I. Foyez le tome V des OEuvres anciennes de M. J. Chénier
( Note de l'Éditeur.)
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à une amitié de frère, et que je souhaiterais les mériter mieux que divers reproches qui me sont faits par la suite.
Puisque c'est surtout à moi qu'on voulait répondre, il était, ce me semble, bien inutile de parler si souvent de Clubs constituans , de Coalitions, de Prêtres, iV Empereurs, et ^'adresse et de maladresse et de manœuvres savantes. Ceux qui ont en effet quelque connaissance de mon caractère moral savent fort bien que je n'ai rien à démêler avec tout cela; que, la plupart du tems,j'en ignore l'évidence; que je n'ai jamais fait secte, même avec les gens que j'estime; et que nul esprit de parti ne peut opérer en moi cette conviction intime, que l'on reconnaît pouvoir seule me porter à énoncer une opinion.
Le hasard a fait que le même jour où cette réponse a paru je publiais dans un autre journal un écrit ^ dans lequel je crois avoir suffisamment expliqué pourquoi tant d'hommes qui diffèrent d'opinion et de sentimens sur tout le reste se réunissent sur ce point-là seul, sans avoir assisté à la conférence de Pilnitz. Ceux aux yeux de qui la dénonciation diplomatique de Léopold semblait réfuter suffisamment toutes les autres ne croient
I. Voyez plus haut la lettre datée du [^ mars 179a : N»lc. (le l'Éditeur. )
pas, sans doute, que jamais les passions aient intérêt à embrasser l'avis de la raison. Selon eux, une chose doit être innocente, dès qu'elle déplaît à ceux dont on a lieu de se défier; et les dénonciations d'Octave ou de Tibère leur auraient fait prendre Antoine ou Séjan pour des hommes vertueux. Au reste, cette manière d'argumenter, étant facile et à la portée de tous, sera toujours fort en usage : elle n'exige point de bon sens ni d'examen; elle flatte la paresse de l'esprit et l'activité des passions; elle est fort utile à ceux qui savent en tirer parti. Mais c'est aux hommes qui ont cultivé leur raison à détruire de pareils sophismes , et à rappeler à ceux par qui et à ceux pour qui ces sophismes sont employés que les passions sont toujours absurdes dans leurs jugemens.
Cette haine de Léopold pour les clubs français revient très-souvent ^'. Dans un autre endroit , après avoir cité cet Empereur avec plusieurs au-
I. Dans la conférence tenue à Pilnitz, vers le mois de septembre 1791, Léopold s'était engagé solennellement avec le Roi de Prusse et l'Empereur d'Allemagne à travailler au rétablissement de la royauté absolue en France. C'est cette protestation formelle qui donna lieu au fameux décret rendu par l'Assemblée nationale, le aS janvier 1792, dans le but de demander positivement à Léopold s'il voulait demeurer l'ami de la Nation française, et de lui déclarer que, passé le i5 février de la même année, toute réponse dilatoire serait regardée comme une déclaration de guerre. {^Notc de l' Editeur.)
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très personnes, on dit : Voilà de grandes autorités! Mais ces autorités, grandes ou petites, je ne les ai point citées; et citer des autorités n'est pas ma coutume. Je n'appuie pas mes opinions sur des noms, mais sur des raisonnemens. Ils vous paraissent des déclamations , des amplifications de rhétorique: soit; voyons comment vous les réfuterez. En attendant , observons que c'est la réfutation, et non pas moi, qui ne perd pas une occasion de faire sonner bien haut des noms célèbres et propres à éblouir les esprits. Je ne dirai pas: Voilà de grandes autorités! mais je dirai que parmi ces protecteurs des clubs , qu'on nous cite avec tant de pompe , il en est plusieurs que j'ai vus, il y a un et deux ans, ne pas contenir leur colère au seul nom de ces mêmes clubs. Que si l'on me dit que c'étaient les chefs qu'ils haïssaient: je le sais fort bien; je n'ignore pas que ces gens ne détestent la tyrannie que lorsqu'elle n'est pas dans leurs mains ; qu'ils voyaient avec un œil d'envie des rivaux qui avaient inventé un excellent instrument de domination , dont ils ne voulaient point leur faire part. Ils poursuivirent ces rivaux avec un acharnement utile à la chose pubhque,bien qu'ils n'eussent d'autre motif que de leur succéder, comme ils y sont parvenus. Ils les ont suivis sur le faîte; et ils ne tarderont pas à les suivre dans leur chute. Mais
comment les attaquaient - ils , ces chefs? Uniquement en attaquant l'instrument de leur puissance; en dévoilant, comme moi, et de la même manière que moi, le caractère de ces sociétés anti-patriotiques; en montrant leur esprit d'invasion, de turbulence, de révolte; en citant des faits que l'on comptait alors, et qui, depuis, sont devenus innombrables ; en prédisant une partie, et une bien faible partie de ce qui est arrivé. Et on les accusait d'exagérer! Ils ont changé de langage : tant pis pour eux. Les choses ont-elles changé de nature ? Je prie les lecteurs d'examiner ce qui était alors, et ce qui est aujourd'hui; si ces sociétés étaient plus pernicieuses qu'elles ne sont; si elles l'étaient autant; et je les prie, après cet examen, de décider de quel poids doit être l'autorité des hommes que l'on allègue.
Si l'on voulait suivre cette méthode de raisonner, on opposerait au dénombrement de ceux qui attaquent les confréries dont il est question l'énumération de ceux qui les approuvent, et qui combattent pour elles. Il se trouverait que leurs défenseurs sont seulement leurs propres membres; ceux qui les servent, et qui se servent d'elles; ceux qui les font vivre , et qui vivent par elles. Et combien sont -ils? L'auteur les fait monter à quatre centmille citoyens. Sans vouloir contester cette évaluation, est-ce là ce que dans le début de son ou-
vragc il appelle \ immense majorité de la Nation? Toutes mes dénonciations sont d'abord accusées d'invraisemblance, parce qu'elles attaquent des assemblées composées de députés , de magistrats^ de juges y de philosophes ^ d'hommes de lettres y de commercanSy d' artistes ^d' ouvriers ^ de cultivateurs. J'observerai premièrement que, si, comme je le prétends, ces sociétés ont usurpé tout le pouvoir qui existe en France, parmi le petit nombre de magistrats y de juges qui s'y rendent, il peut en exister dont les motifs soient excusables et même louables. Ayant dessein de faire leur devoir, et voyant, par de tristes exemples, que cela n'est pas sans danger , et n'est pas même toujours possible, ils peuvent avoir pensé qu'il fallait être ou détruit , ou appuyé par ces sociétés ; et , en conséquence, ils ont, pour servir la chose publique, cherché la force là où elle est effectivement, quoiqu'elle ne doive pasy être. J'observe, en second lieu, que ces corporations se plaignent tous les jours de renfermer des membres qu'elles appellent intrus, et qui, disent-elles, étant des modérés, des amis de l'ordre et de la paix, des honnêtes gens, etc., etc., sont, par ces raisons, jugés indignes de s'asseoir au milieu d'elles. Quant aux commerçans , ceux dont la fortune est assez considérable et assez solide pour qu'ils puissent donner plusieurs heures par jour à des discus-
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sions de club: ceux-là y sont traités d'agioteurs , d'accapareurs , d'aristocrates , etc. Si l'on parle des commercans en détail^ dont la fortune n'est bien établie qu'après de longues années de constance et d'économie, je doute que l'attrait des clubs puisse détourner de ses occupations cette classe industrieuse et active, à qui les soins de mari, de père de famille, et le travail réglé de chaque jour, font regarder comme de véritables jours de fêtes ceux où ils peuvent se reposer et se réjouir en famille, avec leurs parens et leurs amis. J'en dis autant des cultivateurs ^ qui, d'ailleurs, habitent peu les villes; et, quant aux ouvriers, n'estce pas une moquerie de les citer en pareille occasion? Des hommes qui ne peuvent vivre et songer à quelque établissement que par un travail pénible et assidu vont-ils perdre le tems de l'ouvrage, ou celui du repos, à écouter des discussions que le manque d'éducation ne leur permettrait pas d'entendre, si elles étaient décentes et sages ; si elles parlaient à l'esprit au lieu d'attiser les passions; si, en flattant la fainéantise, elles ne faisaient compter sur des moyens de subsistance , moins honnêtes peut-être , mais plus doux et plus abondans. Et n'a - 1 - on pas , dans tous les tems, et dans tous les pays de la terre, reconnu des ambitieux, haletans vers le pouvoir et la tyrannie, dans tous ceux autour desquels on
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voyait s'attrouper cotte classe d'hommes simples et robustes que l'on mène facilement, d'abord par rintcrèt , et ensuite en leur persuadant qu'il s'agit de la liberté, que le cœur de l'homme chérit; en aiguisant mille captieuses subtilités, pour leur faire chercher dans le mot d'égalité le remède à leur indigence ; en ne leur parlant jamais de justice et d'équité , mais toujours de vengeance et de pouvoir; en n'épargnant ni délations, ni machines , ni découvertes de dangers et de complots, afin de leur procurer ces émotions fortes, dont tous les hommes sont avides. Enfin, pour que cette liste fût exacte, il n'aurait pas fallu oublier les farceurs et bouffons de tréteaux , les chevaliers d'industrie , les déserteurs , les hommes flétris par des décrets de prise de corps, repris de justice , condamnés comme voleurs effractaires, etc; et, alors, la France et l'Europe auraient demandé ce que font là des philosophes, des hommes de lettres. Ils disaient jadis qu'ils y allaient dans l'espoir de tempérer par leur sagesse l'effervescence naturelle à ces sociétés naissantes : fort bien; mais qu'y font-ils maintenant qu'ils n'ont assurément plus cet espoir; maintenant que cette partie de l'association, que l'auteur avait passée sous silence, semble s'être exclusivement emparée des délibérations? Et, si Caton fut blâmé pour être sorti d'un théâtre obscène , où l'on ju-
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geait qu'il n'aurait pas dû entrer, mais où sa présence avait empêché un spectacle de prostitution d'oser se produire , quel blâme ne méritent pas des hommes de bien qui s'obstinent à paraître assidûment à ces assemblées, où leur présence n'empêche rien, et où ils ne restent que pour être témoins de si tristes infamies?
On croit me bien confondre en me citant la Constitution , qui « garantit à tout homme la li- « berté de parler, d'écrire, et aux citoyens, la li- « berté de s'assembler paisiblement et sans armes. » Eh bien? ai -je attaqué aucun de ces droits -là? Mais que font de plus les sociétés dont il s'agit? Tout homme qui n'aura pas tenu les yeux fermés depuis trois ans répondra : « Voici ce qu'elles « ont fait ; et ce qui n'a jamais été ni pu être ga- « ranti par aucune constitution quelconque , à « moins que les auteurs n'aient voulu la voir pé- « rir le lendemain de sa naissance , et n'aient été « dignes àes petites-maisons ; » et, alors, il répétera précisément la même énumération que j'ai faite, par laquelle il montrera les infatigables efforts de ces sociétés pour s'emparer du gouvernement de la France , pour faire trembler tour à tour et le Roi, et le Corps législatif; leur tentative pour subjuguer ou dissoudre TAssemblée nationale au mois de juillet, l'année dernière; leur ligue offensive et défensive ; leurs commissaires envoyés
aux tribunaux, aux administrations, pour demander compte de leurs travaux ; envoyés sur les vaisseaux dont les équipages se soulevaient à l'instant même; envoyés aux régimens, aux garnisons, etc. ; les prisons ouvertes ou fermées pour elles ; enfin tout ce qui peut convaincre un homme capable d'être convaincu, qu'il y a un Élatdans F État. Voilà ce que ne permet pas la Constitution, que j'ai, en effet, bien lue., et à laquelle nulle considération ne m'eût fait prêter serment d'amour et de fidélité , si elle avait institué de pareilles choses. Ainsi, quand je demande au nom de la Constitution et au nom du sens commun que l'on détruise cette ligue puissante qui menace de détruire l'État, que l'on ne feigne donc plus d'entendre que je veux empêcher les citoyens de s'assembler dans une salle pour causer ensemble sur les affaires publiques.
On dit partout dans cette réfutation que je n'ai cité aucune preuve de tous les faits que j'avance : en preuve de ces faits, j'ai attesté la conscience de tous les Français, et, de plus, les procès-verbaux de toutes les administrations, ceux de l'Assemblée nationale, et surtout les journaux mêmes de ces sociétés que j'attaqtie. J'avais bien prévu, en l'écrivant, que l'aveu que je fais, de ne les avoir jamais vues, fournirait la matière d'un argument. Je les ai vues dans leurs journaux;
je les ai vues dans le récit de leurs débats; je les ai vues dans leurs correspondances; et ces choses sont telles qu'il faut que les contemporains assurent à la Postérité , qui les lira , que ces écrits sont authentiques, qu'ils sont publiés par les sociétés elles-mêmes, et non supposés ou falsifiés par leurs ennemis.
Mais, dit-on, si ces sociétés sont coupables, punissez-les, réprimez-les. Et, si elles sont plus fortes que les Lois ? Je me souviens d'avoir lu l'écrit d'un rhéteur qui prétendait que Brutus et Cassius, au lieu de tuer César, devaient le citer devant un tribunal.
^i^ec de la justice et de la logique, on ne jugera point une société entière , encore moins huit cents sociétés d'après l'opinion d'un de leurs membres.
Avec de la justice et de la logique , on examinera les débats, les écrits, les actions de huit cents sociétés; et, si tout cela, ou presque tout cela porte un même caractère , un même esprit , avec de la justice et de la logique , on décidera que le caractère et l'esprit de ces sociétés est tel.
Est-ce bien sérieusement qu'on les accuse davoir l'air de penser que leurs tribunes forment le Peuple, dans le sens ou ce mot veut dire la Nation, le Souverain? Oui, c'est très-sérieusement. Mais, est-ce sérieusement qu'on le nie? Où a-t-on employé son tems assez mal pour avoir daigné lire
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toutes les rnpsodies qui se débitent dans ce^s confréries? Je n'en ai ici, à la campagne, aucune sous la main '; mais je prie tout lecteur attentif d'ouvrir au liasai'd quelque journal de quelqu'un des clubs dont il s'agit; et, s'il peut en achever une feuille sans y trouver énoncé ou supposé que le club, ou les tribunes, ou les groupes du Palais-royal, ou les piques, sont le peuple, dans le sens où ce mot veut dire la Nation, le Souverain , je me tiens pour battu.
On me renvoie à De Lolme ^ pour connaître l'influence politique des clubs anglais. Je lis fort peu De Lolme, parce que je n'aime point les livres où des pensées communes et indigestes sont ensevelies dans un langage plus confus encore que les pensées; mais j'ai vu l'Angleterre pendant trois ans ; j'y ai assisté non-seulement à des séances de clubs, dont le plus grand nombre ne sont pas délibéj'ans , et sont composés d'hommes d'une éducation soignée, mais encore à des débats où le premier venu entre pour une modique somme, et peut parler sur les questions proposées : je puis assurer que je n'ai rien vu de plus calme et
1. André Chénier était à Passy lorsqu'il composait cet écrit.
{Note de l'Éditeur.) 1. Ce De Lolme est autour d'un ouvrage intitulé : Sur la Constitution de l' Angleterre. [Note de l'Éditeur.)
(le plus décent; rien où le respect pour les lois du pays et pour l'honnêteté publique soit plus scrupuleusement observé. On cite M. Fox. Je voudrais qu'il fût à Paris, et qu'il voulût jeter les •yeux sur les journaux jacobins, sur leur correspondance : je ne craindrais pas qu'il me démentît, quand j'affirmerais devant lui que, si pareille chose existait en Angleterre, il la dénoncerait au Parlement. J'ai fréquenté un peu le docteur Price; je n'ai point connu personnellement le docteur Priestley, ni M. Willberforce; mais j'affirmerai, sans aucun doute, qu'aucun de ces philantropes sages, et de moeurs graves et austères, ne resterait trois minutes dans un lieu où plus d'une fois des femmes ont accueilli avec une joie et des hurlemens de sauvages des infamies énoncées en style de portefaix.
On me parle des immenses services que les Jacobins ont rendus et rendent tous les jours à la Liberté. J'ai toujours bien vu jusqu'ici le mal qu'ils lui ont fait; mais les immenses services, je ne les ai pas encore aperçus. J'en entends , il est vrai , parler sans cesse, et je supplie ceux qui sont dans cette opinion de vouloir bien nous les indiquer, et nous les exprimer clairement : car je désirerais fort d'entrer là-dessus dans une discussion qui me paraît devoir être intéressante et utile.
Oui, je lo répôtc, les monstres d'Avignon ont trouve là des cir/iis, des défenseurs y des jaloux. Oui, c'est là qu'avec une dérision impie de tout ce qu'il y a de sacré sur la terre ils ont été nommés les braves brigands d'Avignon. Oui, c'est de là que sont partis les hommes qui les ont arrachés à la prison et à la Loi. Oui, c'est de là que sont sorties les armées qui les ont fait entrer comme des triomphateurs dans Arles et dans Avignon '. Oui, c'est là que les fauteurs, complices, amis de ces voleurs et de ces homicides, la lie de l'espèce humaine, étaient appelés les Patriotes, et que les victimes de tels scélérats étaient désignées comme des ennemis publics. I/Assemblée nationale n'a pas voulu accepter les apologies qu'on essayait de faire d'une amnistie, où on ne peut croire, sans l'outrager, qu'elle ait prétendu comprendre de tels coupables : elle vient , par une justice solennelle , de les remettre sous le pouvoir de la Loi. Au récit de ces atrocités, qui font baisser les yeux à la race humaine, l'ordre du jour était réclamé par des hommes pour qui,
I. Les journaux du tems renferment tous les documens qu'il est possible de désirer sur les massacres et brigandages qui furent commis à Avignon dans le courant des années 1791 et 1792. Le décret de l'Assemblée nationale qui réunit ce comtat à la France en fut l'origine. ( Note de l'Éditeur. )
sans doute, THumanité, l'Honnêteté, la Justice, ne seront jamais à l'ordre du jour. Ils riaient de la puérile faiblesse de ceux à qui le nom de ces monstres crispe les Jieifs ; et des rhéteurs pompeux, des prédicateurs verbeux, qui, pour perdre un ministre ^ à qui il leur plaisait d'attribuer toutes ces horreurs, ont essayé d'agiter l'Assemblée nationale, en lui faisant entendre les cris des malheureux entassés dans la glacière du meurtre, n'ont trouvé rien à dire en cette occasion ! Quoi ! l'image de ces cadavres ne troublait plus leur repos ? Sans doute ces infortunés , massacrés au moment où ils devenaient Français, haïssaient plus M. Delessart que Jourdan. Sans doute ils étaient plus indignés de le voir ministre que de voir triompher dans leur ville les infâmes qui l'avaient remplie de deuil, qui les avaient précipités dans des gouffres de mort, qui leur avaient promis des successeurs. Ou plutôt n'est-ce point que ces grands évocateurs de mânes n'avaient plus besoin de la voix des morts; et que leur commerce avec les ombres se borne à les faire sortir du tombeau pour qu'elles épouvantent et mettent en fuite les gens qui ne leur plaisent pas, et les con-
I. M. Deless.irt, qui fcit nommé Ministre de l'intérieur en 1791. Voyez les journaux du tems, relativement à son accusation. [Note de l'Éditeur.)
Iraignent à lour laisser vider les places où ils puissent asseoir leurs amis et leurs créatures?
On dit et on répète partout que V inertie du Gouvernement cessera, quand il voudra prendre de Vactivitè. Je ne saurais comprendre ce que c'est qu'un gouvernement qui ne veut point agir lorsqu'il le peut, c'est-à-dire, qui ne veut pas être. Si je ne le comprends pas , c'est que je ne borne point le sens du mot gouvernement autant que le fait l'auteur, qui me semble ne désigner par-là que le Pouvoir exécutif et ses agens. Mais je ne dispute pas sur les termes : si c'est le Pouvoir exécutif qui invente et met en œuvre toutes les entraves qui se sont jusqu'ici opposées à son action; si c'est le Pouvoir exécutif qui se fait dénoncer à toute heure par des discours turbulens dans les clubs, par de féroces placards affichés au coin des rues , et par des feuilles sanguinaires proclamées dans les jardins publics; qui sème partout, contre tous ses agens, contre tous ceux qui ont quelque emploi, des soupçons et des défiances qui font craindre au citoyen ignorant et simple que le texte même des lois, lorsqu'il sort de bouches qu'on lui peint si corrompues, ne soit un piège qu'on lui tend; si c'est le Pouvoir exécutif qui a préparé et qui , dans un moment de guerre, entretient, par d'infâmes apologies, l'indiscipline des troupes; si c'est lui qui appelle
aux discussions des clubs les soldats et les matelots , et leur désigne leurs chefs comme des traîtres; si c'est lui qui a décerné le triomphe aux galériens de Châteauvieux; si c'est lui qui calomnie et qui outrage les généraux assassinés ou abandonnés par leurs soldats; si c'est le Pouvoir exécutif qui fait tout cela, et tout ce qui y ressemble; il n'est pas douteux qu'il ne soit coupable de la plus noire conspiration qui fut jamais, et qu'il ne faille l'accuser seul de l'inertie du Gouvernement; à moins qu'il ne se trouve quelqu'un sur la terre qui nie que ce soient là des causes de cette inertie.
On se plaint qu'il est des hommes qui décrient l'Assemblée nationale. L'Assemblée nationale doit s'attendre à être jugée par la Raison et par les Passions : il n'est rien sous le Ciel qui ne soit applaudi par quelques-uns, et décrié par d'autres. Mais quel individu ou quel corps a plus de moyens qu'une Assemblée nationale de justifier la louange, et de détruire le blâme? Elle est présente à tous les yeux; elle a sa conduite, ses lois, ses oeuvres, qui ne sauraient être inconnues, et qui, seules, feront taire tous les jugemens des Passions, pour rendre immortel celui de la Raison. Plusieurs membres de l'Assemblée nationale crient qu'on la méprise, lorsqu'on ne méprise qu'eux. Plusieurs out décrié tour-à-tour beaucoup
de membres de l'Assemblée constituante; je ne les en blâme pas : ils pensaient que c'étaient des hommes dangereux pour la Liberté et pour la prospérité publique. Eli bien! beaucoup de bons citoyens ont d'eux la même opinion.
On ne veut plus que des membres d'un Directoire exécutif SQ présentent entre le Corps législatif et le Roi, ^our protéger des prêtres conspirateurs. Avant de condamner cette démarche , qui , pour imiter le langage de mes adversaires , a tant irrité un certain parti, il aurait fallu montrer deux choses : d'abord, qu'elle était illégale ; et, ensuite, qu'elle n'a pas été utile à la chose publique, et que la Loi qu'elle a prévenue était bonne et sage.
Des Prêtres conspirateurs ! Je crois , depuis long-tems, que tous les collèges de prêtres ont conspiré contre le bonheur et la tranquillité humaine; mais il serait digne d'un écrivain clairvoyant et impartial ( je demande pardon aux grands Patriotes d'oser exiger une qualité aussi odieuse ) , je voudrais , dis-je , qu'un écrivain impartial nous mît à portée, par un parallèle exact, de juger lesquels, de nos prêtres dits constitutionnels, ou de nos prêtres dits réfractaires, ont opposé le plus d'obstacles à la paix publique , et au règne de la Justice et des Lois; lesquels ont employé le plus de ruse, d'hypocrisie, et de menaces célestes, pour se perdre mutuellement, et animer à des violences
aSo MELANGES,
les hommes crédules; lesquels ont, avec le plus d'effronterie , appuyé leur ambition , leurs haines , leurs vengeances, sur l'Evangile ou sur la Constitution; lesquels ont le mieux profité de nos antiques passions ou de nos passions nouvelles ; lesquels ont apporté plus d'acharnement et de fureur à retenir un injuste pouvoir que la Constitution leur ôte, ou à usurper un injuste pouvoir que la Constitution ne leur donne pas.
J'avais dessein de dire un mot des louanges données aux ministres actuels; mais je change de pensée. Si les revers, et surtout la honte dont nous leur sommes redevables jusqu'ici, les rendent plus circonspects et plus sages, s'ils ont la volonté et la capacité de faire exécuter les Lois, et de se soustraire au joug de tous les partis, je me joindrai fort volontiers à ceux qui les loueront.
Puissent-ils réparer leurs fautes , et la gloire du nom français, et ne pas faire dire que de bons ministres ne sortent pas plus de la tribune d'un club que des boudoirs des catins!
En finissant, on me presse de nouveau cV adopter cette conséquence: que, puisque les ennemis de la Liberté et de la Constitution haïssent les Jacobins, il est démontré , par cela seul, que les Jacobins sont amis de la Constitution et de la Liberté. J'ai suffisamment répondu à cela plus haut et dans un autre écrit.
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On termine en me conseillant de ne pas aimer mieux écouter ma haine que ma raison. Je ne nie point cette haine; et je dis qu'en la suivant je ne suis que ma raison. Je hais ces hommes, parce qu'au nom de l'Egalité ils veulent être maîtres , et qu'ils le sont. Je les hais fortement, parce que j'aime fortement la Liberté, qui ne peut exister auprès d'eux , et que je n'ai point pour elle ce zèle modéré qu'on suppose à quiconque ne les aime pas. Je les hais, parce qu'ils sont un parti, et qu'ils dénigrent tout ce qui n'est pas eux. Ceci est un fait que l'on me nie ; et, dans le même écrit où on le nie, tous les ennemis de la domination des clubs sont désignés en vingt endroits comme des gens à chambre haute , qui attaquent V Égalité politique et la Souveraineté du Peuple, et qui regardent ces principes comme une partie accessoire de la Constitution. Il n'est pas possible que mon frère, avec qui j'ai passé une partie de ma vie, prétende m'adresser de telles inculpations : si quelques lecteurs affectaient de me reconnaître dans cette peinture, c'est à lui que je les enverrais pour qu'il leur apprît que l'égalité de droits entre les hommes, la souveraineté du peuple, et tous ces principes éternels d'une société heureuse et libre , étaient dans mon cœur et sur ma bouche long-tems avant qu'ils fussent devenus la sainte base de nos Lois; long-tems avant qu'ils eussent
servi de thème aux absurdités atroces d'un tas de pervers, qui ne sont point parvenus à les déshonorer par les fausses conséquences qu'ils en ont tirées, et parles exécrables applications qu'ils en . ont faites.
Quel intérêt particulier puis-je avoir à cette haine qu'on me reproche ? Ai-je trouvé quelque part sur mon chemin les hommes dont il s'agit? Ai-je demandé, désiré, cherché quelque poste, quelque emploi? Ai-je été leur rival à quelque tribune, dans quelque assemblée primaire ou électorale, dans quelque cabinet ministériel? Je n'ai paru même à ma section que lorsque des affaires vraiment publiques et ma qualité de citoyen exigeaient de moi un vœu. Inconnu et pauvre , et content de l'être, je vivais dans la retraite, dans l'étude et dans l'amitié. La seule vue des maux dont ces corporations sont la cause , et le silence de beaucoup d'hommes , trop timides , qui le voyaient et qui n'osaient le dire, m'ont pu faire renoncer sitôt à ma paisible obscurité. Aucun de mes désirs, aucun de mes projets, n'avait besoin de l'appui, ou ne redoutait l'opposition de la ligue que j'ai attaquée. Je ne veux exciter aucune méfiance sur les motifs de ceux qui défendent cette ligue ; mais, enfin, si leurs ennemis voulaient révoquer en doute leur bonne foi , seraient-ils en peine de donner à ce soupçon quelque ombre de
vraisemblance , et de découvrir à quels intérêts particuliers de telles associations peuvent rendre d'assez grands services, pour s'assurer la reconnaissance et les suffrages d'hommes plus ambilieux que sincères? Certes, un parti bruyant et puissant, qui jette une immense quantité de rameaux, qui soutient tous ses amis , qui dispose, au moins pour un tems, des places, du crédit, de la faveur, de la réputation , et même de cette partie des succès littéraires dont la nature est d'avoir besoin des applaudissemens de la multitude , sera toujours beaucoup loué, même par plusieurs dont il ne sera pas beaucoup aimé.
Je finirai cet écrit, qu'il ne m'a pas été possible de faire plus court, par une observation sur l'amertume de style qu'on me reproche. Ce procès-là se réduit à deux mots : si ces faits sur lesquels je me suis fondé ne sont pas vrais , ou s'ils ne présentent point les conséquences que j'en ai tirées , il est incontestable que cette véhémence de style n'est qu'outrage et qu'injure, et que je suis très-répréhensible; mais, si le contraire est la vérité, alors, si l'on pouvait trouver des expressions plus dures, plus amères, c'est de celles-là qu'il faudrait faire usage. Les pièces du procès existent: l'histoire jugera. On peut, en attendant, continuer à m'inscrire parmi les ennemis de l'Égalité, de la Souveraineté du Peuple , etc. Il faudrait ce-
pendant tâcher de ne pas trop ressembler au jésuite Hardouiii , qui , dans ses grands Athées découverts , comptait Arnaud , Pascal et tout le Port- Royal parmi ses athées ^ .
I. Marie Joseph Chénier ne fut pas convaincu par cette lettre; et, ne voulant point laisser sans réplique les nouveaux argumens de son frère, il y répondit fortement dans le Moniteur du ig juin. On conçoit facilement qu'entre de tels hommes la querelle ne dut pas s'arrêter là. André Chénier reprit la plume; et une vigoureuse l'epartie suivit immédiatement la réplique. Voyez, plus bas, la lettre XV. ( Note de l'Éditeur.)
MÉLANGES. sSS
Le 3o mai 1792.
Oui, sans doute, nous sommes trahis, et nous vivons environnés de traîtres et de perfides. Nous voulons les lois et un gouvernement ; et la foule des énergumènes, qui ne veulent ni l'un ni l'autre, sert avec tant de zèle toutes les puissances armées contre notre liberté que , salariés ou non , nous pouvons bien les regarder comme les plus redoutables auxiliaires de nos ennemis. Si, contre toute apparence, nous résistons avec succès à tant de formidables attaques , c'est moins des étrangers que la France triomphera que d'un nombre immense de ses indignes enfans, qui se la partagent en lambeaux.
Oui , sans doute , nous sommes trahis. Jamais l'oreille des tyrans les plus enivrés d'opulence et de gloire ne fut aussi fermée à toute vérité utile et sévère, ne fut aussi avide d'adulation et de mensonges serviles, que le sont aujourd'hui les oreilles de la multitude toute puissante , et dont chaque groupe isolé s'appelle fièrement la Nation , le Souverain. Ces courtisans surpassent en fausseté et en effronterie tout ce que les cours des despotes ont jamais vu ramper de plus vil.
Cacher au maître ce qui est, lui attester ce qui est faux, le louer des vertus qu'il n'a pas, ou les déprécier comme indignes de lui; justifier tous ses succès ; vanter sa clémence , lorsqu'il n'a pas été aussi injuste qu'il pouvait l'être, est un art qui n'a fait que passer des antichambres de Versailles à la tribune des clubs.
Nous faisons la guerre; mais, quelles que puissent être les suites de l'ignorance ou de l'indifférence générale sur l'état de nos troupes, il faut bien se garder de dire au hasard toute la vérité. Il est permis de couvrir de tout l'opprobre qu'ils méritent ces officiers qui ont dissimulé jusqu'après le paiement d'une gratification , pour devenir ensuite de vils transfuges; mais, si les soldats de l'armée du Nord vivent dans l'indiscipline la plus scrupuleuse; s'ils sont la risée de l'ennemi, et la terreur du citoyen honnête; s'ils pillent, violent, insultent; s'ils commettent dans leur pays des horreurs que les nations civilisées ne se permettent pas chez des ennemis; il faut se taire là-dessus; il faut le nier, ou l'approuver : car un saltimbanque', défenseur officieux de tous les soldats qui ont été aux galères, ou qui sont dignes d'y aller, a promis de dénoncer comme calomniateurs quiconque ne parlerait pas d'eux avec respect , quiconque sommerait les lois de