‹ ŒuvresChapitre 11 sur 28 · QUATRIÈME · texte numérisé non relu

QUATRIÈME

HARMONIE

CJnfini îrans ks €uxix.

C'est une nuit d'été; nuit dont les vastes ailes Font jaillir dans l'azur des milliers d'étincelles; Qui y ravivant le ciel comme un miroir terni , Permet à l'oeil charmé d'en sonder l'infini ;

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Nuit où le firmament, dépouillé de nuages, De ce livre de feu rouvre toutes les pages î Sur le dernier sommet des monts, d'où le regard Dans un double horizon se répand au hasard , Je m'assieds en silence, et laisse ma pensée Flotter comme une mer où la lune est bercée.

L'harmonieux Étlier , dans ses vagues d'azur ,

Enveloppe les monts d'un fluide plus pur;

Leurs contours qu'il éteint , leurs cimes qu'il efface ,

Semblent nager dans l'air et trembler dans l'espace,

Comme on voit jusqu'au fond d'une mer en repos

L'ombre de son rivage onduler sous les flots !

Sous ce jour sans rayon , plus serein qu'une aurore,

A l'œil contemplatif la terre semble éclore;

Elle déroule au loin ses horizons divers

Où se joua la main qui sculpta l'univers!

Là , semblable à la vague , une colline ondule ,

Là le coteau poursuit le coteau qui recule,

Et le vallon, voilé de verdoyans rideaux,

Se creuse comme un lit pour l'ombre et pour les eaux ;

Ici s'étend la plaine, où, comme sur la grève,

La vague des épis s'abaisse et se relève;

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Là, pareil au serpent dont les nœuds sont rompus,

Le fleuve, renouant ses flots interrompus ,

Trace à son cours d'argent des méandres sans nombre ,

Se perd sous la colline et reparaît dans l'ombre;

Comme un nuage noir, les profondes forêts

D'une tache grisâtre ombragent les guërets ,

Et plus loin, où la plage en croissant se reploie.

Où le regard confus dans les vapeurs se noie,

Un golfe de la mer, d'îles entrecoupé,

Des blancs reflets du ciel par la lune frappé,

Gomme un vaste miroir, brisé sur la poussière.

Réfléchit dans l'obscur des fragmens de lumière.

Que le séjour de l'homme est divin, quand la nuit

De la vie orageuse étouffe ainsi le bruit!

Ge sommeil qui d'en-haut tombe avec la rosée

Et ralentit le cours de la vie épuisée ,

Semble planer aussi sur tous les élémens ,

Et de tout ce qui vit calmer les battemens;

Un silence pieux s'étend sur la nature ,

Le fleuve a son éclat, mais n'a plus son murmure,

Les chemins sont déserts, les chaumières sans voix,

Nulle feuille ne tremble à la voûte des bois.

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Et la mer elle-même, expirant sur sa rive.

Roule à peine à la plage une lame plaintive;

On dirait , en voyant ce monde sans échos ,

Où l'oreille jouit d'un magique repos,

Où tout est majesté , crépuscule , silence ,

Et dont le regard seul atteste l'existence,

Que l'on contemple en songe, à travers le passé,

Le fantôme d'un monde où la vie a cessé !

Seulement, dans les troncs des pins aux larges cimes.

Dont les groupes épars croissent sur ces abîmes.

L'haleine de la nuit, qui se brise parfois,

Répand de loin en loin d'harmonieuses voix,

Comme pour attester, dans leur cime sonore,

Que ce monde , assoupi , palpite et vit encore.

Un monde est assoupi sous la voûte des cieux? Mais dans la voûte même où s'élèvent mes yeux , Que de mondes nouveaux, que de soleils sans nombre , Trahis par leur splendeur, étincellent dans l'ombre! Les signes épuisés s'usent à les compter, Et l'âme infatigable est lasse d'y monter ! Les siècles, accusant leur alphabet stérile, De ces astres sans fin n'ont nommé qu'un sur mille;

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Que dis-je ? Aux bords des cieux, ils n'ont vu qu'ondoyer

Les mourantes lueurs de ce lointain foyer;

Là l'antique Orion des nuits perçant les voiles ^

Dont Job a le premier nommé les sept étoiles;

Le navire fendant l'éther silencieux,

Le bouvier dont le char se traîne dans les cieux,

La lyre aux cordes d'or, le cygne aux blanches ailes,

Le coursier qui du ciel tire des étincelles ,

La balance inclinant son bassin incertain,

Les blonds cheveux livrés au souffle du matin,

Le bélier, le taureau, l'aigle, le sagittaire,

Tout ce que les pasteurs contemplaient sur la terre,

Tout ce que les héros voulaient éterniser.

Tout ce que les amans ont pu diviniser.

Transporté dans le ciel par de touchans emblèmes,

TS'a pu donner des noms à ces brillans systèmes.

Les cieux pour les mortels sont un livre entr'ouvert, ligne à ligne à leurs yeux par la nature offert ; Chaque siècle avec peine en déchiffre une page, Et dit : Ici finit ce magnifique ouvrage : Mais sans cesse le doigt du céleste écrivain Tourne un feuillet de plus de ce livre divin ,

iir. lo

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Et l'œil voit, ébloui par ces brillans mystères,

Étinceler sans fin de plus beaux caractères !

Que dis-je? A. chaque veille, un sage audacieux

Dans l'espace sans bords s'ouvre de nouveaux cieux ;

Depuis que le cristal qui rapproche les mondes

Perce du vaste Éther les distances profondes ,

Et porte le regard dans l'infini perdu,

Jusqu'où l'œil du calcul recule confondu ,

IjCS cieux se sont ouverts comme une voûte sombre

Qui laisse en se brisant évanouir son ombre;

Ses feux multipliés plus que l'atome errant

Qu'éclaire du soleil un rayon transparent ,

Séparés ou groupés, par couches, par étages.

En vagues, en écume, ont inondé ses plages,

Si nombreux, si pressés, que notre œil ébloui,

Qui poursuit dans l'espace un astre évanoui ,

Voit cent fois dans le champ qu'embrasse sa paupière

Des mondes circuler en torrens de poussière!

Plus loin sont ces lueurs que prirent nos aïeux

Pour les gouttes du lait qui nourrissait les dieux;

Ils ne se trompaient pas : ces perles de lumière

Qui de la nuit lointaine ont blanchi la carrière,

Sont des astres futurs , des germes enflammés

Que la main toujours pleine a pour les temps semés,

ET RELIGIEUSES. i/,7

Et que l'esprit de Dieu, sous ses ailes fécondes, De son ombre de feu couve au berceau des mondes. C'est de là que prenant leur vol au jour écrit, Comme un aiglon nouveau qui s'échappe du nid, Ils commencent sans guide et décrivent sans trace L'ellipse radieuse au milieu de l'espace, Et vont, brisant du choc un astre à son déclin, Renouveler des cieux toujours à leur matin.

Et l'homme cependant , cet insecte invisible , Rampant dans les sillons d'un globe imperceptible, Mesure de ces feux les grandeurs et les poids , Leur assigne leur place et leur route et leurs lois , Comme si, dans ses mains que le compas accable, Il roulait ces soleils comme des grains de sable ! Chaque atome de feu que dans l'immense éther Dans l'abîme des nuits l'œil distrait voit flotter, Chaque étincelle errante aux bords de l'empyrée, Dont scintille en mourant la lueur azurée; Chaque tache de lait qui blanchit l'horizon , Chaque teinte du ciel qui n'a pas même un nom , Sont autant de soleils , rois d'autant de systèmes , Qui, de seconds soleils se couronnant eux-mêmes,

fO.

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Guident, en gravitant clans ces immensités. Cent planètes brûlant de leurs feux empruntés , Et tiennent dans l'éther chacune autant de place Que le soleil de l'homme en tournant en embrasse, Lui, sa lune et sa terre, et l'astre du matin, Et Saturne obscurci de son anneau lointain !

Oh ! que tes cieux sont grands ! et que Tesprit de l'homme

Plie et tombe de haut , mon Dieu ! quand il te nomme !

Quand , descendant du dôme oii s'égaraient ses yeux ,

Atome, il se mesure à Tinfîni des cieux.

Et que, de ta grandeur soupçonnant le prodige,

Son regard s'éblouit, et qu'il se dit : Que suis-je?

Oh! que suis-je. Seigneur! devant les cieux et toi?

De ton immensité le poids pèse sur moi ,

Il m'égale au néant, il m'efface, il m'accable,

Et je m'estime moins qu'un de ces grains de sable;

Car ce sable roulé par les flots inconstans.

S'il a moins d'étendue, hélas! a plus de temps;

Il remplira toujours son vide dans l'espace

Lorsque je n'aurai plus ni nom, ni temps, ni place;

Son sort est devant toi moins triste que le mien ,

L'insensible néant ne sent pas qu'il n'est rien,

Il ne se ronge pas pour agrandir son être , Il ne veut ni monter, ni juger, ni connaître, D'un immense désir il n'est point agité ; Mort, il ne rêve pas une immortalité!

11 n'a pas cette horreur de mon ame oppressée. Car il ne porte pas le poids de ta pensée!

Hélas! pourquoi si haut mes yeux ont-ils monté? J'étais heureux en bas dans mon obscurité, Mon coin dans l'étendue et mon éclair de vie Me paraissaient un sort presque digne d'envie; Je regardais d'en haut cette herbe ; en comparant , Je méprisais l'insecte et je me trouvais grand; Et maintenant , noyé dans l'abîme de l'être , Je doute qu'un regard du Dieu qui nous fît naître Puisse me démêler d'avec lui, vil, rampant. Si bas, si loin de lui, si voisin du néant! Et je me laisse aller à ma douleur profonde, Comme une pierre au fond des abîmes de l'onde; Et mon propre regard, comme honteux de soi, Avec un vil dédain se détourne de moi , Et je dis en moi-même à mon ame qui doute :

i5o HARMONIES POÉTIQUES

Va, ton sort ne vaut pas le coup d'œil qu'il te coûte!

Et mes yeux desséchés retombent ici-bas,

Et je vois le gazon qui fleurit sous mes pas,

Et j'entends bourdonner sous l'herbe que je foule

Ces flots d'êtres vivans que chaque sillon roule :

Atomes animés par le souffle divin ,

Chaque rayon du jour en élève sans fin,

La minute suffît pour compléter leur être,

Leurs tourbillons flottans retombent pour renaître,

Le sable en est vivant, l'éther en est semé,

Et l'air que je respire est lui-même animé;

Et d'où vient cette vie, et d'où peut-elle éclore,

Si ce n'est du regard où s'allume l'aurore?

Qui ferait germer l'herbe et fleurir le gazon ,

Si ce regard divin n'y portait son rayon ?

Cet œil s'abaisse donc sur toute la nature;

Il n'a donc ni mépris, ni faveur, ni mesure,

Et devant l'infini pour qui tout est pareil ,

Il est donc aussi grand d'être homme que soleil !

Et je sens ce rayon m'échauffer de sa flamme,

Et mon cœur se console , et je dis à mon ame :

Homme ou monde à ses pieds, tout est indifférent,

Mais réjouissons-nous, car notre maître est grand î

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Flottez, soleils des nuits, illuminez les sphères; Bourdonnez sous votre herbe, insectes éphémères; Rendons gloire là-haut , et dans nos profondeurs , Vous par votre néant, et vous par vos grandeurs, Et toi par ta pensée, homme! grandeur suprême, Miroir qu'il a créé pour s'admirer lui-même, Echo que dans son œuvre il a si loin jeté. Afin que son saint nom fût partout répété. Que cette humilité qui devant lui m'abaisse Soit un sublime hommage, et non une tristesse; Et que sa volonté, trop haute pour nos yeux, Soit faite sur la terre, ainsi que dans les cieux'

CINQUIÈME

HARMONIE

€a Source î)an6 ke baie ^ * * *.

Source limpide et murmurante Qui de la feiite du rocher

Jaillis en nappe transparente Sur l'herbe que tu vas coucher;

Le marbre arrondi de Carrare , Où tu bouillonnais autrefois, Laisse fuir ton flot qui s'égare Sur l'humide tapis des bois.

Ton dauphin verdi par le lierre ]Ne lance plus de ses naseaux, En jets ondoyans de lumière, L'orgueilleuse écume des eaux.

Tu n'as plus pour temple et pour ombre Que ces hêtres majestueux Qui penchent leur tronc vaste et sombre Sur tes flots dépouillés comme eux.

La feuille que jaunit l'automne S'en détache et ride ton sein ^

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Et la ino Lisse verte courounc Les bords usés de ton bassin.

Mais tu n'es pas lasse d'éclore; Semblable à ces cœurs généreux Qui, méconnus, s'ouvrent encore Pour se répandre aux malheureux.

Penché sur ta coupe brisée, Je vois tes flots ensevelis Filtrer comme une humble rosée Sous les cailloux que tu polis.

J'entends ta goutte harmonieuse Tomber, tomber, et retentir Comme une voix mélodieuse Qu'entre-coupe un tendre soupir

T^es images de ma jeunesse S'élèvent avec cette voix;

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Elles m'inondent de tristesse, Et je me souviens d'autrefois.

Dans combien de soucis et d'âges, O toi que j'entends murmurer!

N'ai-je pas cherché tes rivages Ou pour jouir ou pour pleurer?

A combien des scènes passées Ton bruit rêveur s'est-il mêlé?

Quelle de mes tristes pensées Avec tes flots n'a pas coulé?

Oui^ c'est moi que tu vis naguères, Mes blonds cheveux livrés au vent , Irriter tes vagues légères Faites pour la main d'un enfant.

C'est moi qui , couché sous les voûles Que ces arbres courbent sur toi ,

ET RELIGIEUSES. iSy

Voyais, plus nombreux que tes gouttes, Mes songes flotter devant moi.

L'horizon trompeur de cet âge Brillait, comme on voit, le matin, L'aurore dorer le nuage Qui doit l'obscurcir en chemin.

Plus tard, battu par la tempête, Déplorant l'absence ou la mort.

Que de fois j'appuyai ma tête Sur le rocher d'où ton flot sort!

Dans mes mains cachant mon visae^e.

Je te regardais sans te voir, Et, comme des gouttes d'orage, Mes larmes troublaient ton miroir.

Mon cœur, pour exhaler sa peine, Ne s'en fiait cju'à tes échos.

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Car tes sanglots, clière fontaine, Semblaient répondre à mes sanglots.

Et maintenant je viens encore, Mené par l'instinct d'autrefois, Ecouter ta chute sonore Bruire à l'ombre des grands bois.

Mais les fugitives pensées

Ne suivent plus tes flots errans.

Connue ces feuilles dispersées

Que ton onde emporte aux torrens;

D'un monde qui les importune Elles reviennent à ta voix, Aux rayons muets de la lune, Se recueillir au fond des bois.

Oubliant le fleuve oii t'entraîne Ta course que l'ien ne suspend ;

ET RELIGIEUSES. i5

Je remonte , de veine en veine , Jusqu'à la main qui te répand.

Je te vois, fille des nuages, Flottant en vagues de vapeurs , Ruisseler avec les orages Ou distiller au sein des fleurs.

Le roc altéré te dévore Dans Tabîme où grondent tes eaux.

Où le gazon , par chaque pore , Roit goutte à goutte tes cristaux.

Tu filtres, perle virginale, Dans des creusets mystérieux , Jusqu'à ce que ton onde égale L'azur étincelant des cieux.

Tu parais ! le désert s'anime ; Une haleine sort de tes eaux ,

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Le vieux chêne élargit sa cime Pour t'ombrager de ses rameaux.

Le jour flotte de feuille en feuille, L'oiseau chante sur ton chemin ; Et l'homme à genoux te recueille Dans l'or, ou le creux de sa main.

Et la feuille aux feuilles s'entasse , Et fidèle au doigt qui t'a dit :

Coule ici pour l'oiseau qui passe!

Ton flot murmurant l'avertit.

Et moi , tu m'attends pour me dire:

Vois ici la main de ton Dieu !

Ce prodige que l'ange admire^ De sa sagesse n'est qu'un jeu.

Ton recueillement, ton murmure, Semblent lui préparer mon cœur;

ET RELIGIEUSES. i6i

L'amour sacré de la nature Est le premier hymne à l'auteur.

A chaque plainte de ton onde, Je sens retentir avec toi Je ne sais quelle voix profonde Qui l'annonce et le chante en moi-

Mon cœur grossi par mes pensées, Comme tes flots dans ton bassin , Sent , sur mes lèvres oppressées , L'amour déborder de mon sein

La prière brûlant d eclore.

S'échappe en rapides accens, Et je lui dis : Toi que j'adore, Reçois ces larmes pour encens.

JH. Il

iCri HARMONIES POÉTIQUES

Ainsi me revoit ton rivage Aujourd'hui, différent d'hier; Le cygne change de plumage, La feuille tombe avec l'hiver.

Bientôt tu me verras peut-être, Penchant sur toi mes cheveux blancs, Cueillir un rameau de ton hêtre , Pour appuyer mes pas tremblans.

Assis sur un banc de ta mousse, Sentant mes jours prêts à tarir.

Instruit par ta pente si douce , Tes flots m'apprendront à mourir

En les voyant fuir goutte à goutte, Et disparaître flot à flot, Voilà, me dirai-je, la route <^ii mes jours les suivront bientôt.

P ET RELIGIEUSES. i6^

Combien m'en reste-t-il encore? Qu'importe? Je vais oîi tu cours; Le soir pour nous touche à l'aurore :

Coulez, 6 flots y coulez toujours !

SIXIÈME

HARMONIE

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