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révolution; que c'est elle surtout qui peut la soutenir par son courage, sa patience, son industrie. C'est là vraiment le peuple français. Je ne conçois pas comment tant de personnes, et même des législateurs, se rendent assez peu compte de leurs expressions pour prodiguer sans cesse ces noms augustes et sacrés de Peuple, de Nation, à un vil ramas de brouillons qui ne feraient pas la centième partie de la Nation : mercenaires étrangers à toute honnête industrie; inconnus et invisibles tant que règne le bon ordre; et qui, semblables aux loups et aux serpens, ne sortent de leurs retraites que pour outrager et nuire. L'établissement des clubs et de ces assemblées où l'on discute bien ou mal les principes de l'art social est très-utile à la liberté, quand ces sociétés se multiplient beaucoup, sont de facile accès, et composées de membres très-nombreux ; car il est impossible qu'à la longue beaucoup d'hommes rassemblés et délibérant au grand jour s'accordent à soutenir des idées fausses, et à prêcher une doctrine pernicieuse. Mais l'instant de la naissance de ces sociétés est et doit être celui où une espèce de rivalité les anime les unes contre les autres. Chacun s'attache exclusivement à celle dont il est, où il a parlé, où il a été applaudi; et, si, ce qui est vraiment dangereux et redoutable , elles ont le désir d'influer d'une manière active sur le gou-
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vernemont ri sur l'opinion piibliqiir , niors elles s'épient, s'attacjuent , s'accusent mutuellement; la moindre différence dans les choses ou dans les expressions est présentée comme un schisme , comme une hérésie ; elles finissent par ressembler à ces anciennes congrégations de moines qui, toutes ennemies entre elles, quoique annonçant toutes le salut, ne voulaient que lutter de crédit et de puissance , en prônant à l'envi l'une de l'autre l'efficacité de leurs reliques et les miracles de leurs saints.
Nous avons vu détruire les corps : il faut plus de tems pour détruire l'esprit de corps. C'est l'incurable maladie de tous les caractères ardens joints à un jugement faible et à un esprit sans culture. On s'appuie sur ses voisins, et on croit marcher ; on répète , et on croit dire.
C'est surtout dans les momens de réformes et d'innovations que celui qui veut demeurer sage, et conserver son jugement sain et incorruptible, doit penser, méditer, réfléchir seul , ne s'attacher qu'aux choses, et négliger absolument les personnes. S'il fait autrement , s'il se crée des idoles ou des objets d'inimitié , il n'est bientôt plus qu'un homme de parti. La raison lui paraît démence dans telle bouche; l'absurdité, sagesse dans telle autre : il ne juge plus les actions que par les hommes, et non les hommes par les actions.
Souvenons-nous bien que toutes les personnes, que tous les clubs, que toutes les coteries délibérantes ou non délibérantes passeront; que la liberté restera , parce que la France entière la connaît, la veut, la sent; que le fond de la Constitution restera à jamais, parce qu'il n'a point pour base de vaines fantaisies ou des conventions momentanées , mais tous les rapports qui découlent nécessairement de la nature de l'homme et de celle de la société.
Les petites républiques d'Italie, avant de tomber entre les mains de divers princes étrangers, parlaient beaucoup de la liberté , qu'elles ne connaissaient pas. Entièrement dépourvues de toutes les idées qui mènent à un bon gouvernement, elles étaient abandonnées à des factions capricieuses, qui, sans poser aucun principe, sans rien instituer qui pût être durable , se bornaient à se proscrire et à s'exiler mutuellement tour à tour. La France n'est point dans cet état; et les Français sont beaucoup plus divisés par les haines que par les opinions. Les principes reconnus et établis par l'Assemblée nationale sont ceux que les bons esprits de tous les tems ont annoncés en tout ou en partie comme les vrais fondemens du pacte social. liCur évidence a frappé la presque totalité de la Nation. Plusieurs même des mécontens les adoptent souvent dans la discussion. Il
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ii'v a donc c|ue les fausses conséquences que l'intérêt (le quelques particuliers en a su tirer, que les injustices auxquelles ils les ont fait servir de jnétexte, qui aient pu élever contre eux un si grand nombre d'ennemis.
Ne sont-ils donc pas bien condamnables ceux qui semblent avoir pris à tâche d'entretenir cette aigreur dans les esprits, d'envenimer les plaies dô'S qu'elles paraissent prêtes à se fermer, de réveiller les passions dès qu'elles semblent s'assoupir, et de ranimer sans cesse cette fermentation populaire, que les lois doivent craindre dès qu'elles ne peuvent pas l'arrêter ?
Quelques-uns disent que cela sert à intimider les ennemis du dedans et du dehors : je dirais que la raison et l'expérience montrent que cela doit produire l'effet contraire; mais il ne faut pas répondre sérieusement à des discours qui ne sont que de vaines défaites.
Examinons un des moyens les plus sûrs et le plus souvent employés, dans tous les terns, pour tenir la multitude en haleine : les délations. Nous en avons été inondés pendant deux ans. Qu'a-t-on découvert? Quel crime a été démontré? Et, alors, que de tristes infamies nous avons vues en pure perte ! Les dénonciations les plus vagues et les plus odieuses accueillies avec éloge; les parentés, les amitiés suspectes ou perfides, les épanchemens
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(l'une confiance antique portés à une audience; des convives ne rougissant pas de venir révéler les propos tenus à la table hospitalière où ils s'étaient assis ; des citoyens , assemblés en espèce de tribunal, ne rougissant pas de recevoir cette honteuse déposition; des écrivains ne rougissant pas de décorer du nom de civisme cette lâcheté méprisable.
Nous respirions ; le mauvais succès de ces délateurs les avait réduits au silence; et voilà que des sociétés entières les excitent de nouveau , les appellent au secours de la Patrie, se déclarent solidaires pour eux. Je suis persuadé que de bonnes intentions ont dicté ces démarches; mais quel en peut être l'effet ? Elles rendront les délations plus fréquentes : les rendront-elles plus croyables , plus vraies, plus utiles? Si une délation accompagnée de preuves est l'acte d'un bon citoyen, un amas de délations, bientôt reconnues fausses, n'a-t-il pas deux effets nuisibles: d'effrayer les gens de bien, et de rassurer les médians? N'a-t-il pas celui de corrompre les hommes simples, de les rendre haineux et malveillans , de leur inspirer de la méfiance contre le tribunal dont la décision ne justifiera pas leur préjugé , de leur laisser une longue prévention contre des accusés absous? ce qui n'est pas à négliger dans une constitution comme la nôtre , où une ambition honnête n'a
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d'autre voie pour s'élever que l'estime et le siil- (rage public; et surtout aujourd'hui une telle mesure n'est-ellc pas plus imprudente que jamais?
Encore une fois, je ne suis pas de ceux qui, prêts à imiter eux-mêmes les emportemens qu'ils blâment, attribuent d'abord à toute une société les projets les plus désastreux et les vues les plus criminelles. Je sais que, dans tous lestems où de grandes nouveautés et de puissans intérêts font naître des troubles et des factions, beaucoup d'hommes aveugles et passionnés , mais honnêtes, sont entraînés par trois ou quatre médians habiles et ambitieux ; mais il est déplorable que ces sociétés ne voient pas que, par un tel exemple, elles contribuent à tenir le peuple entier dans cette agitation qui éloigne tout établissement. Ces commotions se communiquent au loin; tout s'agite; la vraie populace, c'est-à-dire, cette partie du peuple qui n'a ni propriété, ni domicile, ni industrie, devient l'arme de qui veut s'en servir : de là pillages , meurtres , incendies , attroupemens séditieux, qui demandent des têtes, qui menacent l'Assemblée nationale elle-même, qui s'appellent insolemment la Nation, comme si les citoyens paisibles , qui vaquent à leurs affaires en obéissant aux lois, étaient des esclaves ou des étrangers. Des écrivains avides alimentent ce feu, sachant que, dans les tems de troubles , on n'est pas lu et on
Œuvres anciennes. O
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ne veiui pas ses feuilles, si l'on parle de concorde et de raison. Chaque jour, quelque nouveau crime, quelque nouveau danger est pathétiquement révélé aux plus crédules, pour leur apprendre à inquiéter, à tourmenter au hasard ceux qu'on leur désigne comme ennemis ; à ressusciter cette exécrable coutume des otages , qui rend le fils présent responsable des fautes de son père absent; à se défier de leurs législateurs, de leurs magistrats, de leurs généraux, de tous les officiers publics, qui ne peuvent rien que par la confiance publique ; à les embarrasser d'obstacles , de dégoûts, de violences; à sévir eux-mêmes contre des hommes vaguement accusés, qui peuvent être coupables, mais qui, suivant l'expression de ce sage et vertueux Tacite , condamnés sans être entendus et sans défense, meurent comme meurt un innocent '.
Si tous ces excès ont trouvé parmi nous des apologistes, ne nous étonnons pas que l'on ait montré un peu trop d'indulgence pour un pernicieux exemple de la commune d'Arnay-le-Duc , qui, malgré les lois et malgré l'Assemblée natio-
1. Ille,ut Nymphidii socius [Cingonius J^arro), hic, ut du.r Neronis (Petronius Turpilianus) , inauditi atque indefensi , tanquam innocentes perierant. Tacit. Histor. livre I. [Jiote de l'Éditeur.)
iiale, s'obslinait à vouloir retenir Mesdames, lantes du Roi, dont le voyage a fait dire et faire tant de sottises '.On a dit, pour excuser cette absurdité, (qu'elle avait sa source dans le patriotisme; et, moi, je dis qu'elle pourrait bien n'avoir sa source que dans cette fureur qui tourmente la plupart des hommes d'exercer un empire quelconque, de soumettre quelqu'un à leur seule autorité , et de s'élever par la force au-dessus de la place que les lois et la raison leur ont marquée.
Un grand mal est que cette erreur et d'autres semblables, qui peut-être ne tarderont pas à avoir lieu , appuieront trop bien les sopliismes de quelques déclamateurs , qui, suivant leur coutume, faisant envisager cette inquiétude insensée de quelques villages comme le vœu de la Nation , essaieront par ce moyen, inutilement sans doute, d'arracher à l'Assemblée nationale cette loi sur les Emigrans *, dont la seule proposition eût dû
1. Voyez, au sujet de ce voyage, le décret rédigé par Mirabeau, et adopté par l'Assemblée nationale, condamnant la délibération de l'assemblée extraordinaire de la commune d'Arnay-le-Duc, convoquée le 22 février 1791, sur la réquisition expresse des habitans de cette ville.
Ces pièces, ainsi que d'autres également relatives à cette affaire, sont imprimées dans le Moniteur des 24 février et 4 mars 1791. [Note de l'Éditeur.)
2. Ce projet de loi, tel qu'il fut présenté dans la séance dn 9 juillet 1791 par le député Vernier, rapporteur de la corn
être rejetée avec mépris : loi imprudente et vexatoire, ennemie du commerce et de la liberté, et heureusement aussi impossible à écrire qu'à exécuter.
Toutes les bonnes lois sont des lois contre l'émigration. Faites exécuter les lois qui sont déjà faites; que toute propriété soit inviolable; que les seuls agens de la loi commandent; que tout citoyen paisible soit en sûreté; que les soupçons vagues ne donnent pas lieu aux inquisitions, aux diffamations; et chacun restera dans ses foyers. Vous pouvez tout cela ; et, quand vous ne le faites point, vous n'avez pas plus le droit que le pouvoir de retenir ceux qui ne veulent point vivre parmi vous; et il n'est vraiment pas concevable que ce soit aux hommes qui ont détruit la Bastille qu'il faille apprendre combien il est absurde et infâme de vouloir empêcher de sortir d'un lieu où l'on n'est pas bien.
J'ai entendu des partisans de cette loi s'étendre
mission nommée pour examiner la question , éleva de violentes réclamations, et resta sans effet. Cependant , vers la fin de la séance , une proposition tendante à modifier la loi contre les Émigrans fut ouverte par le député Rewbell : l'Assemblée la décréta, sauf rédaction; et, le i^'^ août de la même année , elle adopta définitivement le projet présenté pour l'exécution de cette loi ainsi modifiée.
Voyez le Moniteur du tems. [Note de l'Éditeur.)
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beauc()ii[) sur plusieurs idiots lanatiques ou l)rigands incendiaires qui sont, dit -on, païuii les Français absens,et qui clierclient partout de l'argent et des troupes pour rentrer dans leur patrie les armes à la main , et asservir par le fer et le feu la volonté nationale à leur intérêt et à leur volonté. Mais des hommes qui tenteraient d'exécuter ces détestables projets ne s'appellent pas des émigrans : ce seraient des assassins et des parricides, qui, du moment qu'ils poseraient un pied hostile sur le sol français , ne devraient y trouver qu'une loi de proscription, qui ne leur laisserait que le choix de se faire tuer sur le champ de bataille, ou de périr sur l'échafaud; et j'ajouterai que ce n'est qu'avec de l'union et un courage calme et clairvoyant que l'on peut prévenir ou repousser de telles attaques, s'il est vrai que nous en soyons menacés.
Quelqu'un a dit que, si l'on agit comme la révolution étant finie , elle ne se finira jamais ; et , moi, je réponds que, si l'on se persuade toujours que la révolution n'est pas finie, et que si l'on agit toujours comme la révolution n'étant pas finie , c'est alors qu'elle ne se finira jamais. Je sais fort bien que l'organisation d'une partie du gouvernement, beaucoup trop retardée , n'est pas encore achevée ; mais quoi ! suit-il de là que les troubles, les uiquiétudes, les sacrifices , les travaux de deux
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années ne nous oal pas plus avancés que si nous fussions demeurés tout ce tems-là dans la plus profonde léthargie ? Y a-t-il maintenant assez de lois faites pour que tous les citoyens connaissent bien leur état et leur devoir? Oui. Y a-t-il des tribunaux? Oui. Y a-t-il des administrateurs? Oui. Y a-t-il ime force publique suffisante pour faire exécuter la loi quand on le voudra réellement ? Oui. Qu'y aura-t-il donc de plus quand on nous dira que la révolution est finie, et que le règne des lois a commencé? Certes, au moment où toutes ces institutions nouvelles entrent en activité, s'écrier ainsi qu'elles n'existent même pas n'est propre qu'à les étouffer dès leur naissance , à les rendre méprisables aux yeux des faibles et des ignorans, qui croiront que nos lois ne sont que des jeux et nos magistrats de vains fantômes; et tout justifier sans cesse, en répétant que c'est la faute du moment, n'est que le vrai moyen d'éterniser ce moment.
C'est ici le lieu de se souvenir de quelques personnages, qui, voilant leur ambition ou leur triste insensibilité sous une affectation de patriotisme stoïque, déclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix : car, disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison : il est vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; et ils doivent y être, car ils sont dans celle de tous
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les gens (le bien; et rhypocrisie ne serait |)liis (laiigeroiiso, et 110 mériterait pas son nom, si elle n'avait l'art de ne répéter (jiie les j)aroles qu'elle a entendu sortir des lèvres de la vertu; et certes, tant de fougueux démagogues, tant de héros d'un jour seraient bientôt démasqués, s'ils n'avaient pas cet art insidieux, s'ils ne s'emparaient j)as de ces noms de liberté, d'égalité, de bien public, d'amour de la patrie, et de tout ce qu'il y a de sacré pour les âmes honnêtes, afin d'en couvrir leurs projets, leurs vengeances, leurs fureurs. C'est ainsi qu'ils se revêtent d'une autorité censoriale, qu'ils distribuent des brevets de civisme. Quiconque ne s'enrôle pas avec eux, n'admire pas leur tm^bulente loquacité, et ne brûle pas de l'encens sur leur autel, est déclaré par eux ennemi de l'Etat et de la Constitution ; de la même manière que des prêtres, dans tous les pays, ont dit, disent et diront que vouloir les soumettre aux lois, réduire leur opulence usurpée , mépriser leurs fables corruptrices et leur sévérité intéressée, ou leur indulgence vénale , c'est attaquer le Ciel même , c'est être ennemi de Dieu et de la vertu.
Comme je n'ai ni le loisir, ni la volonté de faire un livre, et que je me borne à jeter à la hâte quelques réflexions que je crois justes, je ne m'arrêterai pas ici à marquer les différences faciles à saisir entre ces tartufes politiques et les
vrais amis de la |}atrie, de la liberté, du genre humain. Je ne pourrais guère rien ajouter sur cette matière à ce qui a été développé avec une force et une maturité peu communes dans une lettre adressée à un membre célèbre de l'Assemblée nationale par un auteur à qui je regrette que l'immense multitude de ses travaux n'ait pas toujours laissé le tems d'exprimer aussi dignement d'aussi saines réflexions. Je crois, d'ailleurs, que ceux qui m'entendraient et m'applaudiraient n'ont pas besoin de mes avis , et que ceux pour qui ce que je dirais serait entièrement nouveau sont bien loin de cet état de paix et de méditation où l'âme est disposée à revenir de ses erreurs : le tems seul pourra les instruire.
Aussi, lorsqu'au mois d'août de l'année dernière j'ai publié mes pensées à ce sujet dans un Avis aux Français sur leurs véritables ennemis ', je n'en ai pas attendu de bien grands effets : je n'en attends pas davantage de ce que je publie aujourd'hui. Je sais trop que, dans le fort des tempêtes civiles, la raison sévère et calme a une voix trop faible pour lutter contre les cris de ceux qui, toujours prompts à servir, à exciter les passions populaires, toujours exagérant le danger
i. Voyez le chapilie pvécédeiit.
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comniiin, leurs propres inquiétudes, et leurs sacriiices au bien public; accusant au hasard les hommes riches et puissans, qui sont toujours enviés, finissent par régner sur une multitude égarée; mais n'est-ce pas un noble et vertueux plaisir pour rtiomme de bien de poursuivre, par des vérités mâles et courageuses, le triomphe de ces conquérans iniques; de justifier leur conscience, en leur apprenant tout le mépris quon a pour eux; de braver enfin, avec quelque danger peut-être, ceux qui peuvent braver impunément la justice et l'honnêteté?
Je ne veux point qu'aucun de mes écrits serve jamais à amuser la malignité des lecteurs oisifs, toujours avides spectateurs des combats de plume : c'est pour cette raison que je m'abstiens de nommer les personnes qui m'ont fait naître ces réflexions, et non par aucun désir de les ménager; car je déclare ici à quiconque se reconnaîtra dans mes peintures, que c'est en effet lui, lui-même, que j'avais en vue.
Entre les causes qui doivent nous faire souhaiter ardemment que l'Assemblée nationale, abandonnant aux législatures prochaines tout ce qui n'exige pas sa main , ne perde pas un instant pour achever la Constitution , et mettre un terme à son immense ouvrage, l'espoir de voir finir tous ces partis qui nous fatiguent, et détériorent l'es-
prit public, ne me semble pas devoir être compté pour une des moindres. Alors seulement nous en devons attendre la fin. Tant que l'Assemblée nationale durera, les peuples attentifs, voyant toujours agir la main qui a tout détruit et tout rebâti, demeureront toujours en suspens, et sembleront toujours prévoir quelque nouveauté. On n'habite la maison avec sécurité que lorsque les ouvriers n'y sont plus. Alors seulement, tous, patriotes etmécontens, seront bien convaincus que l'édifice est stable et ferme; et, comme ce sont les mouvemens intérieurs dont l'Assemblée est agitée qui vont au-delà agiter le corps entier de la Nation, alors seulement la concorde et la paix pourront renaître parmi nous , comme parmi nos législateurs.
L'Assemblée actuelle, composée de membres hétérogènes, réunis entre eux malgré eux, ne saurait aucunement être paisible : trop d'intérêts ennemis, trop de prétentions rivales, trop de passions aigries, la divisent, et forcent la raison même à être quelquefois oppressive. Il est évident que les assemblées futures n'auront pas les mêmes inconvéniens : leurs membres, tous élus par les mêmes commettans , au même titre , de la même manière , pour la même chose, ne seront plus partagés que par ces différences d'opinions qui ne font pas un schisme. Tous ])artiront de^ mêmes
|)riiu i|)i;s : constitutionnels , parce qu'ils sont vrais; et respectés de tous, parce qu'ils sont constitutionnels. Alors, aussi, s'évanouiront toutes ces dénominations qui rangent les citoyens en deux armées; nul n'osera plus fouiller dans les pensées d'autrui; chaque mortel, comme c'est son droit, aura l'opinion qu'il lui plaira, sans pouvoir être inquiété ; la loi punira les perturbateurs et les rebelles. Alors, aussi, l'Assemblée nationale jouira d'une véritable gloire et de la reconnaissance publique; car l'aspect des scènes fâcheuses dont elle a trop souvent été le théâtre ne frappera plus nos yeux. Le souvenir des fautes, facilement réparées , où les circonstances dont j'ai parlé , et d'autres encore, l'ont précipitée quelquefois, sera comme effacé par l'éloignement. Nous aurons oublié jusqu'aux noms de ces audacieux despotes qui , s'emparant tyranniquement de ses délibérations, l'ont quelquefois engagée, presque à son insu , dans des démarches inconsidérées , que , dans l'ivresse de leur pouvoir, ils dédaignent même de colorer par des sophismes ; tandis que, d'autre part, les principes humains, féconds, éternels, qu'elle a fait servir de base à notre Constitution , fructifiant de tous côtés en industrie, en richesse, en vertus nationales, nous attacheront à nos lois, et nous rappelleront sans cesse à la mémoire ces deux années, quelquefois amères par plus d'une
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journée funeste, mais fertiles en bienfaits encore plus grands et plus nombreux , et remplies de travaux qui pourraient honorer deux siècles. Qu'il me soit donc permis de dire qu'après ce i4 juillet, et tant d'autres beaux jours que l'Assemblée nationale a donnés au jîeuple français, le plus beau jour qu'il lui reste à nous donner sera celui de son départ '.
Comme je n'ai jusqu'ici parlé que des excès d'un seul parti, on pourra m'accuser moi-même de cet esprit de parti que j'ai pris à tâche de peindre: qu'on observe toutefois que celui dont j'ai parlé jusqu'à ce moment étant de beaucoup le parti le plus fort , il est dans la nature des choses que ses erreurs soient plus nombreuses, ses injustices plus frappantes, ses égaremens plus dangereux pour la bonne cause; mais certes, les fureurs et les extravagances de leurs adversaires ne sont pas moindres.
Et, en effet, des hommes ennemis déclarés de cette véritable humanité qui veut que tous les hommes soient heureux et libres; des hommes que le nom seul d'égalité met en fureur; qui regardent l'espèce humaine comme un amas de vils trou-
I. C'est le 3o septembre 1791 <jiie l'Assemblée nationale déclara sa mission remplie et ses séances terminées. (Note de l'Éditeur.]
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peaux, civés pour appartenir à un petit nombre de maîtres; qui regardent la royauté comme une sorte de quatrième personne en Dieu; devant qui il faut se prosterner sans même oser ouvrir les yeux; en un mot, qui ont adopté, rhabillé toutes les maximes des tyrans: que pourraient-ils être que des tyrans, s'ils avaient le pouvoir entre les mains ?
A.insi, nous voyons les antiques fléaux se renouveler de nos jours : les peuples, crédules, soulevés au nom de Dieu pour protéger la rapacité de quelques hommes , pour renouer la vieille ligue de la tyrannie et de la superstition : deux pestes souvent rivales lorsqu'elles n'ont plus rien à redouter, mais toujours unies lorsqu'il s'agit de combattre la raison; des personnages usés de vices et de débauches, criant qu'il n'y a plus de religion ; et toujours l'intérêt du peuple mis en avant : car quelle sorte d'hypocrites n'emploie point ce langage de l'équité et de la vertu? On en a vu plusieurs, après s'être engraissés vingt années du pillage du trésor public, poussés hors de leur patrie par la crainte, à l'époque de la révolution, s'attendrir, en partant, sur ce peuple infortuné qui méconnaissait leurs services, et assurer naïvement qu'il ne restait plus d'hormêtes gens en France.
Je n'ai pas besoin de redire combien je désapprouve les violences illégales exercées contre les
chefs de ce parti; mais, quand je les entends se plaindre aussi avec amertume des précautions qu'emploie l'Assemblée nationale pour les empêcher de lui nuire, et de renverser l'édifice public , je ne reviens pas de mon étonnement. Qu'ils me disent quel État a jamais toléré des actes de rébellion ouverte et déclarée; qu'ils me disent quel gouvernement serait plus méprisable que le nôtre, s'il trouvait bon que, de tous côtés, des sermens, des mandemens , des lettres pastorales , des réquisitoires , des déclamations sous toutes les formes, aillent semer le mensonge et la crainte , alarmer les consciences, inspirer la haine de la patrie et des lois , enseigner aux hommes simples et honnêtes (car il y en a dans ce parti-là comme dans les autres) à croire en effet qu'une constitution qui assure les droits de tous attente aux droits de quelqu'un , et que Dieu condamne des établissemens destinés à rendre heureux le genre humain ; à attribuer à la déclaration des droits de l'homme tous les excès qui attaquent le plus ces mêmes droits; à faire un crime aux lois de tous les crimes qui sont faits contre elles : car voilà ce qu'on entend dire mille fois par jour ; et voilà l'unique doctrine qui résulte des fougueuses diatribes de ces gens qui semblent avoir fait serment de renoncer à toute idée d'humanité , de justice et de sens commun , pour soutenir l'honneur du corps.
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C'(>st cet hoMiitMir cie corps, l'éternel apanage (le ceux qui trouvent trop difficile d'avoir un lionneur qui soit à eux, c'est, dis-je, cet honneur de corps qui fait sortir des salles d'armes des essaims de héros, ou jadis nobles, ou devenus tels depuis qu'il n'y en a plus ; armés pour le soutien du trône, qui certes n'a pas besoin d'eux; impudens et méprisables parasites , qui , en osant se nommer les défenseurs du Roi, ont pris le seul moyen qu'ils pussent avoir de lui faire tort. Ils rodent, ils courent çà et là, tout prêts à chercher querelle à quiconque n'est pas des leurs, et ne désire pas la guerre civile, et déterminés à le tuer pour avoir raison contre lui; et les femmes, toujours aveuglément livrées à leurs passions du moment, toujours éprises de ce qui ressemble au courage, de tout tems admiratrices secrètes ou déclarées de ces assassinats chevaleresques appelés duels, semblent encourager par d'homicides applaudissemens cette férocité lâche et stupide.
C'est pour cet honneur de corps que des furieux, devenus implacables ennemis de leur patrie, se réjouissaient presque à la nouvelle des horreurs qui ont ensanglanté nos provinces méridionales, et, falsifiant les décrets, égarant le peuple des campagnes, semant la discorde, appelant le sang , emploient les mêmes armes que les plus vils brouillons qui aient déshonoré le parti
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contraire, et semblent vouloir les justifier, lis n'ont pas honte de maudire la France et tous les Français, d'invoquer, dans leurs vœux, toutes les puissances de la terre contre une nation qui ne connaît plus leur livrée; et ils se repaissent constamment de l'absurde et abominable espérance que l'univers entier se réunira pour venir exterminer un pays où ils ne sont plus marquis, et où on ne les encense plus dans l'église de leur village.
Tous ceux qui s'indignent qu'un grand peuple n'ait plus voulu être esclave, et qui appellent usurpateurs et rebelles les hommes qui reprennent leurs droits, n'ont rien où ils se complaisent davantage qu'en une peinture de la situation du Roi : ils ne tarissent pas en complaintes sur l'infortune d'un prince réduit à être le premier citoyen d'une nation libre, et qui, tout puissant encore pour faire le bien, borné seulement dans la faculté de nuire, ne se montrant aux hommes que pour leur dicter les lois faites par eux dans le but de leur félicité commune, n'en peut être haï que s'il le veut expressément, et n'a, pour être aimé d'eux, qu'à remplir à la lettre les augustes fonctions dont il est chargé.
Mais, ces déclamateurs pathétiques, aux yeux de qui un pareil destin est si déplorable, qui sont-ils? Ce sont (on ne peut se le rappeler sans rire), ce sont d'anciens pairs de France, d'anciens
«nagistrats, tranciens courtisans, que nous avons entendus jadis, lors des oppositions du parlement contre la cour, tenir un bien autre langage. Ils désiraient alors, ils demandaient, ils appelaient ime révolution plus favorable à leurs vues particulières; et, alors, ils ne cessaient de nous fatiguer les oreilles d'un méprisable amas d'anecdotes calomnieuses sur ce même Roi, sur toute sa famille, et ne savaient même pas se taire, quand un homme sage leur disait ; « Tout ce que vous contez là est vrai ou faux, mais n'importe en aucune manière. Si les rois s'égarent, ceux qui les élèvent et qui les entourent sont plus coupables qu'eux; mais, quand même la conduite des rois serait irréprochable, il n'en faudrait pas moins établir une constitution libre et forte, qui rendît le sort des nations indépendant des vices ou des vertus d'un seul homme. »
J'observerai la même chose sur notre haut clergé, jadis si fier de sa résistance aux prétentions de la cour romaine, aujourd'hui si prompt à lui accorder plus qu'elle n'a jamais demandé. A Dieu ne plaise que je veuille accuser d'imposture et de mauvaise foi tous les ecclésiastiques à qui nos établissemens nouveaux semblent incompatibles avec leurs anciens sermens ! Sans rien comprendre à leur manière de raisonner, je crois
à la conscience de tous ceux qui ont donné volontairement leur démission; mais la plupart de ceux qui se déclarent avec le plus d'emportement contre l'impiété de ces lois fondées seulement sur la raison humaine , qui nous traduisent les véhémentes apostrophes des Cyrille et des Grégoire de Naziance, qui veulent mourir pour la foi, qui implorent le martyre, qui sont-ils ? Tout le monde le sait : des prélats perdus de luxe et de dettes , souvent héros d'histoires qu'on feignait de ne dire qu'à l'oreille, souvent livrés aux plus vils charlatans, et à de sottes superstitions que leurs propres lois punissent de mort ; des abbés dont les bonsmots anti- religieux, les chansons et les contes, égayaient les sociétés de la capitale; en un mot, des hommes sans vertus comme sans talens, et dont l'existence ne fût jamais sortie d'une obscurité profonde , si les intrigues de toute espèce , et les noms des courtisanes , toujours cités dans les grandes villes, et toujours mêlés avec les leurs, ne leur eussent donné souvent une scandaleuse célébrité.
Tout cela fait-il quelque chose à leurs raisonnemens? me dira quelqu'un. Non: leurs raisonnemens étaient assez mauvais sans cela ; mais cela sert à faire voir quel degré de confiance et d'estime on doit à des hommes qui, changeant tous les jours de principes, d'intérêts, d'amis et de
conscience, se montrent également indignes et incapables de rien discuter par la raison.
J'aurais voulu trouver l'occasion de dire aussi un mot de ces politiques illuminés , de ces rosecroix patriotes, qui, suivant l'éternel usage de leurs pareils, adaptant toujours aux idées de leur siècle tous ces amas d'antiques superstitions qui ont toujours infesté la terre, prêchent la liberté et l'égalité , comme les mystères d'Eleusis ou d'Éphèse, traduisent la déclaration des droits de l'homme en doctrine occulte et en jargon mythologique , et changent les législateurs en obscurs hiérophantes. Ceux-là pourraient n'être que ridicules, si pourtant il n'était pas toujours prudent de se méfier de ces gens à qui la franche et simple vérité ne suffit pas; à qui la raison ne saurait plaire, si elle n'emprunte les habits de la folie et du mensonge; et qui ont plus de plaisir à voir une aggrégation d'initiés fanatiques qu'une vaste société d'hommes libres, tranquilles et sages.
Voilà quelles querelles politiques , succédant aux querelles scholastiques et aux querelles théologiques, mais traitées de la même manière, dans le même esprit , avec les mêmes sophismes (car le caractère de l'espèce humaine ne change point), aigrissent aujourd'hui les sociétés , divisent les familles, et jettent de telles semences de haine et de calomnies que les plus absurdes accusa-
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loo MÉLANGES.
dons de vols , d'empoisonnemens , et d'assassinats secrets, sont familières à tous les partis , et n'étonnent plus personne. Chacun, dans sa puérile vanité , appelant vertu , sagesse , probité, son amour pour ses opinions, déclare malhonnête homme quiconque ne pense pas comme lui; assure qu'il a tout fait , qu'il fait tout , que sans lui tout serait perdu ; crie , menace , cherche à intimider, et embrasse avidement ou repousse avec horreur des choses qu'il connaît mal , et des mots dont il a négligé de comprendre le sens,
J'en donnerai un exemple. Plusieurs partis se réunissent à proscrire le mot de République. Ils regardent d'un œil de colère celui qui ose s'en servir; ils croient voir un sacrilège, un ennemi de l'Etat et du Roi ; comme si tout pays où la Nation fait ses lois , s'impose elle-même , demande compte aux agens publics , n'était pas une république, quel que soit d'ailleurs son mode de gouvernement; et comme si celui qui veut parler avec précision et justesse devait se priver d'une expression qui rend bien une bonne idée , parce que beaucoup de gens parlent ou écoutent sans entendre ce qu'ils disent ou ce qu'on leur dit.
Une chose remarquable dans cette révolution , qui , sous tant de rapports , ne ressemble à aucune autre , et qui, malgré les fautes et les crimes dont elle a été l'occasion , a plus fait pour la justice et
iMii r. A IN o i: s. loi
pour la vérité qu'aucune autre révolution connue, c'est que les passions, irritées et enflammées à un si haut degré, n'aient produit encore aucun de ces écrits atroces, mais vraiment éloquens, que la postérité blâme, mais aime à relire; que les seuls bons ouvrages que nous voyons paraître soient aussi les seuls sages; et, surtout, que nos mécontens,qui certes n'ont pas épargné la presse, et à qui d'absurdes privilèges détruits, un fol orgueil humilié, et aussi, pour dire vrai, le ressentiment de plusieurs duretés trop voisines de l'injustice, avaient dû inspirer au moins cette véhémence qui développe les talens, ou en tient lieu quelquefois, n'aient mis au jour que de froides exagérations ou d'insipides railleries. Je sais bien que tout le parti se pâme de joie au sel de ces bouffonneries , ou tombe d'admiration devant ces foudres d'éloquence ; mais je sais bien aussi qu'il suffit de quelques minutes de conversation avec les preneurs de ces nobles ouvrages pour apercevoir qu'ils les vantent, les achètent, se les passent de main en main, nous en menacent comme d'un coup de tonnerre , mais n'ont pas pu en soutenir la lecture, et sont pris au dépourvu quand on les leur cite.
Entre mille exemples, on peut rappeler deux épaisses brochures , qui nous sont arrivées d'Angleterre l'année dernière. L'une , absolument vide
de sens, quoique dictée par une méchanceté turbulente et inquiète, est morte en naissant. L'autre , tout aussi peu lue, est encore connue, parce qu'elle est l'ouvrage d'un étranger, qui, ne s'occupant de nous qu'afin de nous poursuivre par des présages sinistres , a surpassé dans la violence et la rage de ses imprécations tous ceux de nos Français que leurs intérêts privés ont le plus animés contre nos institutions nouvelles. Comme l'auteur jouit dans sa patrie d'une certaine célébrité; comme son livre était depuis long-tems annoncé avec faste par ceux dont il flatte les passions; et comme ses sentimens sur notre révolution, manifestés dans le parlement d'Angleterre au commencement de l'année dernière , furent la cause d'une dissension très vive entre lui et un de ses amis politiques des plus distingués % j'ai
I. Cette dissension privée dont parle André Chénier donna lieu dans le parlement de Londres, en 1790, à une scène extrêmement pathétique. Comme peu de personnes la connaissent, nous pensons que nos lecteurs nous sauront gré de l'avoir rapportée ici. Nous l'empruntons à la Notice sur Fox, placée en tête de V Histoire des deux derniers rois de la maison de Stuart , écrite par ce célèbre oi'ateur anglais.
« A la discussion du Québec Bill , ou acte pour le gouvernement futur de la province du Canada, la question de la révolution française se l'eprésenta tout naturellement. Les habitans du Canada sont des Français. « Gardons-nous , dit Eurke , de les faire participer aux bienfaits de leurs anciens conipa-
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cru qu'il ne serait pas hors de propos de m'éteiidre un peu plus sur l'auteur et sur l'ouvrage.
Cet homme est un Irlandais , nommé Edmund- Burke, et, depuis trente année*;, membre du Parlement d'Angleterre. Associé dans la chambre des Communes à des liommes de beaucoup d'esprit et de talent, il n'a pas été inutile à son pays, en aidant à réprimer les excès de l'autorité royale : excès dont il se montre avec tant de zèle l'aveugle champion dans les pays étrangers. D'une extrême véhémence dans ses attaques contre le parti qui n'était pas le sien , il se rendait moins redoutable
triotes : la \ieille constitution britannique , avec toutes ses imperfections prétendues , est une meilleure garantie de leur bonheur. » Fox s'emporta à ces allusions ironiques dirigées contre lui. (Ce bill avait été proposé par Fox.) Bui^ke lépliqua; et la brèche déjà faite à leur amitié ne fit que s'agrandir. Burke enfin annonça hautement que toute liaison entre eux était désormais rompue. A cette déclaration, des larmes coulèrent des yeux de Fox ; et le silence solennel de la chambre ajoutait encore à l'effet de cette scène pathétique. »
« Long-tems après leur rupture, dit ailleurs le même biographe , Fox ne prononçait encore le nom de Burke qu'avec respect; et, avant fait en vain des démarches pour voir son ancien ami à ses derniers momens, il honora sa mort de larmes sincères. »
On sait, du reste, que Fox professait la plus grande vénération pour les talens de Burke ; qu'il se glorifiait tout haut d'être son élève, et qu'il l'appelait le plus beau génie des trois royaumes, pendant le dix-huitième siècle. (^Note de V Editeur.)
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par ses emportemens, ses exagérations hyperboliques, et son impuissance à se contenir dans les bornes de la raison. Il s'était fait une réputation d'éloquence par des descriptions étincelantes et quelquefois belles , toujours perdues dans un informe chaos d'idées incohérentes, d'expressions outrées et fausses , de métaphores basses , d'allusions obscures, de citations pompeuses : le tout
Cousu par intervalles De proverbes traînés dans les ruisseaux des halles.
Toutes ces quaUtés réunies sautent aux yeux dans le gothique volume qu'il a publié sur les affaires de France. Les lecteurs y peuvent admirer, sinon son amour pour la vérité, au moins son talent pour les tableaux fantastiques , en considérant l'incroyable amas de chimères inouïes qu'il entasse, quand il peint et la France, et Paris, et l'Assemblée nationale , et l'état du Roi et de la Reine, et, en un mot, tout ce qu'il peint. Là se trouve bien développée la profession de foi que ses discours et sa conduite n'ont jamais dissimulée: c'est-à-dire, un profond dédain pour toute espèce de principes constans et immuables, et pour tous ces examens philosophiques destinés à ramener les hommes à des notions qui ne sont fondées que sur la vérité et sur la nature des choses. C'est là qu'en termes exprès il déclare
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qu'il aime les pn'^iigés, précisément parce que ce sont des préjugés.
Voici un échantillon de sa dialectique et de la manière dont il comprend les questions. L'égalité de droit parmi les hommes est une des choses qui le révoltent le plus : il en fait de violens reproches à l'Assemhlée nationale ; car il croit que les hommes ne sont égaux en droits que depuis que l'Assemblée nationale l'a reconnu, et qu'auparavant cela n'était pas; puis, il objecte que, tous les hommes étant égaux en droits, il suit évidemment que le gouvernement sera dans les mains des portefaix, des usuriers, etc. Il observe encore que , l'Assemblée nationale ayant reconnu cette éternelle égalité de droits entre les hommes, elle a certainement déclaré par là que Tacite, Montesquieu , Rousseau , n'avaient pas plus de capacité que leur cordonnier: sur quoi il cite VEcclésiaste, qui dit avec raison qu'il ne faut pas que les charpentiers fassent les lois. Il est vrai qu'en citant VEcclésiaste il ajoute modestement qu'il ne prend pas sur lui de décider si ce livre est apocryphe ou non , tant il apporte de prudence et de circonspection dans sa critique.
C'est ainsi, j'en atteste tous ceux qui ont eu la patience de lire son indigeste fatras, c'est ainsi qu'il raisonne, argumente, juge constamment et }>artout; toujours sûr de lui-même , toujours triom-
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phant, toujours émerveillé de la beauté de ses conceptions. Voilà à quel tribunal la France est citée! Voilà quel grotesque mélange de bizarreries bouffonnes et de sottises pédantesques remplit un énorme volume , qui serait assez divertissant par le ridicule, si, à tout moment, la plate grossièreté des injures ou l'atrocité des calomnies ne soulevait la nausée ou n'allumait l'indignation !
Quel moyen de répondre à un semblable écrit? Quel honnête homme peut vouloir se mesurer avec un auteur toujours ivre de mauvais sens et de colère, dont chaque page ne montre qu'incertitude et absurdité dans les principes, aveuglement ou honteuse mauvaise foi dans les raisonnemens, intrépide ignorance dans les faits; dont chaque assertion n'admet d'autre réponse qu'un démenti? Mais je ne crois pas inutile de faire connaître aux Français par un fait qui ne sera pas, comme ceux qu'il raconte, méchamment inventé ou follement exagéré , mais par un fait bien constant et bien notoire, quel est ce déclamateur qui s'érige en arbitre de leurs lois et de leurs actions. Cet homme qui vient ici calomnier auprès du Roi et de la Reine une nation mieux disposée à les respecter, depuis qu'elle n'est plus contrainte à les aduler; qui cherche à envenimer dans leurs cœurs le souvenir des peines que tous les bons
citoyens auraient voulu leur épargner, mais que nos inévitables circonstances leur ont fait partager avec tous les citoyens; qui ose imputer à toute la Nation les crimes de quelques bandits que la Nation abhorre et désavoue : il faut qu'on sache comment il a, lui, traité le roi d'Angleterre dans une occasion récente.
Le roi d'Angleterre, à la fin de 1788, fut attaqué d'une maladie affligeante pour l'orgueil de l'espèce humaine ^, qui mit pour quelque tems sa tête hors d'état de soutenir une couronne. Une partie de la chambre des Communes pensa qu'il fallait revêtir le prince de Galles de l'autorité royale, avec le titre de régent. Edmund-Burke était de cette opinion. Dans son discours il n'eut pas honte de s'appesantir, avec son acrimonie ordinaire, sur le triste état du roi; il n'eut pas honte de peindre et de bien faire ressortir les déplorables symptômes d'une infirmité qui inspire , même aux ennemis honnêtes, une respectueuse commisération; il n'eut pas honte de terminer son tableau par ces propres expressions, qui rappe-
I. La démence. Ce n'est que vers la fin de l'année 1790 que le roi Georges III recouvra sa raison tout entière. Il dut sa guérison aux soins du fameux docteur Willis. Waren et le chevalier Baker, célèbres praticiens de ce tems, avaient, diton , déclaré le mal incurable. ( Note de l' Éditeur. )
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lèrent celles que Milton emploie en parlant de la chute de Satan : Dieu a étendu sa main sur lui; il Va précipité du trône; il l'a réduit plus bas que le dernier paysan de son royaume ' .
Cette ineptie, qui renfermait deux inhumanités à la fois, indigna tous les partis. Ses amis se virent dans la nécessité de renouveler souvent leurs inutiles efforts pour tâcher, par la subtilité des interprétations , d'affaiblir l'impression d'horreur ■que cette barbare extravagance de leur honorable ami avait laissée dans les esprits; et quiconque a connu l'Angleterre dans ces derniers tems peut attester qu'il les réduit souvent à cette nécessité ; et qu'avec une imagination vive , et une érudition assez étendue, ce rhéteur sans goût, sans jugement, sans aucune idée de critique et de ce qui est décent et honnête , semble ne plus ouvrir la bouche que pour embarrasser ses amis , et faire rire ses ennemis.
Aujourd'hui, c'est la Nation française, ses nouvelles lois, sa liberté, qui ont servi d'objet aux délires de son injurieuse démence. Aucune chose, aucune personne n'a été à l'abri de ce débordement de fiel; et, comme j'ai un frère qui s'est aussi vu en butte à l'insolente imbécillité de ses
I. Voyez le Paradis perdu, liv. II et liv. VII. (^ Note de l'Editeur. )
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rêveries frénétiques, j'ai peur que quelques lecleurs et lui-même n'attribuent à cette cause, «lont je ne rougirais pas, ma juste indignation contre son dégoûtant libelle; mais je le prie, ainsi (pie mes lecteurs, de croire qu'ayant demeuré trois années en Angleterre je n'avais nul besoin de son nouveau chef-d'œuvre pour connaître et apprécier l'intempérance désordonnée de sa bile, l'incurable perversité de son jugement, et surtout sa prodigieuse fécondité à inventer des accusations atroces, et à vomir de basses injures.
En prenant la plume pour lui rendre ici la justice qui lui est due , je me suis souvenu que , bien qu'il ne soit pas encore dans l'âge le plus avancé, j'ai souvent entendu ses amis l'excuser sur une vieillesse précoce , et le plaindre en assurant qu'il était parvenu plus tôt que les autres hommes à ce moment où les forces de l'entendement sont épuisées , et où la raison humaine en décrépitude ne fait plus que balbutier. Je sais combien les hommes doivent de respects et d'égards à cette dernière enfance de l'homme ; mais j'ai pensé néanmoins que, lorsque la vieillesse est pétulante , inconsidérée et calomnieuse ; qu'un présomptueux orgueil la rend semblable à une adolescence inepte et mal élevée , ce n'est pas alors qu'elle mérite quelque indulgence; et que ce n'est pas des mensonges et des outrages qu'il lui
est permis de bégayer. Et , si elle appuie ses prétentions sur le souvenir d'une renommée plus éclatante que solide, mais qui en impose aux sots, alors surtout il est bon de le faire rougir par la vérité; et, quoiqu'il faille mépriser ses insultes, il ne faut pas les mépriser en silence.
Cet arrogant sophiste, qui aime tant les citations , aimera sûrement beaucoup qu'en finissant je lui cite le portrait que le père des poètes nous a tracé de Thersite, le bouffon de l'armée grecque: Parleur sans choix et sans mesure , dont l'esprit n'était plein que d'ignobles et intarissables bavardages^.