‹ Œuvres anciennes d'André Chénier, revues, corrigées, et mises en ordreChapitre 6 sur 21 · A THOMAS RAYNAL · texte numérisé non relu

A THOMAS RAYNAL

i er iüiw 1791.

• TXIBOUHI

L’Assemblée nationale venait de décerner des honneurs à la mémoire de Voltaire : c’est le lendemain de ce jour qu’on lui annonce une lettre de vous 1 . Ce moment inspira sans doute un vif

1. Le projet de décret sur les honneurs à décerner à la mémoire de Voltaire fut présenté par le député Gossin, rapporteur du comité de constitution, dans la séance du 3 o mai 1791. L’Assemblée nationale le décréta à l’unanimité.

Le lendemain, 3 i mai, M. Bureaux dePuzi, alors président , déclara que l’abbé Raynal était passé chez lui dans la matinée, et lui avait remis, en le priant de la présenter à l’Assemblée, une adresse, signée de lui : le président en proposa donc la lecture, qui fut faite par le député Ricard, secrétaire.

Cette adresse, dans laquelle l’abbé Raynal, tout en félicitant l’Assemblée sur ses travaux, s’attache spécialement à relever avec une certaine aigreur les fautes qu’il croit devoir lui reprocher, excita de violens murmures. La lecture en fut interrompue à plusieurs reprises par les réclamations d’une foule de membres de l’opposition. On prétendit que cette lettre n’était point de l’abbé Raynal, mais bien du député Malouët, qui, sous ce nom emprunté, avait voulu forcément faire connaître ses opinions à l’Assemblée; il s’éleva même une

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intérêt à tous ceux qui aiment la constitution , et qui ont étudié les causes de la révolution, à qui nous en sommes redevables. En vain tous les citoyens s’abstiennent d’interrompre les travaux de l’Assemblée, quand ils n’ont rien à lui demander: elle sentait, chacun sentait comme elle, que vous pouviez être excepté; qu’elle pouvait donner quelques instans à votre conversation; et il y eut à vous de la noblesse et de la dignité à vous reconnaître ce droit, et à savoir en user. Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Mably, sont morts avant d’avoir vu fructifier les germes qu’ils avaient semés dans les esprits : vous vivez , vous qui avez avec eux préparé les voies de la liberté; et, comme dans ces associations ingénieuses où les vieillards qui survivent héritent de toute la fortune de leurs confrères morts , on se plaisait à voir accumuler sur votre tête le tribut de reconnaissance et d’hommages que l’on ne peut plus offrir qu’à leur cendre.

Vous promettiez à l’Assemblée de la juger sévèrement ; et cette promesse , honorable pour vous

très-vive contestation entre le président et le député Rœderer, qui demanda son rappel à l’ordre, à cause, et de sa proposition , et des formes de sa proposition : ce qui ne fut point adopté. Enfin, la lecture de l’adresse terminée, l’Assemblée décida qu’il n’y avait point lieu à délibérer; et elle passa k l’ordre du jour. ( Note de l’Éditeur .)

- Digifaeé-b^GûOgle ,

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et pour elle, a excité encore plus de satisfaction et de confiance. Nul ne doutait de vos principes: c’eût été vous faire outrage. Ceux qui profitent de leurs lectures se rappelaient surtout dans le livre qui a fait votre gloire (t. II, p. 407 ') cette adresse au roi , que la postérité pourrait prendre souvent pour une prophétie faite après l’évènement, et pour un tableau historique des travaux de l’Assemblée nationale, tant vous y indiquez avec précision toutes ses opérations et l’esprit qui les a guidées, et la nécessité absolue de faire ce qu’elle a fait; mais, comme, au milieu de son vaste et rapide ouvrage, il est impossible quelle n’ait pas omis ou tronqué plus d’une chose importante , qui cependant peut n’avoir point frappé les yeux des spectateurs vulgaires, chacun attendait de vous, soit de nouvelles conséquences des principes reconnus par vous et par elle , soit de nouvelles vues sur l’organisation du corps politique, soit de nouveaux moyens d’exécution, en un mot, des leçons où tous les citoyens puiseraient le respect et l’obéissance aux lois; et les législateurs, des lumières sur l’art de faire des lois dignes de l’obéissance.

1. Voyez l’Histoire philosophique et politique du commerce et des établissemens des Européens dans les deux Indes, édition de Genève, 1780, 10 volumes in-8°. (Note de l' Éditeur.)

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Quel a donc été l’étonnement générai, quand on a vu qu’un écrit présenté sous votre nom , sous le nom d’un homme qui conseillait jadis au Roi de faire le bien par des réformes totales et rigoureuses, sans avoir nul égard aux cris et aux murmures, ne renfermait que des plaintes vaines, que des déclamations vagues et communes , sans aucune réflexion profonde, sans aucune idée dont il soit possible de profiter! Quel a été l'étonnement de vous voir prendre le ton de vos anciens persécuteurs, de vous voir regarder comme ami et comme allié par ceux qui jadis ne parlaient de vous qu’avec ces expressions injurieuses qu’eux et leurs pareils prodiguaient à quiconque haïssait le fanatisme et la tyrannie, et voulait le bonheur du genre humain! Et cette alliance n’est pas venue d’eux : car ce n’est pas eux qui ont changé d’esprit et de langage.

Qui jamais eût pu s’attendre à vous compter parmi les détracteurs de la déclaration des droits? Que des hommes qui ne réfléchissent point confondent sans cesse avec des principes toutes les détestables équivoques auxquelles on fait servir les principes; qu’ils attribuent à la connaissance des droits de l’homme tous les excès qui blessent le plus ces droits, et qu’on ne punit qu’en vertu de ces mêmes droits; mais vous! vous! regarder comme un système de désorganisation et

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de désordre l’acte qui, pouvant seul assurer les droits et la liberté de tous, peut seul être la base d’une société durable! Car je ne pense pas que vous accusiez l’Assemblée d’avoir donné aux hommes des droits qu’ils n’avaient pas en effet. Et qu’avez-vous invoqué pour les Américains, si ce n’est les droits de l’homme? Et qu’avez-vous trouvé dans le livre de Peene (le Sens-commun), que vous avez extrait et loué, si ce n’est les droits de l’homme? Et qu’avez-vous cité aux nations européanes pour les faire rougir de l’esclavage des nègres, si ce n’est les droits de l’homme? Sur cette matière même vous vous êtes livré à des emporternens éloquens, mais pas assez prudens peutêtre : vous avez appelé à grands cris un libérateur qui mît le fer à la main de ces malheureux opprimés; vous l’avez nommé d’avanoe uu héros, un grand homme ; vous avez tressailli de joie en prévoyant lte jour où les champs américains s’enivreront avec transport du sang européen ( t. VI , p. 221). Que diriez-vous de l’Assemblée nationale, si elle eût tenu un pareil langage?

A la vérité, comme autrefois vous faisiez amende honorable d’avoir été prêtre, vous semblez aujourd’hui vous excuser d’avoir professé les maximes de la philosophie, et faire entendre que les discours des philosophes ne doivent pas se prendre à la lettre ; mais c’est là une chose qui doit faire

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baisser les jeux à tous vos véritables amis: ils doivent gémir qu’à la fin d'une carrière que la philosophie seule a rendue illustre vous paraissiez abjurer d’aussi honorables succès, et prêter l’appui de votre autorité à l’ignorance ambitieuse et hautaine, toujours ennemie des hommes libres et studieux; et qui ne manquera pas de dire suivant son usage : « Pourquoi écouter ces philosophes? Leurs idées d’humanité, de liberté, de justice, sont des rêveries, dont eux-mêmes ue croient pas un mot. »

Les crimes de quelques brigands qui profitent de l’inévitable anarchie ont fait saigner tous les coeurs honnêtes; mais était-ce vous qui deviez en accuser l’Assemblée nationale en corps? Quoi! quand vous avez chanté, invoqué la Liberté avec tant de force et de chaleur, ignoriez-vous que l’établissement de la Liberté, surtout chez une nation détériorée par un long esclavage, entraîne toujours des désordres et des malheurs d’un moment? Et, si vos amis répondent que vous l’ignoriez , quelle pitoyable excuse pour un homme qui a passé sa vie à écrire, quoi? l’histoire! c’est-àdire, de tous les ouvrages de l’esprit, celui qui exige, qui suppose le plus de maturité dans le jugement, la connaissance la plus approfondie de tous les évènemens humains, de leurs causes, et de leurs effets. L’histoire n’est pas une décla-

mation de rhéteur. Le grand historien n’est que l'homme d’Etat, la plume à la main , surtout lorsque, sachant fort bien qu’il n’existe point d’histoire qui ne doive être philosophique et politique , il écrit néanmoins ces deux mots sur son frontispice, et, par le faste même de ce titre, promet spécialement au lecteur l’étude la plus consommée de toutes les bases de l’art social et de la félicité humaine.

L’église de France vous arrache aussi des larmes. Je fais gloire d’être de ceux qui, sans estimer aucun collège de prêtres, à quelque communion qu’ils appartiennent, auraient cependant voulu qu’on prît des moyens de changer les choses sans inquiéter les personnes ; et qui ont vu avec bien de la joie l’Assemblée nationale, à l’occasion de l’arrêté du département de Paris 1 , rentrer autant qu’elle a pu dans le sentier de l’immuable raison ; mais, en envisageant cette affaire sous son point de vue le plus défavorable, qu’y verra-t-on? un clergé forcé de céder la place à un autre clergé, mais avec un traitement de retraite, dont un trèsgrand nombre a lieu d’être content. Je ne conçois pas en quoi ce destin peut vous paraître si lamentable, à vous qui nous traciez d’un style si amer l’origine des biens ecclésiastiques* à vous qui aviez

i. Cet arrête concerne les édifiées religieux. Voyez plus loin le chnp. intitulé Des dissensions des prêtres. Note de l’Édit.)

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le courage tle nous «lire (t. VI, p. 2o3) : si cette religion existait, n’en faudrait- il pas étouffer les ministres sous les débris de leurs autels? et ailleurs (t. X, p. i45 ): s’il existait dans un recoin d’une contrée , soixante mille citoyens enchaînés par ces vœux (chasteté, pauvreté, obéissance), qu’aurait à faire de mieux le Souverain que de s’y transporter avec un nombre suffisant de satellites armés de fouets , et de leur dire : sortez ! canaille fainéante , sortez ! Aux champs ! à l’agriculture ! aux ateliers ! à la milice ! On extrairait de votre livre vingt pages de ce ton, qui, suivant beaucoup de bons esprits, n’est ni celui de l’humanité, ni celui de l’hisloire.

Tant et de si frappantes contradictions doivent embarrasser beaucoup les vrais amis de votre gloire; et je suis de ce nombre plus que vous ne pensez. Que pourront-ils répondre à celui qui jugera votre démarche d’après l’importance que votre renommée attache à tout ce qui vient de vous? Il observera que, pendant deux années entières, les plus grandes questions qui puissent occuper des hommes se sont succédé dans des discussions d’où dépendait le sort de l’empire, sans qu’une fois vous ayez présenté à la Patrie le fruit de vos veilles et de vos travaux; sans qu’une fois vous ayez offert votre aide à l’Assemhlce nationale pour la diriger dans une difficulté, pour lui inspirer ou lui éclaircir un doute, pour

lui épargner une erreur, pour lui indiquer un écueil. Et c’est au moment où nous sommes prés de donner de l’importance à de misérables querelles ecclésiastiques; c’est au moment où quelques méchans et quelques insensés affichent, follement à la vérité , des espérances parricides , et où des brouillons et des factieux de tous les partis n’épargnent rien pour ébranler l’édifice naissant, et discréditer les lois sous lesquelles nous devons vivre, que votre lettre paraît! Un tel ouvrage, dans de telles circonstances, ne semble-t-il pas arraché à votre vieillesse trompée, dans l’intention d’étayer de l’autorité de votre nom des projets sinistres, et d’entretenir par-là ce désordre et cette anarchie dont vous vous plaignez, ainsi que tous les gens de bien ? Il est incontestable que votre lettre peut produire cet effet; et je vous demande si cette idée vous laisse tranquille, et si vous croyez un pareil succès capable d’honorer vos vieux jours.

Je n’ai pas la prétention extravagante de vous offrir mes conseils; mais je ne puis me refuser quelques réflexions sur la belle occasion qu'avait l’abbé Raynal de servir eucore la liberté, et d’illustrer son retour dans une ville dont le despotisme superstitieux lui avait fermé l’entrée’. C’est

i. Le Parlement de Parus proscrivit, le 2 5 inai 1781, V Histoire philosophique Ac l’abbé Raynal, et ordonna que cet ou-

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ce qu’il eût fait, s il eut exactement rempli la promesse donnée en son nom à l’Assemblée nationale; s’il eût soumis l’ouvrage de nos législateurs à un examen critique et judicieux, sans passion et sans flatterie, tel qu’on devait l’attendre de lui. Il n’aurait pas répété qu’on a tout détruit, au lieu de se borner à la réforme des abus; il aurait cherché si cela était possible; il aurait discuté si beaucoup de vieilles institutions, très-vicieuses, trèsétroitement liées entre elles , et profondément enracinées dans les habitudes même et dans les opinions des hommes, peuvent être réformées l’une après l’autre; il aurait félicité le genre humain d’une déclaration des droits de l’homme, de cet acte vraiment authentique, de cette charte ineffaçable, qu’ou ne peut plus déchirer dès qu’une fois elle est écrite; il aurait suivi, comparé les con-

vrage fût brûlé. Il décréta racine l'auteur de prise de corps. L’abbé Ravnal se vit donc forcé de s’enfuir précipitamment de France. Il parcourut l'Allemagne , fit un voyage à Berlin; et l’on sait combien il eut à se féliciter de l’accueil honorable que lui fit le grand Frédéric dans la capitale de ses États.

Le i 5 août 1790, l’Assemblée nationale, sur la rédaction proposée par les députés Voidel et Malouet, annula, comme contraire aux droits naturels et imprescriptibles de l’homme, le décret lancé par le Parlement de Paris contre l’abbé Ravnal et son Histoire philosophique.

Un mois après, l’abbé Ravnal remercia l’Assemblée dans une lettre pleine de dignité, et lui adressa une rétractation des erreurs qui lui avaient écliappé dans ses ouvrages. (JVote île l’Hil . )

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séquences que l’Assemblée nationale en a tirées, leurs rapports, leurs influences mutuelles; il aurait éclairci, réuni, rectifié; puis il aurait pesé les obstacles de toute espèce qu’elle a eus à vaincre; il l’aurait affermie, éveillée, encouragée. De là, il serait passé à l’examen de ses fautes; il en eût développé les causes et les remèdes; il eût tonné sur les passions privées qui ont quelquefois traversé l’intérêt général; il eût démasqué, et les hypocrites de royalisme, et les hypocrites de patriotisme, mêlant aux éloges et aux reproches de ces aperçus lumineux , de ces conseils d’une prudence fondée sur la connaissance des hommes et «les choses : et tout cela énoncé avec cette simplicité noble, cette gravité majestueuse, digne du sujet, digne de la vérité.

Ou je suis bien trompé, ou une lettre écrite dans cet esprit n’eût pas été moins digne d’une âme forte et fière, et eût été plus utile à la chose publique et à votre gloire; et l’Assemblée nationale, qui n’a pu que supporter celle que vous lui avez adressée, l’Assemblée nationale, que certes on n’accusera pas d’avoir manqué de vénération pour les génies illustres, eût accueilli ces leçons de l’expérience et de l’étude avec la reconnaissance due au zèle, et le respect dû à l’âge et aux talens.

Voilà quelques-unes des réflexions que m’a fait naître votre lettre à l’Assemblée nationale. Plusieurs lecteurs trouveront mauvais que j’aie osé

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