de toi , jusques à tes lambeaux! Ne porte point envie à des destins plus beaux î Mais, semblable à César à son heure suprême, Qui du manteau sanglant s'enveloppe lui-même, Quel que soit le destin que couve l'avenir. Terre ! enveloppe-toi de ton grand souvenir ! Que t'importe où s'en vont l'empire et la victoire? Il n'est point d'avenir égal à ta mémoire !