Village sur le canal de la mer Noire, et vis-à-vis de son
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guaient l'aisance et l'amitié. Sa sœur, suivant l'usage du pays, accompagna le convoi, précédée et suivie d'une partie de la noblesse grecque. Tout annonçait l'abattement de cette âme sensible; le désordre de son voile et de ses habits, la négligence de sa coiffure, ajoutaient de nouveaux traits à toutes les marques de sa douleur. Le corps fut reçu à la porte de l'église par le patriarche de Constantinople. Après les prières d'usage, il fit la cérémonie que les Grecs ont conservée et qu'on nomme ô ûarspoç àaizcca^Aç , le dernier adieu. Après que le patriarche eut embrassé le corps ^ , les parens, et ceux qui formaient le convoi , en firent de même. Cette scène, que l'idée d'un éternel adieu ne rend que trop attendrissante, le devint encore plus quand cette sœur éplorée, qui n'écoutait que les mouvemens de sa douleur, déchira ses habits, et arracha ses cheveux, pour en couvrir le cercueil d'un frère qu'elle voit encore , et qu'elle ne doit bientôt plus voir. On fit des efforts pour abréger cette
embouchure; sa position est très-agréable. Les ministres et plusieurs particuliers y ont des maisons de campagne. Ce village est à huit milles de Constantinople. {No(e de M. Guys.) 1. Les Grecs ont conservé l'usage d'habiller les morts de leurs plus beaux habits , et de les jiorter au tombeau avec le visage découvert. [Idem.)
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scène lugubre, et pour ramener sa sœur affligée dans sa maison. Ses sens alors étaient moins agités, et sa douleur un peu plus calme. Comme les circonstances du tableau que je veux vous faire dépendent beaucoup de la disposition de cette maison , je suspends ici votre sensibilité pour vous en donner une idée.
Cette maison, située sur le bord du canal de la mer Noire, a son entrée par un jardin, d'où l'on découvre tout ce que le canal a de plus beau et de plus magnifique. Ce jardin était orné de belles fleurs, et de quelques arbres fruitiers. Il y avait d'un côté une volière pleine d'oiseaux de toute espèce; et, de l'autre , un réservoir, rafraîchi par les eaux de la mer, renfermait toutes sortes de poissons. Ce jardin, ces oiseaux, ces poissons, faisaient tout l'amusement du sage ^ que la mort venait de ravir à sa sœur et à ses amis. Vous sentez déjà, Monsieur, combien le fond de ce tableau peut intéresser la scène. « Où est mon frère ? « disait cette sœur accablée , en parcourant le jar- « din de ses yeux... Il n'est plus... Il a passé comme « une ombre... Vous, fleurs, qu'il cultivait avec « tant de plaisir! vous n'avez déjà plus cette fraî-
1. Il méritait ce nom à juste titre. Il avait appris la médecine pour pouvoir secourir les pauvres; et il refusait d'aller chez les riches, en disant qu'il n'était pas assez savant pour eux.
( Note de M. Guys.)
« cheur que vous deviez à ses soins... périssez avec « lui... Courbez-vous, séchez jusqu'à la racine.... «Vous, poissons! puisque vous n'avez plus de « maître ni d'ami qui veille à votre conservation... « retournez dans les grandes eaux... allez courir « après une vie incertaine... Et vous, petits oi- « seaux! si vous survivez à votre tristesse... que (c ce ne soit que pour accompagner mes soupirs « de vos chants lugubres... Mer tranquille M vos « flots à présent sont agités... seriez- vous, aussi, « sensible à ma peine? » Jugez, Monsieur, de l'effet que faisait sur les spectateurs cette touchante apostrophe, faite avec cette tranquillité que la douleur ne permet qu'aux grandes âmes. Cette dame , se tournant ensuite vers ses esclaves : « Pleurez, mes enfans! leur dit-elle... vous n'avez « plus de père... Mon frère n'est plus... la mort « cruelle nous l'a enlevé... Il a disparu comme « l'ombre... et nous ne le verrons plus... Ces lieux « que sa présence rendait agréables ne doivent « être pour nous qu'un séjour de tristesse et « d'af(liction. » Il n'est pas possible. Monsieur, de donner à la Nature plus d'expression , plus de
I. La mer est presque toujours tranquille le matin et le soir dans le canal ; elle ne commence à être agitée que vers les dix heures, jusqu'aux approches du coucher du soleil. C'est ce moment qui justifie l'allégorie.
f Note (le madame Chénicr. )
DE MADAME CIIEINIEK.
force, plus de naïveté. J'ai cru ([ue vous verriez avec plaisir ce petit échantillon do l'éloquence; grecque dans ces momens de délire où une imagination féconde peint si vivement tous les sentimens de Tâme.
J'ai riionneur d'être, etc.
Paris, 20 février 1774-