AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS
Ce 12 février 1792.
Il vient de paraître une volumineuse collection de lettres de Mirabeau à sa maîtresse et à d'autres personnes'. L'intérêt du sujet, l'horreur si légitime qu'inspirera toujours le souvenir de ces donjons d'où elles sont écrites, et un grand nombre de morceaux dignes du nom de l'auteur, inspi-
1. Ce recueil, composé de 4 vol. in-8°, est ainsi intitulé: Lettres originales de Mirabeau, écrites du donjon de Vincennes, pendant les années 1777, 78, 79 et 80; contenant tous les détails sur sa vie privée , ses malheurs , et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de Monnier , recueillies par P. Manuel, citoyen français.
Ce P. Manuel est le même qui, en 1789, fut mis à la tête de l'administration de la Police de Paris, et, en 1791, élu président de la Commune. On connaît de lui beaucoup d'écrits, entr'autres , sa Bastille dévoilée et ses Lettres sur la Révolution. ( Note de l'Éditeur. )
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Feront pour ce recueil une juste curiosité. L'éditeur, M. Pierre Manuel, l'a fait précéder d'un pompeux discours préliminaire, que je regarde comme une des pièces les plus propres à montrer un jour l'esprit du moment où nous vivons. C'est donc sur ce discours préliminaire uniquement que je crois utile de publier quelques remarques; car les talens, la vie et le caractère de l'auteur des Lettres seront connus par assez de monumens pour que la Postérité puisse le juger. Ici , c'est l'éditeur surtout qu'on aura lieu d'apprécier.
Je commencerai par l'endroit où il admire son héros d'avoir secoué tous les despotismes , jusqu'à celui des langues. Les hommes qui jugent avant de louer , et chez qui l'admiration n'est pas l'ennemie de la raison, avaient en effet remarqué dans ses écrits , étincelant d'ailleurs de grandes beautés , une affectation pénible à forger des mots nouveaux, entièrement inutiles. Cette ruse produit toujours son effet : elle persuade au plus grand nombre des auditeurs que des phrases si obscurément entortillées doivent cacher un sens bien profond, et que les pensées qu'on leur débite doivent être bien neuves, puisque la langue n'a pas pu fournir de quoi les exprimer. Mira beau n'était pas l'auteur de ce charlatanisme , qu'il a beaucoup perfectionné, quoiqu'il n'en eût pas
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besoin; mais c'est ce qu'on semble vouloir le plus imiter cbez lui. Aujourd'hui, surtout, que les plus ignorans se mettent en avant pour instruire les autres, tous prennent un ton prophétique; tous pensent comme l'Éditeur {p^gf 4) que c'est la justice éternelle qui les a choisis pour leur mission; tous, préchant sur les toits les choses les plus triviales, croient les révéler au genre humain.
Par exemple, l'Éditeur s'écrie, page i8 : « Si je « taisais jamais l'histoire philosophique de Télo- « quence, je tromperais , J'en suis sûr, qu'il n'y M eut jamais d'hommes vraiment éloquens que «■ ceux qui furent honnêtes et sensibles. »
Si , dans les recherches que lui coûtera la composition de cet ouvrage, il daigne jeter les yeux sur les écrits que tous les âges ont admirés , il y troui^era, j'en suis sur, que tous les philosophes, les orateurs, les rhéteurs, grecs ou romains, anciens ou modernes, sans s'élever, j'en conviens, à la sublimité de ce ton d'oracle, lui avaient cependant ravi l'honneur d'une si profonde découverte. Je ne veux citer qu'un mot de Caton qui définissait l'orateur un homme de bien qui sait parler. Je souhaite qu'on ne troui^e point à appliquer chez nous la parodie que fit de ce mot un des plus vertueux citoyens de Rome contre un de ces misérables qui vivaient de délations et de calomnies sous Domitien : cet orateur, disait -il,
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est un méchant homme qui ne sait point parler. Je doute , de plus , que si M. Manuel se livre à cette étude que je lui conseille, il trouve que Démosthène, ou Eschine, ou Cicéron , eussent secoué le despotisme de leur langage.
Nous apprenons cependant plus loin que Mirabeau était persuadé quil est impossible d'écrire correctement une langue qui n'est pas apprise par principes^ et qu 'il réduit à vingt-cinq pages toutes les règles essentielles du français. Il est fâcheux qu'il n'ait pas toujours eu ces vingt-cinq pages sous les yeux, et surtout qu'il ne les ait point transmises à l'éditeur de ses Lettres. Sans doute, alors, on ne nous eiit point parlé de la méchanceté de sa femme , qui \ illuminait de crimes; les lecteurs n'eussent pas été écrasés de ses sublimes qualités; on ne nous l'eût pas montré se roulant par terre , mais comme les Jchille et les Priam; nous ne saurions pas que Sophie était presque belle , mais que Gabriel ne s'était rendu qu'à ses vertus, et qu'il tenait encore plus à son âme de fer qu'à son corps d'albâtre. Bien différente de ces prudes ennuyeuses qui déguisent de leur mieux leurs aventures, elle était cependant toujours décente, même lorsqu'il l'entraînait vers le trône de l'amour. Elle auait sans cesse quelque malice à lui faire; et rien n'est plus piquant que l'ingénieux détail de ces malices qu'elle lui faisait , jusqu à ce que l'envie de
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lui en filin' se pdssdl peu à peu y Comme il est dit agréablement jnige i 5.
INÎais i[uui de plus loucliaut (jue le récit de la mort de cette Sophie, qui descendit au tombeau , lorsque Mirabeau montait à la tribune , d'où il devait tomber sur le lit de mort, qui fut pour lui celui de la gloire? Sophie, suicide, trouva, sur le sopha même des Grâces, dans la vapeur du charbon y le sommeil éternel de Pauline, etc.
Ces morceaux, d'un goût si exquis, ne sont qu'un léger échantillon de la prodigieuse richesse de l'auteur en expressions inattendues, en allusions historiques ou mythologiques, en plaisanteries délicates : ainsi, tantôt il appelle son héros le Messie de la Révolution, tantôt il nous le représente promené par le Sort, qui lui donne partout des rois et des femmes pour ses menus plaisirs . Ailleurs, nous racontant comme Mirabeau fut arrêté en Hollande, où il avait pris le nom de saint Mathieu, il ajoute ingénieusement que Mirabeau avait pourtant cru être bien déguisé sous le nom d'un apôtre.
Rien ne fait plus d'honneur et au saint et au panégyriste que la vénération de ce dernier pour les vertus de l'autre; mais, de toutes ces vertus, celle qui le touche le plus est Vamour de Gabriel pour Sophie. Aussi fait-il voir avec quelle complaisante humanité il s'intéresse à leurs plaisirs;
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comme il les partage , comme il les regrette. Il est au fait de tout: leurs discours, leurs moindres entretiens, leur silence, ce que la nuit ou les voûtes des prisons ont caché : il a tout vu, tout entendu. Il gémit de voir qu'ils ne peuvent se consoler que par ce commerce enchanteur qui ne contente pas deux amans. Une plume de feu ne suffit pas à leurs cimes.
J'ai regret de ne pouvoir le suivre dans le voluptueux délire où le jettent de si belles imaginations; mais je suis contraint ici de supprimer les citations : car ceux qui ont perdu quelques instans de leur jeunesse à feuilleter ces honteuses productions de la débauche et de la cupidité qui inondent aujourd'hui nos places publiques, assurent retrouver dans cette préface le ton, l'esprit, le sel, l'urbanité, qui distinguent ces nobles ouvrages, et croient lire un écrit composé dans et pour un de ces lieux que l'auteur nomme à la page 17.
Au reste, ces sortes de livres ne sont pas aussi vils ni aussi odieux qu'on le croit communément, comme le montre fort bien l'Éditeur, qui en cite deux des plus infâmes, en nous apprenant que Mirabeau n'avait pas eu honte de les, écrire, à la vérité , pour gagner de l'argent. Dans l'un de ces deux chefs-d'œuvre, il admire toute l'érudition de V Académie des Sciences. L'autre, tissu de
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vc que les prostituées et les grossiers portefaix ont de plus dégoûtant dans leur langage, lui semble un monument de la philantrxjpie de Mirabeau, qui voyait wi but moral à travers des sentiers fangeux.
Tant d'admirables réflexions sont relevées par un patriotisme dont tous les élans ne sont pas aussi sublimes ni aussi naïfs que celui de la page 2 5. On y lit qu'un inspecteur de police trouva dans le corset de Sophie une dose de poison. Je l'ai en main, ajoute l'Éditeur; et elle pourrait encore servir à purger la terre d'un tjran.
N'était-ce pas une chose digne de fixer l'attention d'un lecteur qu'un ouvrage rempli de tels sentimens et de telles pensées , et écrit dans un jargon digne de ces pensées et de ces sentimens? J'ignore si l'Éditeur fut l'ami de Mirabeau. Des hommes qui ont beaucoup vécu avec Mirabeau n'ont jamais rencontré M. Manuel chez lui. Quoi qu'il en soit, je conviens que l'amitié est une excuse même pour un enthousiasme excessif. Je pense, toutefois , qu'un cœur honnête , aveuglé par l'amitié, ne cherche pas à justifier des vices et de mauvaises actions qu'il ne nie pas, mais qu'il s'obstine au contraire à ne pas les croire. Je ne sais rien de si puéril et de si misérable que cette politesse fausse et apprêtée, cette mignardise fine et inintelligible, et ces épigrammes sentimentales que
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l'on appelait autrefois le boa ton. Mais n'exislet-il pas un véritable bon ton? Tout homme qui a luie âme bonne et franche n'a-t-il pas en soi uin\ justesse de sentiment et de pensées, une dignité d'expressions, une gaîté facile et décente, un res- . pect pour les vraies bienséances, qui est en effet le bon ton^ puisque l'honnêteté n'en aura jamais d'autre? Et ce fastidieux mélange de déclamations amphigouriques, d'équivoques impures, de cynisme et d'uTipertinent orgueil, n'est-il pas un essentiellement mauvais ton, je ne (hs pas aux yeux de ce qu'on nommait le beau monde ^ je dis au tribunal de la saine et universelle morale ? Certes, la lecture d'un pareil écrit repousse toute âme bien née, et semble l'avertir, par le dégoût qu'elle lui inspire, qu'un honnête homme n'écrit pas ainsi.
Si le nom de Mirabeau fait durer ce recueil jusqu'au tems, qui arrivera peut-être, où, notre aveugle effervescence s'étant calmée, nous saurons vivre en paix sous l'empire de la Raison et de la Liberté, et juger sainement les hommes et les choses, je me figure que ceux qui trouveront dans la liste des magistrats de cette capitale de la France le même nom qu'ils auront vu à la tête de ce discours préliminaire ne voudront pas croire que ce puisse être la même personne.
Et déjà grâces soient rendues à ce premier
essai de notit; indépendance, (|ui , relevant toutes les têtes, et inspirant aux uns une lionnête fierté, aux autres une imperturbable audace, a du moins banni l'hypocrisie en même tems que la pudeur, et fait que nul ne craint ou ne rougit plus de se montrer tel qu'il est!
Ainsi, au lieu de nous indigner, nous devons faire notre profit et mûrir notre expérience , en voyant cette nuée d'orateurs des halles qui , pour faire foi de leur patriotisme, justifient toutes les turpitudes, conseillent tous les désordres, avec un ton d'assurance et d'autorité que les hommes vertueux oseraient prendre à peine en faisant une bonne action.
Quelques hommes redoutent trop poui' les mœurs et pour les lettres ce torrent d'inepties que la presse vomit tous les jours; ils ne veulent pas voir que, cette partie d'industrie humaine ayant long-tems été comprimée sous des entraves sans nombre , dès que la barrière a été levée , une foule immense a dû se précipiter pour goûter à la hâte le plaisir de tout imprimer; et que, nécessairement, le plus grand nombre de ces nouveaux écrivains avait négligé jusque-là de savoir lire et de savoir penser : préliminaires indispensables de l'art d'écrire. Mais, lorsque le tems, la tranquillité publique et la risée générale, auront lassé cette fécondité stérile, alors, sans doute, l'étude
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et la méditation, jointes à la liberté, produiront des ouvrages véritablement utiles et glorieux. Quand les liqueurs ont long-tems fermenté dans la cuve, tout ce qui s'amoncèle à la surface n'est qu'une bourbeuse écume; la boisson claire et saine ne vient qu'après.
L'illustre Editeur et sa nombreuse cohorte ne manqueront pas de dire que cet extrait est l'ouvrage d'un aristocrate , notoirement stipendié par la liste civile, et en relation évidente avec les émigrés de Coblentz : car,
Qui siffle Manuel est un valet du Roi , Et n'a , dit Manuel, ni Dieu , ni foi , ni loi.
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De la cause des désordres qui troublent la France et arrêtent l'établissement de la Liberté».
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La Société àes Amis de la Constitution y séante anx Jacobins, s'est souvent occupée, comme on le voit par le journal de ses séances *, des moyens de ramener et d'assurer le calme dans Paris et dans le royaume. Quoique je n'aie jamais été membre de cette Société , et que je ne l'aie même jamais vue, je me joins cette fois à elle du fond du cœur pour adhérer à ce vœu qu'elle prononce , et qui est celui de tout bon citoyen; et, comme il faut connaître la véritable source des maux pour en découvrir le remède, je vais, sans m'arréter à quelques causes particulières et momentanées
1. Le sujet de cet écrit fut la cause de la dissension politique qui éloigna pendant quelques mois André Chénier de son frère, ainsi qu'il est dit dans la Notice de M. de Latouche. Nous renvoyons le lecteur à la réfutation que M. J. Chénier a faite de cet écrit d'André. Elle est imprimée dans le tome V des OEiwres anciennes. {^Note de l'Éditeur.)
2. Ce journal parut, pour la première fois, le i*"" juin 1791. ( Idem. )
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de dissensions, inséparables de tout nouvel ordre de choses, indiquer ce que je crois être la cause féconde et universelle des troubles et des discordes qui nous agitent, à la suite d'une révolution pour laquelle le génie humain votera un jour des remercîmens à la France.
Il existe au milieu de Paris une association nombreuse, qui s'assemble fréquemment, ouverte à tous ceux qui sont ou passent pour être patriotes, toujours gouvernée par des chefs visibles ou invisibles, qui changent souvent, et se détruisent mutuellement; mais qui ont tous le même but: de régner; et le même esprit : de régner par tous les moyens. Cette société , s'étant formée dans un moment où la Liberté n'était pourtant pas encore affermie , quoiqvie sa victoire ne fût plus incertaine , attira nécessairement un grand nombre de citoyens alarmés et pleins d'un ardent amour pour la bonne cause. Plusieurs avaient plus de zèle que de lumières. Beaucoup d'hypocrites s'y glissèrent avec eux, ainsi que beaucoup de personnages endettés, sans industrie, pauvres par fainéantise, et qui voyaient de quoi espérer dans un changement quelconque. Plusieurs hommes justes et sages , qui savent que dans un Etat bien administré tous les citoyens ne font pas les affaires publiques, mais que tous doivent faire leurs affaires domestiques, s'en sont retirés depuis:
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iWni il suit <|iic celte association doit être en grande partie composée (le qnclqnes joueurs adroits qui préi)arent les liasards, et qui en profitent; d'intrigans subalternes à qui l'avidité et l'habitude de mal faire tiennent lieu d'esprit; et d'un grand nombre d'oisifs honnêtes, mais ignorans et bornés, incapables d'aucune mauvaise intention, mais très-capables de servir, sans le savoir, les mauvaises intentions d'autrui.
Cette Société en a produit une infinité d'autres: villes, bourgs, villages, en sont plein*. Ces sociétés sont, presque toutes, soumises aux ordres de la société-mère , et entretiennent avec elle une correspondance très -active. Cette dernière est un corps dans Paris; et elle est la tète d'un corps plus vaste, qui s'étend sur la France. C'est ainsi que l'église de ^ome plantait la foi, et gouvernait le monde par des congrégations de moines.
Cette congrégation fut imaginée et exécutée, il y a deux ans, par des hommes très-populaires, qui virent fort bien que c'était un moyen d'augmenter leur pouvoir, et de tirer un grand parti de leur popularité, mais qui ne virent pas combien un pareil instrument était redoutable et dangereux. Tant qu'ils gouvernèrent ces sociétés, toutes les erreurs qu'on y commettait leur parurent admirables; depuis qu'ils ont eux-mêmes été détruits par cette mine qu'ils avaient allumée ,
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ils détestent des excès qui ne sont plus à leur profit; et, disant plus vrai, sans être plus sages, ils se réunissent aux gens de bien pour maudire leur ancien chef-d'œuvre ; mais les gens de bien ne se réunissent point à eux.
Ces sociétés délibèrent devant un auditoire qui fait leur force; et, si l'on considère que les hommes occupés ne négligent point leurs affaires pour être témoins des débats d'un club, et que les hommes éclairés cherchent le silence du cabinet, ou les conversations paisibles, et non le tumulte et les clameurs de ces bruyantes mêlées, on jugera facilement quels doivent être les habitués qui composent cet auditoire. On jugera de même quel langage doit être propre à s'assurer leur bienveillance. Une simple équivoque a suffi à tout : la Constitution étant fondée sur cette éternelle vérité, la souveraineté du Peuple, il n'a fallu que persuader aux tribunes du club qu'elles sont le Peuple.
Cette définition est presque généralement adoptée par les publicistes, facteurs de journaux. Quelques centaines d'oisifs réunis dans un jardin ou dans un spectacle, ou quelques troupes de bandits qui pillent des boutiques , sont effrontément appelés le Peuple; et les plus insolens despotes n'ont jamais reçu des courtisans les plus avides un encens aussi vil et aussi fastidieux que
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r.idulation impure dont deux ou trois mille usurpateurs de la souveraineté nationale sont enivrés chaque jour par les écrivains et les orateurs de ces sociétés qui agitent la France.
Comme l'apparence du patriotisme est la seule vertu qui leur soit utile , quelques hommes qu'une vie honteuse a flétris courent y faire foi de patriotisme par l'emportement de leurs discours, fondant l'oubli du passé et l'espérance de l'avenir sur des déclamations turbulentes , sur les passions de la multitude , et se rachetant de l'opprobre par l'impudence. Là se manifestent journellement des sentimens et même des principes qui menacent toutes les fortunes et toutes les propriétés. Sous le nom ^accapareinens ^ de monopoles ^ l'industrie et le commerce sont représentés comme des délits. Tout homme riche y passe pour un ennemi public. L'ambition et l'avarice n'épargnant ni honneur, ni réputation, les soupçons les plus odieux, la diffamation effrénée s'appellent liberté d'opinions. Qui demande des preuves d'une accusation est un homme suspect, un ennemi du peuple. Là , toute absurdité est admirée, pourvu qu'elle soit homicide ; tout mensonge est accueilli , pourvu qu'il soit atroce. Des femmes y font faire applaudir les convulsions d'une démence sanguinaire.
La doctrine que toute délation vraie ou fausse
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est toujours une chose louable et utile y est non -seulement pratiquée, mais enseignée au moins comme ce que les Jésuites appelaient une opinion probable. Un homme fait un discours rempli d'invectives et d'imputations diffamantes: dans l'allégresse générale on en décide l'impression; puis, interrogé pourquoi il ne l'a pas publié tel qu'il l'avait prononcé, et pourquoi il a supprimé quelques-unes de ces brillantes délations qui en avaient fait le succès, il répond, avec une franchise qui ne l'honore pas moins que ceux dont il était alors le président, qu'au fond il n'était pas sûr que tout ce qu'il avait dit fut bien vrai, et qu'il a mieux aimé ne pas s'exposer à un procès criminel.
On y attaque aussi quelquefois des coupables; et on les y attaque avec une férocité , un acharnement, une mauvaise foi, qui les font paraître innocens. Là, se distribuent les brevets de patriotisme. Tous les membres, tous les amis de ces congrégations sont de bons citoyens; tous les autres sont des perfides. La seule admission dans ce corps, comme le baptême de Constantin, lave tous les crimes, efface le sang et les meurtres. Les monstres d'Avignon ont trouvé là des amis, des défenseurs, des jaloux.
Ces sociétés, se tenant toutes par la main, for-
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ment une espèce de chaîne électrique autour de la l'rance. Au même instant, dans tous les recoins de l'Empire, elles s'agitent ensemble, poussent les mêmes cris , impriment les mêmes mouvemens , qu'elles n'avaient certes pas grand'peine à prédire d'avance.
Leur turbulente activité a plongé le gouvernement dans une effrayante inertie. Dans les assemblées primaires ou électorales, leurs intrigues, leurs trames obscures, leurs tumultes scandaleux, ont fait fuir beaucoup de gens de bien, dont toutefois la faiblesse est très-condamnable, et ont sali de noms infâmes quelques listes de magistrats populaires. Partout les juges, les administrateurs, tous les officiers publics qui ne sont point leurs agens et leurs créatures, sont leurs ennemis, et en butte à leurs persécutions. Usurpateurs même des formes de la puissance publique , ici , ils se transportent à un tribunal, et en suspendent l'action; là, ils forcent des municipalités à venir chez eux recevoir leurs ordres. Dans plus d'un lieu , ils ont osé entrer de force chez les citoyens, les fouiller, les juger, les condamner, les absoudre. La rébellion aux autorités légitimes trouve chez eux protection et appui. Tout homme se disant patriote, et qui a outragé les lois et leurs organes , vient s'en vanter parmi eux. On en a va se faire gloire non-seulement de leurs délits,
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mais des actes judiciaires qui les avaient justement flétris. Tout subalterne renvoyé et calomniateur est une victime de son patriotisme; tout soldat séditieux et révolté peut leur demander la couronne civique ; tout chef insulté ou assassiné a eu tort. Au moment où une horde de rebelles fugitifs, secondée de la malveillance des étrani^ers, semble nous annoncer la guerre, ils désignent les généraux à l'armée comme des traîtres , dont elle doit se méfier. Quiconque veut exécuter les lois est dénoncé chez eux et par eux dans les places publiques, et par eux à la barre même de l'Assemblée nationale, comme mauvais citoyen et contre-révolutionnaire. Ils ne laissent pas de se plaindre aussi eux-mêmes de l'inexécution des lois. Ce gouvernement, dont chaque jour ils embarrassent la marche, ils l'accusent chaque jour de ne point marcher. Chaque jour ils invoquent la Constitution; et chaque jour leurs discours et leur conduite l'outragent; chaque jour enfin s'élancent, du milieu d'eux, des essaims de pétitionnaires, qui vont faire retentir de violentes inepties contre la Constitution les voûtes même sous lesquelles la Constitution a été faite.
Ils reçoivent, à la face de la France entière, des députatjons, qui , comme s'il n'existait ni assemblée législative , ni tribunaux , ni pouvoir exécutif, s'adressent à eux pour obtenir, ou une
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loi , ou la réparation de quelque tort, ou un changement fl'officiers publics; et, quand l'indignation et la douleur soulèvent tous les esprits, ils crient eux-mêmes plus que personne contre les désordres qu'ils ont faits et qu'ils entretiennent; ils accusent de leur ouvrage tous ceux qu'ils oppriment; et, levant tout à fait le masque, ils arment au milieu de Paris, sans dissimuler leurs préparatifs de guerre. Enfin, au midi de la France, ils ont osé se promettre, d'une ville à l'autre, l'appui d'une force armée , dans le cas où la puissance publique essaierait de les faire rentrer dans le devoir des sujets de la Loi.
Les procès-verbaux de toutes les administrations, ceux de l'Assemblée nationale, tous les journaux, et ceux principalement qui sortent du sein même de ces sociétés, la notoriété publique, les yeux et la conscience de la France entière, attesteront que ce tableau hideux n'est que fiilèle. Voilà dans quel chaos ils ont jeté cet Empire, qui a une Constitution; voilà comment, soit par la terreur, soit par le découragement, ils ont réduit les talens et la probité au silence; et l'homme dont le cœur est juste et droit (car celui-là seul est libre), étonné entre ce qu'on lui annonçait et ce qu'il voit, entre la Constitution et ceux qui se nomment ses amis, entre la Loi qui lui promet protection et des hommes qui parlent plus haul;
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que Ja Loi, rentre en gémissant dans sa retraite, et s'efforce d'espérer encore que le règne des lois et de la raison viendra enfin réjouir une terre où l'on opprime au nom de ^Égalité, et où l'effigie de la Liberté n'est qu'une empreinte employée à sceller les volontés de quelques tyrans.
Il est, certes, bien étonnant que toutes ces choses fussent assez inconnues à un membre de l'Assemblée nationale*, pour qu'il ait pu demander hautement, il y a peu de jours, qu'on lui citât quelques-uns des excès de ces sociétés, si mal nommées patriotiques; et il faut en effet que cet incroyable défi ait frappé l'Assemblée d'un grand étonnement, puisqu'elle ne s'est pas levée tout entière pour lui répondre, d'une manière trop satisfaisante, par la triste énumération que je viens de faire.
Il a paru sous le nom d'un magistrat une lettre qui m'a semblé bien niaise; d'autres l'ont jugée pernicieuse. Ils ont cru y voir le désir de servir les factions les plus ennemies du bien public, de justifier les passions les plus iniques et les plus anti-sociales, et d'armer tous ceux qui n'ont rien contre tous ceux qui ont quelque chose; mais, quoique je ne connaisse point ce magistrat, et
I. Le député Guadet. Voyez , dans le Moniteur du 21 février i 792 , la séance du 20 du même mois. [Note de l'Éditeur.)
que je reiiteiule ))rônor pur des gcMis que je n'aime point, et pour qui je n'ai aucune estime, je n'ai rien vu clans sa conduite ni dans son écrit qui m'autorise à adopter de pareils soupçons. Quoi qu'il en soit , cette lettre assure , en différens endroits et de différentes manières, que la Bourgeoisie n est plus aussi attachée à la Révolution. Si ce fait important est vrai , il me semble qu'il aurait dû inspirer à ce magistrat d'autres réflexions que celle qu'on lit dans sa lettre. 11 aurait dû considérer que cette classe , qu'il désigne par ce mot de Bourgeoisie, étant celle qui est placée, à distance égale, entre les vices de l'opulence et ceux de la misère, entre les prodigalités du luxe et les extrêmes besoins, fait essentiellement la masse du vrai peuple, dans tous les lieux et dans tous les tems où l'on donne un sens aux mots qu'on emploie; que cette classe est la plus sobre, la plus sage, la mieux active, la plus remplie de tout ce qu'une honnête industrie enfante de louable et de bon; que, lorsque cette classe entière est mécontente, il en faut accuser quelque vice secret dans les lois et dans le gouvernement. Des lois qui rétablissent ï Égalité parmi les hommes; des lois qui ouvrent le champ le plus vaste et le plus libre à toute espèce de travaux; des lois qui, malgré les imperfections dont nul ouvrage humain n'est exempt, sont au moins évi-
deraraent destinées à fonder la concorde et le bonheur de tous sur les intérêts de tous, ne peuvent assurément pas être la cause de leur mécontentement : il faut donc, ou que le gouvernement contrarie les lois, ou que le gouvernement n'ait point de force. Si, ensuite, ce magistrat etit regardé autour de lui; s'il eût vu les tribunaux sans force, les administrateurs sans pouvoir et sans modération, la France entière alarmée sur l'état de ses finances, sur celui de sa dette, sur les contributions, sur la fortune publique, et, par conséquent , les particuliers inquiets sur leur fortune privée; la défiance et l'effroi arrêtant ou précipitant les transactions commerciales; les spéculations les plus légitimes devenues dangereuses; vingt tentatives pour taxer le prix des denrées; le discrédit de nos papiers , effet infaillible de toutes ces causes; il n'aurait pas été embarrassé de rendre raison de ce grand nombre de mécontens qui se grossit tous les jours. 11 eût ensuite cherché d'où peut naître un relâchement si incroyable dans toutes les parties du gouvernement, et cette terreur des bons, et cette audace des méchans. Je doute que ses yeux eussent trouvé à se fixer ailleurs que sur ces sociétés, où un infiniment petit nombre de Français paraissent un grand nombre , parce qu'ils sont réunis et qu'ils crient. Alors, comparant leur action et leur orga-
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iiisatioii avec les idées qu'il doit s'être faites d'un Etat libre et bien ordonné, il aurait, je pense, conclu avec moi, et avec tout lecteur qui n'est pas ou un des Iripous intéressés à tant de désordres, ou d'une imbécillité à qui tout raisonnement soit interdit, qu'il est absolument impossible d'établir et d'affermir un gouvernement à côté de sociétés pareilles ; que ces clubs sont et seront funestes à la Liberté; qu'ils anéantiront la Constitution; que la horde énergumène de Coblentz n'a pas de plus siirs auxiliaires; que leur destruction est le seul remède aux maux de la France; et que le jour de leur mort sera un jour de fête et d'allégresse publique. Ils crient partout que la Patrie est en danger : cela est malheureusement bien vrai; et cela sera vrai tant qu'ils existeront.
P. S. Je vous prie, MM. les Rédacteurs, de suppléer à une omission qui a eu lieu contre mon gré. Comme je crois que , dans la situation où nous sommes, tout bon citoyen doit se faire im devoir d'attaquer de front tout ce qu'il croit pernicieux, je ne veux point, en gardant l'anonyme , feindre de redouter le ressentimenjt de ceux dont la Patrie doit redouter les mauvais conseils ou les mauvais exemples : je désire donc faire connaître que c'est moi qui suis l'auteur des réflexions que vous avez publiées, dans votre Sup-
plément du 12 de ce mois, sur le discours préliminaire des lettres de Mirabeau '. Ces réflexions, ne renfermant que les vérités les plus exactes et les plus évidentes, n'auraient pas dû être qualifiées de satire amerCy par un homme d'esprit, qui, dans votre Supplément du 19, se déclare le défenseur officieux de M. Manuel ^.
J'ajouterai que j'ai dessein de vous adresser de tems en tems quelques articles, que je signerai, et dans lesquels , me présentant sans ménagement et sans crainte à l'honorable inimitié des brigands à talons rouges et des brigands à piques, je tâcherai, autant qu'il sera en moi, de venger la justice, l'humanité, l'honnêteté publique, des outrages journaliers qu elles reçoivent de cet abominable amas de brouillons qui vivent de la liberté, comme les chenilles vivent des arbres fruitiers qu'elles tuent.
I. Voyez présent volume, page lA?» la première lettre adressée aux auteurs du Journal de Paris. [Note de l'Editeur.)
1. L'écrit dont parle André Chénier est intitulé : Apologie d€ P. Manuel contre ses détracteurs. Il est signé J. B. A. Ces trois lettres sont les initiales d'un nom placé au bas d'un grand nombre d'articles insérés dans le Journal de Paris.
{Note de l'Éditeur.)
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Le 4 "lars 179a.
N'ayant sacrifié mon repos et mon obscurité qu'au seul désir de concourir, selon mes forces, à rétablissement du bon ordre et du gouvernement, en fixant l'attention générale sur des choses d'un intérêt général, je n'ai pas dessein de perdre mon tems et celui de mes lecteurs à les occuper de moi. Cependant, comme l'estime des hommes de bien est une justice et une récompense à laquelle un homme de bien ne renonce pas, il doit m'être permis une fois de leur adresser quelques mots dont je suis l'objet, mais devenus nécessaires par les différens effets qu'ont produits mes Réflexions sur les sociétés qui s'appellent, et que je n'appelle point patriotiques.
Je crois fermement dans ma conscience que ce que j'ai écrit sur cette matière est aussi vrai qu'utile à la chose publique ^ Je suis convaincu, autant qu'on pourrait l'être d'une démonstration mathématique, que l'organisation de ces sociétés