SUR LES DISSENSIONS DES PRÊTRES
— jJ-lT-îî —
Paris, ce 19 octobre 1791.
X ous ceux qui font quelque usage de la raison, et en qui le patriotisme n'est pas un violent désir de dominer, voient avec beaucoup de chagrin que les dissensions des prêtres aient pu occuper les premiers momens de l'Assemblée nationale, et surtout que l'on ait fait prendre à cette question une tournure aussi alarmante pour la tranquillité de l'Empire. Il serait tems enfin que l'esprit public commençât à s'éclairer sur cette matière, comme il a déjà fait sur d'autres; et l'Assemblée constituante semble avoir assez travaillé pour cela , puisqu'elle-même nous a donné l'exemple qu'il faut éviter, et l'exemple qu'il faut suivre. Le zèle véritablement religieux de quelques - uns et l'indifférence des autres la précipitèrent dans l'idée de faire une Constitution civile du clergé ' , c'est-
1. Dans la séance du 6 février 1790, le député Treilhard demanda que le comité ecclésiastique fût chargé de présentei
i4n MÉLANGES.
à-(lire, de créer un clergé, après en avoir détruil sagement un autre. Ce travail , si iTiinutieux dans son objet, eut immédiatement après les conséquences funestes dont nous sommes témoins encore. La forte et éloquente raison de MM. Talleyrand et Sièyes, dans une des plus belles séances du Corps constituant ' , ramena l'Assemblée au seul parti sage qui lui restât alors. Tous les gens de bien respiraient, sentant parfaitement que cette conduite seule pouvait ramener la paix ; et voilà qu'on propose aujourd'hui de retourner en arrière , et de rentrer dans le labyrinthe d'où l'on était sorti.
Qui aurait pu croire que ce fût de nos jours que de pareilles matières inspireraient des haines assez aveugles pour éteindre dans de certaines têtes toute idée de justice et d'humanité? Car que peut-on dire autre chose du projet d'envelopper
incessamment un plan constitutionnel sur l'organisation du clergé : cette motion fut décrétée. Le ig mai 1790, on ouvrit la discussion sur ce projet, dont les différens articles furent décrétés successivement; et, le 21 juillet de la même année, le projet fut définitivement accepté. iNote de l'Editeur.)
I. La séance du 7 mai 1791. Voyez dans le Moniteur du tems le rapport de M. Talleyrand et le discours de l'abbé Sièyes relativement à l'arrêté du département de Paris concernant les édifices religieux : arrêté qui fut pris le 11 avril 1791. { Note de l'Editeur.)
MÉr.AlNGES. i/|i
dans une cs[)i'Co de pioscriptioii générale Ions les prêtres qui n'ont point prêté serment à la Constitution civile du clergé, sans examen, sans distinction , soit qne leur retraite ait été paisible ou séditieuse?
Mais cette injustice, impossible à exécuter,à moins qu'on ne veuille les exterminer par le fer et par le feu, n'est pas moins contraire à la politique et à la tranquillité du gouvernement; et nous en avons la preuve dans ce que nous voyons. On a dénoncé à l'Assemblée nationale plusieurs des prêtres dissidens, comme cherchant^à égarer les esprits, et semant le trouble et le désordre par des écrits, par des discours, et par mille manœuvres perfides : pourquoi des délits aussi criminels ne sont-ils point punis ou prévenus? précisément parce que l'on a trop suivi un plan semblable à ce qu'on propose encore ; précisément parce qu'on a tracé une grande ligne de démarcation, qui a créé des prêtres dissidens, qui leur a appris à faire un corps et une secte ; et que par-ià on leur a fourni une belle occasion de mettre en oeuvre cet antique usage sacerdotal qui consiste à se tenir tous par la main pour confondre en eux l'homme avec le prêtre; à faire envisager tous leurs discours comme une partie de la doctrine, toutes leurs actions comme des fonctions du ministère; tous leurs attentats comme de pieux dé-
i42 MÉLANGES.
vouemens, leschâtimens comme des perséculions, les supplices comme des martyres.
Est-ce en adoptant ces mesures générales, qui confondent innocens et coupables, que Ton espère détruire cet esprit fanatique et pernicieux? Est-ce en créant un corps de prêtres qui pourront se dire persécutés, que l'on espère les rendre peu redoutables? Un châtiment commun et indistinct ne fait-il pas une ligue, au lieu de la dissiper? Est-ce en donnant par une loi une sorte d'approbation à ces brutalités infâmes dont Paris fut encore témoin il y a peu de jours ' , et qui font la honte d'un peuple civilisé, que l'on espère élever toutes les classes de la Nation à cet esprit d'équité et de respect pour les droits d'autrui, sans lequel il n'y a point de liberté ; et faut -il laisser dire aux malveillans qu'en France toutes les religions sont permises, excepté une? Car il est clair que l'on ne peut considérer les prêtres dissidens, et leurs sectateurs, que comme des gens d'une religion qui leur est propre. Qu'im-
I. Le dimanche 9 octobre 1791, des femmes, sortant d'une église située près du jardin des Plantes, furent insultées et traitées publiquement avec une indécence cruelle par une troupe de forcenés. Une proclamation du Roi, tendant à réprimer ces scènes scandaleuses, qui déjà avaient eu lieu, venait cependant d'être rendue depuis jieu de jours. [Note de l'Editeur.)
MELANGES. i43
porte qu'au (oud cette religion diffère d'une autre, ou non? Est-ce à l'Assemblée nationale à réunir les sectes, et à peser leurs différends? Ces distinctions subtiles ne servent jamais qu'à introduire cette intolérance à laquelle les hommes sont très-enclins. Je sais bien qu'elles furent faites dans l'Assemblée constituante; mais, sans manquer au respect que tout honnête citoyen lui doit, on peut dire que ceux de ses membres qui firent de telles remarques se montrèrent en cette occasion plus propres à être théologiens que législateurs. lia classe du peuple la moins éclairée n'a peutêtre pas tort, quand elle pense que plusieurs de ces prêtres dissidens ne sont que des hypocrites, à qui les intérêts de leur religion sont très-indifférens; et qui n'ont d'autre but que d'embarrasser les établissemens nouveaux par des obstacles et des désordres; mais elle a grand tort quand elle croit prévenir leurs desseins sinistres par la violence et les mauvais traitemens. Et c'est sur quoi elle devrait être instruite par les nouveaux prêtres, en qui elle a confiance ; malheureusement, plusieurs d'entre eux ne sont eux-mêmes que des ambitieux, haineux et turbulens, qui, s'appuyant toujours de l'Evangile, livre où l'on trouve tout ce qu'on y cherche, ne voient dans toutes ces querelles que l'occasion de s'élever, en faisant retentir la chaire et la tribune des bruyantes déclamations
î44 MÉLANGES,
li'uiie loquacité apostolique; toujours soutenus en cela par de soi-disant patriotes, dont tout le patriotisme consiste à épier les passions populaires, pour, au moment de leur explosion, les soutenir et les justifier par de durs sophismes ou des <:onvulsions d'énergumènes.
Nous ne serons délivrés de l'influence de pareils hommes que quand l'Assemblée nationale aura maintenu à chacun liberté entière de suivre et d'inventer telle religion qui lui plaira; quand chacun paiera le culte qu'il voudra suivre, ou n'en paiera point d'autre ; et quand les tribunaux puniront avec rigueur les persécuteurs et les séditieux de tous les partis.
Que si des membres de l'Assemblée nationale disent encore que tout le peuple français n'est pas assez mûr pour cette doctrine , il faut leur répondre : cela se peut ; mais c'est à vous à nous mûrir par votre conduite, par vos discours, et par les lois.
En un mot , les prêtres ne troublent point les États, quand on ne s'y occupe point d'eux; et ils les troublent toujours, quand on s'en occupe, de quelque manière que ce soit.
Souvenons-nous que dix-huit siècles ont vu toutes les sociétés chrétiennes déchirées et ensanglantées pour des inepties théologiques , et les inimitiés sacerdotales finir toujours par s'armer
MÉLANGES. i45
(le l;i puissance publique. Toujours les mêmes passions ont parle le même langage. Jadis les sectes triomphantes se disaient les plus attachées à l'État, aux rois, aux empereurs; aujourd'hui les haines, les ambitions, les vengeances, se déguisent sous le beau titre de constitutionnel. Je ne connais d'amis de la Constitution que ceux qui observent les lois; je ne connais de prêtres constitutionnels que ceux qui sont humains, modestes, bienfaisans, amis de la justice et de la retraite.
On dit que les prêtres nouveaux sont abandonnés, et que la foule va trouver leurs adversaires. Je demande en quoi il importe à la Nation , et par conséquent à ses Représentans, de savoir si ce fait est vrai ou faux; et je demande encore si un pareil motif de considération ne décèle pas un honteux esprit de parti.
On dit que, beaucoup de citoyens ayant obstinément recours à des prêtres non assermentés pour tous les actes civils auxquels le ministère ecclésiastique est nécessaire, il en résulte des incertitudes embarrassantes, soit pour les sociétés, soit pour les familles. Cet inconvénient, qui est très-grave, ne sert qu'à prouver combien il est urgent de faire une loi par laquelle aucun acte civil n'ait rien de commun avec le ministère ecclésiastique ; et il n'en reste pas moins évident que des querelles de prêtres ne peuvent qu'être ali-
Œuvres anciennes. I O
r46 MÉLANGES.
meiitées par l'attention qu'on y fera ; qu'elles ne peuvent que cesser dès qu'elles n'intéresseront personne; et que le devoir de l'Assemblée nationale est de les étouffer par l'indifférence, et non pas d'y prendre part.
MliJ.ANCiKS. 147