DE L'ANNÉE
Premier discours, sur les avantages que l'établissement du christianisme a procurés au genre humain, prononcé le 3 juillet 1750 2.
Je ne m'appuierai que sur les faits, et la comparaison du monde chrétien avec le monde idolâtre sera la démonstration des avantages que l'univers a reçus du christianisme. Je m'efforcerai de vous peindre, depuis l'établissement de la doctrine de Jésus-Christ, ce principe toujours agissant au milieu du tumulte des passions humaines, toujours subsistant parmi les révolutions continuelles qu'elles produisent, se mêlant avec elles, adoucissant leurs fureurs, tempérant leur action, modérant la chute des États, corrigeant leurs lois, perfectionnant les gouvernements, rendant les hommes meilleurs et plus heureux. La matière est immense, les preuves naissent en foule; leur multitude semble ne pouvoir se plier à aucune méthode. Je dois pourtant me borner. Voici le plan de ce discours. J'envisagerai dans la première partie les effets de la religion chrétienne sur les hommes considérés en euxmêmes. Ses effets, sur la constitution et le bonheur des sociétés politiques seront l'objet de la seconde ; l'humanité et la politique perfectionnées , le renfermeront tout entier.
Auguste assemblée 5 où tant de lumières réunies représentent la majesté de la religion dans toute sa splendeur, en même temps que votre présence m'inspire un respect mêlé de crainte, je ne puis m'empêcher de me féliciter
1 Ces discours furent prononcés en latin; mais il est vraisemblable, comme l'a fait remarquer Dupont de Nemours, qu'ils furent d'abord composés en français par l'auteur. Les deux versions se sont retrouvées dans les papiers de Turgot. L'ancien éditeur de ses œuvres a préféré avec raison celle qui était écrite dans notre langue. (E. D.)
2 Ce discours avait un exorde dirigé contre ceux qui pensent que le christianisme n'est utile que pour l'autre vie. Dupont, de Nemours dit l'avoir supprimé par le conseil de plusieurs amis de Turgot. C'est une condescendance dont nous ne pouvons lui savoir gré pour notre compte. (E. D.)
3 L'assemblée du clergé.
d'avoir à parler devant vous de l'utilité de la religion. Montrer ce que lui doivent les hommes et les sociétés, ce sera rappeler aux uns et aux autres la reconnaissance qu'ils doivent aux ministres zélés qui la font régner dans l'esprit des peuples par leurs instructions , comme ils la font respecter par leurs vertus.
Puisse l'esprit de cette religion conduire ma voix ! Puissé-je, en la défendant, ne rien dire qui ne soit digne d'elle, digne de vous, messieurs, et du chef illustre d'un corps si respectable • : digne de cet homme qui jouit de l'avantage si rare de réunir tous les suffrages: que Rome, que la France, la cour et les provinces chérissent à l'envi ; dont l'esprit, ami du vrai, prompt à le saisir, aie démêler, semble être conduit par je ne sais quel instinct sublime dune âme droite et pure ; dont l'éloquence naïve plaît et persuade à la fois par le seul charme du vrai rendu dans sa noble simplicité, éloquence préférable à tous les brillants de l'art, et la seule digne d'un homme; qui enfin toujours bon, toujours simple et toujours grand, ne doit qu'à ses seules vertus cette considération universelle si flatteuse, supérieure à l'éclat même de sa haute naissance et des honneurs qui l'environnent.
première partie. — L'étrange tableau que celui de l'univers avant le christianisme ! Toutes les nations plongées dans les superstitions les plus extravagantes ; les ouvrages de l'art, les plus vils animaux, les passions même et les vices déifiés; les plus affreuses dissolutions des mœurs autorisées par l'exemple des dieux, et souvent même par les lois civiles. Quelques philosophes en petit nombre n'avaient appris de leur raison qu'à mépriser le peuple et non à l'éclairer. Indifférents sur les erreurs grossières de la multitude, égarés eux-mêmes par les leurs qui n'avaient que le frivole avantage de la subtilité; leurs travaux s'étaient bornés à partager le monde entre l'idolâtrie et l'irréligion. Au milieu de la contagion universelle, les seulsjuifs s'étaient conservé* purs. Ils avaient traversé l'étendue des siècles environnés de toutes parts de l'impiété et de la superstition qui couvraient la terre, et dont les progrès s'étaient arrêtés autour d'eux. C'est ainsi qu'autrefois on les avait vus marcher entre les flots de la mer Rouge suspendus pour leur ouvrir un passage : mais ce peuple même, ce peuple de Dieu par excellence, ignorait la grandeur du trésor qu'il devait donner à la terre. Son orgueil avait resserré dans les bornes étroites d'une seule nation l'immensité des miséricordes d'un Dieu. Jésus-Christ parait. 11 apporte une doctrine nouvelle; il annonce aux hommes que la lumière va se lever pour eux; que la vertu sera mieux connue, mieux pratiquée ; le bonheur doit en être la suite. La religion se répand sur la terre, et les hommes plus éclairés, plus vertueux, plus heureux, goûtent et découvrent tout à la fois les avantages du christianisme.
L'Évangile est annoncé : les temples et les idoles tombent sans effort. Leur chute n'est due qu'au pouvoir de la vérité, et l'univers, éclairé par la religion chrétienne, s'étonne d'avoir été idolâtre Les superstitions que l'on quitte sont si extravagantes, qu'à peine ose-t-on faire un mérite à la religion d'une chose où il semble que la raison l'ait prévenue. Cependant, malgré les raisonnements des philosophes et les railleries des poètes, ils subsistaient toujours ces temples et ces idoles. Le peuple, esclave toujours docile à l'empire des sens, suivait avec plaisir une religion dont l'éclat séducteur ne lais>ait pas réfléchir à son absurdité. Lu vain les philosophes l'insultaient. Que met-
' Le cardinal de La Rochefoucauld.
taient-ils à la place d'une erreur qui flattait les sens et qui était à la portée du peuple ? Des rêveries ingénieuses, tout au plus des systèmes enfantés par l'orgueil, soutenus par des sophismes trop subtils pour séduire l'homme ignorant. Disons tout : les plus grands génies avaient encore plus besoin de la religion chrétienne que le peuple, parce qu'ils s'égaraient avec plus de raffinement et de réflexion. Quelles ténèbres encore dans leurs opinions sur la Divinité, la nature de l'homme, l'origine des êtres ! Rappellerai-je ici l'obscurité, la bizarrerie, l'incertitude de presque tous les philosophes dans leurs raisonnements, les idées de Platon, les nombres de Pythagore, les extravagances théurgiques de Plotin, de Porphyre et de Jamblique? Le genre humain, par rapport aux vérités même que la raison lui démontre d'une manière plus sensible, a-t-il donc une espèce d'enfance? Nos théologiens scolastiques, tant décriés par la sécheresse de leur méthode, n'ont-ils pas eu, dans le sein même de la barbarie, des connaissances plus vastes, plus sûres et plus sublimes sur les plus grands objets?
N'aurais-je pas même raison d'ajouter que c'est à eux que nous devons en quelque sorte le progrès des sciences philosophiques? Lorsque l'Université de Paris naissante entreprit de marcher d'un pas égal dans la carrière de toutes les sciences, lorsque l'histoire, la physique et les autres connaissances ne pouvaient percer les ténèbres de ces siècles grossiers ; l'étude de la religion, la théologie cultivée dans les écoles, et en particulier dans ce sanctuaire de la Faculté; cette science qui participe à l'immutabilité de la religion, prêta en quelque sorte son appui à cette partie de la philosophie qui s'unit de si près avec elle ; dont les branches s'entrelacent pour ainsi dire avec les siennes. Elle porta la métaphysique au point où l'éloquence et le génie de la Grèce et de Rome n'avaient pu l'élever.
A ces noms respectés de Rome et de la Grèce, quelles réflexions viennent me saisir! Superbe Grèce ! où sont ces villes sans nombre que ta splendeur avait rendues si brillantes ? Une foule de barbares a effacé jusqu'aux traces de ces arts par lesquels tu avais autrefois triomphé des Romains et soumis tes vainqueurs mêmes. Tout a cédé au fanatisme de cette religion destructive qui consacre la barbarie. L'Egypte, l'Asie, l'Afrique, la Grèce, tout a disparu devant ses progrès. On les cherche dans elles-mêmes, et l'on ne voit plus que la paresse, l'ignorance et un despotisme brutal établis sur leurs ruines. Notre Europe n'a-t-elle donc pas été aussi la proie des barbares du Nord ? Quel heureux abri put conserver au milieu de tant d'orages le flambeau des sciences prêt à s'éteindre? Quoi ! cette religion qui s'était établie dans Rome, qui s'était attachée à elle malgré elle-même, la soutint, la fit survivre à sa chute ! Oui, par elle seule ces vainqueurs féroces, déposant leur fierté, se soumirent à la raison, à la politesse des vaincus, en portèrent eux-mêmes la lumière dans leurs anciennes forêts, et jusqu'aux extrémités du Nord. Elle seule a transmis dans nos mains ces ouvrages immortels où nous puisons encore les préceptes et les exemples du goût le plus pur, et qui, à la renaissance des lettres, nous ont du moins épargné l'excessive lenteur des premiers pas. Par elle seule enfin, ce génie qui distinguait la Grèce et Rome d'avec les barbares vit encore aujourd'hui dans l'Europe; et si tant de ravages coup sur coup, si les divisions des conquérants, les vices de leurs gouvernements, le séjour de la noblesse à la campagne, le défaut de commerce, le mélange de tant de peuples et de leurs langages, retinrent longtemps l'Europe dans une ignorance grossière, s'il a fallu du temps pour effacer toutes
les traces de la barbarie, du moins les monuments du génie, les modèles du goût peu consultés, peu suivis, lurent conservés dans les mains de l'ignorance, comme des dépôts, pour être ouverts dans des temps plus heureux^ L'intelligence des langues anciennes fut perpétuée par la nécessité du service divin. Cette connaissance demeura longtemps sans produire des effets sensibles ; mais elle subsista, comme les arbres dépouillés de leurs feuilles par l'hiver, subsistent au milieu des frimas pour donner encore des fleurs dans un nouveau printemps.
Enfin, la religion chrétienne, en inspirant aux hommes un zèle tendre pour les progrès de la vérité, ne l'a-t-elle pas en quelque sorte rendue féconde ? En établissant un corps de pasteurs pour l'instruction des peuples, n'a-t-elle pas rendu par là l'étude nécessaire à un grand nombre de personnes, et dès lors tendu les mains à une foule de génies répandus sur la masse des hommes? Plus d'hommes ne se sont-ils pas appliqués aux lettres, et par conséquent plus de grands hommes? Mais dans l'abondance des preuves que mon sujet me présente, puis-je les développer toutes? Je me hâte de passer à des bienfaits plus importants et plus dignes de la religion, au progrès de la vertu.
Ici je succombe encore plus et je cède à l'immensité de la matière. Je passe avec rapidité sur l'amour de Dieu, dont la religion chrétienne seule a fait l'essence du culte divin, borné dans les autres religions à demander des biens et à détourner des maux; sur la sévérité de notre loi qui, embrassant les pensées et les sentiments les plus secrets, a appris aux hommes à remonter à la source de leurs passions, et à les captiver avant qu'elles aient pu faire leurs ravages. Mais combien je tourne les yeux vers les choses précieuses que je laisse ! Combien je regrette tant d'objets d'admiration qu'offre l'histoire des premiers chrétiens ! leur courage au milieu des supplices , le spectacle de leurs mœurs si pures, et le contraste de leur sainteté avec les abominations étalées et consacrées dans les fêtes du paganisme. Forcé de me borner, je m'arrêterai du moins à ces vertus purement humaines dont les ennemis de la religion se glorifient d'être les apôtres, à ces sentiments de la nature qu'on ose lui reprocher d'avoir affaiblis.
Quoi donc ! elle aurait affaibli les sentiments de la nature, cette religion dont le premier pas a été de renverser les barrières qui séparaient les Juifs des Gentils? cette religion qui, en apprenant aux hommes qu'ils sont tous frères, enfants d'un même Dieu, ne formant qu'une famille immense sous un père commun, a renfermé dans cette idée sublime l'amour de Dieu et l'amour des hommes, et dans ces deux amours tous les devoirs ?
Elle aurait affaibli les sentiments de la nature, cette religion dont un des premiers apôtres (celui-là même que Jésus aimait), accablé d'années, se faisait encore porter dans les assemblées des fidèles, et là n'ouvrait une bouche mourante que pour leur dire : « Mes enfants, aimez-vous tes uns les autres ! » Elle aurait affaibli les sentiments de la nature, cette religion dont la cbarité, les soins attentifs à soulager tous les malheureux, ont fait le caractère constant auquel on a toujours reconnu ses disciples? «Quoi! » dit un empereur fameux par son apostasie, en écrivant aux prêtres des idoles : « les Gali- « léens, outre leurs pauvres, nourrissent encore les nôtres; ces nouveaux « venus nous enlèvent notre vertu ; ils couvrent d'opprobre notre négligence « et notre inhumanité!» Ce prince, vraiment singulier par un mélange bizarre de raison et de folie , Platon, Alexandre et Diogène à la fois, devenu
ennemi du christianisme par un fanatisme ridicule pour des erreurs consacrées à ses yeux par leur antiquité, et assez décriées en même temps pour laisser entrevoir à son orgueil dans leur rétablissement la gloire piquante de la nouveauté : Julien, en un mot, est forcé par la vérité de rendre ce témoignage à la vertu des chrétiens.
Elle aurait affaibli les sentiments de la nature, cette religion? Eh quoi ! dans Athènes, dans Rome, une politique ignorante et cruelle autorisait les pères à exposer leurs enfants ; même dans ce vaste empire situé à l'extrémité de l'Asie, dans cet empire si vanté pour la prétendue sagesse de ses lois, la nature est outragée par cette horrible coutume ; ses plus tendres cris étouffés n'excitent pas la stupide indifférence des lois chinoises; sa voix ne s'est point fait entendre au cœur d'un Solon , d'un Kuma, d'un Aristote, d'un Confucius! 0 religion sainte ! c'est vous qui avez aboli cette coutume affreuse, et si la honte et la misère sont encore quelquefois plus fortes que l'horreur que vous en avez inspirée, c'est vous qui avez ouvert ces asiles où tant de victimes infortunées reçoivent de vous la vie , et deviennent des citoyens utiles. C'est vous qui, par le zèle de tant d'hommes apostoliques que vous portez aux extrémités du monde, devenez la mère des enfants également abandonnés par leurs parents et par des lois qu'on nous vante comme le chef-d'œuvre de la raison.
0 religion sainte ! on jouit de vos bienfaits , et l'on cherche à se cacher qu'on les tient de vous. Quel esprit de douceur, de générosité répandu dans l'univers, a rendu nos mœurs moins cruelles? Si Théodose, dans la punition d'une ville coupable, écoute plus encore sa colère que sa justice, Ambroise lui refuse l'entrée de l'église. Louis VII expie par une pénitence rigoureuse le saccagement et l'incendie de Vitry. Ces exemples et tant d'autres, ont à la longue répandu la douceur du christianisme dans les esprits. Peu à peu ils sont devenus plus humains ; et comment même ont-ils eu besoin d'un temps si long ? comment cette humanité , cet amour des hommes que notre religion a consacré sous le nom de charité , n'avaient-ils pas même de noms chez les anciens? La sensibilité aux malheurs d'autrui n'eût-elle donc pas gravé dans tous les cœurs ses impressions assez vivement pour faire reconnaître la sainteté de la morale chrétienne ? L'étaient-elles trop peu pour la rendre inutile? C'est donc après quatre mille ans que Jésus- Christ est venu apprendre aux hommes à s'aimer. Il a fallu que sa doctrine, en ranimant ces principes de sensibilité que chaque homme retrouve dans son cœur, ait en quelque sorte dévoilé la nature à elle-même.
Ici , serait-il possible de ne point mêler les preuves du progrès de la vertu parmi les hommes avec celles de l'accroissement de leur bonheur? Non , ces deux choses sont unies trop étroitement , et vainement les règles de l'éloquence prescriraient de séparer dans le discours ce qui est si près de se confondre dans la vérité ! Quel autre motif que celui de la religion a jamais engagé une foule de personnes à ne plus connaître d'autre intérêt que celui des pauvres ? Qui pourrait compter ces établissements utiles qu'a élevés parmi nous une heureuse émulation à chercher des malheureux et des besoins négligés, et une heureuse industrie à les découvrir? Établissements dans lesquels , par le zèle partagé des fidèles , le corps entier de l'Église embrasse à la fois le soulagement de tous ceux qui souffrent. Ceux-ci se dévouent à l'instruction des enfants, ceux-là à celle des pauvres de la campagne. Des chrétiens gémissent dans les fers des barbares. Des hommes qui ne les con-
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naissent pas quittent leur patrie, passent les mers, s'exposent à mille dangers pour les délivrer. Les victimes mêmes de la justice des hommes trouvent encore des consolations dans le sein de la religion , et des ressources dans la piété des fidèles.
Temples élevés à Jésus-Christ dans la personne des pauvres, ouvrez-vous à nos yeux. Montrez-nous l'humanité dans tout l'excès de sa faiblesse et de sa misère , et la religion dans toute sa grandeur. Montrez-nous, autour de ces lits de souffrance et de larmes, des personnes délicates, élevées dans la pourpre, s'empressant, malgré l'horreur et le dégoût d'un si triste spectacle, à rendre aux malades les services les plus pénibles et les plus assidus.
Des incrédules vertueux ont été souvent les apôtres de la bienfaisance et de l'humanité, mais nous les voyons rarement dans ces asiles du malheur. La raison parle ; c'est la religion qui fait agir.
Ce n'est point aux Tites , aux Trajans , aux Antonins que la terre doit l'abolition des combats de gladiateurs , de ces jeux où le sang humain coulait au milieu des applaudissements populaires. C'est à Constantin, ou plu tôt c'est à Jésus-Christ ; c'est par les mains d'un prince à qui l'histoire reproche d'avoir été cruel, que la religion a répandu des bienfaits plus grands que n'a fait la bonté même des princes privés de ses lumières.
Partout où s'est étendu leur empire, les cirques, les amphithéâtres sont à la fois des monuments de leur goût , de leur puissance , de la grandeur et de l'inhumanité romaines.
Oh 1 que j'aime bien mieux ces édifices gothiques destinés au pauvre et à l'orphelin 1 Monuments respectables de la piété des princes chrétiens et de l'esprit de la religion , si votre architecture grossière blesse la délicatesse de nos yeux, vous serez toujours chers aux cœurs sensibles.
Que d'autres admirent dans cette retraite préparée à ceux qui, dans les combats, ont sacrifié pour l'État leur vie et leur santé , toutes les richesses des arts rassemblés, étalant aux yeux des nations la magnificence de Louis XIV, et portant notre gloire au niveau de celle des Crées et des Romains; j'admirerai l'usage de ces arts que l'honneur sublime de servir au bonheur des hommes, élève encore plus haut qu'ils ne l'ont jamais été dans Home et dans Athènes.
Ainsi, partout où s'étend le christianisme, les monuments de son zèle pour le bonheur de l'humanité portent à la fois, dans tous les siècles, le témoignage de son utile et généreuse bienveillance. Ils s'élèvent de toutes parts; peu à peu ils couvrent la surface de l'univers. Mais que dis-je? l'univers lui-même, considéré sous le point de vue le plus vaste, n'est-il pas un monument de ses bienfaits? Quel tableau nous présentent ses révolutions depuis l'établissement du christianisme? Les passions couvrant, comme dans tous les temps, la terre de leurs ravages, et la religion au milieu d'elles, tantôt réprimant leur impétuosité, tantôt répandant ses secours et ses consolations où elles ont fait sentir leurs ravages.
0 Amérique! vastes contrées! n'avez-vous été dévoilées à nos regards que pour être les tristes victimes de notre ambition et de notre avarice? Quelles scènes d'horreurs et de cruautés nous ont fait connaître à vous! Des nations entières disparaissent de la terre, ou englouties dans les mines, ou anéanties tantôt par la rigueur des supplices, tantôt par le supplice continué d'un esclavage plus dur que la mort, sous des maîtres qui dédaignent même d'en adoucir la rigueur pour en tirer plus longtemps le profit. Mais la religion ne
fut que le prétexte de ces horreurs qu'elle réprouvait avec force; et ce fut un de ses pontifes, le pieux Las-Casas qui, les dénonçante l'Europe, en adoucit un peu les calamités.— Ah ! détournons nos yeux de si tristes images. Jetons-les sur les immenses déserts de l'intérieur de l'Amérique.— Ici ce ne sont plus des conquérants guidés par l'intérêt ou l'ambition : ce sont des missionnaires que l'esprit de Jésus-Christ anime, qui, à travers mille dangers , poursuivent de tous côtés des hommes grossiers qu'ils veulent rendre heureux. Des peuplades nombreuses se forment de jour en jour : peu à peu ces sauvages , en devenant hommes , se disposent à devenir chrétiens. La terre , jusqu'alors inculte , est fécondée par des mains rendues industrieuses. Des lois fidèlement observées maintiennent à jamais la tranquillité dans ces climats fortunés. Les ravages de la guerre y sont inconnus. L'égalité en bannit la pauvreté et le luxe , et y conserve , avec la liberté , la vertu et la simplicité des mœurs : nos arts s'y répandent sans nos vices.
Peuples heureux ! ainsi vous avez été portés tout à coup des ténèbres les plus profondes à une félicité plus grande que celle des nations les plus policées. Vastes régions de l'Amérique, cessez de vous plaindre des fureurs de l'Europe. Elle vous a donné sa religion faite pour éclairer l'esprit, pour adoucir les mœurs ; dès qu'elle y sera fidèle, elle répandra parmi vous toutes les vertus et le bonheur qui les suit. Elle-même y trouvera la perfection de ses sociétés politiques et le plus ferme appui de sa félicité.
seconde partie. — La nature a donné à tous les hommes le droit d'être heureux. Des besoins, des désirs, des passions, une raison qui se combine en mille manières avec ces différents principes, sont les forces dont elle les a doués pour y parvenir. Mais trop bornés dans leurs vues, trop petitement intéressés , presque toujours opposés les uns aux autres dans la recherche des biens particuliers, il leur fallait le secours d'une puissance supérieure, d'un sentiment élevé qui , embrassant le bonheur de tous , pût diriger au même but et concilier tant d'intérêts différents.
Voyez cet agent universel de la na ture , l'eau qui , filtrée par mille canaux insensibles, distribue aux productions de la terre leurs sucs nourriciers, couvre le sol de verdure, et porte partout la vie et la fécondité; qui, recueillie en plus grands amas dans les rivières et dans la mer, est le lien du comrqerce des hommes et réunit toutes les parties de l'univers. Également répandue sur toute la surface de la terre , elle n'en ferait qu'une vaste mer, les germes seraient étouffés par l'élément qui doit les développer. Il a fallu que les montagnes portassent leur tête au-dessus des nuages pour rassembler autour d'elles les vapeurs de l'atmosphère , et qu'une pente variée à l'infini, depuis leur sommet jusqu'aux plus grandes profondeurs , en dirigeant le cours des eaux, distribuât partout leurs bienfaits.
Voilà l'image de la souveraineté , de cette subordination nécessaire entre tous les ordres de l'État , de cette sage distribution de la dépendance et de l'autorité qui en unit toutes les parties.
De là les deux points sur lesquels roule la perfection des sociétés politiques, la sagesse et l'équité des lois , l'autorité qui les appuie. — Des lois qui combinent tous les rapports que la nature ou les circonstances peuvent mettre entre les hommes , qui balancent toutes les conditions , et qui , de même qu'un pilote habile sait avancer presque à l'opposite du vent par une adroite disposition de ses voiles, sachent diriger au bonheur public les intérêts, les passions et les vices mêmes des particuliers. — Une autorité établie sur des
fondements solides, qui réprime l'indépendance sans opprimer la liberté. — En deux mots, faire le bonheur des sociétés , en assurer la durée , voilà le but et la perfection de la politique ; et c'est par rapport à ces deux grands objets que nous allons examiner les progrès de l'art de gouverner , et montrer combien il a été amélioré par le christianisme.
Les premiers législateurs étaient hommes, et leurs lois portent l'empreinte de leur faiblesse. Quelle vue pouvait être assez vaste pour reconnaître d'un coup d'œil tous les éléments des sociétés politiques ? Serait-ce dans l'enfance de l'humanité qu'on aurait pu résoudre le plus difficile comme le plus intéressant des problèmes ? Et dans ce labyrinthe ténébreux, où la raison sans expérience ne pouvait manquer de s'égarer, n'était-il pas pardonnable aux législateurs de suivre quelquefois la lueur trompeuse des passions de la multitude? De là ces vertus chimériques , ces vertus de système auxquelles on a si souvent immolé la vertu véritable ; de là ces fausses idées de l'utilité publique restreinte à un petit nombre de citoyens.
Quel plan que celui de Lycurgue, qui abandonnant cette sage économie de la nature, par laquelle elle se sert des intérêts et des désirs des particuliers pour remplir ses vues générales et faire le bonheur de tous, détruisit toute idée de propriété, viola les droits de la pudeur, anéantit les plus tendres liaisons du sang ! Son projet était si extravagant, qu'il fut obligé d'interdire à ses citoyens la culture des terres et tous les arts nécessaires à la vie. Il fallut que, pour faire jouir leurs maîtres d'une égalité qui ne produisait pas même la liberté , un peuple entier d'esclaves fût soumis à la plus cruelle tyrannie. Jouets des caprices de ces maîtres barbares, on les dépouille de tous les droits de l'humanité, et même des droits sacrés de la vertu. On les force de se livrer à des excès déshonorants, et de se rendre eux-mêmes l'exemple du vice pour en inspirer l'horreur aux jeunes Lacédémoniens. On pousse en eux l'avilissement de l'humanité jusqu'à regarder comme une action indifférente de les tuer même sans raison. Pour procurer à dix mille citoyens le rare bonheur de mener la vie la plus austère, de faire toujours la guerre sans rien conquérir, des lois sacrifient tout un peuple, et ne rendent pas même heureux le petit nombre qu'elles favorisent.
Malheur aux nations dont un faux esprit de système a ainsi conduit les législateurs! Ceux qui s'y livrent ne font que resserrer leur objet pour l'embrasser. Les hommes en tout ne s'éclairent que par le tâtonnement de l'expérience. Les plus grands génies sont eux-mêmes entraînés par leur siècle, et les législateurs n'ont fait souvent qu'en fixer les erreurs en voulant fixer leurs lois. Presque tous ont négligé d'ouvrir la porte aux corrections dont tous les ouvrages des hommes ont besoin, ou d'en rendre les moyens faciles ; et il n'est resté pour remédier aux abus que la ressource, plus triste que les abus mêmes, d'une révolution totale, qui détruisant la puissance que les lois tirent de l'autorité souveraine , ne leur laisse que celle qu'elles reçoivent de leur utilité, ou de leur conformité avec l'équité naturelle.
Mais ni les progrès lents et successifs, ni la variété des événements qui élèvent les États sur les ruines les uns des autres, n'ont pu abolir un vice fondamental enraciné chez toutes les nations, et que la seule religion a pu détruire. Une injustice générale a régné dans les lois de tous les peuples. Je vois partout que les idées de ce qu'on a nommé le bien public ont été bornées à un petit nombre d'hommes; je vois que les législateurs les plus désintéressés pour leurs personnes ne l'ont point été pour leurs concitoyens, II. 38
pour la société, ou pour la classe de la société dont ils faisaient partie ; c'est que l'amour-propre, pour embrasser une sphère plus étendue, n'en est pas moins disposé à l'injustice quand il n'est pas contenu par de grandes lumières ; c'est qu'on a presque toujours mis la vertu à se soumettre aux opinions dans lesquelles on est né ; c'est que ces opinions sont l'ouvrage de la multitude qui nous entoure, et que la multitude est toujours plus injuste que les particuliers, parce qu'elle est plus aveugle et plus exempte de remords.
Ainsi, dans les anciennes républiques la liberté était moins fondée sur le sentiment de la noblesse naturelle des hommes, que sur un équilibre d'ambition et de puissance entre les particuliers. L'amour de la patrie était moins l'amour de ses concitoyens qu'une haine commune pour les étrangers. Delà les barbaries que les anciens exerçaient envers leurs esclaves ; de là cette coutume de l'esclavage répandue autrefois sur toute la terre ; ces cruautés horribles dans les guerres des Grecs et des Romains; cette inégalité barbare entre les deux sexes, qui règne encore aujourd'hui dans l'Orient; ce mépris de la plus grande partie des hommes, inspiré presque partout aux hommes comme une vertu, poussé dans l'Inde jusqu'à craindre de toucher un homme de basse naissance ; de là, la tyrannie des grands envers le peuple dans les aristocraties héréditaires, le profond abaissement et l'oppression des peuples soumis à d'autres peuples. Enfin partout les plus forts ont fait les lois et ont accablé les faibles; et si l'on a quelquefois consulté les intérêts d'une société, on a toujours oublié ceux du genre humain.
Pour y rappeler les droits et la justice, il fallait un principe qui pût élever les hommes au-dessus d'eux-mêmes et de tout ce qui les environne, qui pût leur faire envisager toutes les nations et toutes les conditions d'une vue équitable, et en quelque sorte par les yeux de Dieu même : c'est ce que la religion a fait. En vain les Etats auraient été renversés, les mêmes préjugés régnaient par toute la terre, et les vainqueurs y étaient soumis comme les vaincus. En vain l'humanité éclairée en aurait-elle exempté un prince, un législateur : aurait-il pu corriger par ses lois une injustice intimement mêlée à toute la constitution des Etats, à l'ordre des familles, à la distribution des héritages ? N'était-il pas nécessaire qu'une pareille révolution dans les idées des hommes se fît par degrés insensibles, que les esprits et les cœurs de tous les particuliers fussent changés? Et pouvait-on l'espérer d'un autre principe que celui de la religion ? Quel autre aurait pu combattre et vaincre l'intérêt et le préjugé réunis? Le crime de tous les temps, le crime de tous les peuples, le crime des lois mêmes, pouvait-il exciter des remords, et produire une révolution générale dans les esprits?
La religion chrétienne seule y a réussi. Elle seule a mis les droits de l'humanité dans tout leur jour. On a enfin connu les vrais principes de l'union des hommes et des sociétés; on a su allier un amour de préférence pour la société dont on fait partie avec l'amour général de l'humanité. L'homme a trouvé dans son cœur cette tendresse que la Providence y a répandue pour tous les hommes, mais dont la vivacité mesurée sur leurs besoins mutuels, plus forte dans la proximité, semble s'évanouir en se répandant sur une plus vaste circonférence. Près de nous, les hommes ont plus besoin de nous, et notre cœur nous porte plus rapidement vers eux. Hors de la portée de nos secours, qu'ont-ils besoin de notre tendresse? Ils n'échappent à notre cœur et à nos bienfaits qu'en échappant à notre vue : de là cette vivacité graduée du sentiment selon la distance des objets ; de là l'amour de nos parents et de
nos amis si vif et si tendre, celui de notre patrie et du gouvernement qui nous protège, amour plus actif peut-être que sensible ; enfin l'amour de l'humanité plus étendu, qui parait plus faible, mais dont toutes les forces partagées se réunissent pour maîtriser notre âme à la vue d'un malheureux : degrés tous justes quoique inégaux, tous pesés dans la balance équitable de la bonté d'un Dieu.
Développés par la religion chrétienne, ces sentiments ont adouci les horreurs même de la guerre. Par elle ont cessé ces suites affreuses de la victoire, ces villes réduites en cendres, ces nations passées au fil de l'épée, les prisonniers, les blessés massacrés de sang-froid, ou conservés pour l'ignominie du triomphe, sans respect du trône même : toutes ces barbaries du droit public des anciens sont ignorées parmi nous; les vainqueurs et les vaincus reçoivent dans les mêmes hôpitaux les mêmes secours. Par elle les esclaves même sont devenus libres dans la plus grande partie de l'Europe ; elle n'a point aboli partout l'esclavage, quoiqu'elle l'ait partout adouci, parce qu'elle ne s'est point servie d'une loi précise qui eût donné à la constitution des sociétés une secousse trop subite ; et il n'est que plus glorieux pour elle d'avoir pu arracher les hommes à leur intérêt sans aucun précepte formel, seulement en adoucissant peu à peu leurs esprits, en inspirant à leurs cœurs l'humanité et la justice. Par elle seule les lois n'ont plus été l'instrument de l'oppression ; elles ont tenu la balance entre les puissants et les faibles, elles sont devenues véritablement justes.
Ce n'est point assez encore : les lois doivent enchaîner les hommes, mais les enchaîner pour leur bonheur : il faut qu'en même temps elles s'appliquent à rendre leurs chaînes plus légères, et sachent en resserrer les chaînons avec force ; qu'une heureuse harmonie entre la partie qui gouverne et la partie qui obéit, également contraire à la tyrannie et à la licence, maintienne à jamais l'ordre et la tranquillité dans l'Etat. Heureuses les sociétés politiques où l'édifice du gouvernement tient sa solidité et sa durée des mêmes ornements, de la même ordonnance qui en fait l'agrément et la beauté ! Heureuses les nations où la félicité des sujets et la puissance des rois se servent l'une à l'autre d'appui ! Heureux les peuples dont les liens mutuels assurent la prospérité, la richesse et la paix!
Mais n'est-ce pas à nos yeux que ce spectacle a été réservé? Les siècles qui ont précédé l'établissement du christianisme, les peuples privés de ses lumières, l'ont-ils connu? Pourquoi celui des anciens qui a fait l'étude la plus profonde des gouvernements, qui a su le mieux en comparer les principes, M peser les avantages, pourquoi le précepteur d'Alexandre croit-il impossible d'accorder l'autorité d'un seul avec la douceur du gouvernement? Pourquoi ignore-t-il la différence de la monarchie et de la tyrannie? Pourquoi l'histoire des anciennes républiques montre-t-elle qu'on n'y connaissait guère mieux la différence de la liberté et de l'anarchie ? C'est qu'elles n'avaient aucune idée de la monarchie que par l'histoire de leurs tyrans et par le despotisme des rois de Perse; c'est que le monde ne leur offrait jusqu'alors dans les divers gouvernements qu'une ambition sans bornes dans les uns, un amour aveugle de l'indépendance dans les autres, une balance continuelle d'oppression et de révolte
Ne If dissimulons point. Les hommes n'ont pas une raison assez supérieure pour sentir avant l'expérience la nécessité d'être soumis à l'autorité souveraine. Avares de leur liberté, portés vers ce bien suprême par l'impulsion
réunie de tous leurs désirs particuliers, pouvaient-ils croire qu'il fût un prix capable de la payer? Pouvaient-ils croire qu'il y eût un moyen de la conserver sous des lois ? C'est l'ambition qui a formé les premiers empires. C'est par elle que de nouveaux conquérants ont été successivement élevés sur les premiers. Les bornes de l'ambition ne sont point dans elle-même. Elle a voulu que tout pliât sous ses caprices. Les excès de sa tyrannie ont souvent produit la liberté. Ailleurs, les peuples fatigués de l'anarchie se sont rejetés dans les bras du despotisme. En vain, pour arrêter ces combats perpétuels des passions, des législateurs ont essayé de les captiver par des lois qui, ne concordant pas avec les opinions et les mœurs, ont été trop faibles contre les passions. Je crois voir une liqueur bouillante dans les vases qui la contiennent, elle s'en échappe de tous côtés, et souvent les brise avec éclat. La religjon, en tempérant son effervescence, en donnant au cœur humain une solidité capable de le soutenir par lui-même, a pu seule lixer enfin ces balancements funestes aux Etats.
En mettant l'homme sous les yeux d'un Dieu qui voit tout, elle a donné aux passions le seul frein qui pût les retenir. Elle adonné des mœurs, c'està-dire des lois intérieures plus fortes que tous les liens extérieurs des lois civiles. Les lois captivent; elles commandent. Les mœurs font mieux ; elles persuadent, elles engagent, et rendent le commandement inutile. Il semble que les lois annoncent aux passions l'obstacle qu'elles peuvent renverser. Un roi s'irrite contre la loi qui le gêne , le peuple contre celle qui l'asservit. Les mœurs n'opposent point une autorité visible contre laquelle il puisse se faire une réunion. Leur trône est dans tous les esprits. Se révolter contre elles, c'est se révolter à la fois contre tous les hommes et contre soi-même. Aussi les mœurs ne sont et ne peuvent être violées que par quelques particuliers et dans quelques parties. En un mot, elles sont le frein le plus puissant pour les hommes, et presque le seul pour les rois. Or, la seule religion chrétienne a eu sur toutes les autres cet avantage, par les mœurs qu'elle a introduites , d'avoir partout affaibli le despotisme. Voyez depuis l'Océan Atlantique sans interruption , jusqu'au delà du Gange, toutes les rigueurs de la tyrannie régner avec la religion de Mahomet ! Jetez les yeux par delà cette zone immense, et voyez au milieu de la barbarie le christianisme conserver chez les Abyssins la même sûreté pour les princes, la même aisance pour les sujets , le même gouvernement et les mêmes mœurs qu'il entretient dans l'Europe. Les limites de cette religion semblent être celles de la douceur du gouvernement et de la félicité publique.
En montrant aux rois le tribunal suprême d'un Dieu qui jugera leur cause et celle des peuples, elle a fait disparaître à leurs yeux même la distance de leurs sujets à eux, comme anéantie , comme absorbée dans la distance infinie des uns et des autres à la Divinité. Elle les a en quelque sorte égalés dans leur abaissement commun. Les princes et les sujets ne sont plus deux puissances opposées qui, alternativement victorieuses, fassent passer sans cesse les États de7 la tyrannie à la licence , et de l'anarchie au despotisme. Les peuples, par la soumission que la religion leur inspire; les princes, par la modération qu'ils tiennent d'elle , concourent également au même but, au bonheur de tous. « Peuples, soyez soumis à l'autorité légitime » , a dit dans tous les temps cette religion , et lors même qu'elle voyait toute la puissance des empereurs armée contre elle , elle répétait encore : « Peuples , soyez soumis à l'autorité légitime » ; mais elle n'a jamais cessé d'ajouter : « et
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vous qui jugez la terre, vous, rois, apprenez que Dieu ne vous a confié l'image de la puissance que pour le bonheur de vos peuples. Apprenez à ne plus regarder votre autorité comme l'unique but du gouvernement, à ne plus immoler la fin aux moyens. »
Les princes ont enfin compris ces vérités. Ils eussent autrefois regardé comme criminels ceux qui auraient seulement osé les penser. Leur manifestation est devenue l'éloge des rois. Je le dis avec joie , parce que je vois en général les peuples plus heureux par cet esprit d'équité et de modération. Je le dis avec reconnaissance pour les princes capables d'en goûter les maximes; enfin, grâce à la religion chrétienne, je le dis hardiment , et sans crainte d'irriter les bons rois, en publiant ce qui est gravé dans leur cœur. Ames serviles, qui croyez flatter les rois en trahissant la cause de l'humanité, en leur persuadant qu'ils ne doivent considérer qu'eux , que les peuples ne sont faits que pour servir de base à leur grandeur et pour en porter le poids, vos honteuses adulations sont un outrage aux rois dignes de l'être.
Ce ne sera pas vous qui me désavouerez, grand prince, qui regardez le nom de Bicn-aimé comme le plus cher de vos titres; vous dont le cœur sait apprécier le trône par le pouvoir de faire des heureux : vous avez senti la douceur d'être aimé. Ces cris de joie de tout un peuple transporté, au moment où il apprit que des portes de la mort vous reveniez à la vie , ont pénétré dans votre cœur. Avouez-le , ce triomphe a été plus cher à votre sensibilité que le moment où, victorieux de trois nations réunies, vos armes en imposèrent à l'Europe; on vous vit gémir sur une gloire qui coûtait tant de sang : vous soupirâtes dès lors après la paix, et vous l'avez faite enfin sans vous réserver d'autre avantage que celui d'avoir dicté le repos du monde : puissiez-vous en faire longtemps la félicité! puissiez-vous protéger longtemps une religion qui doit être si chère à votre cœur, qui ne respire que ce que vous respirez, le plus grand bonheur des hommes.
Et vous, messieurs, qui dans ce cours d'exercices travaillez à vous rendre dignes de la défendre, vous la connaissez trop bien pour ne pas l'aimer. Plus que jamais des défenseurs instruits et zélés lui sont nécessaires. L'Église a sur vous les yeux; elle vous regarde comme le fonds de ses plus brillantes espérances , et vous les remplirez un jour.
Skcond discours, sur les progrès successifs de l'esprit humain, prononcé le 11 décembre 1750 L
Les phénomènes de la nature, soumis à des lois constantes , sont renfermés dans un cercle de révolutions toujours les mêmes. Tout renaît , tout périt; et dans ces générations successives , par lesquelles les végétaux et les animaux se reproduisent, le temps ne fait que ramener à chaque instant l'image de ce qu'il a fait disparaître.
La succession des hommes , au contraire , offre de siècle en siècle un spectacle toujours varié. La raison , les passions, la liberté , produisent sans cesse de nouveaux événements. Tous les âges sont enchaînés par une suite
1 II est vraisemblable que ce discours avait, comme le précédent, un exorde, particulièrement relatif à la circonstance et à la cérémonie pour lesquelles il était destine; mais on n'a pas retrouvé cet exorde. {Note de Dupont de Nemours.)
— Voyez celle de la page 386.
de causes et d'effets qui lient l'état du monde à tous ceux qui l'ont précédé. Les signes multipliés du langage et de l'écriture , en donnant aux hommes le moyen de s'assurer la possession de leurs idées , et de les communiquer aux autres , ont formé de toutes les connaissances particulières un trésor commun, qu'une génération transmet à l'autre, ainsi qu'un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle; et le genre humain, considéré depuis son origine , paraît aux yeux d'un philosophe un tout immense, qui lui-même a , comme chaque individu , son enfance et ses progrès.
On voit s'établir des sociétés, se former des nations qui tour à tour dominent d'autres nations ou leur obéissent. Les empires s'élèvent et tombent; les lois , les formes du gouvernement se succèdent les unes aux autres ; les arts , les sciences se découvrent et se perfectionnent. Tour à tour retardés et accélérés dans leurs progrès, ils passent de climats en climats. L'intérêt, l'ambition, la vaine gloire changent perpétuellement la scène du monde, inondent la terre de sang; et, au milieu de leurs ravages, les mœurs s'adoucissent, l'esprit humain s'éclaire, les nations isolées se rapprochent les unes des autres ; le commerce et la politique réunissent enfin toutes les parties du globe ; et la masse totale du genre humain , par des alternatives de calme et d'agitations, de biens et de maux, marche toujours, quoiqu'à pas lents, à une perfection plus grande.
Les bornes qui nous sont prescrites ne nous permettent pas de présenter à vos yeux un tableau si vaste. Nous essayerons seulement d'indiquer le fil des progrès de l'esprit humain ; et quelques réflexions sur la naissance, les accroissements , les révolutions des sciences et des arts, rapprochés de la suite des faits historiques , formeront tout le plan de ce discours.
Les livres saints, après nous avoir éclairés sur la création de l'univers, l'origine des hommes et la naissance des premiers arts, nous font bientôt voir le genre humain concentré de nouveau dans une seule famille par un déluge universel. A peine commençait-il à réparer ses pertes, que la division miraculeuse des langues força les hommes à se séparer. La nécessité de s'occuper des besoins pressants de la nourriture dans des déserts stériles et qui n'offraient que des bêtes sauvages, les obligea de s'écarter les uns des autres dans toutes les directions, et hâta leur diffusion dans lout l'univers. Bientôt les premières traditions furent oubliées. Les nations séparées par dévastes espaces, et plus encore par la diversité des langages, incon nues les unes aux autres, furent presque toutes plongées dans la même barbarie où nous voyons encore les Américains indigènes.
Mais les ressources de la nature et le germe fécond des sciences se trouvent partout où il y a des hommes. Les connaissances les plus sublimes ne sont et ne peuvent être que les premières idées sensibles développées ou combinées , de même que l'édifice dont la hauteur étonne le plus nos regards s'appuie nécessairement sur cette terre que nous foulons aux pieds ; et les mêmes sens, les mêmes organes, le spectacle du même univers, ont partout donné aux hommes les mêmes idées, comme les mêmes besoins et les mêmes penchants leur ont partout enseigné les mêmes arts.
Une clarté faible commence à percer la nuit étendue sur toutes les nations, et se répand de proche en proche. Les habitants de la Chaldée, plus voisins de la source des premières traditions , les Egyptiens, les Chinois , paraissent devancer le reste des peuples; d'autres les suivent de loin ; les progrès amènent d'autres progrès. L'inégalité des nations augmente : ici les arts com-
mencent à naître ; là ils avancent à grands pas vers la perfection. Plus loin ils s'arrêtent dans leur médiocrité ; ailleurs les premières ténèbres ne sont point encore dissipées; et dans cette inégalité variée à l'infini, l'état actuel de l'univers, en présentant à la fois sur la terre toutes les nuances de la barbarie et de la politesse, nous montre en quelque sorte sous un seul coup d'œil les monuments, les vestiges de tous les pas de l'esprit humain, l'image de tous les degrés par lesquels il a passé , l'histoire de tous les âges.
La nature n'est-elle donc pas partout la même? Et , si elle conduit tous les hommes aux mêmes vérités, si leurs erreurs mêmes se ressemblent, pourquoi ne marchent-ils pas tous d'un pas égal dans cette route qui leur est tracée ? Sans doute l'esprit humain renferme partout le principe des mêmes progrès; mais la nature, inégale en ses bienfaits, adonné à certains esprits une abondance de talents qu'elle a refusée à d'autres : les circonstances développent ces talents ou les laissent enfouis dans l'obscurité; et de la variété infinie de ces circonstances naît l'inégalité des progrès des nations.
La barbarie égale tous les hommes; et, dans les premiers temps, ceux qui naissent avec du génie trouvent à peu près les mêmes obstacles et les mêmes ressources. Cependant les sociétés se forment et s'étendent; les haines des nations, l'ambition ou plutôt l'avarice, seule ambition des peuples barbares, multiplient les guerres et les ravages ; les conquêtes, les révolutions, mêlent en mille manières les peuples, les langages, les mœurs. Les chaînes de montagnes, les grands fleuves, les mers, en arrêtant en certaines bornes les courses des peuples, et par conséquent leurs mélanges, formèrent des langues générales qui devinrent un lien pour plusieurs nations, et partagèrent toutes celles de l'univers en un certain nombre de classes. Le labourage rendit les habitations plus fixes ; il nourrit plus d'hommes qu'il n'en occupe, et dès lors impose à ceux qu'il laisse oisifs la nécessité de se rendre utiles ou redoutables aux cultivateurs. Delà les villes, le commerce, les métiers, les arts même de simple agrément, la séparation des professions, la différence de l'éducation , l'inégalité des conditions plus grande ; de là ce loisir par lequel le génie, dégagé du poids des premiers besoins, sort de la sphère étroite où ils le retiennent, et dirige toutes ses forces à la culture des sciences; de là cette allure plus vigoureuse et plus rapide de l'esprit humain, qui entraîne toutes les parties de la société, et qui reçoit de leur perfection une vivacité nouvelle. Les passions se développèrent avec le génie ; l'ambition prit des forces, la politique lui prêta des vues toujours plus vastes, les victoires eurent des suites plus durables, et formèrent des empires dont les lois, les mœurs, le gouvernement influant diversement sur le génie, devinrent une espèce d'éducation générale pour les nations , et mirent entre un peuple et un peuple la même différence que l'éducation met entre un homme et un homme.
Réunis, divisés, élevés sur les ruines les uns des autres, les empires se suivent avec rapidité. Leurs révolutions font succéder les uns aux autres tous les états possibles, rapprochent et séparent tous les éléments des corps politiques. Il se fait comme un flux et reflux de la puissance d'une nation à l'autre, et, dans la même nation , des princes à la multitude, et de la multitude aux princes. Dans ces balancements tout se rapproche peu à peu de l'équilibre, et prend à la longue une situation plus fixe et plus tranquille. L'ambition, en formant les grands États des débris d'une foule de petits , met elle-même des bornes à ses ravages ; la guerre ne désole plus que
les frontières des empires ; les villes et les campagnes commencent à respirer dans le sein de la paix ; les liens de la société unissent un plus grand nombre d'hommes ; la communication des lumières devient plus prompte et plus étendue ; et les arts, les sciences , les mœurs avancent d'un pas plus rapide dans leur progrès. Ainsi que les tempêtes qui ont agité les flots de la mer, les maux inséparables des révolutions disparaissent : le bien reste, et l'humanité se perfectionne. Au milieu de cette combinaison variée d'événements tantôt favorables, tantôt contraires , dont l'action opposée doit à la longue s'entre-détruire, le génie que la nature, en le distribuant à quelques hommes, a cependant répandu sur la masse totale à des distances égales à peu près, agit sans cesse, et par degrés ses effets deviennent sensibles.
Sa marche d'abord lente , ignorée , ensevelie dans l'oubli général où le temps précipite les choses humaines , sort avec elles de l'obscurité par l'invention de l'écriture. Précieuse invention! qui sembla donner aux peuples qui la possédèrent les premiers des ailes pour devancer les autres nations. Invention inestimable qui arrache au pouvoir de la mort la mémoire des grands hommes et les exemples de la vertu ; unit les lieux et les temps, fixe» la pensée fugitive, et lui assure une existence durable; par laquelle les productions, les vues , les expériences, les découvertes de tous les âges accumulées servent de base et de degré à la postérité pour s'élever toujours plus haut.
Mais quel spectacle présente la succession des opinions des hommes ! J'y cherche les progrès de l'esprit humain , et je n'y vois presque autre chose que l'histoire de ses erreurs. Pourquoi sa marche, si sûre dès les premiers pas dans l'étude des mathématiques , est-elle dans tout le reste si chance' lante, si sujette à s'égarer ? Essayons d'en découvrir les raisons. L'esprit, dans les mathématiques, déduit les unes des autres une chaîne de propositions dont la vérité se démontre par leur dépendance mutuelle. Il n'en est pas de même des autres sciences , où ce n'est plus de la comparaison des idées entre elles que naît la connaissance de la vérité, mais de leur conformité avec une suite de faits réels. Pour la découvrir et la constater, il ne s'agit plus d'établir un petit nombre de principes simples d'où l'esprit n'ait qu'à se laisser entraîner par le fil des conséquences ; il faut partir de la nature telle qu'elle est , et de cette diversité infinie d'effets auxquels ont concouru tant de causes contrebalancées les unes par les autres. Les notions ne sont plus des assemblages d'idées que l'esprit forme à son gré, et dont il connaisse précisément l'étendue. Les idées naissent et s'assemblent dans notre âme presque à notre insu ; les images des objets viennent l'assaillir dès le berceau : peu à peu nous apprenons à les distinguer, moins par rapport à ce qu'ils sont en eux-mêmes, que par rapport à nos usages et à nos besoins. Les signes du langage s'impriment dans l'esprit encore faible, se lient parle moyen de l'habitude et de l'imitation d'abord aux objets particuliers, puis parviennent à rappeler des notions plus générales. Ce chaos d'idées , d'expressions, s'accroît et se confond sans cesse; et l'homme, quand il commence à chercher la vérité, se trouve au milieu d'un labyrinthe où il entre les yeux bandés : faut-il s'étonner de ses erreurs ?
Spectateur de l'univers, ses sens, en lui montrant les effets, lui laissent ignorer les causes; et chercher par l'examen des effets leur cause inconnue, c'est deviner une énigme , imaginer un ou plusieurs mots, les essayer successivement jusqu'à ce qu'on en rencontre un qui remplisse toutes les condi-
lions. Le physicien forme des hypothèses , les suit dans leurs conséquences, il les compare à l'énigme de la nature, il les essaye pour ainsi dire sur les faits, comme on vérifie un cachet en l'appliquant sur son empreinte; les suppositions imaginées d'après un petit nombre d'effets mal connus, cèdent à d'autres suppositions moins absurdes sans être plus vraies. Le temps, les recherches , les hasards accumulent les observations , dévoilent les liens cachés qui unissent plusieurs phénomènes.
Toujours inquiète, incapable de trouver le repos ailleurs que dans la vérité , toujours excitée par l'image de cette vérité qu'elle croit toucher et qui fuit devant elle , la curiosité des hommes multiplie les questions et les disputes, et les oblige d'analyser d'une manière toujours plus exacte et plus approfondie les idées et les faits. Les vérités mathématiques , devenues de jour en jour plus nombreuses, et dès là plus fécondes, apprennent à développer des hypothèses plus étendues et plus précises, indiquent de nouvelles expériences qui leur donnent à leur tour de nouveaux problèmes à résoudre. Ainsi le besoin perfectionne l'instrument; ainsi les mathématiques s'appuient sur la physique à qui elles prêtent leur flambeau ; ainsi tout est lié; ainsi, malgré la diversité de leur marche, toutes les sciences se donnent l'une à l'autre un secours mutuel; ainsi à force de tâtonner, de multiplier les systèmes, d'épuiser pour ainsi dire les erreurs, on arrive enfin à la connaissance d'un grand nombre de vérités.
Que d'opinions extravagantes ont marqué nos premiers pas ! Quelle absurdité dans les causes que nos pères ont imaginées pour rendre raison de ce qu'ils voyaient ! Quels tristes monumentsde la faiblesse de l'esprit humain ! Les sens sont l'unique source de ses idées. Tout le pouvoir de l'imagination se borne à combiner les notions qu'elle a reçues d'eux. A peine même peut-elle en former des assemblages dont les sens ne lui fournissent pas le modèle ; de là ce penchant presque invincible à juger de ce qu'on ignore par ce qu'on connaît ; de là ces analogies trompeuses auxquelles la grossièreté des premiers hommes s'abandonnait avec tant d'inconsidération ; de là les égarements monstrueux de l'idolâtrie : les hommes, dans l'oubli des premières traditions, frappés des phénomènes sensibles, supposèrent que tous les effets indépeiidants de leur action étaient produits par des êtres semblables à eux, mais invisibles et plus puissants, qu'ils substituèrent à la Divinité. Contemplant la nature, appliquant en quelque sorte leurs regards sur la surface d'une mer profonde , au lieu du fond caché par les eaux, ils n'y virent que leur image. Tous les objets de la nature eurent leurs dieux, qui, formés sur le modèle des hommes, en eurent les attributs et les vices. La superstition consacra par tout l'univers les caprices de l'imagination ; et le seul vrai Dieu, seul digne d'être adoré, ne fut connu que dans un coin de la terre par le peuple qu'il s'était expressément choisi.
Dans cette progression lente d'opinions et d'erreurs qui se chassent les unes les autres, je crois voir ces premières feuilles, ces enveloppes que la nature a données à la tige naissante des plantes, sortir avant elles delà terre, se flétrir successivement à la naissance d'autres enveloppes, jusqu'à ce qu'enfin cette tige paraisse et se couronne de fleurs et de fruits, image de la tardive vérité. y
.Malheur donc aux nations chez lesquelles, par un zèle aveugle pour les >ciences, on les resserra dans les limites des connaissances actuelles en voulant les fixer. (Test par cette cause que les régions qui ont été les premières
éclairées , ne sont pas celles où elles ont fait le plus de progrès. Le respect que l'éclat de la nouveauté imprime aux hommes pour la philosophie naissante tend à perpétuer les premières opinions. L'esprit de secte s'y joint, et cet esprit est naturel aux premiers philosophes, parce que l'orgueil se nourrit de l'ignorance ; parce que moins on sait, moins on doute ; moins on a découvert, moins on voit ce qui reste à découvrir. Ln Egypte, et longtemps avant dans les Indes, la superstition, qui faisait des dogmes de l'ancienne philosophie comme le patrimoine des familles sacerdotales, qui , en les consacrant, les enchaînait et les incorporait aux dogmes d'une fausse religion; dans la haute Asie , le despotisme politique , effet de l'établissement des grands empires dans les siècles barbares, et le despotisme civil né de l'esclavage et de la pluralité des femmes qui en est une suite ; la mollesse des princes, l'abattement des sujets; à la Chine, le soin même que prirent les empereurs de régler les études, et de mêler les sciences à la constitution politique de l'État, les retinrent à jamais dans la médiocrité. Ces tiges, trop fécondes en branches dès leur origine, cessèrent bientôt de s'élever.
Le temps s'écoulait, et de nouveaux peuples se formaient dans l'inégalité des progrès des nations. Les peuples policés , environnés de barbares , tantôt conquérants, tantôt conquis, se mêlaient avec eux : soit que ceux-ci reçussent des premiers leurs arts et leurs lois avec la servitude, soit que vainqueurs ils cédassent à l'empire naturel de la raison et de la politesse sur la force, la barbarie diminuait toujours.
Les Phéniciens, habitants d'une côte aride, s'étaient faits les ministres des échanges entre les peuples. Leurs vaisseaux, répandus dans toute la Méditerranée , commencèrent à dévoiler les nations aux nations. L'astronomie, la navigation, la géographie se perfectionnèrent l'une par l'autre. Les côtes de la Grèce et de l'Asie Mineure se remplirent de colonies phéniciennes. Les colonies sont comme les fruits qui ne tiennent à l'arbre que jusqu'à leur maturité : devenues suffisantes à elles-mêmes, elles firent ce que fit depuis Carthage, ce que fera un jour V Amérique *.
Du mélange de ces colonies, indépendantes les unes des autres, avec les anciens peuples de la Grèce et avec les restes de tous les essaims de barbares qui l'ont successivement ravagée, se forma la nation grecque, ou plutôt ce peuple de nations composé d'une foule de petits peuples, qu'une égale faiblesse et la nature du pays coupé par les montagnes et par la mer, empêchaient de s'agrandir aux dépens les uns des autres; et que leurs associations, leurs intérêts publics et particuliers, leurs guerres civiles et nationales, leurs migrations, les devoirs réciproques des colonies et des métropoles, une langue, des mœurs, une religion commune, le commerce, les jeux publics, le tribunal des Amphictions, mélangeaient, divisaient, réunissaient en mille manières. Dans ces révolutions, par ces mélanges multipliés, se formait cette langue riche, expressive, sonore, la langue de tous les arts.
La poésie, qui n'est que l'art de peindre par le moyen du langage, et dont la perfection dépend si fort du génie des langues qu'elle emploie, se revêtit en Grèce d l'une magnificence qu'elle n'avait point connue encore. Ce
• Celait en 1750 que M. Turgot, n'ayant que vingt-trois ans, et livré dans un séminaire à l'étude de la théologie, prévoyait la révolution qui a formé les États-Unis et qui les a détachés de la puissance européenne, en apparence la plus capable de retenir ses colonies sous sa domination. {Note de Dupont de Nemours.)
notait plus, comme chez les premiers hommes, une suite de mots barbares asservis à la mesure d'un chant rustique, et aux pas d'une danse aussi grossière que la joie tumultueuse qu'elle exprimait ; elle s'était parée d'une harmonie qui n'était qu'à elle. L'oreille, toujours plus difficile à contenter, avait conduit à des règles plus sévères; et si le joug en était devenu plus pesant, les expressions, les tours nouveaux, les hardiesses heureuses multipliées à proportion, donnaient plus de force pour le porter.
Le goût avait achevé de proscrire ces figures entassées, ces métaphores gigantesques qu'on reproche à la poésie des Orientaux.
Dans ces contrées de l'Asie, où les sociétés ont pris plus tôt un état fixe, où il y a eu plus tôt des écrivains, les langues ont été fixées plus près des premières origines, et dès lors l'emphase en est devenue le caractère, parce qu'elle est une suite de la première imperfection du langage. Les langues sont la mesure des idées des hommes ; par conséquent elles n'eurent des noms dans les premiers temps que pour les objets les plus familiers aux sens; pour exprimer des idées imparfaites, il fallut se servir de métaphores. Un mot qu'on invente n'est pas toujours entendu ; il faut , en rassemblant les signes des idées les plus approchantes, essayer de mettre l'esprit sur la voie de celle qu'on voulait lui donner. L'imagination s'étudie à saisir le fil d'une certaine analogie qui lie et nos sensations et leurs différents objets. Une analogie imparfaite ou éloignée fit naître ces métaphores grossières et fréquentes que la nécessité plus ingénieuse que délicate emploie, que le goût désavoue, dont les premières langues sont pleines, et dont les étymologistes aperçoivent même encore les vestiges dans les plus cultivées.
Les langues, nécessairement maniées par tous les hommes, quelquefois par des hommes de génie, se perfectionnent toujours avec le temps, quand elles ne sont pas fixées par des écrits qui deviennent une règle constante pour juger de leur pureté. L'usage habituel de la parole amène sans cesse de nouvelles combinaisons d'idées, fait remarquer entre elles de nouveaux rappports, de nouvelles nuances, et fait sentir le besoin de nouvelles expressions. De plus, par les migrations des peuples, les langages se mêlent comme les fleuves, et s'enrichissent du concours de plusieurs langages.
Ainsi la langue grecque, formée du mélange d'un plus grand nombre de langues, fixée plus tard que celles de l'Asie, réunit l'harmonie, l'abondance et la variété . Homère acheva de la faire triompher, y versa les trésors de son génie, et l'éleva au plus haut point par le nombre de sa poésie, le charme de ses expressions, la pompe de ses images.
Dans la suite la liberté qui, par une révolution naturelle aux petits États, vint à s'établir dans toutes les villes sur les ruines du gouvernement d'un seul, donna au génie des Grecs un nouvel essor. Les différentes formes d'administration, où les passions opposées des puissants et des peuples les précipitaient tour à tour, enseignaient aux législateurs à comparer, à peser tous les éléments des sociétés, à trouver le juste équilibre entre leurs forces, en même temps que les querelles et les intérêts combinés de tant de républiques voisines, ambitieuses, faibles et jalouses, apprenaient aux Etats à se craindre, à s'observer sans cesse, à contrebalancer les succès par des ligues, et perfectionnaient à la fois la politique et l'art de la guerre.
Ce ne fut qu'après plusieurs siècles qu'on vit paraître des philosophes en
Grèce; on plutôt ce ne fut qu'alors que l'étude delà philosophie devint le partage de certains esprits, et parut assez vaste pour les occuper entièrement. Jusqne-là les poètes avaient été à la fois les seuls philosophes et les seuls historiens. Quand les hommes sont ignorants, il est aisé de tout savoir. Mais les idées n'étaient point encore assez éclaircies, les faits n'étaient point en assez grand nombre, le temps de la vérité n'était point arrivé; les systèmes des philosophes grecs ne pouvaient être encore qu'ingénieux. Leur métaphysique, chancelante sur les plus importantes vérités, souvent superstitieuse ou impie , n'était guère qu'un amas de fables poétiques, ou un tissu de mots inintelligibles ; et leur physique elle-même n'était qu'une métaphysique frivole.
La morale, quoique encore imparfaite, se sentit moins de l'enfance de la raison. Les besoins renaissants qui rappellent sans cesse l'homme à la société, et le forcent de se plier à ses lois; cet instinct, ce sentiment du bon et de l'honnête que la Providence a gravé dans tous les cœurs , qui devance la raison, qui souvent l'entraîne malgré elle-même, ramène les philosophes de tous les temps aux mêmes principes fondamentaux de la science des mœurs. Socrate guida ses concitoyens dans le chemin de la vertu. Platon le sema de fleurs : le charme de l'éloquence embellit ses erreurs mêmes. Arislole, l'esprit le plus étendu, le plus profond, le plus véritablement philosophique de toute l'antiquité, porta le premier le flambeau d'une analyse exacte dans la philosophie et dans les arts ; et, dévoilant les principes de la certitude et les ressorts du sentiment, il asservit à des règles constantes la marche de la raison et la fougue même du génie.
Siècle heureux ! où tous les beaux-arts répandaient de tous côtés leur lumière! Où le feu d'une noble émulation se communiquait avec rapidité d'une ville à l'autre : la peinture, la sculpture, l'architecture, la poésie, l'histoire s'élevaient partout à la fois, comme on voit dans l'étendue d'une forêt mille arbres divers naître, monter, élever ensemble leurs cimes touffues.
Athènes, gouvernée par les décrets d'une multitude, dont les orateurs calmaient ou soulevaient à leur gré les flots tumultueux; Athènes, où Périclès avait appris aux chefs à acheter l'Etat aux dépens de l'Etat même , à dissiper ses trésors pour se dispenser d'en rendre compte ; Athènes, où l'art de gouverner le peuple était l'art de l'amuser, l'art de repaître ses oreilles, ses yeux, sa curiosité toujours avide de nouvelles, de fêtes, de plaisirs, de spectacles renaissants ; Athènes dut aux mêmes vices de son gouvernement qui la firent succomber sous Lacédémone, cette éloquence, ce goût, cette magnificence, cet éclat dans tous les arts qui l'ont rendue le modèle des nations.
Tandis que les Athéniens, les Spartiates, les Thébains s'arrachent successivement la supériorité sur les autres villes, la puissance macédonienne, telle qu'un fleuve qui par degrés surmonte ses rives, s'étend lentement dans la Grèce sous Philippe, inonde avec impétuosité l'Asie sous Alexandre. Cette foule de régions, d'États, dont les conquêtes des Assyriens, des Mèdes, des Perses, en s'engloutissant successivement les unes les autres, avaient formé ce grand corps, l'ouvrage de tant de conquérants et de tant de siècles, se sépare tout à coup avec fracas à la mort du vainqueur de Darius. Les guerres entre ses généraux établissent de nouveaux royaumes. La Syrie , ''Egypte . deviennent une partie de la Grèce, et reçoivent la langue, les mœurs et les sciences de leurs conquérants.
Le commerce et les arts rendent Alexandrie la rivale d'Athènes ; l'astronomie et les sciences mathématiques y sont portées môme pins haut qu'elles M l'avaient encore été. Surtout on y vit briller cette érudition que les Grecs a v nient peu connue ; cette espèce d'étude qui s'exerce moins sur les choses que sur les livres ; qui consiste moins à produire, à découvrir, qu'à rassembler et comparer, à juger ce qu'on a produit, ce qu'on a découvert; qui ne va point en avant, mais qui tourne les yeux en arrière pour observer le chemin qu'on a fait. Les études qui demandent le plus de génie ne sont pas toujours celles qui supposent le plus de progrès dans la masse des hommes. Il est des esprits à qui la nature a donné une mémoire capable de les comparer, de leur donner cet arrangement qui les met dans tout leur jour ; mais à qui en même temps elle a refusé cette ardeur de génie qui invente et qui s'ouvre des routes nouvelles. Faits pour réunir des découvertes anciennes sous un point de vue, pour les éclaircir et môme pour les perfectionner, si ce ne sont pas des flambeaux qui brillent par eux mêmes, ce sont des diamants qui réfléchissent avec éclat une lumière empruntée, mais qu'une obscurité totale confondrait avec les pierres les plus viles.
L'univers connu, si j'ose ainsi parler, l'univers commerçant, l'univers politique, s'était agrandi par les conquêtes d'Alexandre; les dissensions de ses successeurs commençaient à présenter un spectacle plus vaste, et dans ces chocs et ces balancements des grandes puissances, les petites villes de la Grèce situées au milieu d'elles, souvent lethéâtrede leurs combats, en proie aux ravages de tous les partis, ne sentirent plus que leur faiblesse. L'éloquence ne fut plus le ressort de la politique. Dès lors avilie dans l'ombre des écoles par des déclamations puériles, elle perdit son éclat avec son pouvoir.
Cependant, déjà depuis plusieurs siècles, Rome dans l'Italie, comme dans un monde à part, marchait par une suite continuelle de triomphes à la conquête de l'univers: victorieuse de Carthage, elle parut soudain au milieu des nations. Les peuples tremblèrent et furent soumis. Les Romains, conquérants de la Grèce, connurent un nouvel empire, celui de l'esprit et du savoir; leur rudesse austère s'apprivoisa : Athènes trouva des disciples dans ses vainqueurs, et bientôt des émules. Cicéron déploya au Capitole, et sur la tribune aux harangues, une éloquence puisée dans les leçons des Grecs, et dont ses maîtres asservis ne connaissaient plus que les règles. La langue latine adoucie, enrichie, poliça l'Afrique, l'Espagne et les Gaules. Les limites de l'univers éclairé se confondirent avec celles de la puissance romaine, et deux langues rivales, le grec et le latin, le partagèrent entre elles.
Les lois de Rome, faites pour gouverner une ville , succombèrent sous le poids du monde entier. La liberté romaine s'éteignit dans des flots de sang. Octave recueillit enfin seul le fruit des discordes civiles. Usurpateur cruel, prince modéré, il donna à la terre des jours tranquilles. Sa protection éclairée anima tous les arts. L'Italie eut un Homère moins fécond que le premier, mais plus sage, plus égal, aussi harmonieux, peut-être plus parfait. Le sublime, la raison et les grâces s'unirent pour former Horace. Le goût se perfectionna dans tous les genres.
bi connaissance de la nature et de la vérité est infinie comme elles. Les arts, dont l'objet est de nous plaire, sont bornés comme nous. Le temps fait sans cesse éclore de nouvelles découvertes dans les sciences ; mais la poésie, la peinture, la musique, ont un point fixe, que le génie des langues, l'imitation delà nature, la sensibilité limitée de nos organes déterminent; qu'elles
atteignent à pas lents et qu'elles ne peuvent passer. Les grands hommes du siècle d'Auguste y arrivèrent et sont encore nos modèles.
Depuis ce temps, jusqu'à la chute de l'empire, je ne vois plus qu'une décadence générale où tout se précipite. Les hommes ne s'élèvent-ils donc que pour tomber ? Mille causes se réunissent pour dépraver de plus en plus le goût : la tyrannie, qui abaisse les esprits au-dessous de tout ce qui est grand ; le luxe aveugle, qui, né de la vanité et jugeant moins les ouvrages de l'art comme des objets de goût que comme des signes d'opulence, est aussi contraire à leur perfection qu'un amour éclairé de la magnificence lui est favorable; l'ardeur pour les choses nouvelles dans ceux qui, n'ayant point assez de génie pour en inventer, n'ont que trop souvent assez d'esprit pour gâter les anciennes ; l'imitation des fautes des grands auteurs, et même l'imitation déplacée de leurs beautés. — Les écrivains se multiplient dans les provinces et corrompent la langue. Je ne sais quels restes de l'ancienne philosophie grecque mêlée avec une foule d'allégories vaines, avec les prestiges de la magie, s'emparent des esprits, étouffent la saine physique qui commençait à naître dans les écrits de Sénèque et de Pline l'Ancien.
Bientôt l'empire, abandonné aux caprices d'une milice insolente, devient la proie d'une foule de tyrans qui, en se l'arrachant les uns aux autres, promènent dans les provinces la désolation et le ravage. La discipline militaire s'anéantit. Les barbares du Nord pénètrent de tous côtés. Les peuples se précipitent sur les peuples : les villes deviennent désertes, les campagnes incultes, et l'empire d'Occident, affaibli par le transport de toutes les forces à Constantinople, ruiné en détail par tant de ravages redoublés, s'affaisse tout à coup, et laisse les Bourguignons , les Goths , les Francs se disputer ses vastes débris, et fonder des royaumes dans les diverses contrées de l'Europe.
Serait-ce dans ce sanctuaire que je passerais sous silence cette nouvelle lumière, qui, tandis que l'empire marchait à sa ruine, s'était répandue sur l'univers, lumière plus précieuse mille fois que celle des lettres et de la philosophie? Beligion sainte! pourrais-je oublier les mœurs perfectionnées, les ténèbres de l'idolâtrie enfin dissipées, les hommes éclairés sur la Divinité ! Dans la ruine presque totale des lettres, vous seule formiez encore des écrivains qu'animait le désir d'instruire les fidèles ou de repousser les attaques des ennemis de la foi ; et quand l'Europe fut la proie des barbares, vous seule apprivoisâtes leur férocité; vous seule avez perpétué l'intelligence de la langue latine abolie ; vous seule nous avez transmis à travers tant de siècles l'esprit, si j'ose ainsi parler, de tant de grands hommes confié à cette langue, et la conservation du trésor des connaissances humaines, prêt à se dissiper, est un de vos bienfaits.
Mais la plaie du genre humain était trop profonde : il fallait des siècles pour la guérir. Si Rome n'avait été conquise que par un seul peuple, le chef serait devenu Romain, et sa nation aurait été absorbée dans l'empire avec sa langue : on aurait vu ce que l'histoire du monde présente plus d'une fois, le spectacle d'un peuple policé envahi par des barbares, qui leur communique ses mœurs, son langage, ses connaissances, et les force de ne faire avec lui qu'un seul peuple. Cicéron, Virgile auraient soutenu la langue latine, comme Homère, Platon, Démosthène avaient défendu la leur contre la puissance romaine. Mais trop de peuples, trop de ravages se succédèrent ; trop de couches de barbarie furent données coup sur coup , avant que les pre-
mières eussent le temps de disparaître et de céder à la Force des sciences romaines. Les conquérants trop nombreux, trop uniquement livrés à la guerre, furent pendant plusieurs siècles trop occupés de leurs dissensions : le génie des Romains s'éteignit, et leur langue se perdit, confondue avec les langues germaniques.
C'est une suite du mélange de deux langues, qu'il s'en forme une nouvelle différente de chacune d'elles ; mais il se passe bien du temps avant qu'elles puissent se confondre d'une manière assez intime. La mémoire flottante entre les deux se détermine au hasard pour les expressions de l'une ou de l'autre : l'analogie, c'est-à-dire l'art de former les conjugaisons, les déclinaisons, d'exprimer les rapports des objets, d'arranger les expressions dans le discours, n'a plus de règles lixes. Les idées se lient d'une manière confuse : plus d'harmonie, plus de clarté dans le langage. Versez deux liqueurs dans le même vase, vous les verrez se troubler,' s'obscurcir, et ne reprendre la transparence qu'elles avaient séparément, que lorsque le temps aura rendu leur mélange plus intime et plus homogène. Ainsi, jusqu'à ce qu'une longue suite de siècles ait achevé de donner au nouveau langage sa couleur propre et uniforme, la poésie, l'éloquence, le goût disparaissent presque entièrement. Ainsi, de nouvelles langues naissaient en Europe, et dans le chaos de leur première formation, l'ignorance et la grossièreté dominaient partout.
déplorable empire des Césars, faut-il que de nouveaux malheurs poursuivent encore jusqu'aux restes échappés à ton naufrage? Faut-il que la barbarie détruise à la fois tous les asiles des arts! Et toi, Grèce aussi, tes honneurs sont donc éclipsés ! Le Nord enfin parait s'être épuisé, et de nouveaux orages se forment dans le Midi contre les seules provinces qui ne gémissent point encore sous un joug étranger.
L'étendard d'un faux prophète réunit les pâtres errants dans les déserts de l'Arabie : en moins d'un siècle la Syrie, la Perse, l'Egypte, l'Afrique sont couvertes par le torrent fougueux qui embrasse dans ses ravages depuis les frontières de l'Inde jusqu'à l'Océan Atlantique et aux Pyrénées. L'empire grec, resserré dans ses bornes étroites, dévasté au midi par les Sarrasins, et depuis par les Turcs; au nord par les Bulgares; désolé au dedans par les factions et par l'instabilité de son trône, tombe dans un état de faiblesse et de langueur, et la culture des lettres et des arts cesse d'occuper des hommes avilis dans une lâche indolence.
En vain Charlemagne, dans l'Occident, veut ranimer quelques étincelles d'un feu enseveli sous la cendre ; leur éclat est aussi passager que faible. Bientôt les discordes de ses petits-fils troublent son empire. Le Nord fait encore sortir de son sein de nouveaux destructeurs; les Normands, les Hongrois couvrent encore l'Europe de nouvelles ruines et de nouvelles ténèbres. Dans la faiblesse générale une nouvelle forme de gouvernement achève de tout perdre. La puissance royale anéantie fait place à cette foule de petites souverainetés subordonnées les unes aux autres, entre lesquelles les lois des fiefs entretiennent je ne sais quelle fausse image de l'ordre au sein même de l'anarchie qu'elles perpétuent.
Les rois sans autorité, les nobles sans frein, les peuples esclaves, les campagnes couvertes de forteresses, et sans cesse ravagées; la guerre allumée entre une ville et une ville, un village et un village ; pénétrant, si j'ose ainsi parler, toute la masse des royaumes; nul commerce, toute communication interrompue ; les villes habitées par des artisans pauvres et sans émulation ;
les seules richesses, le seul loisir dont quelques hommes jouissent encore, perdus dans l'oisiveté d'une noblesse répandue çà et là dans ses châteaux, et qui ne savait que se livrer des combats inutiles à la patrie. L'ignorance la plus grossière étendue sur toutes les nations, sur toutes les professions ! Tableau déplorable, mais trop ressemblant, de l'Europe pendant plusieurs siècles.
Et cependant du sein de cette barbarie ressortiront un jour les sciences et les arts perfectionnés. Au milieu de l'ignorance un progrès insensible prépare les éclatants succès des derniers siècles. Sous cette terre se dévelopent déjà les faibles racines d'une moisson éloignée. Les villes , chez tous les peuples policés , sont par leur nature le centre du commerce et des forces de la société. Elles subsistaient, et si l'esprit du gouvernement féodal né des anciennes coutumes de la Germanie combinées avec quelques circonstances accidentelles , les avait abaissées , c'était dans la constitution des États une contradiction qui devait s'effacer à la longue. Je vois bientôt les villes se relever sous la protection des princes ; ceux-ci , en tendant la main aux peuples opprimes , diminuer la puissance de leurs vassaux , et rétablir peu à peu la leur.
On étudiait déjà le latin et la théologie dans les universités , avec la dialectique d'Aristote. Dès longtemps les Arabes musulmans s'étaient instruits dans la philosophie des Grecs ; et leurs lumières se répandaient dans l'Occident. Les mathématiques s'étaient étendues par leurs travaux , plus indépendantes que les autres sciences de la perfection du goût , et peut-être môme de la justesse de l'esprit. On ne peut les étudier sans être conduit au vrai. Toujours certaines , toujours pures, les vérités naissaient environnées des erreurs de l'astrologie judiciaire. Les chimériques espérances du grand œuvre, en animant les philosophes arabes à séparer, à rapprocher tous les éléments des corps , avaient fait éclore sous leurs mains la science immense de la chimie , et l'avaient répandue partout où les hommes peuvent être trompés par leurs désirs avides. Enfin , de tous côtés les arts mécaniques se perfectionnaient par cela seul que le temps s'écoulait, parce que, dans la chute même des sciences et du goût, les besoins de la vie les conservent, et parce que dès lors, dans cette foule d'artisans qui les cultivent successivement , il est impossible qu'il ne se rencontre quelqu'un de ces hommes de génie qui sont mêlés avec le reste des hommes, comme l'or avec la terre d'une mine.
De là quelle foule d'inventions ignorées des anciens , et dues à un siècle barbare ! Notre art de noter la musique, les lettres de change, notre papier , le verre à vitres, les grandes glaces, les moulins à vent, les horloges, les lunettes , la poudre à canon, l'aiguille aimantée , la perfection de la marine et du commerce. Les arts ne sont que l'usage de la nature , et la pratique des arts est une suite d'expériences physiques qui la dévoilent de plus en plus. Les faits s'amassaient dans l'ombre des temps d'ignorance, et les sciences , dont le progrès pour être caché n'en était pas moins réel , devaient reparaître un jour accrues de ces nouvelles richesses ; et telles que ces rivières qui , après s'être dérobées quelque temps à notre vue dans un canal souterrain , se montrent plus loin grossies de toutes les eaux filtrées à travers les terres.
Différentes suites d'événements naissent dans les différentes contrées du monde , et toutes comme par autant de routes séparées concourent enfin
au môme but , à relever l'esprit humain de ses ruines. Ainsi pendant la nuit on voit les étoiles se lever successivement ; elles s'avancent Chacune sur leur cercle; elles semblent, dans leur révolution commune, entraîner avec elles toute la sphère céleste, et nous amener le jour qui les suit. L'Allemagne, le Danemarck, la Suède , la Pologne, par les soins de Charlemagne et des Otbon , la Russie par le commerce avec l'empire des Grecs, cessent d'être des forêts incultes. Le christianisme , en rassemblant ces sau- \iiuvs épan, en les fixant dans des villes, va tarir pour jamais la source de ces inondations tant de fois funestes aux sciences. L'Europe est encore barbare ; mais ses connaissances, portées chez des peuples plus barbares encore, sont pour eux un progrès immense. Peu à peu les mœurs apportées de la Germanie dans le midi de l'Europe disparaissent. Les nations , dans les querelles des nobles et des princes , commencent à se former les principes d'un gouvernement plus fixe, à acquérir, par la variété des circonstances où elles se trouvent, le caractère particulier qui les distingue. Les guerres contre les Musulmans dans la Palestine , en donnant à tous les États de la chrétienté un intérêt commun , leur apprennent à se connaître, à s'unir, jettent les semences de cette politique moderne par laquelle tant de nations semblent ne composer qu'une vaste république. Déjà on voit l'autorité royale renaître en France ; la puissance du peuple s'établir en Angleterre ; les villes d'Italie se former en républiques et présenter limage de l'ancienne Grèce ; les petites monarchies d'Espagne chasser les Maures devant elles, et se rejoindre peu à peu dans une seule. Bientôt les mers, qui jusque-là séparaient les nations, en deviennent le lien par l'invention de la boussole. Les Portugais à l'orient , les Espagnols à l'occident , découvrent de nouveaux mondes. L'univers est enfin connu. Déjà le mélange des langues barbares avec le latin a produit, dans la suite des siècles, de nouvelles langues; tandis que l'italienne, moins éloignée de leur source commune, moins mêlée avec les langues étrangères, s'élève la première à l'élégance du style et aux beautés de la poésie. Les Ottomans, répandus dans l'Asie et dans l'Europe avec la rapidité d'un vent impétueux, achèvent d'abattre l'empire de Constantinople, et dispersent dans l'Occident les faibles étincelles des sciences que la Grèce conservait encore.
Quel art naît tout à coup comme pour faire voler en tous lieux les écrits et la gloire des grands hommes qui vont paraître ? Que les moindres progrès sont lents en tous genres ! Depuis deux mille ans les médailles présentent à tous les yeux des caractères imprimés sur l'airain , et après tant de siècles un particulier obscur soupçonne qu'on peut en imprimer sur le papier. Aussitôt les trésors de l'antiquité, tirés de la poussière, passent dans toutes les mains, pénètrent dans tous les lieux, vont porter la lumière aux talents qui se perdraient dans l'ignorance, vont appeler le génie du fond de sa retraite.
Les temps sont arrivés. Sors, Europe, de la nuit qui te couvrait. Noms immortels des Médicis, de Léon X, de François 1er, soyez consacrés à jamais ! Que les bienfaiteurs des arts partagent la gloire de ceux qui les cultivent ! Je te salue, ô Italie ! heureuse terre, pour la seconde fois la patrie des lettres et du goût , la source d'où leurs eaux se sont répandues pour fertiliser nos régions. Notre France ne regarde encore que de loin tes progrès. Sa langue, encore infectée d'un reste de barbarie , ne peut le.-; suivre. Bientôt de funestes discordes déchireront l'Europe entière. Des hommes audacieux ont ébranlé les fondements de la foi H ceux des empires : les tiges fleuries des H. 39
beaux-arts croissent-elles arrosées de sang? Un jour viendra, et ce jour n'est pas loin, qu'elles embelliront toutes les contrées de l'Europe.
Temps, déploie tes ailes rapides! Siècle de Louis, siècle des grands hommes , siècle de la raison , hâtez-vous ! Déjà dans les troubles de l'hérésie , la fortune des États longtemps agitée a achevé, comme par une dernière secousse , de prendre une raisonnable fixité. Déjà l'étude opiniâtre de l'antiquité a remis les esprits au point où elle s'était arrêtée. Déjà cette multitude de laits, d'expériences, d'instruments, de manœuvres ingénieuses que la pratique des arts accumulait depuis tant de siècles, a été tirée de l'obscurité par l'impression. Déjà les productions des deux mondes, rassemblées sous les yeux par un commerce immense, sont devenues le fondement d'une physique inconnue jusque-là, et dégagée enfin des spéculations étrangères. Déjà , de tous côtés , des regards attentifs sont fixés sur la nature. Les moindres hasards, mis à profit, enfantent les découvertes. Le fils d'un artisan , dans la Zélande , assemble en se jouant deux verres convexes dans un tul»e : les limites de nos sens sont reculées, et dans l'Italie les yeux de Galilée ont découvert un nouveau ciel. Déjà Kepler, en cherchant dans les astres les nombres de Pythagore , a trouvé ces deux fameuses lois du cours des planètes , qui deviendront un jour, dans les mains de Newton, la clef de l'univers. Déjà Bacon a tracé à la postérité la route qu'elle doit suivre.
Quel mortel ose rejeter les lumières de tous les âges , et les notions même qu'il a crues les plus certaines ? Il semble vouloir éteindre le flambeau des sciences pour le rallumer lui seul au feu pur de la raison. Veut-il imiter ces peuples de l'antiquité chez lesquels c'était un crime d'allumer à des feux étrangers celui qu'on faisait brûler sur l'autel des dieux? Grand Descaries ! s'il ne vous a pas été donné de trouver toujours la vérité, du moins vous avez détruit la tyrannie de l'erreur.
La France , que l'Espagne et l'Angleterre ont déjà devancée dans la gloire de la poésie , la France , dont le génie n'achève de se former que lorsque l'esprit philosophique commence à se répandre, devra peut-être à cette lenteur même l'exactitude, la méthode, le goût sévère de ses écrivains. Les pensées subtiles et recherchées , le pesant étalage d'une érudition fastueuse, corrompent encore notre littérature. Étrange différence de nos progrès dans le goût et de ceux des anciens ! L'avancement réel de l'esprit humain se décèle jusque dans ses égarements. Les caprices de l'architecture gothique n'appartiennent point à ceux qui n'ont que des cabanes de bois ; l'acquisition des connaissances chez les premiers hommes, et la formation du goût, marchaient pour ainsi dire du même pas. De là une rudesse grossière, une trop grande simplicité, était leur apanage. Guidés par l'instinct et l'imagination , ils saisirent peu à peu ces rapports entre l'homme et les objets de la nature, qui sont les seuls fondements du beau. Dans les derniers temps , où malgré l'imperfection du goût , le nombre des idées et des connaissances était augmenté , où l'étude des modèles et des règles avait fait perdre de vue la nature et le sentiment , il fallait revenir par la perfection au point où les premiers hommes avaient été conduits par un instinct aveugle; et qui ne sait que c'est là le suprême effort de la raison ?
Enfin toutes les ombres sont dissipées. Quelle lumière brille de toutes parts ! Quelle foule de grands hommes dans tous les genres ! Quelle perfection de la raison humaine ! Un homme, New-ton, a soumis l'infini au calcul ; a dévoilé les propriétés de la lumière qui , en éclairant tout , semblait se
cacher elle-même; a mis dans la balance les astres, la terre et toutes les forces de la nature. Cet homme a trouvé un rival. Leibnitz embrasse dans sa vaste intelligence tous les objets de l'esprit humain. Les différentes sciences, resserrées d'abord dans un petit nombre de notions simples, communes à tous, ne peuvent plus, lorsqu'elles sont devenues par leurs progrès plus étendues et plus difficiles, être envisagées que séparément; mais un progrès plus grand encore les rapproche , parce qu'on découvre cette dépendance mutuelle de toutes les vérités, qui, en les enchaînant entre elles, les éclaire l'une par l'autre; parce que, si chaque jour ajoute à l'immensité des sicences, chaque jour les rend plus faciles ; parce que les méthodes se multiplient avec les découvertes ; parce que l'échafaud s'élève avec l'édifice.
0 Louis! quelle majesté t'environne ! quel éclat ta main bienfaisante a répandu sur tous les arts! Ton peuple heureux est devenu le centre de la politesse. Rivaux de Sophocle, de Ménandre, d'Horace, rassemblez-vous autour de son trône ! Académies savantes , naissez ! unissez vos travaux pour la gloire de son règne ! Quelle multitude de monuments publics , de productions du génie, d'arts nouveaux inventés , d'arts anciens perfectionnés ! Qui pourrait suffire à les peindre! Ouvrez les yeux et voyez ! Siècle de Louis le Grand , que votre lumière embellisse le règne précieux de son successeur ! Qu'elle soit à jamais durable , qu'elle s'étende sur tout l'univers! Puissent les hommes faire sans cesse de nouveaux pas dans la carrière de la vérité ! Plutôt encore puissent-ils devenir sans cesse meilleurs et plus heureux!
Au milieu de ces vicissitudes des opinions, des sciences, des arts et de tout ce qui est humain, jouissez, messieurs, du plaisir de voir cette religion à laquelle vous avez consacré vos cœurs et vos talents , toujours semblable à elle-même , toujours pure , toujours entière , M perpétuer dans l'Église, conserver tous les traits du sceau dont la marquée la Divinité. Vous serez ses ministres, et vous serez dignes d'elle. La Faculté attend de vous sa gloire, l'Église de France ses lumières, la religion ses défenseurs : le génie , l'érudition et la piété s'unissent pour fonder leurs espérances.
Idées générales. — 1° Le rapport de la géographie physique à la distribution des peuples sur le globe , à la division des États. Vue générale de la division des peuples considérée historiquement. De la formation des États , de leurs réunions. Principes de ces réunions tirés du droit public, combina
' Les morceaux suivants ne son! que des esquisses que M. Turgot avait commencées en Sorbonne, ou dont il avait occupé ses loisirs |>eu de temps après en être sorti, mais auxquelles les affaires ne lui periuire nt pfan ensuite de meltre la dernière main.
Il avait commencé celle qui regarde la géographie politique pour un de ses condisciples qui avait eu le dessein de composer un ouvrage sous ce titre, et qui fut effraye de la manière étendue dont M. Turgot aurait voulu qu'il fût traité, et de ce qu'il n'en formai' que la seconde partie d'une suite de travaux dont le premier aurait été l'histoire universelle, et le dernier aurait embrassé toute la science du gouvernement.
L'amitié, que M. Turgot a plus inspirée et surtout mieux ressentie qu'aucun autre homme que j'aie connu, a beaucoup contribue à l'emploi de sou honorable vie. Il s'engageait pour ses amis à des projets dont il traçait tous les détails avec un zèle infali-
avec les obstacles ou les facilités qu'y mettent les situations respectives des provinces.
2° La géographie considérée par rapport à la richesse respective des différentes contrées, aux denrées différentes qu'elles produisent, aux branches de commerce qui naissent de ces variétés, à la circulation des marchandises, d'abord en général sur le globe ou de climat à climat , puis de peuple à peuple, et enfin de province à province.
5° La géographie considérée par rapport aux facilités plus ou moins grandes des communications par terre, par mer et par rivières. Des effets de cette communication sur les conquêtes, sur les ligues, sur les intérêts respectifs des États, sur les craintes qu'ils peuvent inspirer. De ses effets sur les différentes branches de commerce relativement à la nature des denrées plus ou moins faciles à transporter, plus ou moins précieuses, sous un volume et un poids plus ou moins grands.
4" La géographie considérée par rapport aux différents gouvernements, aux différents caractères des peuples, à leur génie, à leur valeur, à leur industrie ; séparer ce qui appartient là-dedans aux causes morales : examiner si les causes physiques y ont part , et comment.
5° Le résultat de tous ces principes et leur application, 1° aux intérêts des princes, aux rapports des parties du monde, à ceux des États de l'Europe dans leur situation présente, à leur puissance, à leur commerce, à leurs intérêts faux ou vrais, à leurs vues, à leurs espérances bien ou mal fondées, aux différents systèmes de politique embrassés successivement par chaque cour, au système de l'équilibre , aux révolutions ou possibles, ou vraisemblables. 2° L'application de ces principes à la politique intérieure ; à la situation des capitales, à la division des provinces, à la distribution de l'autorité dans ses différents départements, aux diverses branches de productions et de commerces que l'on voudrait favoriser, à l'établissement des ports de mer, des canaux, des chemins, des points de réunion, des capitales, des provinces, des tribunaux, des gouvernements municipaux, de celui même des communautés; à la balance de la capitale et des provinces, des villes et des campagnes , des provinces et des villes entre elles; 3° au rapport de la nature du gouvernement à l'étendue des États, aux projets soit de république générale , soit de monarchie universelle.
Il me semble que toutes ces idées développées formeraient ce que j'appelle la géographie politique.
On peut faire une division plus générale encore, et comprendre tout ce qui regarde le rapport de la géographie politique sous deux articles. La diversité des productions et la facilité des communications; ce sont là, en effet, le deux éléments variables d'après lesquels il faut résoudre tous les problèmes de la géographie politique. Il faudrait cependant y ajouter encore la
gable, et à des essais de rédaction très-soignés. Il n'aurait jamais pris lanl de peine s'il ne se fût agi que de sa propre gloire.
Aucun de ceux qui ont eu l'honneur et le bonheur d'avoir part à son intimité n'a jamais su ce qu'on devait le plus admirer, de son cœur ou de son esprit.
Ces médailles de sa jeunesse auront de l'intérêt pour tout le inonde. On ne sera point surpris que celui qui, au séminaire, avait conçu de si vastes plans d'ouvrages sur des sujets si importants, et qui avait déjà rassemblé sur eux tant de matériaux, coordonné tant d'idées, ait été depuis un grand philosophe, un administrateur plein de lumières, un ministre de premier ordre. {Note rie Dupont rie Nemours.)
division des États, qui dépend en partie de ces deux principes, mais qui tient aussi en partie aux événements fortuits qui se sont succédé dans la suite des temps.
On peut ranger tout ce qui regarde la géographie politique sous deux divisions : la géographie politique théorique , et la géographie positive ou historique.
La première n'est guère que le rapport de l'art du gouvernement à la géographie physique ; comme la terre est le théâtre de toutes les actions humaines, cet objet renfermerait presque tout l'art de gouvernement, et pour ne l'y pas insérer tout entier, il faudrait souvent faire violence à la suite des idées. Mais si on y fait entrer tout , pourquoi déguiser un traité complet de gouvernement sous ce nom étranger de géographie politique? Ne vaut-il pas mieux présenter la partie sous le nom du tout, que le tout sous le nom de la partie, quelque principale qu'elle puisse être?
La géographie politique positive ne renferme que deux parties, le présent et le passé. L'état actuel du monde politique , les différentes forces des nations, leurs bornes, leur étendue, leurs qualités physiques, morales et politiques : c'est-à-dire, la quantité d'hommes, les richesses de chaque État, le caractère de ses habitants , la facilité ou les obstacles que met à leur agrandissement la nature de leur gouvernement , le commerce des différentes nations, leurs prétentions respectives, leurs intérêts faux ou vrais, le chemin qu'ils suivent à présent, et la direction de leurs mouvements vers un progrès plus grand encore ou vers leur décadence ; voilà la vraie géographie politique, à prendre le mot de géographie sous le sens dans lequel il est pris ordinairement, d'une description actuelle de la terre. Mais la géographie, parla même qu'elle est le tableau du présent, varie sans cesse; et puisque tout ce qui est passé a éfé présent, l'histoire, qui est le récit du passé, doit être une suite de ces tableaux de l'histoire du monde pris dans chaque moment.
Si l'on comprend dans la géog/aphie l'état des nations, comme paraît l'exiger le titre de géographie politique, il y a bien peu à ajouter à la géographie des différentes époques pour en faire l'histoire universelle, tout au plus les noms et les actions de quelques hommes. En un mot, l'histoire et la géographie placent les hommes dans leursdifférentes distances; l'une exprime les distances de l'espace , l'autre celles du temps. La description nue des terrains, d'un côté, la suite sèche et numérale des années, de l'autre, sont comme la toile où il faut placer les objets. La géographie ordinaire et la chronologie en déterminent les situations ; l'histoire et la géographie politique les peignent de leurs propres couleurs. La géographie politique est , si j'ose ainsi parler, la coupe de l'histoire. 11 en est des différentes suites d'événements qui forment l'histoire de chaque pays par rapport à celle du monde, comme des libres qui forment le tissu d'un arbre depuis sa racine jusqu'à son sommet; elles varient sans cesse entre elles, et chaque point de la hauteur, si on y fait une section transversale, présentera la figure qui lui est propre, en sorte que l'arbre entier n'est que la suite de ces tranches variées. Voilà l'histoire universelle. Chaque moment a son espèce de géographie politique, et ce nom convient spécialement à la description du moment présent où se termine nécessairement le cours des différentes suites d'événements. Je vois encore que, par rapport à cet objet, le nom de géographie politique serait un déguisement de l'histoire universelle. Ne vaut-il pas
mieux ranger les choses sous leur vrai titre, et donner 1° une histoire universelle raisonnée; 2° une géographie politique qui en serait la suite; 3° un traité du gouvernement , qui renfermerait ce que j'appelle la théorie de la géographie politique ?
Esquisse d'un plan de géographie politique.
L'idée générale du globe terrestre considéré comme habitable; de la diversité des terrains et de leur fertilité ; des plaines, des vallées, de leurs divisions et des bornes naturelles qui les ont occasionnées; des communications plus ou moins faciles entre certaines limites ; des obstacles plus ou moins insurmontables qu'y met la nature; ruisseaux, rivières, fleuves, mers, coteaux, montagnes, chaînes de montagnes, finages, cantons, territoires, provinces, régions, grands continents. — Description géographique du globe sous ce point de vue, ou mappemonde, telle que pourrait la dresser un habitant de la lune avec de bons télescopes.
Deuxième point de vue du globe , considéré par zones et par climats : par rapport à la différente action du soleil , aux différentes lois que suivent les variations du froid et du chaud. Effets généraux et non contestés de ces lois sur la terre considérée en tant qu'habitable. Idée générale de la manière dont les hommes ont pu être épars sur la surface du globe, en supposant qu'ils soient partis d'un centre unique, ou en admettant qu'ils ont été, dès l'origine, répandus en plusieurs lieux : les deux hypothèses doivent produire à peu près les mêmes effets. Vue des habitants du globe ainsi dispersés, et des nations isolées par leur ignorance au milieu des nations. Rapport du nombre d'hommes dans un espace donné aux productions de cet espace. Considérations générales sur la population des États , sur les progrès passés et futurs du genre humain. Rapport de ces productions à la manière de vivre des hommes. Premier état où l'on doit supposer à cet égard les habitants du globe. Pour expliquer ce que nous voyons, un philosophe doit remonter jusqu'à cet état de barbarie au delà duquel le genre humain n'aurait pu subsister. Supposition des hommes distribués par familles vivant de ce que le hasard leur offre , fruits , insectes , animaux.
Première mappemonde politique, ou division du monde habité par rapport aux différentes espèces d'hommes : blancs, noirs, rouges, Lapons, Celtes, Tartares, Chinois, Maures, Levantins, Indiens, Malais.
Des changements successifs dans la manière de vivre des hommes , et de l'ordre dans lequel ils se sont suivis : peuples chasseurs , pasteurs , laboureurs.
Des causes qui ont pu retenir plus longtemps certains peuples dans l'état de chasseurs, puis de pasteurs. Des différences qui résultent de ces trois états, par rapport au nombre des hommes, aux mouvements des nations, aux facilités plus ou moins grandes de surmonter les barrières par lesquelles la nature a pour ainsi dire assigné aux différentes sociétés leur part sur le globe terrestre , aux communications , aux mélanges des peuples plus ou moins faciles.
Comment les petites sociétés resserrées entre certaines bornes ont, par des mélanges plus fréquents, contracté un caractère, une langue, des mœurs, peut-être même une figure commune , qui forment des nations; comment des mélanges un peu moins fréquents, renfermés entre des limites plus étendues , mais plus difficiles à franchir, ont donné à ces nations entre elles
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une ressemblance moins marquée . mai> toujours -msible. Comment le genre humain s'est ainsi trouve divisé en grands peuples; comment ces peuples mornes se sont encore mêlés sur toute la surface dos grands continents, en 6orte que tous les peuples qui se touchent ont pris nécessairement, comme deux couleurs voisines, quelques teintes l'un de l'autre; tandis qu'on ne peut observer de teintes communes entre les peuples d'un continent qui paraissent partir de différents centres, et dont la nuance s'étend jusqu'aux extrémités les plus reculées, en s'affaiblissanf par des dégradations plus ou moins rapides , suivant que les communications avec le lieu où l'on doit en chercher l'origine, ont été plus ou moins faciles , et par là plus ou moins fréquentes.
Seconde mappemonde politique, ou distribution des peuples et des nations sur le globe.
Des bornes principales que la nature a données à ces grands peuples, et des communications principales qu'elle laisse ouvertes entre eux, et qui ont pu en quelque sorte diriger les mouvements des nations dans toutes leurs grandes migrations.
Nouvelles réflexions sur les changements successifs dans l'état des nations, et sur l'inégalité de leurs progrés.
Vue générale des hommes divisés en peuples plus ou moins barbares, plus ou moins policés, et représentant sous un coup d'œil dans le tableau du présent les différentes nuances de la barbarie et de la civilisation , par lesquelles la nation la plus avancée a successivement passé depuis la première époque de la barbarie.
Idées générales de ces progrès dans les différentes nations; du transport des lumières de l'esprit et du perfectionnement du gouvernement d'un pays à l'autre, et des tableaux que l'univers, considéré sous ce point de vue, a présentés et présentera successivement.
Considérations, plus détaillées sur le progrès des peuples. Les hommes considérés comme formant des sociétés politiques. De la première formation des gouvernements parmi les peuples sauvages , chasseurs, pasteurs, laboureurs. Des variétés relatives à ces trois manières de vivre.
Considérations générales sur la propriété des choses et des terrains; occupation, conservation ou occupation continuée, et des effets qui ont dû en résulter.
Laboureurs, habitations, distances, à quoi relatives. Mesure des distances, villes. Du rapport entre une ville et son territoire. Origine de ces rapports.
Premiers États plus étendus; comment ils ont pu se former ; que la force est le seul lien qui en unisse les parties.
Colonies et guerres. — Colonies, rapports entre elles et les métropoles relativement à la facilité de la communication, et par conséquent à la distance de l'une à l'autre : relativement à l'inégalité de la puissance, et ainsi à l'avantage des situations et même à la bonté du gouvernement.
Comparaison des situations des villes entre elles par rapport à l'étendue et à la fertilité du territoire qu'elles occupent, par rapport aux commodités pour le commerce, par rapport à la difficulté de les attaquer.
Guerres entre les villes; leurs effets. Destruction des vaincus; transport des habitants, esclavage, ou lois et tributë imposes. Une ces sortes do guerres ont rarement produit des effets durables et formé des Ktats étendus.
Guerres des peuples policés avec les barbares. Conquêtes rapides dans un grand espace, et peu durables par le défaut de liaison entre leurs différentes parties.
Que la conservation à certains égards est une conquête perpétuelle, et suppose par conséquent une aptitude perpétuelle à conquérir, une force constante et toujours appréciable, quoique dans un degré inférieur.
Conquêtes moins étendues et renfermées entre des limites naturelles. États médiocres, établissement des capitales. Premiers liens du gouvernement despotique. L'asservissement d'un peuple suppose toujours dans l'Etat une partie opprimante qui, dans les mains du prince, est l'instrument de l'oppression. Cette partie est ou un peuple particulier dominant par la force de sa situation ou de son caractère, ou un peuple conquérant répandu ans toute l'étendue du pays conquis, ou simplement un corps de troupes disciplinées. Ce dernier moyen est d'autant plus rare, qu'on remonte plus baut dans l'antiquité, parce que, dans l'art militaire comme dans les autres, les premiers éléments appartiennent à tous les hommes, les progrès seuls y mettent des différences.
Du gouvernement des provinces dans les États médiocres et dans les grands empires formés par des conquêtes. Rapport de la forme du gouvernement à l'étendue des États. Despotisme des grands empires nécessaire dans les premiers temps. Effets du despotisme sur les mœurs civiles. Sur la pluralité des femmes. Causes du despotisme dans certains pays, tels que l'Asie, etc. 1° La nature du pays et la trop grande facilité des conquêtes par l'étendue des'plaines et la distance trop grande des barrières que la nature a mises entre les nations. 2° Le progrès trop rapide de la société dans ces contrées, et l'art de conquérir perfectionné avant que l'esprit humain fut assez avancé pour avoir perfectionné l'art de gouverner, avant que \èé petits États eussent un gouvernement fixe qu'un conquérant pût laisser subsister, avant que les peuples sussent former des ligues et s'associer entre eux pour défendre leur liberté, avant que les conquérants trouvassent des peuples déjà policés dont ils fussent obligés d'adopter les mœurs et les lois.
Digression sur les climats ; combien leur influence est ignorée. Danger qu'il y aurait à faire usage du principe trop adopté sur cette influence. Fausses applications qu'on en a faites au caractère des peuples et de leurs langages, à la vivacité de l'imagination, à la pluralité des femmes, à la servitude des Asiatiques. Vraies causes de ces effets. Nécessité d'avoir épuisé les causes morales avant d'avoir droit d'assurer quelque chose de l'influence physique des climats. De l'influence morale des climats par les objets qu'ils nous présentent. Différence de l'influence des climats d'avec les effets de la situation, qui sont la première donnée dans tous les problèmes de la géographie politique. Utilité de cette digression.
Réflexions générales sur la manière dont les différents génies des peuples doivent entrer dans le plan de la géographie politique. Réflexions générales sur la manière dont les nations, d'abord isolées, ont porté leurs regards autour d'elles, et sont parvenues peu à peu à se connaître de plus en plus. Progrès dans l'étendue des connaissances géographiques relatives aux états successifs du genre humain. Des principaux rapports qui peuvent unir les peuples; voisinage, commerce. Désir de conquérir, craintes réciproques, intérêts communs. Que chaque peuple qui a devance les autres dans ses progrès est devenu une espèce de centre autour duquel s'est formé comme un monde
politique composé des nations qu'il connaissait et dont il pouvait combiner les intérêts avec les siens ; qu'il s'est formé plusieurs de ces mondes dans toute l'étendue du globe indépendants les uns et des autres, et inconnus réciproquement ; qu'en s'étendant sans cesse autour d'eux, ils se sont rencontrés et confondus, jusqu'à ce qu'enfin la connaissance de tout l'univers, dont la politique saura combiner toutes les parties, ne formera plus qu'un seul monde politique, dont les limites sont confondues avec celles du monde physique.
Étendue de ces mondes politiques relative, 1° à l'étendue des États et à la division plus ou moins grande des nations, parce qu'on connaît toujours ses voisins : un Espagnol connaît l'Allemagne, parce qu'il n'y a qu'une nation entre deux. Si cette nation intermédiaire était divisée en cent petits États, il ne connaîtrait que les plus voisins de l'Espagne ; 2° à la facilité des communications et aux progrès du genre humain dans cette partie; progrès du commerce, de la navigation. De l'invention de la navigation dans les différentes parties du globe.
Troisième mappemonde politique^ — Aspect des nations anciennes : Egypte, haute Asie, Chine, Phénicie et commencement de la Grèce, pays barbares. Idée générale des principaux inondes politiques dans la première époque connue. Nouvelle source du mélange des peuples, le commerce et la navigation. Vues générales sur les progrès du commerce des Phéniciens et leurs colonies. Des colonies maritimes, du commerce, de ses différents états, de son influence sur la balance des nations par rapport à la richesse, et sur les révolutions des Phéniciens en Grèce.
Idée générale du commerce dans ces premiers temps si différentsdes nôtres. De la proportion de puissance des colonies avec leur métropole.
Quelle était alors la circulation de l'argent sur tout le globe.
Indépendance réciproque des colonies, qui devient indépendance absolue lorsqu'elles sont assez puissantes pour se passer de leur métropole, et qui forment autant d'États égaux, dans lesquels la police a profité du degré de connaissance auquel était parvenu Y Orient, sans être infectée par le despotisme qui a présidé à la formation des États dans cette partie du monde, parce que c'est dans cette partie du monde qu'ont été formés les premiers États.
Rapports des colonies phéniciennes avec les anciens habitants de la Grèce. Idées de ces anciens habitants, Pelasges, Thraces, Épirotes, Cariens. Guerres dans la Grèce. Conjectures sur les guerres des Héraclides.
Tableau de la Grèce nécessairement divisée en petits États, par la simultanéité de la fondation des États, et par la nature du pays que coupent les montagnes et la mer.
Des Grecs considérés comme nation et comme république fédérative. — Comme nation, s'étendant par leurs colonies, Sicile, grande Grèce, lonie, Pyrène, Marseille; comme nation, comprenant plusieurs petits royaumes, Macédoine, Épire; d'autres, comme la Carie, la Lydie, prenant les moeurs grecques, ainsi qu'aujourd'hui le roi de Prusse prend les mœurs françaises. — Comme république fédérative, formant un corps moins étendu. Ligue des Amphictyons; droit public des Grecs; rapports des colonies et des métropoles ; équilibre entre elles. Premiers États de la Grèce ; ce qu'on sait de leur politique.
Guerre de Troie.
Passage du gouvernement monarchique au républicain. Des principales républiques successivement dominantes : Thèbes, Athènes, Lacédémone. Institutions singulières de ces républiques, et leur influence sur leurs forces respectives.
De Lacédémone en particulier. Rapports de ses lois à la situation et à l'étendue de l'État. Danger de ces institutions singulières, et de leur impossibilité dans les grands États.
Carte politique de la Grèce, de ses principaux États, de leur puissance relative à la navigation. Des principales branches de leur commerce, de leurs ligues les uns contre les autres. De la Grèce comparée avec ses voisins. Des rois de Macédoine, de l'Asie Mineure, de Lydie; effet singulier de la conquête de la Lydie par Cyrus, qui dévoila l'un à l'autre comme deux mondes politiques. Idée des révolutions qui avaient précédé cet événement dans la haute Asie. — Accroissement du premier empire d'Assyrie, toujours conquis et alternativement augmenté par ses défaites et par ses victoires. Babyloniens, Mèdes, Perses, Syriens, Egyptiens, effets de la géogra hie politique sur ces peuples. — Considérations sur ces révolutions; des vallées du Tygre et de l'Euphrate, et des montagnes qui les environnent.
Des incursions des barbares sur les peuples policés. Des Scythes; leur double route par la Transoxane et par les gorges du Caucase.
De l'empire de Cyrus, de ses rapports avec la Grèce. Changement que ces rapports mettent dans ceux des Grecs entre eux. Grecs d'Asie, Grecs d'Europe. Influence des forces maritimes. Puissance d'Athènes.
Guerre du Péloponèse. Expédition d'Agésilas. Progrès de la Macédoine. Politique de Philippe; ses projets exécutés par Alexandre.
Quatrième mappemonde politique, à l'époque d'Alexandre. Rome, Carthage, la Chine, Indes. Considérations sur l'expédition d'Alexandre, considérée dans ses effets, 1° par rapport à la Grèce ; 2° par rapport à ses conquêtes ; 3" par rapport aux projets qu'on lui prête.
Discussion sur la possibilité de la durée de son empire, et du gouvernement à y établir.
Division entre ses généraux ; de ses effets. Comment la géographie politique a influé dans l'établissement et dans la fixation des nouveaux États. Plusieurs classes d'États sous les successeurs d'Alexandre. États grecs fondés par ses capitaines dans les pays conquis. États grecs revenus dans leur ancienne situation. Satrapies persanes devenues indépendantes. Intérêts respectifs de ces différents États.
Des États de la Grèce ; combien leur situation était changée et leur état avili par la comparaison des grandes puissances qui mêlaient leurs intérêts avec ceux des petites républiques. Politique des rois de Macédoine, d'Épire, d'Egypte et de Syrie entre eux et avec les Grecs. Les rois de Syrie oublient la haute Asie. Leur situation et le choix qu'ils ont à faire de dominer dans l'ancienne Perse ou en deçà de l'Euphrate. Effets de ce choix.
La haute Asie abandonnée aux Parthes. Premier rapprochement des Chinois et des Européens par les conquêtes de ïsin-chi-Hoangti, que nous appelons Gengiskan. Tableau delà formation de l'empire de la Chine; son commerce avec le Japon. Des royaumes de l'Asie Mineure. État du commerce d'Alexandrie, de Carthage, de Marseille, de la Sicile, de la Grèce. Du commerce des Indes ; de quelle nature il pouvait être. Circulation générale sur le globe dans ce temps. Des mines d'Espagne; des
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îles britanniques. Considérations sur l'état de l'Europe qui, sans être encore policée comme la Grèce, n'était déjà plus barbare. Rapprochement des ligues latines, étrusques, etc., avec l'état où les Carthaginois trouvèrent l'Espagne, et César les Gaules.
Considérations particulières sur les progrès simultanés de Home et de Carthage. Idée des conquêtes des Humains. Combinaison singulière de leur caractère, de leur gouvernement, et de la disposition des peuples qui les environnaient. Leur rencontre avec les Carthaginois. Eorme de leur guerre. Intérêts que les puissances grecques désiraient y prendre. Destruction de Carthage. Changements que l'introduction des Romains dans le monde politique des Grecs dut apporter à l'intérêt de ceux-ci.
Cinquième mappemonde politique. Détails sur l'intérieur de la Grèce. Des ligues qui avaient succédé à l'influence des anciennes républiques , des Étoliens, des Achéens, etc.
Des rois de l'Asie Mineure, des grandes puissances. Réflexions sur le peu de souplesse des coursa changer le système de leur politique quand les circonstances changent. Que l'intérêt des États. n'est souvent connu que lorsqu'il est déjà changé. Politique des Romains avec les rois.
Guerres de Mithridate. Domination universelle des Romains.
Considérations sur les conquêtes d'une république : modifications que mirent aux principes généraux sur cette matière les circonstances particulières aux Romains.
Du gouvernement romain considéré par rapport aux provinces. Des provinces romaines et des États gouvernés par leurs propres lois. Des tributs, des pillages des proconsuls; du gouvernement des Romains considéré dans la balance des provinces et de Home , dans la contradiction de la puissance des Romains avec leurs lois et la forme de leur gouvernement. De l'inégalité des particuliers, de la puissance des légions et des généraux.
Des remèdes qu'on aurait pu imaginer pour remédiera ces maux, si on les avait prévus, et si ceux qui étaient assez puissants pour les prévenir ou les réparer, n'eussent pas été assez peu citoyens pour préférer de dominer sur la république; ou si ceux qui étaient citoyens n'avaient pas été trop attachés à la forme ancienne, parce qu'elle était ancienne.
Idée des troubles de la république. De César, d'Antoine, d'Octave. État des provinces pendant ces troubles. Progrès continuels de la domination romaine. Époque d'Auguste.
Sixième mappemonde politique. État de l'univers sous l'empire romain. — Intérieur de l'empire. — L'empire considéré par rapport à ses voisins. — Du reste du monde à cette époque.
Considérations sur la forme du gouvernement; sur le rapport de Rome avec les provinces ; sur la nature du despotisme des empereurs ; sur les vestiges du gouvernement républicain ; sur la distribution de l'autorité dans les provinces. De leur état; de l'influence des légions; de l'étendue de l'empire. Critique du conseil donné par Auguste à ses successeurs , de coercendo inlra fines imperio.
Des barbares et des Parthes, des peuples des montagnes de l'Arménie. Sur l'étendue des États en général , relativement à l'administration intérieure, à la forme du gouvernement, à l'autorité plus ou moins bornée, à la manière dont elle se distribue <'t dont elle agit dans les provinces, à sa distribution en départements; à la facilité de transporter les forces qui cou-
tiennent les peuples dans la soumission et qui répriment les voisins ; à la facilité de transporter les armées différentes dans différents siècles et dans différents pays ; à la facilité des correspondances , des chemins publics , des messageries publiques, etc.
Vices essentiels du gouvernement de l'empire ; pouvaient-ils être corrigés ? et comment? Considérations générales sur la difficulté et les moyens de faire subsister un État fort étendu.
Du gouvernement municipal; des sénats de petites villes. Quel parti on en pouvait tirer au lieu de les laisser avilir. Ces idées pouvaient-elles être connues dans les siècles dont il s'agit? et les circonstances permettaient-elles d'en faire usage ? Que l'empire ne fut jamais assez grand.
Tableau de l'empire sous les empereurs. Changements insensibles. Mélange plus intime des parties de l'État. Multiplication du droit de cité. Comment l'empereur cesse d'être l'empereur de Rome , pour être l'empereur de l'empire , et comment cette révolution dans les idées se fit sans être sentie et sans qu'on en recueillit les avantages.
État du commerce sous les empereurs. Tableau de la circulation générale sur le globe à cette époque.
Essai sur l'intérieur de l'empire, sur sa division en provinces, sur les métropoles et les diocèses, sur le rapport des villes et des campagnes, sur la culture des terres et le commerce. Établissement des principes de géographie politique relatifs à ces objets, et leur application à l'empire romain.
Carte politique de l'empire à l'époque de Dioclétien. Révolution des idées par le partage de l'empire préparé par les trente tyrans. Considérations sur les divisions faites par Dioclétien et ses successeurs.
Intérêts respectifs de ces parties de l'empire ; comment combinés avec l'intérêt général.
Réflexions sur la manière dont les États s'incorporent par une longue union , en sorte que les barrières naturelles semblent aplanies; que l'on ne voit pas que les aimées romaines aient éprouvé les mêmes difficultés à traverser l'empire , qu'éprouveraient aujourd'hui les armées européennes à passer d'un royaume à l'autre , et pourquoi.
L'empereur d'Italie ne pouvait tirer des Vaudois les mêmes avantages qu'un duc de Savoie. Ces peuples étaient neutres , parce que la guerre entre l'empereur des Gaules et l'empereur d'Italie était une guerre d'armée à armée, et non de nation à nation.
Considérations sur ce que l'empire romain serait devenu abandonné à luimême.
Époque de Constantin. Translation du siège de l'empire à Constantinople, et considérations générales sur la position des capitales relativement à l'étendue des États , à leur commerce intérieur, à leur commerce extérieur , à la situation des provinces plus ou moins importantes sur lesquelles elles dominent . aux ennemis qu'elles ont à craindre , à leurs projets d'agrandissement, enfin aux établissements déjà faits, aux mouvements qu'a reçus la machine de l'État et au danger du changement. Que dans les grands empires, la situation des capitales n'est déterminée qu'à peu près par la géographie politique.
Faute de Constantin. Si César avait eu le même projet, Constantin n'avait pas les mêmes motifs, et Constantin n'a pris que le mauvais du projet. 11 transporta à Constantinople les mêmes défauts qu'avait Rome. — Qu'il
fallait joindre au projet de transporter la capitale de l'empire, celui de conquérir le nord de l'Europe et de ne laisser à l'empire aucun ennemi à craindre. D'un autre côté, que le projet de César, de commencer par vaincre les Parthes avant les Germains, était une faute s'il voulait faire plus qu'Antoine. — Que Julien fit dans la guerre des Perses une faute plus grande encore, et dont l'empire ne s'est point relevé. — Que la translation de l'empire à Constantinople détermina la division absolue des deux empires d'Orient et d'Occident.
Nouvel élément introduit du temps de Constantin dans les problèmes de la géographie politique. La religion.
Considérations sur les premières religions des hommes. De l'idolâtrie ; dos dieux tutélaires; de la compatibilité de tous les dieux et de tous les cultes. Idée de la manière dont les peuples s'en rapportaient à la parole les uns des autres sur leurs dieux; comment les Latins attribuaient à Neptune les aventures do UtwÀm. l ne pareille religion pouvait bien quelquefois être un instrument dans les mains de la politique pour encourager les peuples : mais sa variété était trop uniforme pour être considérée dans la géographie politique , du moins en grand ; car il y a quelques exemples de guerres entreprises par les anciens pour venger la sainteté d'un temple violé. Ces profanations de temples n'étaient qu'une injure; les peuples se battaient pour leurs dieux comme nos chevaliers pour leurs dames. Guerre sacrée contre les Phocéens , en vertu d'un décret des amphictyons. — Mais en général la religion était partout la même , les dieux seuls étaient différents ; et si leurs cultes s'étendaient quelquefois , c'était en se mêlant et non en se chassant réciproquement des contrées où ils étaient reçus.
Deuxième espèce de religions. Religions exclusives de tout autre culte ; ou elles furent l'ouvrage des législateurs, et en ce cas elles furent bornées à l'étendue d'une nation , et devinrent un mur de séparation entre elle et ses voisins , comme la religion judaïque, et n'eurent pas une grande influence sur la géographie politique; ou elles n'eurent d'objet que la vérité, comme quelques sectes de philosophie , et seulement alors elles devinrent une sorte d'injure faite au reste du genre humain : les religions chrétienne, mahométane , et peut-être encore d'autres.
Chercher ce que c'est que la secte des lamas , celle des mages , celle des talapoins et celle des brames. — Ces sortes de religions se subdivisent encore.
— Ou elles se bornent à n'être que de simples sectes , à n'éclairer qu'un petit nombre d'hommes choisis dans une nation, sans entreprendre d'éclairer tous les hommes , et en laissant subsister tout l'appareil extérieur du culte établi. Telles ont été les sectes des philosophes. — Ou elles ont été animées de l'esprit de conversion , elles ont eu pour but tous les hommes et toutes les nations. — C'est alors seulement qu'elles entrent dans la géographie politique.
La religion chrétienne parait être la première qui ait mérité d'y entrer.
— Des sectes dans lesquelles elle sest partagée.
La religion mahométane l'a suivie ; car les autres sectes dont j'ai parlé plus haut sont trop peu connues, et ont produit des effets trop éloignes de nous pour offrir une grandi; matière à nos spéculations. En généra] môme , autant que je puis me rappeler leur histoire , ces sectes n'ont guère produit de révolutions, et elles ont été plus occupées à se défendre contre loppression des mahométans qu'à s'établir dans de nouveaux pays et à s'y troubler
mutuellement. Le zèle dont sans doute elles ont été animées autrefois dans les temps ignorés de leur établissement , puisqu'elles ont pu s'établir, a fait depuis longtemps place à l'indifférence , et leurs prêtres sont plus occupés à jouir qu'à acquérir.
Comment la religion a commencé à influer sur la politique intérieure et extérieure. Pourquoi le christianisme a été persécuté dans l'empire plutôt que les divinités étrangères, les sectes philosophiques et même le judaïsme. De son hétérogénéité avec les cultes établis.
Idée du christianisme. Comment lié au judaïsme. Comment il a étendu la sphère des bienfaits de Dieu sur toute la terre. De sa diffusion dans l'empire romain, principalement : d'abord parles Juifs, ensuite par les Gentils, qu'il a regardés comme égaux aux Juifs.
Premier rapport des religions avec la politique ; la persécution à laquelle elles sont exposées dans leur établissement. Effets de la persécution quand elle est destructive, et quand elle ne l'est pas; qu'elle est aux religions ce qu'est la taille aux arbres, qu'elle les détruit ou les fortifie. Idée des progrès des religions et des effets de la persécution sur elles relativement à ces progrès. Différence à cet égard d'une secte qui s'élève et d'une secte qui tombe. Difficulté d'arrêter l'une et l'autre dans son élévation ou dans sa chute.
Que la religion chrétienne a dû sa principale force à la vérité de ses dogmes comparée à l'absurdité du paganisme. Le fanatisme est une passion , et toutes les passions sent fondées sur la manière dont leurs objets agissent sur les hommes. Si on aime mieux une femme qu'une autre, elle a, par rapport à son amant, quelque avantage sur sa rivale. En fait d'opinion , c'est toujours la raison qui fonde cette passion. Il est vrai que la crainte et l'espérance l'augmentent beaucoup ; ajoutons l'orgueil. Que les religions, même sous les dehors du fanatisme, se combattent par des raisons; que ces raisons ne tirent pas toujours leur force de la vérité, mais des opinions déjà établies et des préjugés. Que, lors même qu'elles agissent par la force de la vérité , ce n'est pas toujours par une vérité absolue, mais par une vérité relative qui se trouve d'erreur à erreur. Progrès du christianisme et son adoption par Constantin.
Deuxième rapport de la religion à la politique intérieure. Des secours mutuels que se prêtent la religion et le gouvernement. Mélange des deux puissances, ou plutôt usurpations mutuelles de Tune et de l'autre j de là l'intolérance réduite en système et incorporée à la législation et à la constitution des États. Intolérance entre les parties d'un même peuple. Intolérance de peuple à peuple, d'où sont venues les guerres de religion.
Troisième rapport de la religion à la politique. Que l'intolérance est plus ou moins incorporée aux religions. Différence à cet égard entre le christianisme et le mahométisme. Intolérance du mahométisme différente de celle des chrétiens. Que les effets de l'intolérance varient suivant que les religions sont plus ou moins éloignées de leur origine et de leur première ferveur, et aussi suivant que les esprits sont plus ou moins éclairés.
Des différentes sectes dans une même religion ; du gouvernement ecclésiastique et du lien qu'il peut former entre plusieurs États indépendants.
Trois sortes de guerres de religion : guerres faites par les mahométansetpar les chevaliers teutoniques pour étendre leur religion. Guerres de religions défensives. — Croisades pour venger les lieux saints et pour
rétablir la religion dans les lieux où elle était établie. — Knlin guerre* pour défendre la liberté des consciences contre les persécutions ; guerres des protestants.— Influence de ces trois intérêts dans la politique. Liaison qu'établissent la diversité et la similitude des religions entre les sujets persécutés d'un prince et les princes \<>isins de la même religion. Moyens de remédier à ce mal.
Intolérance et tolérance. Fausseté, injustice et inutilité du premier système. .Nécessité de la tolérance; examen des différentes manières d'établir la tolérance; fausses idées à ce sujet; que nulle part on n'en a suivi toutes les conséquences ; dangers de ces conséquences. Que la tolérance doit être sans bornes, même par rapport à l'exercice public, et qu'alors seulement la religion n'entrera plus dans la géograpbie politique, si ce n'est que parce qu'un État gouverné suivant le principe de la tolérance sera plus riche et plus peuplé qu'un autre.
Pourquoi le christianisme s'étendit dans l'empire romain; de ses progrès chez les barbares. Des disputes de l'arianisme; de leurs effets par rapport aux barbares.
État de l'empire depuis Constantin jusqu'à sa chute ; ravages des barbares; de leurs causes; de leurs premiers mouvements sous Gallien. Faute des Romains de les avoir introduits dans leurs troupes. Faiblesse des empereurs qui achetèrent la paix. Fausse idée du président de Montesquieu sur la trop grande population du Nord, et sur le refoulement des peuples par les conquêtes des Romains.
Époque de Julien ; faute qu'il fit d'attaquer les Perses- L'empire est ouvert des- deux côtés. Des empereurs suivants. De la division absolue de l'empire sous Arcadiuset Honorius. Cours des inondations des barbares dirigé vers l'Occident. Leurs établissements. Ils se chassent les uns les autres, se fixent, partagent l'empire. Inondation passagère des Huns; réflexions sur l'état de barbarie. Alors la géographie politique se retrouve , et les bornes anciennes des nations se rétablissent. De la nation des Francs. Idée des ligues formées par les Germains pour défendre leur liberté. Pourquoi l'établissement des Francs dans les Gaules fut plus solide. Qu'ils réunirent une domination étendue dans la Germanie avec la possession des Gaules. Par là ils conservèrent l'égalité du courage avec les autres Germains qu'ils domptaient par la supériorité de la puissance; le séjour des Gaules n'énerva point la nation. La puissance française devint le rempart de l'Europe, assura l'établissement des nations, et contribua même indirectement aux progrès des armes de Justinien en Italie et en Afrique contre les conquérants amollis de ces contrées.
Septième mappemonde politique. — L'Europe partagée entre les barbares immédiatement avant le règne de Justinien. État de l'empire grec ; les contrées de la Germanie possédées par la nation maîtresse de la Gaule, deviennent un poids dans la balance des nations. Politique de Clovis et de Théodoric. Effets des disputes de l'arianisme dans la conquête des Francs. Idée du gouvernement intérieur de ces différents États. Des partages : de la dispersion des nations conquérantes dans l'intérieur des pays conquis, et de la forme du gouvernement qui en est résulté.
Idée de l'aristocratie. Considérations générales sur le mélange des nations : barbares avec barbares. Barbares avec policés. Effets de la rencontre de ces différentes nations, Romains, Gaulois, Francs. Leur mélange.
Nouveau point de vue sur la religion chrétienne qui, cessant d'être incorporée à un seul empire , devient un lien commun entre plusieurs États , et rend le siège Rome un point de ralliement entre les nations. Autorité des évoques plus grande, et pourquoi plus grande dans l'Église et dans l'État. Comment les évêques ont part au gouvernement et deviennent seigneurs, parce que le gouvernement devenant aristocratique , les évêques durent y rentrer, attendu qu'ils tenaient un rang considérable dans la nation. Examiner comment un gouvernement fondé par la voie des conquêtes est devenu aristocratique en Europe et non pas despotique.
Du gouvernement des Germains. Différence de leurs conquêtes avec celles des Tartares dans la haute Asie. Cette différence vient : 1° des mœurs mêmes des Germains et de la liberté qu'ils conservaient. Différence entre une nation guerrière et une armée de soldats. 2° De l'état des pays conquis déjà gouvernés par des lois supérieures à tout ce que les barbares pouvaient imaginer de plus beau. 5° Du partage des terres fait par les conquérants, qui augmenta la puissance des particuliers à proportion de celle de leurs chefs, et ne laissa à ceux-ci d'autre force que celle des vassaux, sans leur laisser le pouvoir de les opprimer. 4° De l'influence que prit la religion parmi ces nations.
État du commerce à cette époque ; décadence des villes et du commerce intérieur, faiblesse de la marine. Route de la circulation générale sur le globe.
Réflexions sur la nation juive et sur le rôle qu'elle commençait à jouer dans le commerce d'Alexandrie, de Constantinople , et du reste de l'Europe. Misère de l'Italie.
Réflexions sur les deux principales puissances du monde , les Francs et l'empire grec. Guerres d'Italie et d'Afrique.
Comparaison des deux puissances ; leurs avantages et leurs désavantages jugés par les principes de la géographie politique, et par les défauts de leur gouvernement intérieur.
De la Perse, des Arabes, des peuples du nord relativement à l'empire grec. Naissance de Mahomet. Réflexion sur la situation des Arabes; sur leur liberté qu'ils avaient conservée ; sur la sécurité que leur désunion et leur pauvreté avaient toujours inspirée aux Romains ; sur les avantages de leur
situation pour faire des conquêtes1
Ce n'est pas une chose neuve de dire que les Pays-Ras et l'Italie ont ruiné l'Espagne.
Examiner si les princes espagnols n'ont pas pensé plusieurs fois à démembrer les Pays-Bas de leur monarchie; mais celui qui aurait proposé à Philippe H de les céder à quelque prince, eût été regardé comme un fou , et je ne sais de quel œil la reine de Hongrie regarderait aujourd'hui un homme qui lui ferait la même proposition. Il est du moins bien sûr que les Anglais, en faisant la guerre de 1700, ne croyaient pas rendre à la France et à l'Espagne le service le plus signalé, 1° en fomentant leur union; 2° en étant à la France un ennemi puissant; 5° en forçant l'Espagne à s'occuper de son véritable intérêt , la marine.
La maxime qu'il faut retrancher des provinces aux États, comme des
1 II y a ici une lacune dans le manuscrit de M. Turgot, et nous ignorons combien de pages sont perdues. (Note de Dupont de Nemours.)
branches aux arbres, pour les fortifier, sera encore longtemps dans les livres avant d'être dans les conseils des princes. C'est un des grands objets de la géographie politique, de déterminer quelle province il est avantageux à un État de conserver; c'est à elle à démontrer qu'il y a des cas où l'on doit se croire heureux d'en perdre. Il est bien constant que l'ordre établi entre les puissances par la géographie politique, c'est-à-dire par les bornes que la nature a mises entre les États, aurait subsisté, et qu'un prince n'aurait jamais possédé qUe ce qu'il aurait été à portée de conserver , si la force, qui est le seul moyen de conserver, eût été le seul moyen d'acquérir. Mais le droit, héréditaire des princes, joint à l'extrême division des États introduite par le gouvernement féodal, a changé cet ordre naturel, et a mêlé les États des princes comme les terres des particuliers, parce que le sort des nations a été réglé par les mêmes lois que la distribution des héritages. L'unité du gouvernement n'est plus dans un corps de nation : le souverain est le seul point de réunion.
Dans le langage de l'Europe politique on doit distinguer une puissance d'un État. Le roi de Prusse est une puissance, le roi de France a un État. Charles-Quint n'avait qu'une puissance, et l'Espagne a été dans le même cas jusqu'à Philippe V; elle est devenue un État depuis cette époque; elle y a gagné une unité d'intérêt qui dirigera nécessairement ses forces, jusquelà partagées, aux seuls objets qui lui peuvent être utiles. Une puissance, en un mot, redevient un État, lorsqu'elle se réduit aux bornes que la nature lui a assignées. La géographie politique a tracé les limites des États, le droit public forme les puissances; mais à la longue la géographie politique l'emporte sur le droit public , parce qu'en tout genre la nature l'emporte à la longue sur les lois. On ne conserve longtemps que ce qu'on est à portée d'acquérir, parce qu'on doit toujours perdre à la longue ce qu'on ne peut recouvrer aisément quand on l'a perdu de nouveau.
Nous sommes bien loin de penser à examiner les idées que je vais proposer, et peut-être appartiennent-elles plus à la politique prise en général qu'à la géographie politique. Jusqu'ici les hommes ont joui de la fécondité de la terre, comme les sauvages jouissent des fruits des arbres qu'ils n'ont point plantés. Ils en ont profité sans songer à les faire naître. Je m'explique; je ne veux pas dire assurément que le produit annuel de cette fécondité ne soit pas dû à leurs travaux; sans doute la terre arrosée de leurs sueurs a plutôt vendu ses productions à leur industrie , qu'elle ne les a données à leurs besoins ; mais ce travail et cette industrie se sont toujours bornés, si je l'ose ainsi dire, à cultiver la terre fertile. On a labouré, ensemencé, dépouillé quelques campagnes, on n'a point encore songé, du moins en grand, à travailler la terre même, et à tirer de notre globe le meilleur parti possible. La multitude des terrains qui sont encore incultes, malgré leur fécondité, nous a dispensés de chercher à découvrir de nouvelles ressources, quand celles qui sont connues sont si loin d'être épuisées ; et en cela nous ressemblons encore aux sauvages, qui ne songent point à labourer la terre , parce que les fruits qu'elle produit sans culture, et les animaux qu'elle nourrit, suffisent aux besoins de leur petit nombre. Pourquoi désespérerions- nous de donner à de vastes terrains une fécondité qu'ils n'ont pas reçue delà nature? Celle-ci a-t-elle tout fait pour les hommes? Non. Mais elle leur a toujours offert des modèles à suivre, lorsqu'ils ont assez d'industrie et de courage pour imiter ses opérations. Voyons comment elle agit pour rendre les terrains 11. 40
fertiles, et examinons si les mêmes moyens peuvent être mis en usage par l'industrie humaine.
Deux choses contribuent à la fertilité de la terre, la nature du sol et les arrosements. La nature du sol dépend de la combinaison des différents principes qui composent les terrains, sable , argile , craie, etc. ; principes dont le juste mélange peut seul féconder le développement des germes, et qui, séparés des autres principes, rendent souvent de vastes régions stériles et inhabitables.
Les arrosements dépendent de la situation du sol , de la disposition des montagnes, de la pente irrésistible qui, depuis leur sommet jusqu'aux rivières et à la mer, dirige le cours des eaux que l'atmosphère, dans laquelle le soleil les tient suspendues, décharge de temps en temps sur la terre, où elles se distribuent suivant cette inclinaison variée des terrains qui les reçoivent. Cette pente doit être assez douce pour qu'une partie des eaux puisse s'insinuer dans les interstices des terrains supérieurs, en amollir les glèbes , en délayer les sucs et y charroyer ceux dont elle s'est chargée dans l'atmosphère ; assez rapide en même temps pour qu'il parvienne assez d'eau pour abreuver à leur tour les terres inférieures; et cependant assez inégale pour que l'eau trouve à chaque pas des enfoncements où , comme dans des réservoirs, elle se rassemble en plus grande quantité sous une plus petite surface; afin que, d'autant moins exposée aux effets d'une évaporation trop prompte, elle se rende par mille détours dans d'autres réservoirs où, recueillie et conservée pour les besoins des animaux et des végétaux, elle forme des fontaines , des ruisseaux, et enfin des fleuves qui la reconduisent à la mer.
Par cette distribution, dont l'immense variété ne présente à nos sens que l'image du désordre, parce que l'ordre réel n'est jamais que dans l'ensemble, et qu'ici l'ensemble est trop vaste pour nos sens, la terre est rendue habitable et fertile. Je ne crois pas impossible aux hommes d'employer tantôt l'une , tantôt l'autre de ces deux voies, et toutes les deux même au besoin, pour donner à certains terrains une fertilité qu'ils n'ont pas et suppléer ainsi à la nature, ou plutôt la remplacer de la seule façon possible en l'imitant. Voyons d'abord ce qu'on peut faire pour corriger la nature du sol '