‹ ŒuvresChapitre 8 sur 28 · PAYSAGE DANS LE GOLFE DE GÊNES · texte numérisé non relu

PAYSAGE DANS LE GOLFE DE GÊNES

La lune est dans le ciel, et le ciel est sans voiles, Comme un phare avancé sur un rivage obscur. Elle éclaire de loin la route des étoiles, Et leur sillage blanc dans l'océan d'azur.

c)i HARMONIES POÉTIQUES

A sa clarté tremblante et tendre , L'œil qu'elle attire aime à descendre TjCS molles pentes des coteaux, A longer ces golfes sans nombre Où la terre embrasse dans l'ombre Les replis sinueux des eaux !

Il aime à parcourir la voûte Où son disque trace la route Des astres novés dans les airs , A compter la foule azurée Des étoiles dans l'empyrée , Et des vagues au bord des mers.

A travers l'ombre opaque et noire Des hauts cyprès du promontoire, Il voit sur l'humide élément Chaque flot où sa lueur nage, Rouler, en mourant sur la plage , Une écume, un gémissement.

Couverte de sa voile blanche ,

La barque, sous son mât qui penche, Glisse et creuse un sillon mouvant; De la rive on entend encore

Palpiter la toile sonore

Sous l'aile orageuse du vent.

Astre aux rayons muets , que ta splendeur est douce ,

Quand tu cours sur les monts, quand tu dors sur la mousse

Que tu trembles sur l'herbe ou sur les blancs rameaux ,

Ou qu'avec l'alcyon tu flottes sur les eaux!

Mais pourquoi t'ëveiller quand tout dort sur la terre?

Astre inutile à l'homme, en toi tout est mystère;

Tu n'es pas son fanal , et tes molles lueurs

Ne savent pas mûrir les fruits de ses sueurs ;

Il ne mesure rien aux clartés que tu prêtes ,

Il ne t'appelle pas pour éclairer ses fêtes ,

Mais fermant sa demeure aux célestes clartés ,

Il s'éclaire de feux à la terre empruntés.

Quand la nuit vient t'ouvrir ta modeste carrière,

Tu trouves tous les yeux fermés à ta lumière,

Et le monde insensible à ton morne retour.

Froid comme ces tombeaux objets de ton amour!

A peine sous ce ciel où la nuit suit tes traces.

94 H/^RMONTES POÉTIQUES

Un œil s'aperçoit-il seulement que tu passes. Hors un pauvre pêcheur soupirant vers le bord, Qui, tandis que le vent le berce loin du port, Demande à tes rayons de blanchir la demeure Où de son long retard ses enfans comptent l'heure; Ou quelque malheureux qui , l'œil fixé sur toi , Pense au monde invisible et rêve ainsi que moi !

Ah! si j'en crois mon cœur et ta sainte influence. Astre ami du repos, des songes, du silence, Tu ne te lèves pas seulement pour nos yeux; Mais du monde moral flambeau mystérieux, A l'heure oîi le sommeil tient la terre oppressée , Dieu fit de tes rayons le jour de la pensée! Ce jour inspirateur et qui la fait rêver, Vers les choses d'en-haut l'invite à s'élever; Tu lui montres de loin, dans l'azur sans limite, Cet espace infini que sans cesse elle habite; Tu luis entre elle et Dieu comme un phare éternel Comme ce feu marchant qui suivait Israël ; Et tu guides ses yeux de miracle en miracle. Jusqu'au seuil éclatant du divin tabernacle, Où celui dont le nom n'est pas encor trouvé.

ET RELIGIEUSES. qS

Qiioiqu'en lettres de feu sur les sphères gravé, Autour de sa splendeur multipliant les voiles, Sema derrière lui ces portiques d'étoiles !

Luis donc, astre pieux, devant ton créateur! Et si tu vois celui d'où coule ta splendeur. Dis-lui que sur un point de ces globes funèbres Dont tes rayons lointains consolaient les ténèbres, Un atome perdu dans son immensité, Murmurait dans la nuit son nom à ta clarté!

Où vont ces rapides nuages , Que roule à flocons d'or l'haleine des autans?

Ils semblent d'instans en instans De la terre et des flots retracer les images , Dans leurs groupes épars et leurs miroirs flottans.

Tantôt leurs couches alongées S'étendent en vastes niveaux , Comme des cotes qu'ont rongées Le temps, la tempête et les eaux;

Des rochers pendent en ruine Sur ces océans que domine Leur flanc, tant sillonné d'éclairs; L'œil qui mesure ces rivages, Voit étinceler sur leurs plages L'écume flottante des mers.

Tantôt en montagnes sublimes Ils dressent leurs sommets brûlans, La lumière éblouit leurs cimes, Les ténèbres couvrent leurs flancs , Des torrens jaunis les sillonnent, De brillans glaciers les couronnent, Et de leur sommet qui fléchit , Un flocon que le vent assiège , Gomme une avalanche de neige S'écroule à leurs pieds, qu'il blanchit.

Là leurs gigantesques fantômes Imitent les murs des cités.

Les palais , les tours et les dômes Qu'ils ont tour à tour visités;

Là s'élèvent des colonnades, Ici j sous de longues arcades Où l'aurore enfonce ses traits , Un rayon qui perce la nue Semble illuminer l'avenue De quelque céleste palais !

Mais, sous l'aquilon qui les roule

En mille plis capricieux,

Tours, palais, temples, tout s'écroule,

Tout fond dans le vide des cieux;

Ce n'est plus qu'un troupeau candide,

Qu'un pasteur invisible guide

Dans les plaines de l'horizon ;

Sous ses pas l'azur se dévoile,

Et le vent, d'étoile en étoile,

Disperse leur blanche toison !

Redescendez, mes yeux, des célestes campagnes! Voyez : sur ces rochers que l'écume a polis , Voyez étinceler aux flancs de ces montagnes , Tous ces torrens sans source et ces fleuves sans lits. m. 7

I^a cascade qui pleut dans le gouffre qui tonne, Frappe l'air assourdi de son bruit monotone; I/œil fasciné la cherche à travers les rameaux ; L'oreille attend en vain que son urne tarisse,

De précipice en précipice , Débordant, débordant à flots toujours nouveaux, Elle tombe, et se brise, et bondit, et tournoie. Et du fond de l'abîme oii l'écume se noie , Se remonte elle-même en liquides réseaux, Comme un cygne argenté qui s'élève et déploie

Ses blanches ailes sur les eaux !

Que j'aime à contempler dans cette anse écartée La mer qui vient dormir sur la grève argentée,

Sans soupir et sans mouvement!

Le soir retient ici son haleine expirante. De crainte de ternir la glace transparent€>

Ou se mire le firmament.

De deux bras arrondis, la terre qui l'embrasse, A la vague orageuse interdit cet espace , Que borde un cercle de roseaux ;

Et d*un sable brillant une frange plus vive, Y serpente partout entre l'onde et la rive , Poiu^ amollir le lit des eaux!

Là tremblent dans l'azur les muettes étoiles, Là dort le mât penché, dépouillé de ses voiles.

Là quelques pauvres matelots Sur le pont d'un esquif, qu'a fatigué la lame, De leurs foyers flottans ont rallumé la flamme

Et vont se reposer des flots.

De colline en colline, et d'étage en étage,

Les monts, dont ce miroir fait onduler l'image,

. Descendent jusqu'au lit des mers; Et leurs flancs, hérissés d'une sombre verdure. Par le contraste hpureux de leur noire ceinture, Y font briller des flots plus clairs.

Le chêne aux bras tendus penche son tronc sur l'onde Le tortueux figuier dans la mer qui l'inonde Baigne, en pliant, ses lourds rameaux;

Uas OtlavvôV^

loo HARMONIES POÉTIQUES

Et la vigne y jetant ses guirlandes trempées, Laisse pendre et flotter ses feuilles découpées, Oïl tremblent les reflets des eaux.

La lune, qui se penche au bord de la vallée, Distille un jour égal, une aurore voilée,

Sur ce golfe silencieux ; La mer n'a plus de flots , les bois plus de murmure , Et la brise incertaine y flotte à l'aventure,

Ivre des parfums de ces lieux !

Sur ce site enchanté , mon ame qu'il attire S'abat comme le cygne , et s'apaise et soupire

A cette image du repos; Que ne peut-elle, ô mer! sur tes bords qu'elle envie. Trouver comme ta vague un golfe dans la vie ,

Pour s'endormir avec tes flots !

Mais quel bruit m'arrache à ce songe?

C'est l'airain frémissant dans les tours des cités , Le roulement des chars qu'un sourd écho prolonge

ET RELIGIEUSES. loi

Le marteau qui retombe à coups précipités, L'enclume qui gëmit, les coursiers qui henrftssent, Les instrumens guerriers qui tonnent ou frémissent , Des pas , des cris , des chants , des murmures confus , Et des vaisseaux partans les roulantes volées ,

Et des clameurs entremêlées

De silences interrompus!

L'air, chargé de ces sons, qu'il emporte sur l'onde, Et que chaque minute étouffe et reproduit, Semble, comme une mer où la tempête gronde, Rouler des flots de voix et des vagues de bruit!

Voilà donc le séjour d'un peuple, et le murmure

De ces innombrables essaims , Que la terre produit et dévore à mesure, De leur vaine existence, hélas! encor si vains ! Tandis que la nature et les astres sommeillent

Dans un repos silencieux, Aux lueurs des flambeaux, ces insectes qui veillent. Troublent seuls de leur bruit les mystères des cieux ! Ils veillent, et pourquoi? pour que je les entende,

Pour que le bruit qu'ils font revienne les frapper^ Pour que* leur pas résonne et leur nom se répande, Pour se tromper eux-même, 6 mort! et te tromper! Oui, du haut de ce tertre oii mon pied les domine, Je les entends encor! mais si je fais un pas, Si je double le cap , ou franchis la colline , Ce grand bruit, expirant sur la plage voisine, Sera comme s'il n'était pas!...

Avant que du zéphyr la printanière haleine Ait cessé de verdir les feuilles de ce chêne ,

Qui compte déjà cent hivers; Avant que cette pierre au bord des flots roulée, Et qui tremble déjà sur sa base ébranlée.

Ait croulé sous le choc des mers;

Ces pas, ces voix, ces cris, cette rumeur immense, Seront déjà rentrés dans l'éternel silence. Les générations rouleront d'autres flots , Et ce bruit insensé, que l'homme croit sublime, Se sera pour jamais étouffé dans l'abîme. L'abîme qui n'a plus d'échos!

ET RELIGIEUSES. io3

Mais où donc est ton Dieu? me demandent les sages. Mais où donc est mon Dieu? dans toutes ces images,

Dans ces ondes, dans ces nuages, Dans ces sons, ces parfums, ces silences des cieux. Dans ces ombres du soir, qui des hauts lieux descendent. Dans ce vide sans astre, et dans ces champs de feux, Et dans ces horizons sans bornes, qui s'étendent Plus haut que la pensée et plus, loin que les yeux!

Il est une langue inconnue

Que parlent les vents dans les airs,

La foudre et Téclair dans la nue ,

La vague aux bords grondans des mers ,

L'étoile de ses feux voilée.

L'astre endormi sur la vallée ,

Le chant lointain des matelots.

L'horizon , fuyant dans l'espace ,

Et ce firmament que retrace

Le cristal ondulant des flots ?

Les mers d'où s'élance l'aurore.

Les montagnes où meurt le jour,

io/| HARMONIES POÉTIQUES

La neige que le matin dore, Le soir qui s'éteint sur la tour, Le bruit qui tombe et recommence , Le cygne qui nage ou s'élance , Le frémissement des cyprès, Les vieux temples sur les collines , Les souvenirs dans les ruines, Le silence au fond des forêts !

Les grandes ombres que déroulent Les sommets que l'astre a quittés , Les bruits majestueux qui roulent Du sein orageux des cités , Les reflets tremblans des étoiles , Les soupirs du vent dans les voiles La foudre et son sublime effroi , La nuit, les déserts, les orages; Et dans tous ces accens sauvages , Cette langue parle de toi !

De toi, Seigneur, être de l'être Vérité, vicj espoir, amour!

ET RELIGIEUSES. io5

De toi que la nuit veut connaître ,

De toi que demande le jour,

De toi que chaque son murmure ,

De toi que l'immense nature

Dévoile et n'a pas défini !

De toi que ce néant proclame,

Source, abîme, océan de l'ame,

Et qui n'as qu'un nom : l'Infini ! MK

Ici-bas , toute créature

Entend tes sublimes accens,

O langue! Et, selon sa mesure,

En pénètre plus loin le sens !

Mais plus notre esprit, qu'elle atterre.

En dévoile le saint mystère ,

Plus du monde il est dégoûté ;

Un poids accable sa faiblesse,

Une solitaire tristesse

Devient sa seule volupté !

Ainsi, quand notre humble paupière, Contemplant l'occident vermeil ,

io6 HARMONIES POÉTIQUES

Fixe au terme de sa carrière Le lit enflammé du soleil ; Le regard qu'éblouit sa face Retombe soudain dans l'espace Comme frappé d'aveuglement; Il ne voit que des points funèbres , Vide, solitude et ténèbres, Dans le reste du firmament !

O Dieu , tu m'as donné d'entendre Ce verbe , ou plutôt cet accord , Tantôt majestueux et tendre, Tantôt triste comme la mort !

Depuis ce jour, Seigneur, mon ame Converse avec l'onde et la flamme , Avec la tempête et la nuit ' Là chaque mot est une image , Et je rougis de ce langage, Dont la parole n'est qu'un bruit !

O terre, ô mer, ô nuit ! que vous avez de charmes ! Miroir éblouissant d'éternelle beauté,

Pourquoi , pourquoi mes yeux se voilent-ils de larmes

Devant ce spectacle enchanté?

Pourquoi devant ce ciel, devant ces flots qu'elle aime, Mon ame sans chagrin gëmit-elle en moi-même ?

Jéhova , beauté suprême ! C'est qu'à travers ton œuvre elle a cru te saisir, C'est que de ces grandeurs l'ineffable harmonie N'est qu'un premier degré de l'échelle infinie, Qu'elle s'élève à toi de désir en désir, Et que plus elle monte et plus elle mesure L'abîme qui sépare et l'homme et la nature

De toi , mon Dieu , son seul soupir !

Noyez-vous donc , mes yeux, dans ces flots de tristesse ; Soulève-toi, mon cœur, sous ce poids qui t'oppresse; Elance-toi, mon ame, et d'essor en essor Remonte de ce monde aux beautés éternelles , Et demande à la mort de te prêter ses ailes , Et, toujours aspirant à des splendeurs nouvelles.» Crie au Seigneur : Encor, encor !

ONZIÈME

HARMONIE

€abbai)e ^f Uallombrruec

DANS LF, S APENNINS.

Esprit de l'homme, un jour sur ces cimes glacées Loin d'un monde odieux quel souffle t'emporta?

iio HARMONIES POÉTIQUES

Tu fus jusqu'au sommet chassé par tes pensées; Quel charme ou quelle horreur à la fin t'arrêta?

Ce furent ces forêts, ces ténèbres, cette onde, Et ces arbres sans date, et ces rocs immortels. Et cet instinct sacré qui cherche un nouveau monde Loin des sentiers battus que foulent les mortels.

Tu n'y vécus pas seul ; sous des formes divines Tes apparitions peuplèrent ce beau lieu ; Tu voyais tour à tour passer sur ces collines L'esprit de la tempête et le souffle de Dieu.

Sans doute ils t'enseignaient ce sublime langage Que parle la nature au cœur des malheureux ; Tu comprenais les vents, le tonnerre et l'orage. Gomme les élémens se comprennent entre eux.

L*esprit de la^rière et de la solitude

Qui plane sur les monts, les torrens et les bois,

ET RELIGIEUSES. ni

Dans ce qu'aux yeux mortels la terre a de plus rude, Appela de tout temps des âmes de son choix!

Venez, venez, dit-il à l'amour qui regrette, Au génie opprimé sous un ingrat oubli, Au proscrit, que son toit redemande et rejette, Au cœur qui goûta tout et que rien n'a rempli.

Venez, enfans du ciel, orphelins sur la terre , Il est encor pour vous un asile ici-bas î Mes trésors sont cachés, ma joie est un mystère ^ Le vulgaire l'admire et ne la comprend pas !

Mais si votre œil pensif au ciel s'élève encore , Pour contempler la nuit qui se fond dans les airs, Si vous aimez à voir les étoiles éclore, Ou la lune onduler dans la lame des mers;

Si la voix du torrent, qui gémit dans l'abîme Et se brise en sanglots de rocher en rocher^

A votre lèvre encore arrache un cri sublime, Et force malgré vous vos pas à s'approcher ;

Couché sous ces sapins aux feuilles dentelées, Si votre oreille écoute avec ravissement Glisser dans les rameaux ces brises modulées Comme les sons plaintifs d'un céleste instrument;

Si ce germe arraché d'une plante divine, L'espérance, en vos cœurs malgré vous refleurit Et croît dans le désert, pareille à la racine Que sans terre et sans eau le rocher seul nourrit;

Si la prière enfin de ses pleurs vous inonde,

Et devant l'infini fait fléchir vos genoux;

Ah! venez; c'est trop peu pour vivre avec ce monde.

Mais c'est assez pour vivre avec le ciel et vous !

HARMONIES

POETIQUES ET RELIGIEUSES

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