‹ ŒuvresChapitre 20 sur 28 · A M. MANZONI · texte numérisé non relu

A M. MANZONI

Verbe incréé! source féconde De justice et de liberté !

Parole qui guéris le monde !

Rayon vivant de vérité !

l'jG HARMONIES POÉTIQUES

Est-il vrai que ta voix d'âge en âge entendue, Pareille au bruit lointain qui meurt dans l'étendue, N'a plus pour nous guider que des sons impuissans?

Et qu'une voix plus souveraine,

La voix de la parole humaine ,

Etouffe à jamais tes accens?

Mais la raison c'est toi ! mais cette raison même Qu'était-elle avant l'heure où tu vins l'éclairer? Nuage, obscurité, doute, combat, système, Flambeau que notre orgueil portait pour s'égarer!

Le monde n'était que ténèbres, Les doctrines sans foi luttaient comme des flots. Et trompé , détrompé de leurs clartés funèbres , L'esprit humain flottait nojé dans ce chaos; \ ^ ^ ^ 'L'espérance ou la peur, au gré de leurs caprices, 4 ^""^^ '' Ravageaient tour à tour et repeuplaient les cieux,

La fourbe s'engraissait du sang des sacrifices, Mille dieux attestaient l'ignorance des dieux! Fouillez les cendres de Palmyre, Fouillez les limons d'Osiris

Et ces panthéons où respire L'ombre fétide encor de tous ces dieux proscrits !

Tirez de la fange ou de l'herbe , Tirez ces dieux moulés, fondus, taillés, pétris, Ces monstres mutilés, ces symboles flétris, Et dites ce qu'était cette raison superbe

Quand elle adorait ces débris !

Ne sachant plus nommer les exploits ou les crimes , Les noms tombaient du sort comme au hasard jetés, La gloire suffisait aux âmes magnanimes.

Et les vertus les plus sublimes

N'étaient que des vices dorés !

Tu parais î ton verbe vole , Comme autrefois la parole Qu'entendit le noir chaos De la nuit tira l'aurore ^ Des cieux sépara les flots Et du nombre fit éclore L'harmonie et le repos!

Ta parole créatrice

Sépare vertus et vice , Mensonges et vérité ; Le maître apprend la justice.

L'esclave la liberté , L'indigent le sacrifice, Le riche la charité !

Un Dieu créateur et père , En qui l'innocence espère, S'abaisse jusqu'aux mortels î La prière qu'il appelle S'élève à lui libre et belle Sans jamais souiller son aile Des holocaustes cruels !

Nos iniquités , nos crimes , Nos désirs illégitimes, Voilà les seules victimes Qu'on immole à ses autels ' L'immortalité se lève Et brille au-delà des temps; L'espérance, divin rêve,- De l'exil que l'homme achève Abrège les courts instans; L'amour céleste soulève Nos fardeaux les plus pcsans;

Le siècle éternel commence, Le juste a sa conscience, Le remords son innocence; L'humble foi fait la science Des sages et des enfans !

Et l'homme qu'elle console Dans cette seule parole Se repose deux mille ans !

Et l'esprit éclairé par tes lois immortelles, Dans la sphère morale où tu guidas nos yeux , Découvrit tout à coup plus de vertus nouvelles Que, le jour où d'Herschell le verre audacieux Porta l'œil étonné dans les célestes routes, Le regard qui des nuits interroge les voûtes Ne vit d'astres nouveaux pulluler dans les cieux!

Non jamais de ces feux qui roulent sur nos têtes , Jamais de ce Sina qu'embrasaient les tempêtes , Jamais de cet Horeb , trône de Jéhova ,

28o HARMONIES POÉTIQUES

Aux yeux des siècles n'éclata Un foyer de clarté plus vive et plus féconde Que cette vérité qui jaillit sur le monde

Des collines de Golgotlia !

L'astre qu'à ton berceau le mage vit éclore , L'étoile qui guida les bergers de l'aurore Vers le Dieu couronné d'indigence et d'affront^ Répandit sur la terre un jour qui luit encore, Que chaque âge à son tour reçoit, bénit, adore, Qui dans la nuit des temps jamais ne s'évapore Et ne s'éteindra pas quand les cieux s'éteindront

Ils disent cependant que cet astre se voile. Que les clartés du siècle ont vaincu cette étoile; Que ce monde vieilli n'a plus besoin de toi ! Que la raison est seule immortelle et divine. Que la rouille des temps a rongé ta doctrine, Et que de jour en jour de ton temple en ruine

Quelque pierre en tombant déracine ta foi !

O Christ î il est trop vrai ! ton éclipse est bien sombre ;

La terre sur ton astre a projeté son ombre;

Nous marchons dans un siècle oii tout tombe à grand bruit.

Vingt siècles écroulés y mêlent leur poussière.

Fables et vérités , ténèbres et lumière

Flottent confusément devant notre paupière,

Et l'un dit : C'est le jour ! et l'autre : C'est la nuit!

Comme un rayon du ciel qui perce les nuages,

En traversant la fange et la nuit des vieux âges ,

Ta parole a subi nos profanations !

L'œil impur des mortels souillerait le jour même!

L'imposture a terni la vérité suprême,

Et les tyrans, prenant ta foi pour diadème ,

Ont doré de ton nom le joug des nations!

Mais, pareil à l'éclair qui, tombant sur la terre. Remonte au firmament sans qu'une ombre l'altère

L'homme n a pu souiller ta loi de vérité ! L'ignorance a terni tes lumières sublimes, La haine a confondu tes vertus et nos crimes , Les flatteurs aux tyrans ont vendu tes maximes ; Elle est encor justice, amour et liberté!

Et l'aveugle raison demande quels miracles

De cette loi vieillie attestent les oracles !

Ah ! le miracle est là permanent et sans fin !

Que cette vérité par ces flots d'impostures,

Que ce flambeau brillant par tant d'ombres obscures ,

Que ce verbe incréé par nos lèvres impures

Ait passé deux mille ans et soit encor divin !

Que d'ombres, dites-vous ! — Mais, 6 flambeau des âges, Tu n'avais pas promis des astres sans nuages ! L'œil humain n'est pas fait pour la pure clarté! Point de jour ici-bas qu'un peu d'ombre n'altère; De sa propre splendeur Dieu se voile à la terre, Et ce n'est qu'à travers la nuit et le mystère Que l'œil peut voir le jour, l'homme la vérité!

Un siècle naît et parle , un cri d'espoir s'élève ;

Le genre humain déçu voit lutter rêve et rêve,

Système , opinions , dogmes , flux et reflux ;

Cent ans passent; le temps, comme un nuage vide,

Les roule avec l'oubli sous son aile rapide;

Quand il a balayé cette poussière aride

Que reste-t-il du siècle ? un mensonge de plus !

Mais l'ère où tu naquis, toujours, toujours nouvelle, Luit au-dessus de nous comme une ère éternelle ; Une moitié des temps pâlit à ce flambeau. L'autre moitié s'éclaire au jour de tes symboles, Deux mille ans, épuisant leurs sagesses frivoles, N'ont pas pu démentir une de tes paroles , Et toute vérité date de ton berceau !

Et c'est cri vain que l'homme, itigrat et las de croire, De ses autels brisés et de son souvenir

Comme un songe importun veut enfin te bannir; Tu règnes maigre lui jusque clans sa mémoire, Et du haut d'un passé rayonnant de ta gloire, Tu jettes ta splendeur au dernier avenir! Lumière des esprits, tu pâlis, ils pâlissent! Fondement des états, tu fléchis, ils fléchissent! Sève du genre humain, il tarit si tu meurs! Racine de nos lois dans le sol enfoncée. Partout où lu languis on voit languir les mœurs. Chaque fibre à ton nom s'émeut dans tous les cœurs , Et tu revis partout, jusque dans la pensée,

Jusque dans la haine insensée

De tes ingrats blasphémateurs !

Phare élevé sur des rivages Que le temps n'a pu foudroyer.

Les lumières de tous les âges Se concentrent dans ton foyer!

Consacrant l'humaine mémoire, Tu guides les yeux de l'histoire Jusqu'à la source d'où tout sort!

Les sept jours n'ont plus de mystère ,

Et l'homme sait pourquoi la terre Lutte entre la vie et la mort !

Ton pouvoir n'est plus le caprice Des démagogues ou des rois; Il est l'éternelle justice Qui se réfléchit dans nos lois !

Ta vertu n'est plus ce problème, Rêve qui se nourrit soi-même D'orgueil et d'immortalité !

Elle est l'holocauste sublime D'une volonté magnanime A l'éternelle volonté!

Ta vérité n'est plus ce prisme Ou des temps chaque erreur a lui , L'éclair qui jaillit du sophisme Et s'évanouit avec lui!

Rayon de l'aurore éternelle , Pure, féconde, universelle, Elle éclaire tous les vivans; Sublime égalité des âmes,

.se HARMONIES POÉTIQUES

Pour les sages foudres et flammes , Ombre et voile à l'œil des enfans !

Aliment qui contient la vife, Chaleur dont le foyer est Dieu , Germe qui croît et fructifie , Ton verbe la sème en tout lieu !

Vérité palpable et pratique, L'amour divin la communique De l'œil à l'œil , du cœur au cœur !

Et sans proférer de paroles, Des actions sont ses symboles, Et des vertus sont sa splendeur !

Chaque instinct à ton joug nous lie, L'homme naît, vit, meurt avec toi.

Chacun des anneaux de sa vie, O Christ, est rivé par ta foi !

Souffrant, ses pleurs sont une offrande, Heureux , son bonheur te demande De bénir sa prospérité ; Et le mourant que tu consoles

Franchit, armé de tes paroles, L'ombre de l'immortalité!

Tu gardes , quand l'homme succombe ,

Sa mémoire après le trépas,.

Et tu rattaches à la tombe

Les liens brisés ici-bas;

Les pleurs tombés de la paupière

Ne mouillent plus la froide pierre;

Mais de ces larmes s'abreuvant ,

La prière, union suprême.

Porte la paix au mort qu'elle aime ,

Rapporte l'espoir au vivant !

Prix divin de tout sacrifice , Tout bien se nourrit de ta" foi !

De quelque mal qu'elle gémisse L'humanité se tourne à toi !

Si je demande à chaque obole , A chaque larme qui console , A chaque généreux pardon, A chaque vertu qu'on me nomme :

En quel nom consolez-vous riiomnie?

Ils me répondent : En son nom!

C'est toi dont la pitié plus tendre Yerse i'aumône à pleines mains , Guide l'aveugle et vient attendre Le voyageur sur les chemins!

C'est loi qui, dans l'asile immonde Où les déshérites du monde Viennent pour pleurer et souffrir, Donne au vieillard de saintes filles, A l'enfant sans nom des familles, Au malade un lit pour mourir !

Tu vis dans toutes les reliques, Temple dehout ou renversé.

Autels, colonnes, basiliques.

Tout est à toi dans le passé!

Tout ce que l'homme élève encore, Toute demeure où l'on adoi'e , Tout est à toi dans l'avenir!

Les siècles n'ont pas de poussière,

Les collines n'ont pas de pierre Qui ne porte ton souvenir !

Enfin , vaste et puissante idée , Plus forte que l'esprit humain , Toute ame est pleine , est obsédée De ton nom qu'elle évoque en vain !

Préférant ses doutes funèbres, L'homme amasse en vain les ténèbres, Partout ta splendeur le poursuit !

Et, comme au jour qui nous éclaire, Le monde ne peut s'y soustraire Qu'en se replongeant dans la nuit î

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Et tu meurs ? Et ta foi dans un lit de nuages S'enfonce pour jamais sous l'horizon des âges , Comme un de ses soleils que le ciel a perdus, Dont l'astronome dit : C'était là qu'il n'est plus! Et les fils de nos fils dans les lointaines ères Feraient aussi leur fable avec tes saints mystèi'es Et parleraient un jour de l'homme de la croix

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