‹ ŒuvresChapitre 12 sur 28 · HYMNE · texte numérisé non relu

HYMNE

L'oRïENT jaillit comme un fleuve; La lumière coule à long flot, La terre lui sourit et le ciel s'en abreuve ,

i66 HARMONIES POÉTIQUES

Et de ces cicux vieillis l'aube sort aussi neuve Que l'aurore du jour qui sortit du Très-Haut.

Soleil , voile de feu dont ton maître se couvre , Quand tu reviens frapper les voûtes de la nuit , Le firmament résonne et l'espace s'entr'ouvre, Et Jéhova se montre à l'ombre qui te fuit.

La terre épanouie au rayon qui la dore, Nage plus mollement dans l'élastique éther, Comme un léger nuage enlevé par l'aurore Plane avec majesté sur les vagues de l'air.

Les dômes des forêts que les brises agitent , Bercent le frais , et l'ombre, et les cbœurs des oiseaux , Et le souffle plus pur des ondes qui palpitent Parfume en s'exhalaiit le lit voilé des eaux.

Et de6 pleurs de la nuit le sillon boit la pluie, Et les lèvres des fleurs distillent leur encens ,

Et d'un sein plus léger l'homme aspire la vie^ Et l'esprit plus divin se dégage des sens.

Et tandis que le vice , amoureux des ténèbres, Ferme les yeux au jour et regrette la nuit, Et que l'impur serpent presse ses nœuds funèbres Pour échapper plus vite au rayon qui le suit,

Celui qui sait d'où vient l'aurore qui se lève Ouvre ses yeux noyés d'allégresse et d'amour, Il reprend son fardeau que la vertu soulève , S'élance, et dit : Marchons à la clarté du jour

Mais déjà les rayons remontent des vallées. Et le chant des pasteurs plus plaintif et plus lent , Comme la triste voix des heures écoulées. Comme le vent qui meurt sur les cimes voilées Semble pleurer en s'exhalant.

L'œil aux lianes des coteaux poursuivant la lumièi'c

i68 HARMONIES POÉTIQUES

Sent le jour défaillir sous sa morne paupière, Les brises du matin se posent pour dormir, Le rivage se tait, la voile tombe vide, La mer roule à ses bords la nuit dans chaque ride Et tout ce qui chantait semble à présent gémir. Et les songes menteurs, et les vaines pensées. Que du front des mortels la lumière a chassées, Et que la nuit couvait sous ses ailes glacées, Descendent avec elle et voilent l'horizon ; L'illusion se glisse en notre ame amollie. Et l'air, plein de silence et de mélancolie , Des pavots du sommeil enivre la raison.

Et l'oiseau de la nuit sort des antres funèbres , Ouvre avec volupté ses yeux lourds aux ténèbres, Gémit, et croit chanter, dans l'ombre où son œil luit; Et l'homme dont les pas et le cœur aiment l'ombre, Dit en portant les yeux au firmament plus sombre : Sortons, Dieu s'est caché; sortons, voici la nuit!

Et la foule ressemble, en son bruyant délire, A ces aveugles passagers

Qui prolongent leur veille aux accords de la lyre , Et dansent sur le pont pendant que le navire De l'ombre et de la vague affronte les dangers.

Mais nous, enfans du jour, qui croyons aux étoiles, Nous qui savons l'ëcueil sous l'écume caché, Aux hasards de ces nuits ne livrons pas nos voiles , Sur le phare immortel veillons l'œil attaché. Rassemblons-nous , prions ! Pendant que le jour tombe , Craignons, craignons la nuit, image de la tombe. Dieu seul tient la lumière et l'ombre dans sa main ; Qui sait si dans le vide ou son vieux disque nage, JjC soleil de nos bords reprendra le chemin? Prions! Le jour au jour ne donne point de gage. Et le dernier rayon , en sortant du nuage , Ne nous a pas juré de remonter demain.

En Dieu seul, 6 mortels, fermons donc nos paupières ! Et du jour à la nuit remettant l'encensoir,

Endormons-nous dans nos prières.

Comme le jour s'endort dans les parfums du soir.

ryo HARMONIES POÉTIQUES.

Cliaque heure a son tribut, son encens, son hommage ^ Qu'elle apporte en mourant aux pieds de Jëhova ; Ce n'est qu'un même sens dans un divers langage, Le matin et le soir lui disent : Hosanna!

La nature a deux chants , de bonheur, de tristesse , Qu'elle rend tour à tour ainsi que notre cœur, De l'une à l'autre note elle passe sans cesse : Homme! l'une est ta joie, et l'autre ta douleur!

L'une sort du matin et chante avec l'aurore. L'autre gémit le soir un triste et long adieu; Au premier, au second, le ciel répond : Adore Et de l'hymne éternel le mot unique est Dieu !

SEPTIEME

HARMONIE

^ï)\Xinc a la ÎDinilcur,

Frappe encore, 6 Douleur, si tu trouves la place! Frappe, ce cœur saignant t'abhorre et te rend grâce! Puissance qui ne sais plaindre ni pardonner! Quoique mes yeux n'aient plus de pleuis à te donner,

Il est peut-être en moi quelque fibre sonore Qui peut sous ton regard se torturer encore , Gomme un serpent coupé sur le chemin gisant ^ Dont le tronçon se tord sous le pied du passant Quand l'homme, ranimant une rage assouvie, Cherche encor la douleur oii ne bat plus la vie ! Il est peut-être encor dans mon sein déchiré Quelque cri plus profond et plus inespéré Que tu n'as pas encor tiré d'une ame humaine. Musique ravissante aux transports de la haine ! Cherche ! je m'abandonne à ton regard jaloux , Car mon cœur n'a plus rien à sauver de tes coups !

Souvent, pour prolonger ma vie et ma souffrance, Tu visitas mon sein d'un rayon d'espérance , Comme on laisse reprendre haleine aux voyageurs, Pour les mener plus loin au sentier des douleurs; Souvent, dans cette nuit qu'un éclair entrecoupe, De la félicité tu me tendis la coupe, Et , quand elle écumait sous mes désirs ardens , Ta main me la brisait pleine contre les dents , Et tu me déchirais , dans tes cruels caprices , La lèvre aux bords sanglans du vase des délices!

Et maintenant, triomphe! Il n'est pas clans mon cœur

Une fibre qui n'ait résonné sa douleur'

Pas un cheveu blanchi de ma tête penchée

Qui n'ait été broyé comme une herbe fauchée !

Pas un amour en moi qui n'ait été frappé ,

Un espoir , un désir , qui n'ait péri trompé !

Et je cherche une place en mon cœur qui te craigne,

Mais je ne trouve plus en lui rien qui ne saigne!

Et cependant j'hésite, et mon cœur suspendu

Flotte encore incertain sur le nom qui t'est dû !

Ma bouche te maudit; mais n'osant te maudire,

Mon ame en gémissant te respecte et t'admire :

Tu fais l'homme, 6 Douleur! oui l'homme tout entier,

Comme le creuset l'or , et la flamme l'acier ,

Comme le grès noirci des débris qu'il enlève,

En déchirant le fer, fait un tranchant au glaive;

Qui ne t'a pas connu , ne sait rien d'ici-bas ,

Il fouie mollement la terre, il n'y vit pas ;

Comme sur un nuage il flotte sur la vie;

ï^ien n'y marque pour lui la route en vain suivie;

La sueur de son front n'y mouille pas sa main ,

Son pied n'y heurte pas les cailloux du chemin,

Il n'y sait pas, à l'heure où faiblissent ses armes, Retremper ses vertus aux flots brûlans des larmes , Il n'y sait point combattre avec son propre cœur , Ce combat douloureux dont gémit le vainqueur, Élever vers le ciel un cri qui le supplie, S'affermir par Teffort sur son genou qui plie. Et dans ses désespoirs, dont Dieu seul est témoin, S'appuyer sur l'obstacle et s'élancer plus loin!

Pour moi , je ne sais pas à quoi tu me prépares ,

Mais tes mains de leçons ne me sont point avares;

Tu me traites, sans doute, en favori des cieux,

Car tu n'épargnes pas les larmes à mes yeux !

Eh bien ! je les reçois comme tu les envoies ,

Tes maux seront mes biens , et tes soupirs mes joies î

Je sens qu'il est en toi, sans avoir combattu.

Une vertu divine au lieu de ma vertu ,

Que tu n'es pas la mort de Tame, mais sa vie,

Que ton bras, en frappant, guérit et vivifie!

Toi donc que ma souffrance a souvent accusé,

Toi , devant qui ce cœur s'est tant de fois brisé ,

Reçois, Dieu trois fois saint, cet encens dont tout fume! Oui, c'est le seul bûcher que la terre t'allume, C'est le charbon divin dont tu brûles nos sens î Quand l'autel est souillé, la douleur est l'encens!

IIUITIEMK

HARMONIE

3fl)oiia ^

l'idée DK 131 eu.

Stnaï ! Sinaï! quelle nuit sur ta cime ! Quels éclairs, sur tes flancs, éblouissent les yeux Les noires vapeurs de l'abîme

in. 1^

lyH HARMONIES POÉTIQUES

Roulent en plis sanglans leurs vagues dans tes cieux

La nue enflammée Où ton front se perd, Vomit la fumée Comme un chaume vert ; Le ciel d'où s'échappe Eclair sur éclair, Et pareil au fer Que le marteau frappe , Lançant coups sur coups La nuit, la hunière , Se voile ou s'éclaire, S'ouvre ou se resserre , Comme la paupière D'un homme en courroux

Un homme , un homme seul gravit tes flancs qui grondent , En vain tes mille échos tonnent et se répondent, Ses regards assurés ne se détournent pas ! Tout un peuple éperdu le regarde d'en bas ; Jusqu'aux lieux où ta cime et le ciel se confondent,

11 monte, et la tempête emveloppe ses pas!

Le nuage crève; Son brûlant carreau Jaillit comme un glaive Qui sort du fourreau !

Les foudres portées Sur ses plis mouvans , Au hasard jetées Par les quatre vents , Entre elles heurtées, Partent en tous sens , Comme une volée D'aiglons aguerris Qu'un bruit de mêlée A soudain surpris, Qui , battant de l'aile, Volent pêle-mêle Autour de leurs nids, Et loin de leur mère , La mort dans leur serre , S'élancent de l'aire En poussant des cris !

i8o HARMONIES POETIQUES

Le cèdre s'embrase, Crie, éclate, écrase Sa brûlante base Sous ses bras fuma n s î La flamme en colonne Monte, tourbillonne, Retombe et bouillonne En feux écumans ; La lave serpente, Et de pente en pente Etend son foyer ; La montagne ardente Paraît ondoyer; Le firmament double I^es léux dont il luit ; Tout regard se trouble, Tout meurt ou tout fuit ; Et l'air qui s'enflamme.

Repliant la flamme Autour du haut lieu , Va de place en place Où le vent le chasse, Semer dans l'espace Des lambeaux de feu !

ET RELIGIEUSES. i8i

Sous ce rideau brûlant qui le voile et l'éclairé ^ Moïse a seul, vivant, osé s'ensevelir; Quel regard sondera ce terrible mystère? Entre l'bomme et le feu que va-t-il s'accomplir? Dissipez, vains mortels, l'effroi qui vous atterre! C'est Jeliova qui sort! Il descend au milieu

Des tempêtes et du tonnerre !

C'est Dieu qui se choisit son peuple sur la terre, C'est un peuple à genoux qui reconnaît son Dieu !

L'Indien élevant son ame Aux voûtes de son ciel d'azur , Adore l'éternelle flamme Prise à son foyer le plus pur ; Au premier rayon de l'aurore , Il s'incline, il chante, il adore L'astre d'où ruisselle le jour; Et le soir, sa triste paupière Sur le tombeau de la lumière

i8'2 HARMONIES POETIQUES

Pleure avec des larmes d'amour !

Aux plages que le Nil inonde , Des déserts le crédule enfant, Brûlé par le flambeau du monde, Adore un plus doux firmament.

Amant de ses nuits solitaires , Pour son culte ami des mystères , Il attend l'ombre dans les cieux , Et du sein des sables arides Il élève des pyramides Pour compter de plus près ses dieux.

La Grèce adore les beaux songes Par son doux génie inventés ; Et ses mystérieux mensonges, Ombres pleines de vérités !

Il naît sous sa féconde haleine Autant de dieux que l'ame humaine A de terreurs ou de désirs ; Son génie amoureux d'idoles Donne l'être à tous les symboles.

ET RELIGIEUSES. i83

Crée un dieu pour tous les soupirs !

Sâhra ! sur tes vagues poudreuses Où vont des quatre points des airs Tes caravanes plus nombreuses Que les sables de tes déserts?

C'est l'aveugle enfant du prophète, Qui va sept fois frapper sa tête Contre le seuil de son saint lieu !

Le désert en vain se soulève Sous la tempête ou sous le glaive , Mourons, dit-il, Dieu seul est Dieu

Sous les saules verts de l'Euphrate, Que pleure ce peuple exilé?

Ce n'est point la Judée ingrate, Les puits taris du Siloé !

C'est le culte de ses ancêtres !

Son arche, son temple, ses prêtres, Son Dieu qui l'oublie aujourd'hui !

Son nom est dans tous ses cantiques ; Et ses harpes mélancoliques

j84 HARMOPslES POETIQUES

Ne se souviennent que de lui!

Elles s'en souviennent encore.

Maintenant que des nations Ce peuple exilé de l'aurore Supporte les dérisions !

En vain, lassé de le proscrire, L'étranger d'un amer sourire Poursuit ses crédules enfans; Comme l'eau buvant cette offense , Ce peuple traîne une espérance Plus forte que ses deux mille ans '

Le sauvage enfant des savanes ^ Informe ébauche des humains, Avant d'élever ses cabanes , Se façonne un dieu de ses mains; Si , chassé des rives du fleuve Où l'ours , oii le tigre s'abreuve , Il émigré sous d'autres cieux, Chargé de ses dieux tutélaires :

Marchons^ dit-d^ os de nos pères.

ET RELIGIEUSES. i(S5

La patrie est où sont les dieux !

Et de quoi parlez-vous, marbres, bronzes, portiques. Colonnes de Paîmyre ou de Persëpolis !

Panthéons sous la cendre ou l'onde ensevelis, Si vides maintenant, autrefois si remplis! Et vous, dont nous clierchons les lettres symboliques. D'un passé sans mémoire incertaines reliques, Mystères d'un vieux monde en mystères écrits ! Et vous, temples debout, superbes basiliques, Dont un souffle divin anime les parvis!

Vous nous parlez des dieux ! des dieux ! des dieux encore Chaque autel en porte un, qu'un saint délire adore, Holocauste éternel que tout lieu semble offrir. L'homme et les élémens, pleins de ce seul mystère, N'ont eu qu'une pensée, une œuvre sur la terre : Confesser cet être et mourir !

i86 HARMONIES POÉTIQUES

Mais si l'homme occupé de cette œuvre suprême Epuise toute langue à nommer le seul Grand, Ah! combien la nature, en son silence même, Le nomme mieux encore au cœur qui le comprend! Voulez-vous, 6 mortels, que ce Dieu se proclame? Foulez aux pieds la cendre oii dort le Panthéon Et le livre où l'orgueil épèle en vain son nom ! De l'astre du matin le plus pâle rayon Sur ce divin mystère éclaire plus votre ame Que la lampe au jour faux qui veille avec Platon.

Montez sur ces hauteurs d'où les fleuves descendent, Et dont les mers d'azur baignent les pieds dorés , A l'heure où les rayons sur leurs pentes s'étendent, Comme un filet trempé ruisselant sur les prés ! Quand tout autour de nous sera splendeur et joie, Quand les tièdes réseaux des heures de midi En vous enveloppant comme un manteau de soie , Feront épanouir votre sang attiédi !

Quand la terre exhalant son ame balsamique De son parfum vital enivrera vos sens ,

Et que l'insecte même, entonnant son cantique, Bourdonnera d'amour sur les bourgeons naissans !

Quand vos regards noyés dans un vague atmosphère. Ainsi que le dauphin dans son azur natal, Flotteront incertains entre l'onde et la terre , Et des cieux de saphir et dés mers de cristal.

Écoutez dans vos sens, écoutez dans votre ame Et dans le pur rayon qui d'en-haut vous a lui ! Et dites si le nom que cet hymne proclame N'est pas aussi vivant, aussi divin que lui?

NEUVIÈME

HARMONIE

SUITE DE J KHOVA

Ce €t]enc.

Voila, ce chêne solitaire Dont le rocher s'est couronné, Parlez à ce tronc séculaire,

Kjo HARMONIES POÉTIQUES

Demandez comment il est né.

Un gland tombe de l'arbre et roule sur la terre , L'aigle à la serre vide, en quittant les vallons, S'en saisit en jouant et l'emporte à son aire Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons; Bientôt du nid désert qu'emporte la tempête Il roule confondu dans les débris mouvans , Et sur la roche nue un grain de sable arrête Celui qui doit un jour rompre l'aile des vents;

L'été vient, l'aquilon soulève La poudre des sillons qui pour lui n'est qu'un jeu, Et sur le germe éteint où couve encor la sève

En laisse retomber un peu !

Le printemps de sa tiède ondée

L'arrose comme avec la main;

Cette poussière est fécondée,

Et la vie y circule enfin !

La vie! à ce seul mot tout œil, toute pensée. S'inclinent confondus et n'osent pénétrer; Au seuil de l'Infini c'est la borne placée ;

Eï RELIGIEUSES.

Où la sage ignorance et l'audace insencée Se rencontrent pour adorer !

Il vit, ce géant des collines!

Mais avant de paraître au jour, Il se creuse avec ses racines Des fondemens comme une tour.

Il sait quelle lutte s'apprête, Et qu'il doit contre la tempête Chercher sous la terre un appui ; Il sait que l'ouragan sonore L'atîend au jour!... ou, s'il l'ignore, Quelqu'un du moins le sait pour lui !

Ainsi quand le jeune navire Oii s'élancent les matelots, Avant d'affronter son empire , Veut s'apprivoiser sur les flots.

Laissant filer son vaste câble , Son ancre va chercher le sable Jusqu'au fond des vallons mouvans , Et sur ce fondement mobile

\iy2 HARMONIES POETIQUES

Il balance son mat fragile

Et dort au vain roulis des vents !

Il vit! le colosse superbe

Qui couvre un arpent tout entier,

Dépasse à peine le brin d'herbe

Que le moucheron fait plier !

Mais sa feuille boit la rosée ,

Sa racine fertilisée

Grossit comme une eau dans son cours

Et dans son cœur qu'il fortifie

Circule un sang ivre de vie

Pour qui les siècles sont des jours !

Les sillons où les blés jaunissent Sous les pas changeans des saisons, Se dépouillent et se vêtissent Gomme un troupeau de ses toisons; Le fleuve naît , gronde et s'écoule , La tour monte, vieillit, s'écroule; L'hiver effeuille le granit, Des générations sans nombre

ET RELIGIEUSES. igS

Vivent et meurent sous son ombre, Et lui ? voyez ! il rajeunit !

Son tronc que l'écorce protège , Fortifié par mille nœuds, Pour porter sa feuille ou sa neige S'élargit sur ses pieds noueux ; Ses bras que le temps multiplie, Comme un lutteur qui se replie Pour mieux s'élancer en avant , Jetant leurs coudes en arrière, Se recourbent dans la carrière Pour mieux porter le poids du vent

Et son vaste et pesant feuillage,

Répandant la nuit alentour,

S'étend, comme un large nuage,

Entre la montagne et le jour;

Comme de nocturnes fantômes.

Les vents résonnent dans ses dômes,

Les oiseaux y viennent dormir.

Et pour saluer la lumière

S'élèvent comme une poussière , '

Si sa feuille vient à frémir!

La nef dont le regard implore

Sur les mers un phare certain .

Ee voit tout noyé dans l'aurore ,

Pyramider dans le lointain !

Le soir fait pencher sa grande ombre

Des flancs de la colline sombre

Jusqu'au pied des derniers coteaux.

Un seul des cheveux de sa tête

Abrite contre la tempête

Et le pasteur et les troupeaux!

Et pendant qu'au vent des collines Il berce ses toits habités , Des empires dans ses racines, Sous son écorce des cités ; Là , près des ruches des abeilles , Arachné tisse ses merveilles , Le serpent siffle , et la fourmi Guide à des conquêtes de sables

Ses multitudes innombrables Qu'écrase im lézard endormi !

Et ces torrens d'ame et de vie , Et ce mystérieux sommeil , Et cette sève rajeunie Qui remonte avec le soleil; Cette intelligence divine Qui pressent, calcule, devine Et s'organise pour sa fin ; Et cette force qui renferme Dans un gland le germe du germe D'êtres sans nombres et sans fin !

Et ces mondes de créatures Qui, naissant et vivant de lui, Y puisent être et nourritures Dans les siècles comme aujourd'hui Tout cela n'est qu'un gland fragile Qui tombe sur le roc stérile Du bec de l'aigle ou du vautour!

Ce n'est qu'une aride poussière

Que le vent sème en sa carrière , Et qu'échauffe un rayon du jour !

Et moi , je dis : Seigneur î c'est toi seul , c'est ta force ,

Ta sagesse et ta volonté ,

Ta vie et ta fécondité ,

Ta prévoyance et ta bonté !

Le ver trouve ton nom gravé sous son écorce , Et mon œil dans samasse et son éternité!

DIXIÈME

HARMONIE

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