‹ Œuvres anciennes d'André ChénierChapitre 6 sur 32 · L'ESPRIT DE PARTI · texte numérisé non relu

L'ESPRIT DE PARTI

J j'a.spect de tout ce qui se passe sous nos yeux dans ces tems si féconds en événemens m'a fait jeter sur le papier, sans dessein et sans suite , quelques réflexions sur l'esprit départi. Jamais matière ne fut plus abondante ; et jamais écrit sur cette matière ne put paraître plus à propos. Je me suis donc déterminé à les publier comme elles me sont venues, sans essayer de les lier par un meilleur ordre , auquel elles auraient gagné au moins d'être sans doute abrégées. Je sens qu'elles pourraient être plus courtes , et renfermer plus de choses ; mais je ne les croirai pas inutiles , si elles sont cause que d'autres, voyant ce qui me manque, prennent la plume, et disent plus et mieux que moi. Il serait bon que tous les citoyens honnêtes et bien intentionnés représentassent comme en un tableau les diverses choses qui les ont frappés : je crois que peindre les vices , c'est travailler à leur destruction.

74 jMÉLANGES.

La Peur, qui est un des premiers mobiles de toutes les choses humaines, joue aussi un grand rôle dans les révolutions' : elle prend le nom de prudence; et, sous prétexte de ne pas vouloir compromettre la bonne cause, elle reste muette devant la faction dominante , tergiverse , ne dit la vérité qu'à moitié , et seconde, par cette mollesse, les entreprises d'un petit nombre d'audacieux, qui s'embarrassent peu que les gens de bien les estiment ou les approuvent, pourvu qu'ils se taisent et les laissent faire.

L'homme vertueux et libre, le vrai citoyen, ne dit que la vérité, la dit toujours , la dit tout entière. Dédaignant la popularité d'un jour, n'aspirant à se rendre considérable aux yeux des hommes que par son invincible fermeté à soutenir ce qui est bon et just^ , il hait, il poursuit la tyrannie partout où elle se trouve ;il ne veut d'autre maître que la volonté nationale, corniue et rédigée en loi; il veut lui obéir, et que tous obéissent comme lui ; il ne feint pas de prendre pour la Nation quelques centaines de vagabonds oisifs ; il n'excusera pas sans cesse avec une respectueuse terreur le patriotisme égaré de mesdames de la halle; il ne veut pas plus de leurs privilèges que de ceux

I. Voyez dans les OEuvres posthiwie.'; àc l'auteur, p. 322, l'article intitulé : les Autels de In Peur. ' Note de l'Éditeur.)

<les feiiinit's Ac cour. Des voyageurs arrêtés, des voitun^s louillées et retenues au hasard et sans ordre du magistrat, tant d'autres tumultueux plébiscites , ne valent pas mieux à ses yeux que des lettres-de-cachet : il ne le dissimule pas; il ne sait j)as plus ramper dans les rues que dans les antichambres.

Aujourd'hui que toutes les passions sont agitées par les contradictions , par les outrages , par le spectacle d'un mouvement général ; qu'un grand nombre de places électives ont réveillé toutes les ambitions à la fois, tous les partis, toutes les opinions, se bravent et s'intimident tour à tour. Plusieurs hommes , effrayés , étourdis de tout ce bruit, même quand ce sont eux qui l'ont fait, désespèrent, crient que tout est perdu, que rien ne peut aller; mais ils ne voient pas que toutes ces clameurs qui les épouvantent ne partent que d'un très petit nombre de citoyens qui sont partout les mêmes ; que cet enthousiasme ardent et exagéré qu'inspirent nécessairement aux hommes de grands changemens et de grands intérêts, dont ils ne s'étaient jamais occupés, se consume et s'épuise bientôt par sa propre violence ; que la grande partie de la Nation, cette classe laborieuse et sage de marchands, de commerçans , de cultivateurs , a besoin de la paix établie sur de bonnes lois; qu'elle la veut; que c'est pour elle surtout que s'est faite la

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