DE MADAME CHÉNIER
même de douter que les Grecs n’ont rien fait au hasard, et qu’ils* ont voulu apprendre à la Postérité que, jusqu’aux amusemens les plus simples, tout doit concourir au bien de la société et à son avautage. Ce n’est pas seulement sur des monumens périssables, exposés à la rigueur des tems et à la barbarie des hommes, que les Grecs ont voulu nous conserver le souvenir de leurs goûts , de leurs usages, et du rapport qu’ils avaient avec les événemens: des tableaux vivans qui se reproduisent sans cesse ; les danses , dont les mères , dans le sein de leur famille, ont soin de donner la leçon et l’exemple à leurs enfans, retracent encore aujourd’hui aux yeux clairvoyans ce que la Grèce a eu de remarquable dans les siècles les plus reculés.
La danse appelée la Candiote , moins intéressante par elle-même que par son origine et par les grâces dont vous la peignez, s’est conservée telle qu’elle a dû être dans les siècles fabuleux; et j’y trouve avec vous une partie de l’histoire de Dédale, de Thésée et d’Ariadne. « De la Candiote, « dites-vous * , est venue la danse grecque que les « Insulaires ont conservée. Pour vérifier la com- « paraison, il reste à voir comment cette danse « de Dédale en a produit une autre qui n’était
1. Voyage littéraire, pag. 175, édition de 1783, 4 vol. in- 8 °
(Note de V Éditeur.)
LETTRES
3ao
« que l’imitation plus composée du même dessin. »
Voici, Monsieur, quelle serait moi! opinion sur les variations de cette danse, qui, quoique toujours la même quant au fond, ne diffère que par les circonstances. Dédale composa sa danse pour conserver la mémoire de son ingénieux édifice, et pour que la belle Ariadne pût en connaître tous les détours: alors, la candiote se danse sans rien tenir à la main , parce qu’il ne s’agit que de désigner les détours du labyrinthe.
Quand on danse la Candiote avec un cordon, je croirais assez que c’est en mémoire du peloton de fil qu’Ariadne avait donné à Thésée, et par le secours duquel ce héros, après avoir vaincu le Minotaure, sortit triomphant du labyrinthe.
Si l’on danse plus souvent encore la Candiote avec un mouchoir à la main (et alors elle exige plus de vivacité), il est vraisemblable que c’est pour rappeler et peindre la douleur d’Ariadne , quand elle fut abandonnée par Thésée dans l’ile de Naxos (Naxie). On croit voir cette princesse désolée, entourée de ses femmes, les cheveux épars, sa robe négligemment traînante, son voile déchiré , dont elle tient une partie dans sa main , tantôt pour essuyer ses larmes, tantôt pour faire un signal à Thésée, qui est emporté par son vaisseau . Agitée entre la crainte, l’espérance et l’amour, elle aime encore trop Thésée pour vouloir l’ac-
DE MADAME CHÉNIER. 3a i
cuser, elle accuse les élémens : « Non, doit-elle « dire, Thésée n’est point infidèle: un héros aussi « grand que lui ne saurait ternir par une trahison « l’éclat de ses actions. Non, Thésée n’est point « assez ingrat pour oublier une princesse qui « l’a tant aimé , qui , pour le suivre , a aban- « donné son père et son pays. C’est toi, onde fu- « gitive, qui, par ta nature, n’es jamais stable, « qui seule emportes mon cher Thésée ! » Cette apostrophe m’a paru nécessaire pour donner à cette circonstance de la danse la liaison historique qu’elle doit avoir; puisque Ariadne, s’adressant ensuite au vaisseau même de Thésée, lui dit : Kapaët, ôiroü èfiios^eç x’ èir/ipe; tov xocXo'v u.cj , zà jià-na xat tci çûî pion, Six GTpÊtj/ou , çépe fié Tova, yià éXa, itaps x' èjAîva.
a Navire, qui êtes parti et qui m’enlevez mon « bien-aimé, la lumière de mes yeux, revenez ou « pour me le rendre ou pour m’emmener aussi.»
Vous vous rappellerez peut-être, Monsieur, d’avoir entendu cette chanson 1 quand on danse la Candiote, que l’on appelle plus communément aujourd’hui la danse grecque : le chœur répond sur le même air:
Kapaëoxupt, aùôéj-rn jaou, xal vauxXeps, flou,
i . On appelle cette chanson , et l’air même , le haravino : mot composé des deux premiers mots grecs de la chanson.
( Note de M. Guys. )
Œuvre» ancienne». a 1
LETTRES
ti Oé \ b > ty;v Çoy) p.ou; Six <7Tpéi|/ou , <péps pié tov«, yi* eXa, r.âçi x’ Èfitva.
« Maître du navire, mon seigneur; et vous, no- « cher, mon âme, que ferai-je de ma vie? Reve- « nez, ou pour me le rendre, ou pour m’emme- « ner aussi ? »
C’est donc 1 dans la différence dès positions de Dédale, de Thésée et d’Ariadne, que je crois avoir trouvé les différences que vous observez dans la façon de danser la Candiote , d’autant plus que le mouvement même de ces danses doit exprimer la diversité des circonstances; et je serais infiniment flattée si je me rencontrais, à cet égard, de même opinion avec vous.
Je vais vous parler de YJrnaoute. C’est avec raison , Monsieur, que vous mettez cette danse au nombre des danses militaires : elle en a tous les caractères; et je ne l’ai jamais vu danser telle que les Grecs la dansent publiquement à leurs fêtes de Pâques 1 que je ne me sois représenté la
i. Autant que le grand Visir leur en donne la permission, que l’on demande en vertu de la Capitulation par laquelle Mahomet II accorda aux Grecs la conservation de leurs usages et de leur culte, dont la danse, dans cette occasion, semble faire une partie; car, parmi les Grecs, aussi fidèles observateurs du carême qu’avides de danses, le commun ne croit pas participer au mêrite de la résurrection , quand il ne danse pas â PAques. (Note de M. Guys.)
DE MADAME CHÉNIER. 3a3
marche et les mouvcmens de la phalange macédonienne , ayant à sa tète Alexandre-le-Graud.
Cette danse a reçu son nom des Arnaouts, peuples qui habitent l’ancienne Macédoine, et qui paraissent conserver dans leur figure ainsi que dans leurs habits ce caractère militaire qui a toujours distingué les Macédoniens, et qui, dans les différentes confédérations de la Grèce, les amis au-dessus du reste des Grecs.
L 'Arnaoute, que vous auriez décrite bien mieux que moi. Monsieur, se danse à Péra, et plus communément encore à la place de l’Hippodrome à Constantinople, par deux ou trois cents Kassab- Oglan, et quelquefois davantage. Ils sont rangés l’un à côté de l’autre, et se tiennent par la cein r .turc, pour être serrés de plus près; ils font le même pas, et semblent ne former qu’un corps.
Ils ont à leur tète deux danseurs détachés, qui ont un long couteau à la main : l’un des deux est distingué par la richesse de ses habits, et par une houppe sur son bonnet, qui représente un panache. Quinze autres danseurs, détachés aussi de cette file, et figurant avec elle, sont également armés, les uns avec des couteaux, les autres avec des bâtons ou des camchicks *. Ne reconnaissez-vous pas
i. Sorte de fouet avec un manche un peu long: c’était anciennement une marque de commandement, que les Turcs
ai.
3a4 LETTRES
dans les deux premiers Alexandre avec Éphestion, et ne croyez-vous pas voir dans les autres Parménion, Séleucus, Antigone, Ptolémée, Cassandre, et autres capitaines d’Alexandre? Ces capitaines, dans la mesure et le mouvement de la danse, viennent successivement faire une génuflexion devant leur général, qui, de son arme ou de sa main, leur fait un signe, pour porter ses ordres dans tous les rangs. Ces capitaines, après ce signal, parcourent cette file en diligence. En se partageant dans le centre et les extrémités, ils frappent vivement du pied et du camchik contre terre; et cette milice dansante fait alors un mouvement en arrière. Ensuite, on la remet au pas ferme; et, pendant qu’elle semble s’ébranler, ou quelle danse sans bouger de sa place, le général et son second, suivis de quinze capitaines, parcourent encore la file en cadence, et en font le tour. Le général, alors, a les mains derrière le dos; il regarde fièrement, et avec un air de confiance, chacun des danseurs, qui font des génuflexions, à mesure qu’il passe devant eux. Lorsque le chef revient à son poste, après avoir fait la revue de sa troupe, on voit approcher une autre danse,
eux-mêmes ont conservée. Les janissaires ne connaissent de police que celle de leur corps: ils seraient déshonorés s’ils étaient chAtiés par d’autres officiers que les leurs, qui, dans ce cas , ne peuvent se servir que du camchick.
( Note de M. Guys. )