‹ ŒuvresChapitre 25 sur 28 · A M. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

A M. DE LAMARTINE

Juillet, i83o.

Mon nom, qu'a prononcé ton généreux délire, Dans la tombe avec moi ne peut être emporté; Car toute chose obscure en passant par ta lyre Se revêt d'immortalité.

3i8 HARMONIES POÉTIQUES

S'il est vrai que ma muse en plus d'une mémoire A laissé des accords et des pensers touchans , Chantre ami , qu'à toi seul en retourne la gloire ! Mes chants naquirent de tes chants.

C'est toi qui , faisant naître en mon ame ravie Cet espoir de laisser un noble souvenir, Me fais sacrifier, chaque jour de ma vie, Sur les autels de l'avenir.

C'est toi qui fus pour moi cet ange de lumière Qui se laisse tomber du haut du firmament. Et qui sur le palais comme sur la chaumière Se repose indifféremment.

Tu t'abattis vers moi. Des sphères immortelles Tu me vantas l'éclat , les chœurs mystérieux , Et soudain comme toi je secouai mes ailes Et nous partuTies pour les cieux.

Quelle extase inconnue a subjugué mon être!

Quel jour éblouissant mes yeux ont vu paraître!

Et quel concert ai-je entendu !

Dans ces ravissemens mon ame s'évapore ; Et je voulais franchir quelques mondes encore

Sans toi je m'y serais perdu.

Mais tu m'as dit : Yoilà l'inflexible barrière; Tu vas voir s'éclipser nos songes de lumière.

Descendons , les ordres divins Veulent que ce bonheur,, ces clartés sans mélange, Passent rapidement pour que l'homme, de l'ange

N'envahisse pas les destins.

Attendons que le temps ait achevé sa course; Que la mort à l'esprit abandonne la source

De cette pure volupté ; Que des jours éternels l'astre éternel se lève; Alors, la terre alors ne sera que le rêve,

Et le ciel la réalité !

Et quand tu me rendis aux terrestres domaines ,

Je sentis s'allumer une fièvre en mes veines

Dont rien n'a pu calmer l'ardeur.

Si ce n'est une lyre entre mes mains vibrante , Et faisant apparaître une image enivrante De tout ce qu'éprouva mon cœur.

Rayons dont s'inonda mon avide paupière ,

Et comment, replongé dans cette ombre grossière,

Comment ne pas vous exalter !

Ineffables accords des célestes génies, Comment, en retrouvant d'humaines harmonies,

Comment ne pas vous répéter!

NEUVIÈME

HARMONIE

jPaurqmn mcrn ame cei-Mc triste ?

PouFxQuoi gëmis-tu sans cesse,

O mon ame , réponds-moi ?

D'où vient ce poids de tristesse

Qui pèse aujourd'hui sur toi?

Au tombeau qui nous dévore, Pleurant, tu n'as pas encore Conduit tes derniers amis!

L'astre serein de ta vie S'élève encore; et l'envie Cherche pourquoi tu gémis î

La terre encore a des plages ,

Le ciel encore a des jours,

La gloire encor des orages ,

Le cœur encor des amours ;

La nature offre à tes veilles

Des mystères , des merveilles ,

Qu'aucun œil n'a profané ,

Et flétrissant tout d'avance

Dans les champs de l'espérance

Ta main n'a pas tout glané! I

Et qu'est-ce que la terre? Une prison flottante, g

Une demeure étroite , un navire , une tente

Que son Dieu dans l'espace a dressé pour un jour,

Et dont le vent du ciel en trois pas fait le tour !

ET REI.IGIEUSES. 39.3

Des plaines, des vallons, des mers et des collines

Où tout sort de la poudre et retourne en ruines ,

Et dont la masse à peine est à l'immensité

Ce que l'heure qui sonne est à l'éternité !

Fange en palais pétrie, hélas! mais toujours fange,

Où tout est monotone et cependant tout change!

Et qu'est-ce que la vie? Un réveil d'un moment! De naître et de mourir un court étonnement ! Un mot qu'avec mépris l'Etre éternel prononce ! Labyrinthe sans clé ! question sans réponse ! Songe qui s'évapore , étincelle qui fuit ! Eclair qui sort de l'ombre et rentre dans la nuit, Minute que le temps prête et retire à l'homme, Chose qui ne vaut pas le mot dont on la nomme !

Et qu'est-ce que la gloire ? Un vain son répété ,

Une dérision de notre vanité !

Un nom qui retentit sur des lèvres mortelles ,

^^n , trompeur, inconstant , périssable comme elles

Et qui , tantôt croissant et tantôt affaibli ,

Passe de bouche en bouche à l'éternel oubli !

INectar empoisonné dont notre orgueil s'enivre, Qui fait mourir deux fois ce qui veut toujours vivre!

Et qu'est-ce que l'amour? Ah! prêt à le nommer

Ma bouche en le niant craindrait de blasphémer !

Lui seul est au-dessus de tout mot qui l'exprime !

Eclair brillant et pur du feu qui nous anime,

Etincelle ravie au grand foyer des cieux !

Char de feu qui, vivans, nous porte au rang des dieux!

Rayon ! foudre des sens ! inextinguible flamme

Qui fond deux cœurs mortelset n'en fait plus qu'une ame !

11 est!... Il serait tout, s'il ne devait finir!

Si le cœur d'un mortel le pouvait contenir,

Ou si, semblable au feu dont Dieu fit son emblème.

Sa flamme en s'exhalant ne Tétouffait lui-même !

Mais quand ces biens que l'homme envie

Déborderaient dans un seul cœur,

La mort seule au bout de la vie

Fait un supplice du bonheur !

Le flot du temps qui nous entraîne

N'attend pas que la joie humaine

Fleurisse long-temps sur sou cours ' Race éphémère et fugitive Que peux-tu semer sur la rive De ce torrent qui fuit toujours !

Il fuit, et ses rives fanées M'annoncent déjà qu'il est tard !

Il fuit, et mes vertes années Disparaissent de mon regard; Chaque projet, chaque espérance Ressemble à ce liège qu'on lance Sur la trace des matelots , Qui ne s'éloigne et ne surnage Que pour mesurer le sillage Du navire qui fend les flots î

Où suis-je? Est-ce moi? Je m'éveille D'un songe qui n'est pas fini !

Tout était promesse et merveille Dans un avenir infini !

J'étais jeune!... Hélas! mes années Sur ma tête tombent fanées

Et ne refleuriront jamais î Mon cœur était plein !... il est vide ! Mon sein fécond!... il est aride!

J'aimais!.,, où sont ceux que j'aimais?

Mes jours que le deuil décolore Glissent avant d'être comptés; Mon cœur, hélas! palpite encore De ses dernières voluptés !

Sous mes pas la terre est couverte De plus d'une palme encor verte, Mais qui survit à mes désirs ; Tant d'objets cbers à ma pauptèrc Sont encor là , sur la poussière Tièdes de mes brûlans soupirs !

Je vois passer, je vois sourire La femme aux perfides appas , Qui m'enivra d'un long délire , Dont mes lèvres baisaient les pas !

Ses blonds cheveux flottent encore.

Les fraîches couleurs de l'auroio

Teignent toujours son front charmant, Et dans l'azur de sa paupière Brille encore assez de lumière Pour fasciner l'œil d'un amant !

La foule qui s'ouvre à mesure La flatte encor d'un long coup d'ceil Et la poursuit d'un doux murmure Dont s'enivre son jeune orgueil; Et moi ! je souris et je passe, Sans effort de mon cœur j'efface Ce songe de félicité , Et je dis, la pitié dans l'ame, Amour ! se peut-il que ta flamme Meure encore avant la beauté ?

Hélas ! dans une longue vie Que reste-t-il après l'amour?

Dans notre paupière éblouie Ce qu'il reste après un beau jour!

Ce qu'il reste à la voile vide Quand le dernier vent qui la ride

S'abat sur le flot assoupi, Ce qu'il reste au chaume sauvage, Lorsque les ailes de l'orage Sur la terre ont vidé l'épi !

Et pourtant il faut vivre encore , Dormir, s'éveiller tour à tour, Et traîner d'aurore en aurore Ce fardeau renaissant des jours!

Quand on a bu jusqu'à la lie La coupe écumante de vie, Ah! la briser serait un bien!

Espérer, attendre , c'est vivre !

Que sert de compter et de suivre Des jours qui n'apportent plus riem^

Voilà pourquoi mon ame est lasse Du vide affreux qui la remplit, Pourquoi mon cœur change de place Comme un malade dans son lit!

Pourquoi mon errante pensée, Comme une colombe blessée

Ne se repose en aucun lieu , Pourquoi j'ai détourné la vue De cette terre ingrate et nue, Et j'ai dit à la fin : Mon Dieu!

Comme un souffle d'un vent d'orage Soulevant l'humble passereau , L'emporte au-dessus du nuage, Jjoin du toit qui fut son berceau , Sans même que son aile tremble, L'aquilon le soutient; il semble Bercé sur les vagues des airs ; Ainsi celte seule pensée Emporta mon ame oppressée Jusqu'à la source des éclairs!

C'est Dieu, pensais-je, qui m'emporte, L'infini s'ouvre sous mes pas !

Que mon aile naissante est forte !

Quels cieux ne tenterons-nous pas?

La foi même , un pied sur la terre , Monte de mystère en mystèie

33o HARMONIES POÉTIQUES

Jusqu'où l'on monte sans mourir !

J'irai, plein de sa soif sublime, Me désaltérer dans l'abîme Que je ne verrai plus tarir!

J'ai cherché le Dieu que j'adore,

Partout où l'instinct m'a conduit j

Sous les voiles d'or de l'aurore,

Chez les étoiles de la nuit;

Le firmament n'a point de voûtes.

Les feux , les vents n'ont point de routes

Où mon œil n'ait plongé cent fois ;

Toujours présent à ma mémoire,

Partout où se montrait sa gloire ,

11 entendait monter ma voix î

Je l'ai cherché dans les merveilles , Œuvre parlante de ses mains , Dans la solitude et les veilles, Et dans les songes des humains !

L'épi, le brin d'herbe, l'insecte, Me disaient: Adore et respecte!

ET RELIGIEUSES. 33i

Sa sagesse a passé par là !

Et ces catastrophes fatales , Dont l'histoire enfle ses annales , Me criaient plus haut : Le voilà !

A chaque éclair, à chaque étoile Que je découvrais dans les cieux Je croyais voir tomber le voile Qui le dérobait à mes yeux ; Je disais : Un mystère encore 1 Voici son ombre, son aurore.

Mon ame ! il va paraître enfin !

Et toujours, 6 triste pensée!

Toujours quelque lettre effacée Manquait, hélas! au nom divin.

Et maintenant, dans ma misère, Je n'en sais pas plus que l'enfant Qui balbutie après sa mère Ce nom sublime et triomphant; 3e n'en sais pas plus que l'aurore, Qui de son regard vient declore,

Et le cherche en vain en tout Heu ,

Pas plus que toute la nature,

Qui le raconte et le murmure,

Et demande : Où donc est mon Dieu ?

Voilà pourquoi mon ame est triste , Comme une mer brisant la nuit sur un ccueil ,

Gomme la harpe du Psalmiste ,

Quand il pleure au bord d'un cercueil ! Comme l'Horeb voilé sous un nuage sombre, Comme un ciel sans étoile, ou comme un jour sans ombre , Ou comme ce vieillard qu'on ne put consoler, Qui, le cœur débordant d'une douleur farouche. Ne pouvait plus tarir la plainte sur sa bouche.

Et disait : Laissez-moi parler!*

Mais qiie dis-je? Est-ce toi, vérité, jour suprême?

Qui te caches sous ta splendeur?

Ou n'est-ce pas mon œil qui s'est voilé lui-même

* Job, chap. XXI.

Sous les nuages de mon cœur?

Ces enfans prosternés aux marches de ton temple ^ Ces humbles femmes, ces vieillards,

Leur ame te possède et leur œil te contemple, Ta gloire éclate à leurs regards !

Et moi, je plonge en vain sous tant d'ombres funèbres ,

Ta splendeur te dérobe à moi !

Ah ! le regard qui cherche a donc plus de ténèbres

Que l'œil abaissé devant toi !

Dieu de la lumière , Entends ma prière, Frappe ma paupière, Comme le rocher !

Que le jour se fasse, Car mon ame est lasse.

Seigneur, de chercher !

Astre que j'adore.

Ce jour que j'implore

N*est point dans l'aurore, |

N'est pas clans les cieiix !

Vérité suprême î

Jour mystérieux !

De l'heure oii l'on t'aime,

Il est en nous-mêmc ,

Il est dans nos yeux!

DIXIÈME

HARMONIE

€a Extraite»

Page 1