ALDOBRANDINI BORGHESE
Salut 1 6 sacrés tabernacles , Où tu descends^ Seigneur, à la voix d'un mortel !
Salut, mystérieux autel, Où la foi vient chercher et son pain immortel
Et tes silencieux oracles !
Quand la dernière heure des jours
A gémi dans tes vastes tours , Quand son dernier rayon fuit et meurt dans le dôme, Quand la veuve , tenant son enfant par la main , A pleuré sur la pierre et repris son chemin
Comme un silencieux fantôme; Quand de l'orgue lointain l'insensible soupir Avec le jour aussi semble enfin s'assoupir.
Pour s'éveiller avec l'aurore; Que la nef est déserte, et que, d'un pas tardif. Aux lampes du saint lieu le lévite attentif,
A peine la traverse encore !
Voici l'heure où je viens, à la chute des jours,
Me glisser sous ta voûte obscure , Et chercher, au moment où s'endort la nature, Celui qui veille toujours !
Vous qui voilez les saints asiles, Où mes yeux n'osent pénétrer, Au pied de vos troncs immobiles, Colonnes, je viens soupirer.
Versez sur moi , versez vos ombres , Rendez les ténèbres plus sombres Et le silence plus épais !
Forêts de marbre et de porphyre, L'air qu'à vos pieds l'ame respire Est plein de mystère et de paix î
Que l'amour et l'inquiétude, Egarant leurs ennuis secrets, Cherchent l'ombre et la solitude Sous les verts abris des forêts !
O ténèbres du sanctuaire.
L'œil religieux vous préfère Au bois par la brise agité; Rien ne change votre feuillage , Votre ombre immobile est l'image De l'immobile éternité !
Le cœur brisé par la souffrance, Las des promesses des mortels , S'obstine, et poursuit l'espérance Jusqu'aux pieds des sacrés autels' Le flot du temps mugit et passe, L'homme passager vous embrasse Comme un pilote anéanti, Battu par la vague écumante.
Embrasse au sein de la tourmente Le mât du navire englouti !
Ou sont, colonnes éternelles.
Les mains qui taillèrent vos flancs?
Caveaux, répondez! où sont-elles? Poussière abandonnée aux vents ; Nos mains qui façonnent la pierre Tombent avant elle en poussière , Et l'homme n'en est point jaloux!
Il meurt, mais sa sainte pensée Anime la pierre glacée , lit s'élève au ciel avec vous.
Les forum , les palais s'écroulent , Le temps les ronge avec mépris , Le pied des passans qui les foulent Ecarte au hasard leurs débris ; Mais sitôt que le bloc de pierre, Sorti des flancs de la carrière, Seigneur! pour ton temple est sculpté, Il est à toi ! Ton ombre imprime A nos œuvres le sceau sublime De ta propre immortalité !
Le bruit de la foudre qui gronde Et s'éloigne en baissant la voix , Le sifflement des vents sur l'onde , Les sourds gémissemens des bois , La bouche qui vomit la bombe, Le bruit du fleuve entier qui tombe Dans un abîme avec ses eaux, Sont moins majestueux encore Qu'un peuple qui chante et t'adore Sous tes mélodieux arceaux !
7cS HARMONIES POÉTIQUES
Quand l'hymne enflammé, qui s'élance De mille bouches à la fois , De ton majestueux silence Jaillit comme une seule voix ; Plus fort que le char des tempêtes , Quand le chant divin des prophètes Roule avec les flots de l'encens , N'entends-tu pas les vieux portiques, Les tombeaux , les siècles antiques , Mêler une ame à nos accens?
Seigneur! j'aimais jadis à répandre mon ame Sur les cimes des monts, dans la nuit des déserts, Sur recueil où mugit la voix des vastes mers. En présence du ciel et des globes de flamme, Dont les feux pâlissans semaient les champs des airs
Il me semblait, mon Dieu, que mon ame oppressée Devant l'immensité, s'agrandissait en moi, Et sur les vents, les flots, ou les feux élancée.
De pensée en pensée ,
Allait se perdre en toi!
Je cherchais à monter, mais tu daignais descendre!
Ah! ton ouvrage a-t-il besoin De s'élever si haut , de te chercher si loin ?
Où n'es-tu pas pour nous entendre?
De ton temple aujourd'hui j'aime l'obscurité, C'est une île de paix sur l'océan du monde,
Un phare d'immortalité !
Par la mort et par toi seulement habité , On entend de plus loin le flot du temps qui gronde
Sur ce seuil de l'éternité !
Il semble que la voix dans les airs égarée,
Par cet espace étroit dans ces murs concentrée ,
A notre ame retentit mieux !
Et que les saints échos de la voûte sonore Te portent plus brûlant, avant qu'il s'évapore, Le soupir qui te cherche en montant vers les cieux
Comme la vague orageuse S'apaise en touchant le bord.
Comme la nef voyageuse , S'abrite à l'ombre du port ;
8o HARMONIES POÉTIQUES
Comme l'errante hirondelle Fuit sous l'aile maternelle L'œil dévorant du vautour, A tes pieds quand elle arrive, L'ame errante et fugitive Se recueille en ton amour !
Tu parles, mon cœur écoute; Je soupire, tu m'entends; Ton œil compte goutte h goutte Les larmes que je répands; Dans un sublime murmure.
Je suis, comme la nature.
Sans voix sous ta majesté ; Mais je sens , en ta présence , L'heure pleine d'espérance Tomber dans l'éternité!
Qu'importe en quels mots s'exhale L'ame devant son auteur?
Est-il une langue égale A l'extase de mon cœur?
ET RELIGIEUSES. 8i
Quoi que ma bouche articule, Ce sang pressé qui circule , Ce sein qui respire en toi , Ce cœur qui bat et s'élance , Ces yeux baignés, ce silence, Tout parle , tout prie en moi.
Ainsi les vagues palpitent Au lever du roi du jour.
Ainsi les astres gravitent, Muets de crainte et d'amour; Ainsi les flammes s'élancent , i^insi les airs se balancent, Ainsi se meuvent les cieux , Ainsi ton tonnerre vole.
Et tu comprends sans parole Leur hymne silencieux !
Ah! Seigneur! comprends-moi de même, Entends ce que je n'ai pas dit; Le silence est la voix suprême D'un cœur de ta gloire interdit!
C'est toi ! c'est moi ! je suis ! j'adore î Le temps, l'espace s'évapore, J'oublie et l'univers et moi !
Mais cette ivresse de l'extase, Mais ce feu sacré qui m'embrase, Mais ce poids divin qui m'écrase, C'est toi , mon Dieu , c'est encor toi !
Pourquoi vous fermez-vous, maison de la prière? Est-il une heure, 6 Dieu! dans la nature entière,
Où le cœur soit las de prier?
Où l'homme, qu'en ces lieux ta bonté daigne attendre, N'ait devant tes autels un parfum à répandre ,
Une larme à te confier?
Mais c'en est fait, d'un pas que le respect mesure,
Je sors du parvis qui murmure ;
Je sors , et ton ombre me suit !
Mon pied silencieux se fait entendre à peine,
Mon cœur se tait , et mon haleine
Sur mes lèvres passe sans bruit.
Jusqu'au retour de l'aurore
Sur mon front je garde encore
La majesté du saint lieu; Et comme après Sina, de toi l'ame encor pleine, Ton prophète n'osait descendre dans la plaine , Je crains de profaner par la parole humaine Mes sens encor frappes du souflle de mon Dieu !
NEUVIEME
HARMONIE
lUu Canne,
CONSOLATIOIV.
Tombez, larmes silencieuses Sur une terre sans pitié;
Non plus entre des mains pieuses, Ni sur le sein de l'amitié!
Tombez comme une aride pluie Qui rejaillit sur le rocher, Que nul rayon du ciel n'essuie, Que nul souffle ne vient sécher.
Qu'importe à ces hommes mes frères Le cœur brisé d'un malheureux ?
Trop au-dessus de mes misères, Mon infortune est si loin d'eux !
Jamais sans doute aucunes larmes N'obscurciront pour eux le ciel ; Leur avenir n'a point d'alarmes , Leur coupe n'aura point de fiel.
Jamais cette foule frivole Qui passe en riant devant moi
N'aura besoin qu'une parole Lui dise : Je pleure avec toi !
Hé bien ! ne cherchons plus sans cesse La vaine pitié des humains ; INourrissons-nous de ma tristesse, Et cachons mon front dans mes mains.
A l'heure où l'ame solitaire S'enveloppe d'un crêpe noir, Et n'attend plus rien de la terre, Veuve de son dernier espoir;
Lorsque l'amitié qui l'oublie
Se détourne de son chemin ,
Que son dernier bâton, qui plie, |
Se brise et déchire sa main ;
Quand l'homme faible et qui redoute La contagion du malheur.
Nous laisse seul sur notre route Face à face avec la douleur;
Quand l'avenir n'a plus de charmes Qui fassent désirer demain , Et que l'amertume des larmes Est le seul goût de notre pain;
C'est alors que ta voix s'élève Dans le silence de mon cœur, Et que ta main , mon Dieu î soulève Le poids glacé de ma douleur.
On sent que ta tendre parole A d'autres ne peut se mêler, Seigneur ! et qu'elle ne console Que ceux qu'on n'a pu consoler.
Ton bras céleste nous attire Comme un ami contre son cœur.
Le monde qui nous voit sourire, Se dit : D'où leur vient ce bonheur?
Et l'ame se fond en prière Et s'entretient avec les cieux , Et les larmes de la paupière Sèchent d'elles-même à nos yeux ,
Comme un rayon d'hiver essuie, Sur la branche ou sur le rocher, La dernière goutte de pluie Qu'aucune ombre n'a pu sécher.
DIXIÈME
HARMONIE
poésie ^