‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 50 sur 62 · RÉFLEXIONS PHILOSOPHIQUES DE M. DE MAUPERTUIS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS PHILOSOPHIQUES DE M. DE MAUPERTUIS

SIR L'otUGlNE I>KS LANGUES ET Là SIGNIFICATION DES MOTS.

I. Les signes par lesquels les hommes oui désigné leurs premières idées ont lant d'influence sur toutes nos connaissances, que je crois que des recherches sur l'origine des langues et sur la manière dont elles se sont formées, méritent autant d'attention,

1 Les observations de Maiipertuis sur l'origine des langues ont passé pour un de

et peuvent être aussi uîiles dans l'étude de la philosophie, que d'autres méthodes qui bâtissent souvent des systèmes sur des mots dont on n'a jamais approfondi le sens.

I. Je n'ai que deux remarques à faire sur ce premier article :

l°On parle beaucoup de l'influence des langues, et personne n'en a donné les principes ni fourni des exemples : c'est là ce qui serait le plus utile.

Les noms donnés à une chose ont été étendus à ce qui paraissait en approcher : de là l'origine des divisions par classes ; de là une foule d'abus en théologie, en morale, en métaphysique, en histoire naturelle, en belles-lettres, etc. Les pauvres humains ont donné les noms in globo : rarement ils ont peint les nuances, et tout objet particulier en est formé, est différencié par elles.

2° Il serait fort curieux d'examiner par quelle mécanique l'esprit humain bâtit des systèmes sur des mots purement mots : comment on trouve ingénieuse une pensée fausse, etc. — J'y reviendrai peut-être, mais je n'ai pas le temps ni la volonté de m'en occuper à présent.

II. On voit assez que je neveux pas parler ici de cette étude des langues dont tout l'objet est de savoir que ce qu'on appelle pain en France, s'appelle bread à Londres. Plusieurs langues ne paraissent être que des traductions les unes des autres; les expressions des idées y sont coupées de la même manière, et dès lors la comparaison de ces langues enlre elles ne peut rien nous apprendre; mais on trouve des langues, surtout chez les peuples fort éloignés, qui semblent avoir été formées sur des plans d'idées si différents des nôtres, qu'on ne peut presque pas traduire dans nos langues ce qui a été une fois exprimé dans ceiles-là. Ce serait de la comparaison de ces langues avec les autres, qu'un esprit philosophique pourrait tirer beaucoup d'utilité.

II. 1° Il n'est aucune étude de langue qui se réduise à aussi peu de chose. 11 y a toujours au moins des conjugaisons et une syntaxe à étudier; et après cette étude, on sent malgré soi quel est le génie d'une langue.

2° Il est bien vrai que plusieurs langues semblent n'être que des traduc tions; mais on n'y sent pas moins je ne sais quoi de différent dont il est trèsbon de se rendre compte : bien plus, la même langue ne se ressemble pas dans les auteurs différents ; Corneille et La Fontaine parlent-ils la même langue ? Ainsi l'anglais et le français doivent bien moins se ressembler.

3° Les plans d'idées différents sont de l'invention de Maupertuis. Tous les peuples ont les mêmes sens, et sur les sens se forment les idées; aussi, nous voyons les fables même de tous les peuples se ressembler beaucoup.

4" La difficulté de traduire n'est pas si grande que l'imagine Maupertuis, et elle ne vient pas d'un plan d'idées différent, mais des métaphores qui à la longue s'adoucissent dans une langue policée. Deux langues imparfaites se ressemblent ainsi que deux parfaites. Il me vient une comparaison sensible : une langue imparfaite dira : « Ta conduite est pleine de sauts de chèvre », et nous dirions : « pleine de caprices. » C'est la même chose, et l'un vient de l'autre; mais l'idée accessoire, comme trop grossière, s'en est allée.

5° 11 est bien vrai pourtant que l'étude des langues sauvages serait trèsutile.

ses écrits les plus remarquables. — M. Turgot y trouvait plus d'apparence de profondeur que de justesse réelle. Il les a combattues dans l'intervalle qui s'est écoulé entre ses Discours en Sorbonne.

On a cru devoir mettre en regard le travail de ces deux grands métaphysiciens, Les Remarques de Turgot sont imprimées en plus gros caractère.

{Note de Dupont de JVatnours,)

III. Celle étude est importante non-seulement par l'influence que les langues ont Air nos connaissances, mais encore parce qu'on peut relrouver dans la construction des langues des vestiges des premiers pas qu'à fajj* ('esprit humain. Peut-être sur cela les jargons dès peuples les plus sauvages pourraient nous être plus utiles que les langues UeS peuples les plus exercés dans l'art de parler, et nous apprendraient mieux l'histoire de notre esprit. .V peine sommes-nous nés (pue nous entendons repeler une infinité de mots qui expriment plutôt les préjuges de ceux qui nous eu\ir . îment que les premières idées qui naissent dans notre esprit : n us retenons ces mots, nous leur attachons des idées confuses; et voilà bientôt notre provision faite pour tout le reste de notre vie, sans que le plus souvent nous nous soyons avisés d'approfondir la vraie valeur des mots, ni la sûreté des connaissances qu'ils peuvent nous procurer ou nous faire croire que nous possédons.

III. 1° 11 est sûr que les langues sauvages nous apprendraient mieux les premiers pas qu'a faits l'esprit humain. Sans elles cependant ils ne nous sont pas inconnus. Beaucoup d'onomatopées, des noms de choses sensibles, enfin des métaphores, voilà les trois premiers pas ; pas une construction régulière, beaucoup d'expressions, de gestes, de signes abstraits, mais de choses corporelles. — Quelques gens pensent que les idées abstraites sont venues fort tard; je ne suis pas de cet avis, et j'en dirai plus bas les raisons. Mais, pour connaître bien la marche de notre esprit, il faudrait nous instruire par des observations suivies sur la manière dont les mots s'arrangent dans notre tète; il faudrait étudier comment les signes font naître les idées.

Quant à ces idées confuses dont parle Maupertuis, je dirai -2" que souvent nous n'attachons aucune idée nette à nos mots , mais nous faisons un arrangement méthodique des signes qui sont pour nous comme une tablature qui nous serf à raisonner sur des à peu près, c'est-à-dire sans aucune exactitude : rien n'assimile autant les objets que l'ignorance; les arbres vus de loin ne sont que des arbres. Voyez un peintre qui peint des lointains, il travaille comme l'esprit de l'ignorant : rien de difléi vncie ; les hommes sont des hommes, les maisons sont des maisons; voilà tout, et voilà nos idées confuses.

IV. Il est vrai que, excepté ces langues qui ne paraissant que des traduclions les unes des autres, toutes les autres étaient simples dans leurs commencements ; elles ne doivent leurs origines qu'à des hommes simples et grossiers , qui ne formèrent d'abord que le peu de signes dont ils avaient besoin pour exprimer leurs premières idées. Mais bientôt les idées se combinèrent les unes avec les autres , et se mulliplièreut ; on multiplia les mots, et souvent même au delà du nombre des idées.

IV. 1° Si, par langue simple,. Maupertuis entend celles où il y a peu de mots, il a tort ; et s'il l'entend autrement, il a tort encore de dire que les premières langues fussent simples.

2° Des hommes grossiers ne font rien de simple ; il faut des hommes perfectionnés pour y arriver; et une langue ne devient simple que lorsque les mots sont de purs signes, ce qui n'est pas dans l'origine, où tout est métaphore, souvent forcée.

5° Les mots sont répétés, mais jamais inventés sans une idée répondant à une sensation.

V. Cependant ces nouvelles expressions qu'on ajouta dépendirent beaucoup des premières qui leur servirent de bases : et de là est venu que, dans les mêmes contréedu monde , dans celles où C6| bases onl été les mêmes, les esprits ont fait assez le mem> chemin , et les • I pi i- à peu près le même tour.

V. 1° Ce cinquième article suppose qu'il y a des bases différentes, et il n'y a nulle part aucune autre base que les sensations.

2° Il est faux que les mêmes bases suffisent pour les mêmes progrès. Les langues aident les progrès, mais elles seules ne les font pas naître.

VI. Puisque les langues sont sorties de cette première simplicité, et qu'il n'y a peut-être plus au monde de peuple assez sauvage pour nous instruire dans la reclierche d'une vérité pure que chaque génération a obscurcie; et que d'un autre côté les premiers moments de mon existence ne sauraient me servir dans cette recherche; que j'ai perdu totalement le souvenir de mes premières idées, de l'étonnement que me causa la vue des objets lorsque j'ouvris les yeux pour la première fois, et des premiers jugements que je portai dans cet âge où mon âme plus vide d'idées m'aurait été plus facile à connaître qu'elle ne l'est aujourd'hui , parce qu'elle était, pour ainsi dire, plus elle-même; puisque, dis-je , je suis privé de ces moyens de m'instruire , et que je suis obligé de recevoir une infinité d'expressions établies, ou du moins de m'en servir, tâchons d'en connaître le sens, la force et l'étendue; remontons à l'origine des langues, et voyons par quels degrés elles se sont formées.

VI. 1° Maupertuis suppose toujours que c'est aux langues sauvages à nous instruire sur la nature de notre esprit : elles contribueraient à nous éclairer; mais l'étude de nos sensations suffit.

2° Je ne comprends pas ce que c'est qu'une âme qui, vide d'idées, pourrait se connaître en cet état. Maupertuis est ici la dupe de son imagination ; il est bien sûr que je vois mieux les compartiments d'une chambre vide de meubles; mais une âme pour se voir a besoin d'idées : rien n'en suppose peut-être tant que le retour sur soi-même.

5° Maupertuis ne dit rien dans tout son ouvrage qui serve à connaître le sens et la force des mots : et ce n'est que par des observations suivies sur les différents usages des mots qu'on trouvera leur sens fixe; ou que, s'ils n'en ont pas, on trouvera leur insuffisance, leur non-valeur.

VII. Je suppose qu'avec les mêmes facultés que j'ai d'apercevoir et de raisonner, j'eus se perdu le souvenir de toutes les perceptions que j'ai eues jusqu'ici, et de tous les raisonnements que j'ai faits ; qu'après un sommeil qui m'aurait fait tout oublier, je me trouvasse subitement frappé de perceptions telles que le hasard me les présenterait; que ma première perception fût, par exemple, celle que j'éprouve aujourd'hui lorsque je dis -.je vois un arbre-, qu'ensuite j'eusse la même perception que j'ai aujourd'hui lorsque je dis : je vois un cheval. Dès que je recevrais ces perceptions , je verrais aussitôt que l'une n'est pas l'autre, je chercherais à les distinguer, et comme je n'aurais point de langage formé, je les distinguerais par quelques marques, et pourrais me contenter de ces expressions, A etB, pour les mêmes choses que j'entends aujourd'hui quand je dis :je vois un arbre, je vois un cheval. Recevant ensuite de nouvelles perceptions, je pourrais toutes les désigner de la sorte; et lorsque je dirais, par exemple, R, j'entendrais la même chose que j'entends aujourd'hui quand je dis : je vois la mer.

VII. 1° Cette supposition est ridicule. La faculté d'apercevoir ne subsiste que par les perceptions ; celle de raisonner ne se fonde que sur elles, et peutêtre même suppose-t-elle les signes : du moins est-il bien vrai que l'homme, tel qu'il est à présent, a besoin des signes pour raisonner. — Un homme seul, tel que le suppose ici Maupertuis, ne serait pas tenté de chercher des marques pour désigner ses perceptions; ce n'est que vis-à-vis des autres qu'on en cherche.

2° Il suit de là, et d'ailleurs c'est une chose claire, que le premier dessein

du langage et son premier pas sont d'exprimer les objets, et non les perceptions.

Ce second dessein ne vient à l'esprit que lorsque, dans le sang-froid du retour sur soi-même, la perception elle-même devient à son tour un objet de perception. Cela paraîtra d'autant plus évident, que les premières idées sont des sensations, et que, par l'effet naturel des sensations, nous les rapportons promptement aux objets extérieurs.

Cette observation renverse presque tout l'ouvrage de Maupertuis; mais j'ai d'autres choses à faire remarquer.

VIII. Mais parmi ce grand nombre de perceptions dont chacune aurait son signe, j'aurais bientôt peine à distinguer à quelle perception chaque signe appartiendrait, et il faudrait avoir recours à un autre langage. Je remarquerais que certaines perceptions ont quelque chose de semblable, et une même manière de m 'affecter, que je pourrais comprendre sous un même signe. Par exemple , dans les perceptions précédentes, je remarquerais que chacune des deux premières a certains caractères qui sont les mêmes, et que je pourrais désigner par un signe commun : c'est ainsi que je changerais mes premières expressions A et B en celles-ci, CD, CE, qui ne différeraient des premières que par une nouvelle convention, et répondraient aux perceptions que j'ai maintenant, lorsque je dis : je vois un arbre, je vois un cheval.

VIII. i° M. de Maupertuis, qui prêche tant qu'il faut remonter aux premiers pas de l'esprit humain, suppose ici un philosophe qui forme un langage de sang-froid : c'est porter l'esprit de système partout. — Comment veut-on me faire concevoir la formation d'un langage qui est né dans la chaleur de la sensation, et qui est un résultat presque forcé du sentiment actuel qui opérait dans divers instants sans suite ?

2° Je ne comprends pas comment, dans une langue parlée , on pourrait substituer ainsi des expressions à d'autres; cela est bon dans un cabinet : je sais bien que Maupertuis traite cela de supposition, mais il sera bien adroit si, faisant des suppositions tellement opposées à la vérité, il en tire une explication de l'origine des langues.

IX. Tant que les caractères semblables de mes perceptions demeureraient les mêmes, je les pourrais désigner par le seul signe C; mais j'observe que ce signe simple ne peut plus subsister lorsque je veux désigner les perceptions : je vois deux lions, je vois trois corbeaux; et que pour ne désigner dans ces perceptions, par un même signe, que ce qu'elles ont d'entièrement semblable, il faut subdiviser ces signes, et augmenter le nombre de leurs parties. Je marquerai donc les deux perceptions : je vois deux lions, je vois trois corbeaux , par C G H et C l K, et j'acquerrai ainsi des signes pour des parties de ces perceptions qui pourraient entrer dans la comparaison des signes dont je me servirai pour exprimer d'autres perceptions qui auront des parties semblables à celles des deux perceptions précédentes.

IX. le neuvième article n'est qu'une paraphrase du huitième : ainsi même défaut.

X. Ces caraclès H et K , qui répondent à lions et à corbeaux, ne pourront suffire que tant que je n'aurai pointa l'aire la description des lions et des corbeaux; car si je

veux analyser ces parties de perceptions, il faudra encore subdiviser les signes.

XI. Mais le caractère C, qui répond à je vois , subsistera dans toutes les perceptions de ce genre, et je ne le changerai que lorsque j'aurai a designer des perceptions en tout différentes, comme celles-ci : j'entends des sons, je sens des fleurs, etc.

\ et XI. Je n'ai rien à dire sur le dixième article.

Si je voulais sur le onzième faire une chicane à Maupertuis, je lui dirais que le caractère C pourrait ne signifier que perception en général et subsister éternellement, soit pour je vois, soit pour / entends ; de là naîtrait non pas de la fausseté, mais une inexactitude étonnante dans le langage. — Dans les langues les plus policées, il y a ainsi beaucoup de mots vagues pour des choses très-différentes : on dit j'ai faim, j'ai soif; pourquoi ne dit-on pas, j'ai son, j'ai couleurs, ou quelque chose de pareil ? La faim et la soif sont peut-être, ainsi que l'a observé Montaigne, deux sens ; mais le malheur a voulu qu'ils n'eussent pas de noms particuliers affectés pour l'espèce de leur sensation.

Un autre exemple : dixi en latin, signifie le passé, j'ai dit, et l'aoriste je dis. En voilà assez, je n'ai pas le courage de faire à ce sujet d'autres recherches.

XII. C'est ainsi que se sont formées les langues; et comme les langues une fois formées peuvent induire en plusieurs erreurs et altérer toutes nos connaissances, il est de la plus grande importance de bien connaître l'origine des premières propositions, ce qu'elles étaient avant les langages établis, ou ce qu'elles seraient si l'on avait établi d'autres langages. Ce que nous appelons nos sciences, dépend si intimement des manières dont on s'est servi pour designer lés perceptions , qu'il mé semble que les questions et les propositions seraient toutes différentes si l'on avait établi d'autres expressions des mêmes perceptions.

XII. 4° 11 y a grande apparence qu'avant les langages établis il n'y avait aucune proposition : toutes nos idées devaient être des sensations ou des peintures de l'imagination.

2° Si l'on avait établi d'autres langages, c'aurait été aussi sur la base des sensations; ainsi les propositions auraient été à peu près les mêmes, et toute la différence aurait été dans les progrès.

3° Si pourtant les premières expressions eussent été plus relatives à un sens qu'à un autre, au goût, par exemple, qu'à la vue, et si l'on y avait appliqué plusieurs expressions qui sont maintenant relatives aux autres sens, cela aurait introduit une métaphysique différente; et dans le cas que je suppose (celui du goût) elle eût été, selon toutes les apparences, plus obscure et moins détaillée, ainsi que les effets mêmes du goût.

XIII. Il me semble qu'on n'aurait jamais fait ni questions ni propositions, si l'on s'en était tenu aux premières expressions simples A B C D , etc. , si la mémoire avait été assez forte pour pouvoir désigner chaque perception par un signe simple, et retenir chaque signe sans le confondre avec les autres. Il me semble qu'aucune des questions qui nous embarrassent tant aujourd'hui , ne serait jamais même entrée dans notre esprit; et que, dans cette occasion plus que dans aucune autre, on peut dire que là la mémoire est opposée au jugement.

Après avoir composé, comme nous avons dit , les expressions de différentes parties, nous avons méconnu notre ouvrage : nous avons pris chacune des parties des expressions pour des choses, nous avons combiné les choses entre elles, pour y découvrir des rapports de convenance ou d'opposition ; et de là il est né ce que nous appelons nos sciences.

Mais qu'on suppose pour un moment un peuple qui n'aurait qu'un nombre de perceptions assez petit pour pouvoir les exprimer par des caractères simples : croira-t-on que de tels hommes eussent aucune idée des questions et des propositions qui nous occupent? Et, quoique les sauvages et les Lapons ne soient pas dans le cas d'un aussi petit nombre d'idées qu'on le suppose ici, leur exemple ne prouve-t-U pas le contraire?

Au lieu de supposer ce peuple dont le nombre des perceptif us serait si resserré, supposons-en un autre qui aurait autant de perceptions que nous, mais qui aurait une mémoire assez vaste pour les désigner toutes par des signes simples indépendants les uns des autres, et qui les aurait en effet désignées par de tels signes : ces hommes ne seraient-ils pas dans le cas des premiers dont nous venons de parier 1

Voici uù exemple des embarras où nous ont jetés les langages établis:

XIII. 1° C'est une mauvaise pointe que fait là Matipertuis. Est-il possible de s'en tenir aux expressions simples? Et quand, par des expressions simples, on marquerait les perceptions de rapports, en serait-ce moins un jugement?

2° Voilà une observation bien forte pour M. de Maupertuis! N'est-il pas évident qu'en diminuant le nombre des idées , vous diminuez les questions?

5° Quant à ce qu'il dit que nous avons pris nos perceptions pour des choses, cela est vrai quelquefois; mais nous verrons plus bas (art. XIV et XV) que Maupertuis a tort en poussant cela trop loin.

4° Supposons, puisque Maupertuis le veut, un peuple tel qu'il le peint ici : je soutiens qu'il nous ressemblera beaucoup; il dira cogilo, au lieu de ego sum cogilans. Supposons qu'au lieu de cogilo, il dise simplement A, ce n'en sera pas moins un jugement qui pourra servir au raisonnement.

J'observe encore que les idées de rapports ou de liaisons auront toujours un caractère générique ; soit que ce caractère affecte le signe même de l'idée, comme dans les déclinaisons latines où les différentes terminaisons marquent les différents rapports; soit qu'on l'exprime par un article, comme dans les langues d'aujourd'hui.

XIV. Dans les dénominations qu'on adonnées aux perceptions, lors de l'établissement de nos langues, comme la multitude de signes simples surpassait trop l'étendue de la mémoire, et aurait jeté à tous moments dans la confusion, on a donné des signes généraux aux parties qui se trouvaient le plus souvent dans les perceptions, et l'on a désigne les autres par des signes particuliers, dont on pouvait faire usage dans tous les signes composés des expressions où ces mêmes parties se trouvaient : on évitait par là la multiplication des signes simples. Lorsqu'on a voulu analyser les perceptions, on a vu que certaines parties se trouvent communes à plusieurs, et plus souvent répétées que les autres; on a regardé les premières comme des sujets sans lesquels les dernières ne pouvaient subsister. Par exemple, dans celte partie de perception que j'appelle arbre, on a vu qu'il se trouvait quelque chose de commun à cheval, à lion et à corbeau , etc. , pendant que les autres choses variaient dans ces différentes perceptions.

On a formé pour cette partie uniforme dans les différentes perceptions un signe général , et on l'a regarde comme la base ou le sujet sur lequel résident les autres parties des |H>rceptious qui s'y trouvent le plus souvent jointes: par opposition à celte partie uniforme des perceptions, on a désigné les autres parties les plus sujettes à varier par un autre signe général ; et c'est ainsi qu'on s'est formé l'idée de substance, attribuée à la partie uniforme des perceptions, et l'idée de mode qu'on attribue aux autres.

XV. Je ne sais pas s'il y a quelque autre différence entre les substances et les modes. Les philosophes ont voulu établir ce caractère distinctif , que les premières se peuvent concevoir seules, et que les autres ne le sauraient ei ont besoin de quelque support pour être conçues. Dans arbre ils ont cru que la partie de celte perception qu'on appelle étendue, et qu'on trouve aussi dans cheval, lion, etc., pouvait être pri^e pour cette substance; et que les autres |>arlies comme couleur, figure, etc. , qui iliileieiil <l:iii> urbre, dans cheval. <\.n\>iion , ne «loi vent éire regardée* que comme de-.

modes. Mais je voudrais bien qu'on examinât si , en cas que tous les objets du monde lussent verts, on n'aurait pas eu la même raison de prendre la verdeur pour substance.

XIV et XV. 1° Dans cet article-ci, je ferai la critique de presque toute la suite de l'ouvrage. Et ce que je vais dire, je l'emprunte de l'abbé Trublet. C'est l'idée d'être en général, et non celle de substance, qui répond à ce qu'il y a d'uniforme, non dans les perceptions, mais dans les objets; c'est l'idée de moi qui est la seule chose uniforme dans les perceptions. Si les hommes s'étaient formé l'idée de substance, comme le dit Maupertuis, s'ils entendaient par substance la partie uniforme des perceptions, ils seraient tous sjrinosistes. Mais c'est tout le contraire, et l'idée de substance suppose une existence déterminée et singulière; de plus, si les hommes avaient toujours considéré leurs perceptions comme fait ici Maupertuis, indépendamment de leurs objets, ils n'auraient jamais eu l'idée de substance, ou plutôt elle se serait confondue avec le sentiment de leur existence propre; mais naturellement portés à supposer hors d'eux-mêmes un objet de leurs perceptions, tous leurs sens et tons les raisonnements qu'ils ont pu faire sur leurs sens les ont conduits à la même opinion : je ne crois pas nécessaire de prouver cela, et je vais examiner la génération de l'idée de substance comme je la conçois.

Plusieurs perceptions du même objet variant entre elles, et leurs variétés paraissant venir d'un changement de l'objet indépendant de nous, on conçut que l'objet existant hors de nous pouvait recevoir quelques changements, et cependant rester le même quant à son existence. Ce que l'on conçoit ainsi dans l'objet existant indépendamment des changements, on l'appela, par une métaphore naturelle, substanlia, subjectum, substratum, etc.; et les changements qui survenaient à l'objet, on les appela, à cause de cela même, accidents; ou, parce qu'ils déterminaient un certain état de l'objet, on leur donna le nom de qualités, de modes, de manières d'être.

De là les différentes questions sur les substances qu'il faut distinguer soigneusement. On demande d'un arbre, par exemple, est-il une substance ou un mode? Alors, en supposant l'existence des objets hors de nous, l'on considère l'objet total, et l'on ne saurait se tromper en répondant que c'est une substance ; car le mot de substance est un nom que les hommes ont donné à l'objet existant hors d'eux auquel se rapportent leurs différentes perceptions. Tous les hommes sont d'accord là-dessus , et Spinosa n'a fait que changer la signification des mots; il a inventé un langage plutôt qu'un système nouveau.

On fait une question plus difficile. On demande, dans tel ou tel objet, quelle est la substance? qu'est-ce qui existe indépendamment de tous les changements? La réponse à cette question, qui dépend du plus ou moins de connaissance que l'on a de l'objet en lui-même, a varié selon que les lumières ont varié. On a bientôt vu que les figures, la couleur, etc., n'étaient pas la substance ; et quand la couleur serait la même dans tous les corps, le tact nous aurait bien appris que l'on peut séparer l'idée du corps d'avec celle de la couleur. Les cartésiens, voyant qu'on ne pouvait dépouiller les corps de l'étendue, en ont conclu que c'était en cela que consistait la substance des corps. 11 est clair que ce qui est étendu est substance; mais est-ce l'étendue qui est la substance? ou n'est-elle pas elle-même le résultat de plusieurs substances, comme le veulent les leibnitiens? et qu'est-ce qui fait que les monades de Leibnitz sont substances? C'est ce que nous ne pouvons sa-

voir sans connaître la nature des choses dont, hélas! nous ne connaissons que les rapports. Vouloir en dire plus, c'est confondre les bornes de notre esprit et celles de la nature.

XVI. Si l'on dit qu'on peut dépouiller l'arbre de sa verdeur, et qu'on ne le peut de son étendue, je réponds que cela vient de ce que dans le langage établi on est est convenu d'appeler arbre ce qui a une certaine ligure, indépendamment de sa verdeur. .Mais si la langue avait un mot tout différent pour exprimer un arbre sans verdeur et sans feuilles, et que le mot arbre fût nécessairement attaché à la verdeur, il ne serait pas plus possible d'en retrancher la verdeur que l'étendue.

Si la perception que j'ai il'arbre est bien fixée et limitée, on ne saurait en rien retrancher sans la détruire. Si elle n'est composée que détendue, figure et verdeur, et que je la dépouille de verdeur cl figure, il ne resnra qu'une perception vague d'étendue; mais n'aurais-je pas pu par de semblables abstractions dépouiller Yarbre de l'étendue ot de la figure, et ne serait-il pas resté tout de même une idée vagu de verdeur?

XVI. 1° Cette réponse est adroite, mais elle n'est pas convaincante : nos sens seront toujours plus forts que nos abstractions.

2° On ne peut, il est vrai, ni ajouter ni retrancher à une notion complète, mais toutes les idées ne sont pas des notions.

XVII. Rien n'est plus capable d'autoriser mes doutes sur la question que je fais ici, que de voir que tous les hommes ne s'accordent pas sur ce qu'ils appellent substance et mode. Qu'on interroge ceux qui n'ont point fréquenté les écoles, et l'on verra, par l'embarras où ils seront pour distinguer ce qui est mode et ce qui est substance, si cette distinction parait être fondée sur la nature des choses.

XVII. L'embarras des gens du monde ne me surprendrait pas, et ne prouverait rien. Demandez-leur ce que c'est que monnaie, ils seront aussi embarrassés; et je suis sûr qu'en les aidant à s'exprimer, on trouvera chez eux l'idée de substance que j'ai donnée plus haut.

XVIII. Mais si l'on rejette le jugement de ces sortes de personnes, ce qui ne me parait pas trop raisonnable ici, où l'on doit plutôt consulter ceux qui ne sont imbus d'aucune doctrine, que ceux qui ont embrassé déjà des systèmes; si l'on veut consulter les philosphes, on verra qu'ils ne sont pas eux-mêmes d'accord sur ce qu'il faut prendre pour susbtance et pour riwle; ceux-ci prennent l'espace pour une substance, et croient qu'on le peut concevoir seul indépendamment de la matière : ceux-là n'en font qu'un mode, et croient qu'il ne saurait subsister sans la matière. Les uns ne regardent la pensée que comme le mode de quelque autre substance; les autres la prennent pour substance elle-même.

XVIII. 1° Maupertuis raisonne ici en homme du monde qui, du désaccord des savants, conclut à l'impossibilité de l'accord entre eux.

2° Ce qu'il dit prouve bien que les philosophes ne savent pas assigner où est la substance, parce que effectivement, vu les bornes de notre esprit, cela est très-difficile ; mais cela empéche-t-il les philosophes de concevoir l'idée de ce qui est substance et de ce qui ne l'est pas? 11 arrive souvent que ce qui est le plus clair, dès qu'il faut remonter à l'origine, devient embrouillé. H n'en faut pas conclure qu'il n'y ait rien de clair, et que ce qui parait embrouillé pour un degré médiocre d'attention ne puisse s'éclaircir par une attention soutenue appuyée du secours d'une logique sévère.

XIX. Si l'on trouve les idées si différentes chez les hommes d'un même pays, et qui

oni longtemps raisonné ensemble, que serait-ce si nous nous transportions chez des nations fort éloignées, dont les savants n'eussent jamais eu de communication avec les nôtres, et dont les premiers hommes eussent bâti leur langue sur d'autres principes? Je suis persuadé que si nous venions tout à coup à parler une langue commune, dans laquelle chacun voudrait traduire ses idées, on trouverait de part et d'autre des raisonnements bien étranges, ou plutôt on ne s'entendrait point du tout. Je ne crois pas cependant que la diversité de leur philosophie vînt d'aucune diversité dans les premières perceptions ; mais je crois qu'elle viendrait du langage accoutumé de chaque nation, de cette destination des signes aux différentes parties des perceptions : destination dans laquelle il entre beaucoup d'arbitraire, et que les premiers hommes ont pu faire de manières différentes; mais qui, une fois faite de telle ou telle manière, jette dans telle ou telle proposition, et a des influences continuelles sur toutes nos connaissances.

XIX. l°Maupertuis suppose toujours des langues bâties sur d'autres principes, et cependant plus bas il convient que la différence ne serait pas dans les premières perceptions, qui, effectivement, ne peuvent pas différer, étant prises des sens.

Son idée d'une langue commune dans laquelle chacun traduirait ses idées, est ingénieuse ; mais je crois que ce serait moins des raisonnements étranges, que des expressions étranges, qui en résulteraient. Voici pourquoi : les premières perceptions étant les mêmes, ce ne serait plus que dans les métaphores tirées de différents de nos sens que serait la différence, et c'est ce qui ferait, surtout pour les expressions de pur esprit et d'agrément, un effet singulier ; mais, pour le raisonnement, on serait toujours à même d'apprécier la juste valeur des métaphores. On en pourrait donner plusieurs exemples.

2° Il est bien sûr que les langues, une fois faites d'une certaine façon, mettent plutôt sur les voies de telles connaissances que de telles autres. Mais ne croyez pas, dans le sens de Maupertuis, que cela produirait des connaissances opposées à celles que nous avons à présent. Une langue où les signes qui peignent les nombres sont courts et rentrants sur eux-mêmes, comme sont nqs chiffres, conduira naturellement à une parfaite arithmétique : au lieu qu'on peut dire hardiment que le peuple qui, pour énoncer le nombre trois, a dix-sept syllabes, n'arrivera de longtemps jusqu'à exprimer cent ; il aura pourtant la même idée que nous du nombre trois.

XX. Revenons au point où j'en étais demeuré, à la formation de mes premières Notions. J'avais déjà établi des signes pour mes perceptions; j'avais formé une langue, inventé des mots généraux et particuliers d'où étaient nés les genres, les espèces, les individus. Nous avons vu comment les différences qui se trouvaient dans les parties de mes perceptions, m'avaient fait changer mes expressions simples A et B, qui répondaient d'abord à je vois un arbre, je vois un cheval; comment j'étais venu à des signes plus composés C D, C E, dont une partie, qui répondait à je vois, demeurait la même dans les deux propositions , pendant que les parties exprimées par D et par E, qui répondaient à un arbre et à un cheval, avaient changé. J'avais encore plus composé mes signes, lorsqu'il avait fallu exprimer des perceptions plus différentes, comme je vois deux lions, je vois trois corbeaux; mes signes étaient devenus pour ces deux perceptions, C G H et C I K; enfin on voit comment le besoin m'avait fait étendre et composer les signes de mes premières perceptions, et commencer un langage.

XXI. Mais je remarque que certaines perceptions, au lieu de différer par leurs parties, ne diffèrent que par une espèce d'affaiblissement dans le tout; ces perceptions ne paraissent que des images des autres ; et alors, au lieu de dire C D , je vois un arbre, je pourrais dire, c d,j'ai vu un arbre.

XXII. Quoique deux perceptions semblent être les mêmes, Tune se trouve quelquetui- jointe à d'autres perceptions (|ui ne déterminent encore à changer leur expression. Si, par exemple, la perception c <l, j'ai m un arbre, se trouve jointe à ces autres, je mis dans mon lit, j'ai dormi, etc., est perceptions me feront changer mon expression c d,j ai vu un arbre, en y s, j'ai rêvé d'un arbre.

XMII. Toiiiesces perceptions se re.-seml>lent si fort, qu'elles ne paraissent différer que par le plus ou le moins de force; et elles ne paraissent être que de différentes nuances de la même perception, ou l'association de quelques autres perceptions, qui me font dire :je vois un arbre, je pense à un arbre, j'ai rêvé d'un arbre, etc.

XX-XX1U. J'ai d'avance dit tout ce qu'il me paraît nécessaire de dire sur les articles XX, XXI, XXII, XXIII.

Au lieu de remarques, je hasarderai quelques idées sur l'origine des langues, sur leurs progrès, et sur leur influence. J'irai plus vite que la nature, mais je tâcherai de suivre sa route.

Les langues ne sont point l'ouvrage d'une raison présente à elle-même.

Dans une émotion vive, un cri avec un geste qui indique l'objet, voilà la première langue.

lu spectateur tranquille, pour répéter ce qu'il a vu, imita le son que donnait l'objet. Voilà les premiers mots un peu articulés.

quelques mots pour peindre les choses, et quelques gestes qui répondaient à nos verbes, voilà un des premiers pas. Souvent on a donné pour nom aux choses un mot analogue au cri que le sentiment de la chose faisait naître. C'est ainsi que Leibnitz pensait que les noms avaient été imposés aux animaux par Adam.

Suivant qu'un sens était plus exercé ou plus flatté qu'un autre, et suivant qu'un objet était plus familier, plus frappant qu'un autre, il fut la source des métaphores : soit que les métaphores aient pris naissance du besoin ou de la paresse, il est sûr que les premiers progrès des langues se sont faits parce chemin-là.

Pour moi , je crois que les premières métaphores sont nées de ce que le nouveau se peint par l'ancien dans notre cerveau , et que l'ancien est en quelque m nie un commencement du nouveau : ces métaphores faisant d'abord presque toute l'énergie d'une langue , et les métaphores devant naître d'un sens plutôt que d'un autre, d'un objet plutôt que d'un autre, suivant les circonstances.

De là sont venues les différentes langues, selon que le peuple était chasseur, pasteur ou laboureur, et encore suivant le spectacle qu'offrait le pays.

Le chasseur a dû avoir peu de mots, mais très-vifs et peu liés : ses progrès ont dû être lents. Le pasteur, dans le repos, a dû faire une langue plus douce et plus polie. Le laboureur, plus froide et plus suivie. Le mélange des différents peuplée lit naître les syuonymes. Mais, comme aucun peuple n'a pris l'objet dans les mêmes circonstances et de la même manière, ces synonymes ne l'ont pas été parfaitement.

Ce ne fut qu'après un long temps que l'analogie put s'établir, parce qu'il fallut le temps de sentir la similitude des cas dont on parlait. Cette analogie lit disparaître beaucoup d'onomatopées et de métaphores : les premières s'affaiblirent lorsqu'on eut établi des désinences semblables; et les métaphores, après un long usage, durent devenir peu discernables, ou prendre un sens si habituel, qu'on oublie qu'il est métaphorique.

XXIV. Mais j'éprouve une perception composée de la répétition des perceptions précédentes, et de l'association de quelques circonstances qui lui donnent plus de force, et semblent lui donner plus de réalité : j'ai la perception j'ai vu un arbre, jointe à la perception fêtais dans un certain lieu -. j'ai cellej'eu retourné dans ce lieu, j'ai vu cet arbre; j'ai retourné encore dans le même lieu, j'ai vu le même arbre, etc. Cette répétition, et les circonstances qui l'accompagnent, forment une nouvelle perception : je verrai un arbre toutes les fois que j'irai dans ce lieu : enlin, il y a un arbre.

XXIV. i° Qu'entend Maupertuis par ces mots : Donner plus de réalité? A l'aide de cette équivoque, il fait bien des sophismes.

2° Il s'agit d'un raisonnement, et non pas d'une perception nouvelle. 11 faut donc examiner si ce raisonnement est bon. Et nous reconnaissons qu'il l'est, quand les impressions que ces objets font sur nous partent d'un centre commun; quand, en les suivant jusqu'à leur origine, nous remontons à une cause commune.

Le tact qui sent par la résistance d'un objet aux mouvements de notre corps, la vue qui vient de la réflexion de la lumière par la surface des corps, cette suite de perceptions d'un même objet en divers temps et en diverses circonstances, dont les ressemblances et les différences paraissent également fondées sur l'existence d'un objet toujours le même, ou en différents états : tout cela prouve l'existence de cet objet; et les gestes dont j'ai parlé ci-dessus prouvent que naturellement nous disons : « Voilà un objet hors de nous, qui est la source de nos sensations. »

3n Je ne vois pas comment Maupertuis a pu s'imaginer que cette idée, il y a un arbre, vint de celles qu'il rapporte. Il est bien vrai que c'est ainsi que l'on prouve l'existence des corps, mais ce n'est point ainsi qu'a pu naître l'idée forte que nous avons de leur existence. Une idée née d'un raisonnement ne porte pas avec soi le degré de sentiment qui nous entraîne à dire : «Voilà un corps. »

Ceci réfute assez ce que va dire Maupertuis dans l'article XXV, et qui n'est qu'un petit sophisme. Je soutiens hardiment que, même en supposant que je n'eusse vu qu'une fois chaque objet, la proposition il y a pourrait bien paraître douteuse à ma raison, mais elle n'en eût pas moins été la proposition le plus tôt prononcée par voie de sensation entraînante.

XXV. Cette dernière perception transporte pour ainsi dire sa réalité sur son objet, et forme une proposition sur l'existence de l'arbre comme indépendante de moi. Cependant on aura peut être beaucoup de peine à y découvrir rien de plus que dans les propositions précédentes, qui n'étaient que des signes de mes perceptions. Si je n'avais eu jamais qu'une seule fois chaque perception je vois un arbre, je vois un cheval, quelque vives que ces perceptions eussent été, je ne sais pas si j'aurais jamais formé la proposition il y a .• si ma mémoire eût été assez vaste pour ne point craindre de multiplier les signes de mes percepiions, et que je m'en fusse tenu aux expressions simples A B C D, etc., pour chacune, je ne serais jamais parvenu à la proposition il y a, quoique j'eusse eu toutes les mêmes perceptions qui me l'ont fait prononcer. Cette proposition ne serait-elle qu'un abrégé de toutes les perceptions, je vois, j'ai vu, je verrai, etc.?

XXV. 1° Maupertuis suppose partout que nous cherchons des mots pour nos perceptions. Au contraire, ce sont les choses que nous cherchons surtout à exprimer.

2° Je trouve sa question adroite ; mais, en convenant que si l'on ne parle

que de système , cela peut être , je n'en dirai pas moins que quiconque a suivi la nature, sentira combien cela est faux.

XXVI. Dans le langage ordinaire, on dit: il y a des sons. La plupart des hommes se représentent les sons comme quelque chose qui existe indépendamment d'eux. Les philosophes cependant ont remarqué que tout ce que les sons ont d'existence hors de nous, n'est qu'un certain mouvement de l'air, causé par les vibrations des corps sonores, et transmis jusqu'à notre oreille. Or, dans ce que je perçois, lorsque je dis '.j'entends des sons, ma perception n'a certainement aucune ressemblance avec ce qui se passe hors de moi, avec le mouvement du corps agité. Voilà donc une perception qui est du même genre que la perception je vois, et qui n'a hors de moi aucun objet qui lui ressemble. La perception je vois un arbre, n'est-elle pas dans le même cas? Quoique je puisse peut-être suivre plus loin ce qui se passe dans cette perception, quoique les expériences de l'optique m'apprennent qu'il se peint une image de l'arbre sur ma rétine, ni cette image, ni l'arbre ne ressemblent à ma perception.

XXVI. 1° Voici l'article où Maupertuis montre le plus de subtilité, et si je ne me trompe, c'est là la façon la plus ingénieuse pour proposer cette difficulté si commune dans les écoles : « Les qualités sensibles ne sont pas dans les corps, quoique nous les y rapportions; donc aussi les corps peuvent bien ne pas exister, quoique, etc. »

Mais j'oserai dire que cette difficulté est très-faible : voici ma raison. Notre erreur, même en rapportant les qualités sensibles aux objets extérieurs, est une preuve de la réalité d'un objet extérieur, ainsi que nous l'avons remarqué article XXIV.

Pour répondre entièrement à la difficulté, je dis en premier lieu qu'il y a des sensations que nous ne rapportons pas aux objets extérieurs, mais à notre corps ; d'autres à notre corps, et non pas aux objets extérieurs ; d'autres à tous les deux ensemble. Pourquoi cette différence ? Elle est fondée sur l'existence des corps, elle en est la preuve : car ne serait-ce pas un jeu puéril de la Divinité que toutes ces différences (différences toujours uniformes), s'il n'existait que mon âme ?

En second lieu, toutes ces différences se rapportent à la conservation ou au plaisir de notre vie: elles ont quelque chose de fixe qui peut nous servir de règle, du moins vis-à-vis de ce double objet.

En troisième lieu, je voudrais que Maupertuis fît attention que les hommes les plus grossiers n'attachent pas la même idée à cette proposition, il y a des sons, des couleurs, etc., qu'à celle-ci, il y a des corps; un paysan ne saura pas expliquer la différence; mais il sent, et je l'ai éprouvé, qu'il y a plus de réalité dans l'une que dans l'autre. 11 verra bien qu'un son n'est qu'un effet, et non pas un corps; une couleur, l'extérieur d'un corps, un effet aussi. Voilà tout.

Maupertuis est capable de reconnaître que sa façon de raisonner est sophistique en ce qu'il ne compare que les perceptions, et qu'il faudrait de plus comparer l'effet de ces perceptions sur notre esprit; effet qui n'est pas le même quand je dis : J'entends des sons, je vois un arbre.

Avant de finir, j'ai encore une observation à faire. Dès que nous sommes sujets à recevoir des sensations, il a fallu que c'en fût une suite, que nous les rapportassions aux objets qui les faisaient naître. En voici la raison, laissant à part la nature des sensations (sur laquelle Boitiller a dit de bonnes choses dans son second tome), il est sûr qu'elles sont un effet qui n'indique ^oint son comment, oi qui pourtant, pour notre bonheur, a dû indiquer sa II. 40

cause, et (du moins quelquefois) l'organe sur lequel il s'opérait. Or, dans cette supposition, qui n'en est pas une, nous avons dû placer partout l'expression de cet effet môme; sans quoi il nous faudrait tout ensemble et la sensation et l'idée du comment, afin de ne rapporter au dehors que le comment, et alors nous aurions dû être très-philosophes dès le berceau.

Ce que je viens de dire, joint à ce que j'ai dit sur les articles précédents, me paraît lever la difficulté.

XVII. On dira peut-être qu'il y a de certaines perceptions, qui nous viennent de plusieurs manières. Celle-ci :je vois un arbre , qui est due à ma vue, est encore confirmée par mon toucher. Mais quoique le toucher paraisse s'accorder avec la vue dans plusieurs occasions , si Ton examine bien, l'on verra que ce n'est que par une espèce d'habitude que l'un de ces sens peut confirmer les perceptions que l'on acquiert par l'autre. Si l'on n'avait jamais rien touché de ce qu'on a vu, et qu'on le touchât dans une nuit obscure, ou les yeux fermés, on ne reconnaîtrait pas l'objet pour être le même; les deux perceptions je vois un arbre, je touche un arbre, que j'exprime aujourd'hui par les signes CDPQ , ne pourraient plus s'exprimer que par les signes C D et P Q , qui n'auraient aucune partie commune , et seraient absolument différentes. La même chose se peut dire des perceptions qui paraîtraient confirmées d'un plus grand nombre de manières.

XXVII. 1° 11 est vrai, et cela est bien vu, que souvent c'est par habitude qu'un sens confirme l'autre. Mais cela n'est pas général, et ce serait mal raisonner de dire :ilya des préjugés , donc tout est préjugé. Un sens confirme l'autre par habitude, et souvent aussi par la répétition attentive de l'expérience ; un sens se confirme à lui-même les résultats de ses perceptions.

2° Maupertuis raisonne ici sur le principe de Locke, que le tact ne discernerait pas une boule d'un cube de la même façon que l'œil. Mais ce principe est faux, et très-faux. Pour le prouver, je me contenterai ici de dire que la lumière peint les objets comme autant de filets qui partent des points vus de l'objet, et le toucher se peint dans notre âme comme par autant de filets qui partent des points touchés. Cela étant, les images doivent nécessairement se ressembler. — Je pourrais ajouter que tout se fait par le tact, mais il faudrait de plus amples explications.

XXVIII. Les philosophes seront , je crois , presque tous d'accord avec moi sur ces deux derniers paragraphes, et diront seulement qu'il y a toujours hors de moi quelque chose qui cause ces deux perceptions , je vois un arbre, j'entends des sons; mais je les prie de relire ce que j'ai dit sur la force de la proposition il y a, et sur la manière dont on la l'orme. D'ailleurs, que sert-il de dire qu'il y a quelque chose qui est cause que j'ai lesperceptions,/e vois, je touche, j'entends , si jamais ce que je vois, ce que je touche, ce que j'entends, ne lui ressemble? J'avoue qu'il y a uife cause dont dépendent toutes nos perceptions, parce que rien n'est comme il est sans raison. Mais quelle estelle cette cause? je ne puis la pénétrer, puisque rien de ce que j'ai ne lui ressemble. Renfermons-nous sur cela dans les bornes qui sont prescrites à notre intelligence.

XXVIII. J'avoue à Maupertuis que je ne saurai peut-être pas quelle est cette cause, mais il suffira que je sache qu'elle est hors de moi, et que c'est un être réel distingué de Dieu et de moi.

XXIX. On pourrait faire encore bien des questions sur la succession de nos perceptions. Pourquoi se suivent-elles dans un certain ordre? pourquoi se suivent-elles avec de certains rapports les unes aux autres? pourquoi la perception que j'ai, je vais dans l'endroit où j'ai vu un arbre, est-elle suivie de celle, je verrai un arbre? Découvrir la cause de cette liaison est vraisemblablement au-dessus de nos forces.

XXX. Mais il faut bien faire attention à ce que nous ne pouvons être nous-mêmes les juges sur la succession de nos perceptions. Nous imaginons une durée dans laquelle sont répandues nos perceptions j et nous comptons la distance des unes aux autres par les parties de cette durée qui se sont écoulées entre elles: mais celte durée , quelle estelle? Le cours des astres , les horloges et semblables instruments , auxquels je ne suis parvenu que comme je l'ai expliqué , peuvent-ils en être des mesures suffisantes?

\ \ \I. Il est vrai que j'ai dans mon esprit la perception d'une certaine durée, mais je ne la connais elle-même que par le nombre des perceptions que mon âme y a placées.

Cette durée ne paraît plus la même lorsque je souffre, lorsque je m'ennuie, lorsque j'ai du plaisir; je ne puis la connaître que par la supposition que je fais que mes perceptions se suivent toujours d'un pas égal. Mais ne pourrait-il pas s'être écoulé des temps immenses entre deux perceptions que je regarderais comme se suivant de fort près?

XX XII. Enfin , comment ne connais-je les perceptions passées que par le souvenir, qui est une perception présente? Toutes les perceptions passées sont-elles autre chose que des parties de cette perception présente? Dans le premier instant de mon existence, ne pourrais-je pas avoir une perception composée de mille autres comme passées, et n'aurais-je pas le même droit que j'ai de prononcer sur leur succession?

XXIX-XXXN. Je vais faire tout de suite des remarques sur les quatre derniers articles de l'ouvrage de Maupertuis, et je dirai quelles sont mes idées sur la succession de nos perceptions et sur la mémoire.

J'avoue d'abord que je ne saurais expliquer toute la succession de nos idées; mais j'observe que nos premières idées viennent de nos sens et de nos besoins. Elles sont gravées d'autant plus profondément dans notre esprit, que nos sens sont plus exercés sur le même objet, et que nos besoins continuent à être les mêmes. Elles se lient entre elles d'autant plus que nos sens ont plus d'analogie, et que nos besoins ont plus de rapports les uns avec les autres. — J'omets ici les circonstances passagères et les liaisons de la société, et je dis que les idées liées entre elles s'excitent et se succèdent facilement, parce qu'elles se sont placées dans notre esprit en forme de ebaîne. Il arrive cependant quelquefois qu'une idée n'excite pas les idées qui sont les plus liées avec elle. Il faut en cela prendre garde aux circonstances.

Il me semble voir un amas de boules placées sur une table auprès les unes des autres ; suivant le côté que l'on frappe, et celle qu'on frappe, il en sort plutôt une qu'une autre. Un spectateur tranquille d'une conversation, telle bruyante et sautillante qu'elle fût, pourrait en voir toutes les transitions souvent liées à un mot, et il pourrait aisément deviner les tours d'esprit et les caractères par le mot qui fait, passer l'un plutôt que l'autre, et plutôt sur telle matière que sur telle autre.

Quant à la raison pour laquelle l'idée je verrai un arbre (article XXIX de Maupertuis), succède à celle-ci : Je vais dans un endroit où j'ai vu un arbre ; elle est simple, c'est que l'arbre y est.

Quant à la durée dont parle Maupertuis , je conviens qu'il n'y a guère làdessus qu'une estimation relative, qui devient suffisamment exacte pour asseoir un jugement certain. On dirait, à l'entendre parler sur les astres, les horloges, etc., que tout cela est une affaire de simple imagination : pour moi, je ne sais pas goûter un pareil pyrrhonisme, et je n'y vois qu'un jeu d'esprit assez déplacé pour quiconque n'est plus étudiant en métapbysique.

J'ai dit un mot sur l'analogie de nos sens, en parlant de la façon dont nos idées se lient. C'est une matière curieuse sur laquelle, si l'on faisait des ob-

servations un peu fines, on pourrait parvenir à une théorie des sens assez remarquable.

Voici comment je voudrais que l'on s'y prît. Il est sûr que les analogies sont de ces choses plutôt senties qu'aperçues, et que le peuple sent longtemps avant que le philosophe en sache rendre raison, car les philosophes dissertent volontiers sur ce que personne ne sait qu'eux, et ils ne parlent presque jamais de ce que tout le monde sait. Or, pour revenir à mon sujet, ce que le peuple sent se peint dans son langage ; je voudrais donc qu'on examinât dans les langues les métaphores que l'on a faites d'un sens à un autre, et des sens à l'esprit; cela nous mènerait à connaître r analogie des sens, et en passant nous montrerait peut-être le comment de plusieurs de nos façons de parler. Voici des exemples. On dit une vue perçante, un son perçant : on ne dit pas un goût perçant, une odeur perçante, et l'on dit aussi un esprit perçant, et non un sentiment, un cœur, etc.

J'observe en général que l'ouïe, la vue et l'esprit sont analogues. Le tact, le goût, l'odorat, le sont aussi entre eux. 11 faudrait suivre cela dans ses différentes métaphores, et voir ce qu'elles deviennent dans les différentes langues : on trouverait des métaphores, hardies et agréables, qui pourraient donner des vues ; d'autres prouveraient le mauvais goût d'une nation.

Je viens à la mémoire. L'article XXXII est le plus fort de tous. Qu'est-ce que ces perceptions passées qui font partie de la perception présente? Qu'est-ce que c'est que cette supposition pyrrhonienne par où Maupertuis finit?

Voici ma pensée : toute idée, ou signe aperçu, fait une impression qui se lie avec d'autres, ou qui ne s'y lie pas. Cette impression, liée avec d'autres, est plus aisée à rappeler. Se rappelle-t-elle, ou rappelle-t-elle la marque qu'elle a laissée, ou en quelque sorte le chaînon qu'elle a fait avec d'autres : quand elle se le représente, elle porte avec soi le sentiment de son autorité, sa place y était, et cette place n'était propre qu'à elle ; l'esprit le sent : voilà la mémoire. Si elle ne s'était liée avec aucune autre idée, elle voltigerait dans l'esprit, et l'on n'aurait pas le sentiment sûr de sa mémoire. Il n'y a personne qui n'ait senti voltiger dans sa tête de ces idées-là, dont on ne sait si on les a eues ou non. Il est d'autres cas où cela arrive lorsque, sans avoir déjà été dans l'esprit, elles sont une suite de celles qui y sont. On doute si on ne les a point eues. J'appelle ces idées-là les remords de l'esprit; elles font une espèce de reproche de ce qu'on ne les a pas eues.

(Article extrait de Y Encyclopédie.)

Ètvmologie (s. f.). C'est l'origine d'un mot.

Le mot dont vient un autre mot s'appelle primitif, et celui qui vient du primitif s'appelle dérivé. On donne quelquefois au primitif même le nom d'élymologie: ainsi l'on dit que paler est Yétymologie de père.

Les mots n'ont point avec ce qu'ils expriment un rapport nécessaire; ce

'est pas même en vertu d'une convention formelle, et fixée invariablement entre les hommes, que certains sons réveillent dans notre esprit certaines idées. Cette liaison est l'effet d'une habitude formée durant l'enfance, à forco

d'entendre répéter les mêmes sons dans des circonstances à peu près semblables ; elle s'établit dans l'esprit des peuplas sans qu'ils y pensent ; elle peut s'effacer par l'effet d'une autre habitude qui se formera aussi sourdement et par les mêmes moyens. Les circonstances dont la répétition a déterminé dans l'esprit de chaque individu le sens d'un mot, ne sont jamais exactement les mêmes pour deux hommes ; elles sont encore plus différentes pour deux générations. Ainsi, à considérer une langue indépendamment de ses rapports avec les autres langues, elle a dans elle-même un principe de variation. La prononciation s'altère en passant des pères aux enfants ; les acceptions des termes se multiplient, se remplacent les unes les autres; de nouvelles idées viennent accroître les richesses de l'esprit humain ; on détourne la signification primitive des mots par des métaphores ; on la fixe à certains points de vue particuliers, par des inflexions grammaticales ; on réunit plusieurs mots anciens pour exprimer les nouvelles combinaisons d'idées. Ces sortes de mots n'entrent pas toujours dans l'usage ordinaire : pour les comprendre, il est nécessaire de les analyser, de remonter des composés ou dérivés aux mots simples ou radicaux, et des acceptions métaphoriques au sens primitif. Les Grecs qui ne connaissaient guère que leur langue, et dont la langue, par l'abondance de ses inflexions grammaticales et par sa facilité à composer des mots, se prêtait à tous les besoins de leur génie, se livrèrent de bonne heure à ce genre de recherches, et lui donnèrent le nom d'élymologie, c'est-à-dire connaissance du vrai sens des mots ; car Itjjagv tt,; x^ém; signifie le vrai sens d'un mot, dftropw, vrai.

Lorsque les Latins étudièrent leur- langue à l'exemple des Grecs, ils s'aperçurent bientôt qu'ils la devaient presque tout entière à ceux-ci. Le travail ne se borna plus à analyser les mots d'une seule langue, à remonter du dérivé à sa racine, on apprit à chercher les origines de sa langue dans des langues plus anciennes, à décomposer non plus les mots, mais les langues : on les vit se succéder et se mêler, comme les peuples qui les parlent. Les recherches s'étendirent dans un champ immense ; mais, quoiqu'elles devinssent indifférentes pour la connaissance du vrai sens des mots, on garda l'ancien nom d'étymologie. Aujourd'hui les savants donnent ce nom à toutes les recherches sur l'origine des mots ; c'est en ce sens que nous l'emploierons dans cet article.

L'histoire nous a transmis quelques élymologies, comme celles des noms des villes ou des lieux auxquels les fondateurs ou les navigateurs ont donné , soit leur propre nom, soit quelque autre, relatif aux circonstances de la fondation ou de la découverte. — A la réserve du petit nombre d'étymoloyies de ce genre, qu'on peut regarder comme certaines, et dont la certitude purement testimoniale ne dépend pas des règles de l'art étymologique, l'origine d'un mot est en général un fait à deviner, un fait ignoré, auquel on ne peut arriver que par des conjectures, en partant de quelques faits connus. Le mot est donné : il faut chercher dans l'immense variété des langues les différents mots dont il peut tirer son origine. La ressemblance du son, l'analogie du sens, l'histoire des peuples qui ont successivement occupé la même contrée, ou qui y ont entretenu un grand commerce, sont les premières lueurs qu'on suit : on trouve enfin un mot assez semblable à celui dont on cherche Yélymologie. Ce n'est encore qu'une supposition, qui peut être vraie ou fausse : pour s'assurer de la vérité, on examine plus attentivement (jette ressemblance ; on suit les altérations graduelles qui ont conduit successivement du

primitif au dérivé ; on pèse le plus ou le moins de facilité du changement de certaines lettres en d'autres ; on discute les rapports entre les concepts de l'esprit et les analogies délicates qui ont pu guider les hommes dans l'application d'un même son à des idées très-différentes; on compare le mot à toutes les circonstances de l'énigme : souvent il ne soutient pas cette épreuve, et on en cherche une autre. Quelquefois (et c'est la pierre de touche deseïymologies, comme de toutes les vérités de fait), toutes les circonstances s'accordent parfaitement avec la supposition qu'on a faite ; l'accord de chacune en particulier forme une probabilité; cette probabilité augmente dans une progression rapide, à mesure qu'il s'y joint de nouvelles vraisemblances ; et bientôt, par l'appui mutuel que celles-ci se prêtent, la supposition n'en est fdus une, et acquiert la certitude d'un fait. — La force de chaque ressemblance en particulier, et leur réunion, sont donc l'unique principe de la certitude des étymologies, comme de tout autre fait, et le fondement de la distinction entre les étymologies possibles, probables et certaines.

Il suit de là que l'art étymologique est, comme tout art conjectural, composé de deux parties, l'art de former les conjectures ou les suppositions, et l'art de les vérifier, ou en d'autres termes l'invention et la critique : les sources de la première, les règles de la seconde, sont les divisions naturelles de cet article, car nous n'y comprendrons point les recherches qu'on peut faire sur les causes primitives de l'institution des mots, sur l'origine et les progrès du langage, sur les rapports des mots avec l'organe qui les prononce et les idées qu'ils expriment. — La connaissance philosophique des langues est une science très-vaste, une mine riche de vérités nouvelles et intéressantes. Les étymologies ne sont que des faits particuliers sur lesquels elle appuie quelquefois des principes généraux ; ceux-ci, à la vérité, rendent à leur tour la recherche des étymologies plus facile et plus sûre ; mais, s'il s'agissait de présenter ici tout ce qui peut fournir aux étymologistes des conjectures ou des moyens de les vérifier, il faudrait y traiter de toutes les sciences. Nous renvoyons donc sur ces matières aux articles Grammaire, Interjection, Langue, Analogie, Mélange, Origine et analyse des langues, Métaphore, Onomatopée, Signe, etc *j Nous ajouterons seulement, sur l'utilité des recherches étymologiques, quelques réflexions propres à désabuser du mépris que quelques personnes affectent pour ce genre d'études.

Sources dés conjectures étymologiques.

En matière d'étymologie, comme en toute autre matière, l'invention n'a point de règles bien déterminées.

Dans les recherches où les objets se présentent à nous, où il ne faut que regarder et voir, dans celles aussi qu'on peut soumettre à la rigueur des démonstrations, il est possible de prescrire à l'esprit une marche invariable qui le mène sûrement à la vérité ; mais, toutes les fois qu'on ne s'en tient pas à observer simplement ou à déduire des conséquencees de principes connus, il faut deviner, c'est-à-dire qu'il faut, dans le champ immense des suppositions possibles, en saisir une au hasard, puis une seconde, et plusieurs successivement, jusqu'à ce qu'on ait rencontré l'unique vraie. C'est ce qui serait impossible, si la gradation qui se trouve dans la liaison de tous les êtres,

1 Turgot se proposait de rédiger ces divers articles , mais il laissa ce projet sans exécution. — Voyez tome I«r, note de la page 291.

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et la loi de continuité généralement observée dans la nature, n'établissaient entre certains faits et un certain ordre d'autres faits propres à leur servir de causes, une espèce de voisinage qui diminue beaucoup l'embarras du choix. En présentante l'esprit une étendue moins vague, et en le ramenant d'abord du possible au vraisemblable, l'analogie lui trace des routes où il marche d'un pas plus sur; des causes déjà connues indiquent des causes semblables pour des effets semblables. Ainsi une mémoire vaste, et remplie, autant qu'il est possible, de toutes les connaissances relatives à l'objet dont on s'occupe; un esprit exercé à observer, dans tous les changements qui le frappent, l'enchaînement des effets et des causes, et à en tirer des analogies ; l'habitude surtout de se livrer à la méditation, ou, pour mieux dire peutêtre, à cette rêverie nonchalante dans laquelle l'âme semble renoncer au droit d'appeler ses pensées, pour les voir en quelque sorte passer toutes devant elle, et pour contempler, dans cette confusion apparente, une foule de tableaux et d'assemblages inattendus, produits par la fluctuation rapide des idées, que des liens aussi imperceptibles que multipliés amènent à la suite les unes des autres : voilà, non les règles de l'invention, mais les dispositions nécessaires à quiconque veut inventer, dans quelque genre que ce soit; et nous n'avons plus ici qu'à en faire l'application aux recherches étymologiques, en indiquant les rapports les plus frappants, et les principales analogies qui peuvent servir de fondement à des conjectures vraisemblables.

4° Il est naturel de ne pas chercher d'abord loin de soi ce qu'on peut trouver sous sa main. L'examen attentif du mot dont on cherche l'étymologie, et de tout ce qu'il emprunte, si j'ose ainsi parler, de l'analogie propre de sa langue, est donc le premier pas à faire. Si c'est un dérivé, il faut le rappeler à sa racine, en le dépouillant de cet appareil de terminaisons et d'inflexions grammaticales qui le déguisent ; si c'est un composé, il faut en séparer les différentes parties : ainsi la connaissance profonde de la langue dont on veut éclaircir les origines, de sa grammaire, de son analogie, est le préliminaire le plus indispensable pour cette étude.

2° Souvent le résultat de cette décomposition se termine à des mots absolument hors d'usage ; il ne faut pas perdre pour cela l'espérance de les éclaircir, sans recourir à une langue étrangère : la langue même dont on s'occupe s'est altérée avec le temps; l'étude des révolutions qu'elle a essuyées fera voir dans les monuments des siècles passés ces mêmes mots dont l'usage s'est perdu, et dont on a conservé les dérivés; la lecture des anciennes chartes et des vieux glossaires en découvrira beaucoup ; les dialectes ou patois usités dans les différentes provinces, qui n'ont pas subi autant de variations que la langue polie, ou du moins qui n'ont pas subi les mêmes, en contiennent aussi un grand nombre : c'est là qu'il faut chercher.

3° Quelquefois les changements arrivés dans la prononciation effacent dans le dérivé presque tous les vestiges de sa racine. L'étude de l'ancien langage et des dialectes fournira aussi des exemples des variations les plus communes de la prononciation ; et ces exemples autoriseront à supposer des variations pareilles dans d'autres cas. L'orthographe, qui se conserve lorsque la prononciation change, devient un témoin assez sûr de l'ancien état de la langue, et indique aux étymologistes la filiation des mots, lorsque la prononciation la leur déguise.

4° Le problème devient plus compliqué, lorsque les variations dans le sens concourent avec les changements de la prononciation. Toutes sortes de tro-

pes et de métaphores détournent la signification des mots ; le sens figuré fait oublier peu à peu le sens propre, et devient quelquefois à son tour le fondement d'une nouvelle figure ; en sorte qu'à la longue le mot ne conserve plus aucun rapport avec sa première signification. Pour retrouver la trace de ces changements entés les uns sur les autres, il faut connaître les fondements les plus ordinaires des tropes et des métaphores ; il faut étudier les différents points de vue sous lesquels les hommes ont envisagé les différents objets, les rapports, les analogies entre les idées, qui rendent les figures plus naturelles ou plus justes: en général , l'exemple du présent est ce qui peut le mieux diriger nos conjectures sur le passé ; les métaphores que produisent à chaque instant sous nos yeux les enfants, les gens grossiers, et même les gens d'esprit, ont dû se présenter à nos pères, car le besoin donne de l'esprit à tout le monde. Or, une grande partie de ces métaphores devenues habituelles dans nos langues, sont l'ouvrage du besoin où les hommes se sont trouvés de faire connaître les idées intellectuelles et morales, en se servant des noms des objets sensibles : c'est par cette raison , et parce que la nécessité n'est pas délicate, que le peu de justesse des métaphores n'autorise pas toujours à les rejeter des conjectures étymologiques. Il y a des exemples de ces sens détournés, très-bizarres en apparence, et qui sont indubitables.

5° Il n'y a aucune langue, dans l'état actuel des choses, qui ne soit formée du mélange ou de l'altération de langues plus anciennes , dans lesquelles on doit retrouver une grande partie des racines de la langue nouvelle, quand on a poussé aussi loin qu'il est possible, sans sortir de celle-ci, la décomposition et la filiation des mots ; c'est à ces langues étrangères qu'il faut recourir. Lorsqu'on sait les principales langues des peuples voisins, ou qui ont occupé autrefois le même pays, on n'a pas de peine à découvrir quelles sont celles d'où dérive immédiatement une langue donnée, parce qu'il est impossible qu'il ne s'y trouve une très-grande quantité de mots communs à celle-ci, et si peu déguisés, que la dérivation n'en peut être contestée. C'est ainsi qu'il n'est pas nécessaire d'être versé dans l'art étymologique pour savoir que le français et les autres langues modernes du midi de l'Europe se sont formés par la corruption du latin mêlé avec le langage des nations qui ont détruit l'empire romain. Cette connaissance grossière, où mène la notion purement historique des invasions successives du pays par différents peuples, indique suffisamment aux étymologistes dans quelles langues ils doivent chercher les origines de celle qu'ils étudient.

6° Lorsqu'on veut tirer d'une langue ancienne les mots d'une langue moderne, par exemple les mots français du latin, il est très-bon d'étudier cette langue, non-seulement dans sa pureté et dans les ouvrages des bons auteurs, mais encore dans ses tours les plus corrompus, dans le langage du plus bas peuple et dans celui des provinces.

Les personnes élevées avec soin et instruites de la pureté du langage s'attachent ordinairement à parler chaque langue sans la mêler avec d'autres : c'est le peuple grossier qui a le plus contribué à la formation des nouveaux langages ; c'est lui qui, ne parlant que pour le besoin de se faire entendre, néglige toutes les lois de l'analogie, ne se refuse à l'usage d'aucun mot, sous prétexte qu'il est étranger, dès que l'habitude le lui a rendu familier; c'est de lui que le nouvel habitant est forcé, par les nécessités de la vie et du commerce, d'adopter un plus grand nombre de mots ; enfin c'est toujours par le bas peuple que commence ce langage mitoyen qui s'établit nécessairement

entre deux nations rapprochées par un commerce quelconque , parce que, de part et d'autre, personne ne voulant se donner la peine d'apprendre une langue étrangère, chacun de son côté en adopte un peu, et cède un peu de la sienne.

7° Lorsque de cette langue primitive plusieurs se sont formées à la fois dans différents pays, l'étude de ces différentes langues, de leurs dialectes, des variations qu'elles ont éprouvées, la comparaison de la manière différente dont elles ont altéré les mêmes inflexions, ou les mêmes sons de la languemère, en se les rendant propres; celle des directions opposées, si j'ose ainsi parler, suivant lesquelles elles ont détourné le sens des mêmes expressions ; la suite de cette comparaison, dans tout le cours de leurs progrès, et dans leurs différentes époques, serviront beaucoup à donner des vues pour les origines de chacune d'entre elles. Ainsi l'italien et le gascon , qui viennent du latin comme le français, présentent souvent le mot intermédiaire entre un mot français et un mot latin, dont le passage eût paru trop brusque et trop invraisemblable , si on eût voulu tirer immédiatement l'un de l'autre, soit que le mot ne soit effectivement devenu français que parce qu'il a été emprunté de l'italien ou du gascon, ce qui est très- fréquent; soit qu'autrefois ces trois langues aient été moins différentes qu'elles ne le sont aujourd'hui.

8° Quand plusieurs langues ont été parlées dans le même pays et dans le même temps, les traductions réciproques de l'une à l'autre fournissent aux étymologistes une foule de conjectures précieuses. Ainsi , pendant que notre langue et les autres langues modernes se formaient, tous les actes s'écrivaient en latin, et, dans ceux qui ont été conservés, le mot latin nous indique très-souvent l'origine du mot français, que les altérations successives de la prononciation nous auraient dérobée; c'est cette voie qui nous a appris que métier vient de ministerium ; marglillier de matricularius , etc. Le Dictionnaire de Ménage est rempli de ces sortes d'étymologies, et le Glossaire de Ducange en est une source inépuisable. Ces mêmes traductions ont l'avantage de nous procurer des exemples constatés d'altérations trèsconsidérables dans la prononciation des mots, et de différences très-singu^ lières entre le dérivé et le primitif, qui sont surtout fréquentes dans les noms des saints ; et ces exemples peuvent autoriser à former des conjectures auxquelles, sans eux, on n'aurait osé se livrer. M. Freret a fait usage de ces traductions d'une branche à une autre, dans sa dissertation sur le mot dunum, où, pour prouver que cette terminaison celtique signifie une ville, et non pas une montagne, il allègue que les Bretons du pays de Galles ont traduit ce mot dans le nom de plusieurs villes par le mot de caër, et les Saxons par le mot de burgh, qui signifie incontestablement ville-, il cite en particulier la ville de Dumbarton, en gallois Caër-Briton; et celle d'Edimbourg, appelée par les anciens Bretons Dun-Eden , et par les Gallois d'aujourd'hui Caër-Eden.

9° Indépendamment de ce que chaque langue tient de celles qui ont concouru à sa première formation, il n'en est aucune qui n'acquière journellement des mots nouveaux , qu'elle emprunte de ses voisins et de tous les peuples avec lesquels elle a quelque commerce. C'est surtout lorsqu'une nation reçoit d'une autre quelque connaissance ou quelque art nouveau , qu'elle en adopte en même temps les termes. Le nom de boussole nous est venu des Italiens avec l'usage de cet instrument. Un grand nombre de termes de l'art de la verrerie sont italiens, parce que cet art nous est venu de Venise. La minéralogie est pleine de mots allemands. Les Grecs ayant été les

premiers inventeurs des arts et des sciences , et le reste de l'Europe les ayant reçus d'eux , c'est à cette cause qu'on doit rapporter l'usage général parmi toutes les nations européennes de donner des noms grecs à presque tous les objets scientifiques. Un étymologiste doit donc encore connaître cette source et diriger ses conjectures d'après toutes ces observations, et d'après l'histoire de chaque art en particulier.

40° Tous les peuples de la terre se sont mêlés en tant de manières différentes , et le mélange des langues est une suite si nécessaire du mélange des peuples , qu'il est impossible de limiter le champ ouvert aux conjectures des étymologistes. Par exemple, on voudra, du petit nombre de langues dont une langue s'est formée immédiatement, remontera des langues plus anciennes; et souvent quelques-unes de ces langues se sont totalement perdues: le celtique, dont notre langue française a pris plusieurs racines, est dans ce cas; on en rassemblera les vestiges épars dans l'irlandais, le gallois, le bas-breton, dans les anciens noms des lieux de la Gaule, etc. Le saxon , le gothique , et les différents dialectes anciens et modernes de la langue, nous rendront en partie la langue des Francs. On examinera soigneusement ce qui s'est conservé de la langue des premiers maîtres du pays dans quelques cantons particuliers, comme la Basse-Bretagne, la Biscaye , l'Ëpire , dont l'âpreté du sol et la bravoure des habitants ont écarté les conquérants postérieurs. L'histoire indiquera les invasions faites dans les temps les plus reculés , les colonies établies sur les côtes par les étrangers , les différentes nations que le commerce ou la nécessité de chercher un asile, ont conduites successivement dans une contrée. On saitque le commerce des Phéniciens s'est étendu sur toutes les côtes de la Méditerranée , dans un temps où les autres peuples étaient encore barbares ; qu'ils y ont établi un très-grand nombre de colonies ; que Carthage, une de ces colonies, a dominé sur une partie de l'Afrique , et s'est soumis presque toute l'Espagne méridionale. On peut donc chercher dans le phénicien ou l'hébreu un grand nombre de mots grecs , latins , espagnols, etc. On pourra par la même raison supposer que les Phocéens, établis à Marseille, ont porté dans la Gaule méridionale plusieurs mots grecs. Au défaut même de l'histoire , on peut quelquefois fonder ses suppositions sur les mélanges des peuples plus anciens que les histoires mêmes. Les courses connues des Goths, et des autres nations septentrionales, d'un bout de l'Europe à l'autre , celles des Gaulois et des Cimmériens dans des siècles plus éloignés, celles des Scythes en Asie , donnent droit de soupçonner des migrations semblables , dont les dates trop reculées seront restées inconnues, parce qu'il n'y avait point alors de nations policées pour en conserver la mémoire, et par conséquent le mélange de toutes les nations de l'Europe et de leurs langues , qui a dû en résulter. Ce soupçon , tout vague qu'il est , peut être confirmé par des étymologies qui en supposeront la réalité, si d'ailleurs elles portent avec elles un caractère marqué de vraisemblance; et dès lors on sera autorisé à recourir encore à des suppositions semblables pour trouver d'autres étymologies. Àu-eX-pv, traire le lait , composé de l'a privatif et de la racine |*&t» lait; mulgeo et mulceo, en latin , se rapportent manifestement à la racine milk ou mulk , qui signifie lait dans toutes les langues du Nord ; cependant cette racine n'existe seule ni en grec ni en latin. Les mots styem, suédois; star, anglais; àarfip, grec; Stella, latin, ne sont-ils pas évidemment la même racine, ainsi que le mot pu , la lune, d'où mensis en latin; et les mots moon, anglais; maan, danois; mond, allemand? Des

étymologies si bien vérifiées m'indiquent des rapports étonnants entre les langues polies des Grecs et des Humains, et les langues grossières des peuples du Nord. Je me prêterai donc , quoique avec réserve, aux étymologies d'ailleurs probables qu'on fondera sur ces mélanges anciens des nations et de leurs langages.

U° La connaissance générale des langues dont on peut tirer des secours pour éclaircir les origines d'une langue donnée, montre plutôt aux étymologistes l'espace où ils peuvent étendre leurs conjectures, qu'elle ne peut servir à les diriger; il faut que ceux-ci tirent, de l'examen du mot même dont ils cherchent l'origine, des circonstances ou des analogies sur lesquelles ils puissent s'appuyer. Le sens est le premier guide qui se présente : la connaissance détaillée delà chose exprimée par le mot, et de ses circonstances principales , peut ouvrir des vues. Par exemple , si c'est un lieu, sa situation sur une montagne ou dans une vallée; si c'est une rivière, sa rapidité, sa profondeur; si c'est un instrument, son usage ou sa forme; si c'est une couleur, le nom des objets les plus communs, les plus visibles auxquels elle appartient; si c'est une qualité, une notion abstraite, un être en un mot qui ne tombe pas sous les sens, il faudra étudier la manière dont les hommes sont parvenus à s'en former l'idée, et quels sont les objets sensibles dont ils ont pu se servir pour faire naître la même idée dans l'esprit des autres hommes, par voie de comparaison ou autrement. La théorie philosophique de l'origine du langage et de ses progrès, des causes de l'imposition primitive des noms , est la lumière la plus sûre qu'on puisse consulter. Elle montre autant de sources aux étymologistes , qu'elle établit de résultats généraux , et qu'elle décrit de pas de l'esprit humain dans l'invention des langues. Si l'on voulait entrer ici dans les détails , chaque objet fournirait des indications particulières qui dépendent de la nature de celui de nos sens par lequel il a été connu , de la manière dont il a frappé les hommes , et de ses rapports avec les autres objets , soit réels , soit imaginaires. 11 est donc inutile de s'appesantir sur une matière qu'on pourrait à peine effleurer ; Y article Origine des langues auquel nous renvoyons ne pourra même renfermer que les principes les plus généraux : les détails et l'application ne peuvent être le fruit que d'un examen attentif de chaque objet en particulier. L'exemple des étymologies déjà connues , et l'analogie qui en résulte , sont le secours le plus général dont on puisse s'aider dans cette sorte de conjectures, comme dans toutes les autres, et nous en avons déjà parlé. Ce sera encore une chose très-utile de se supposer à la place de ceux qui ont eu des noms à donner aux objets. Pourvu qu'on se mette bien à leur place, et qu'on oublie de bonne foi tout ce qu'ils ne devaient pas savoir, on connaîtra par soi-même, avec la difficulté , toutes les ressources et les adresses du besoin : pour la vaincre , on formera des conjectures vraisemblables sur les idn s qu'ont voulu exprimer les premiers nomenclateurs , et l'on cherchera dans les langues anciennes les mots qui répondent à ces idées.

12° Je ne sais si, en matière de conjectures étymologiques, les analogies, fondées sur la signification des mots, sont préférables à celles qui ne sont tirées que du son. Le son parait appartenir directement à la substance même du mot , mais la mérité est que l'un sans l'autre n'est rien , et qu'ainsi l'un et l'autre rapports doivent être perpétuellement combinés dans toutes nos recherches. Quoi qu'il en soit, non-seulement la ressemblance des sons, mais encore des rapports plus ou moins éloignés , servent à guider les éty-

mologistes du dérivé à son primitif. Dans ce genre, rien peut-être ne peut borner les inductions , et tout peut leur servir de fondement , depuis la ressemblance totale , qui , lorsqu'elle concourt avec le sens , établit l'identité des racines , jusqu'aux ressemblances les plus légères ; on peut ajouter, jusqu'au caractère particulier de certaines différences. Les sons se distinguent en voyelles et en consonnes, et les voyelles sont brèves ou longues. La ressemblance dans les sons suffit pour supposer des étymologies , sans aucun égard à la quantité, qui varie souvent dans la même langue d'une génération à l'autre , ou d'une ville à une ville voisine : il serait superflu d'en citer des exemples. Lors même que les sons ne sont pas entièrement les mêmes , si les consonnes se ressemblent, on n'aura pas beaucoup d'égards à la différence des voyelles. Effectivement, l'expérience nous prouve qu'elles sont beaucoup plus sujettes à varier que les consonnes : ainsi les Anglais, en écrivant grâce comme nous, prononcent grêce. Les Grecs modernes prononcent ita et ipsilon , ce que les anciens prononçaient éta et upsilon, et ce que les Latins prononçaient ou, nous le prononçons u. On ne s'arrête pas même lorsqu'il y a quelque différence entre les consonnes , pourvu qu'il reste entre elles quelque analogie , et que les consonnes correspondantes dans le dérivé et dans le primitif se forment par des mouvements semblables des organes; en sorte que la prononciation, en devenant plus forte ou plus faible, puisse changer aisément l'une en l'autre. D'après les observations faites sur les changements habituels de certaines consonnes en d'autres » les grammairiens les ont rangées par classes relatives aux différents organes qui servent à les former : ainsi le p, le b etl'm sont rangés dans la classe des lettres labiales , parce qu'on les prononce avec les lèvres ( voyez au mot Lettres, quelques considérations sur le rapport des lettres avec les organes ). Toutes les fois donc que le changement ne se fait que d'une consonne à une autre consonne du même organe, l'altération du dérivé n'est point encore assez grande pour faire méconnaître le primitif. On étend même ce principe plus loin , car il suffit que le changement d'une consonne en une autre soit prouvé par un grand nombre d'exemples, pour qu'on se permette de le supposer ; et véritablement on a toujours droit d'établir une supposition dont les faits prouvent la possibilité.

13° En même temps que la facilité qu'ont les lettres à se transformer les unes dans les autres , donne aux étymologistes une liberté illimitée de conjecturer, sans égard à la quantité prosodique des syllabes, au son des voyelles, et presque sans égard aux consonnes même, il est cependant vrai que toutes ces choses , sans en excepter la quantité, servent quelquefois à indiquer des conjectures heureuses. Une syllabe longue (je prends exprès pour exemple la quantité, parce que ce qui prouve le plus prouve le moins) ; une syllabe longue autorise souvent à supposer la contraction de deux voyelles , et même le retranchement d'une consonne intermédiaire. Je cherche l'étymologie de pinus; et comme la première syllabe de pinus est longue , je suis porté à penser qu'elle est formée des deux premières du mot picinus, dérivé de pix, et qui serait effectivement le nom du pin , si on avait voulu le définir par la principale de ses productions. Je sais que Yx, le c, le g , toutes les lettres gutturales, se retranchent souvent en latin , lorsqu'elles sont placées entre deux voyelles, et qu'alors les deux syllabes se confondent en une seule qui reste longue : maxilla, axilla, vexillum, texela; mala, ala, vélum, tela.

H° Ce n'est pas que ces syllabes contractées, et réduites à une seule syllabe longue, ne puissent en passant dans une autre langue, ou même parle seul laps de temps, devenir brèves; aussi ces sortes d'inductions sur la quantité des syllabes, sur l'identité des voyelles, sur l'analogie des consonnes, ne peuvent guère être d'usage que lorsqu'il s'agit d'une dérivation immédiate. Lorsque les degrés de filiation se multiplient, les degrés d'altération se multiplient aussi à un tel point, que le mot n'est souvent plus reconnaissable. En vain prétendrait-on exclure les transformations de lettres en d'autres lettres très-éloignées. 11 n'y a qu'à supposer un plus grand nombre d'altérations intermédiaires, et deux lettres, qui ne pouvaient se substituer immédiatement l'une à l'autre, se rapprocheront par le moyen d'une troisième. Qu'y a-t-il de plus éloigné qu'un h et un s ? cependant le b a souvent pris la place de Ys consonne ou du digamma éolique. Le digamma éolique, dans un très-grand nombre de mots adoptés par les Latins, a été substitué à l'esprit rude des Grecs, qui n'est autre cbose que notre h, et quelquefois même à l'esprit doux: témoin fatyoç, vesper, r? , ver, etc. De son côté Ys a été substitué, dans beaucoup d'autres mots latins, à l'esprit rude des Grecs : ûirèp, super, $, MX, 3;, sus, etc. La même aspiration a donc pu se changer indifféremment en 6 et en s. Qu'on jette les yeux sur le Vocabulaire hagiologique de l'abbé Châtelain, imprimé à la tête du Dictionnaire de Ménage, et l'on se convaincra, par les prodigieux changements qu'ont subis les noms des saints depuis un petit nombre de siècles, qu'il n'y a aucune étymologie, quelque bizarre qu'elle paraisse, qu'on ne puisse justifier par des exemples avérés ; et par cette voie on peut, au moyen des variations intermédiaires, multipliées à volonté, démontrer la possibilité d'un changement d'un son quelconque en tout autre son donné. En effet, il y a peu de dérivation aussi étonnante au premier coup d'œil, que celle de jour, tirée de dies ; et il y en a peu d'aussi certaine. Qu'on réfléchisse, de plus, que la variété des métaphores entées les unes sur les autres, a produit des bizarreries peut-être plus grandes, et propres à justifier par conséquent des étymologies aussi éloignées par rapport au sens, que d'autres le sont par rapport au son. Il faut donc avouer que tout a pu se changer en tout, et qu'on n'a droit de regarder aucune supposition étymologique comme absolument impossible.

Mais faut-il conclure de là qu'on peut se livrer avec tant de savants hommes à l'arbitraire des conjectures, et bâtir sur des fondements aussi ruineux de vastes systèmes d'érudition ? ou bien qu'on doit regarder l'étude des étymologies comme un jeu puéril, bon seulement pour amuser des enfants?

Il faut prendre un juste milieu. Il est bien vrai qu'à mesure qu'on suit l'origine des mots, en remontant de degré en degré, les altérations se multiplient, soit dans la prononciation, soit dans les sons, parce que, excepté les seules inflexions grammaticales, chaque passage est une altération dans l'un et dans l'autre ; par conséquent , la liberté de conjecturer s'étend en même raison. Mais cette liberté, qu'est-elle? sinon l'effet d'une incertitude qui augmente toujours? Cela peut-il empêcher qu'on ne puisse discuter de plus près les dérivations les plus immédiates, et même quelques autres étymologies qui compensent, par l'accumulation d'un plus grand nombre de probabilités, la distance plus grande entre le primitif et le dérivé, et le peu de ressemblance entre l'un et l'autre, soit dans le sens, soit dans la prononciation ? 11 faut donc, non pas renoncer à rien savoir dans ce genre, mais seulement se résoudre à beaucoup ignorer. Il faut, puisqu'il y a des étymologies certaines,

d'autres simplement probables, et quelques-unes évidemment fausses, étudier les caractères qui distinguent les unes des autres, pour apprendre sinon à ne se tromper jamais, du moins à se tromper rarement. Dans cette vue, nous allons proposer quelques règles de critique, d'après lesquelles on pourra vérifier ses propres conjectures et celles des autres. Cette vérification est la seconde partie et le complément de l'art étymologique.

Principes de critique pour apprécier la certitude des étymologies.

La marche de la critique est l'inverse, à quelques égards, de celle de l'invention : tout occupée de créer, de multiplier les systèmes et les hypothèses, celle-ci abandonne l'esprit à tout son essor, et lui ouvre la sphère immense des possibles; celle-là, au contraire, ne paraît s'étudier qu'à détruire, à écarter successivement la plus grande partie des suppositions et des possibilités ; à rétrécir la carrière, à fermer presque toutes les routes, et à les réduire, autant qu'il se peut, aii point unique de la certitude et de la vérité. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il faille séparer dans le cours de nos recherches ces deux opérations, comme nous les avons séparées ici, pour ranger nos idées sous un ordre plus facile : malgré leur opposition apparente, elles doivent toujours marcher ensemble dans l'exercice de la méditation ; et bien loin que la critique, en modérant sans cesse l'essor de l'esprit, diminue sa fécondité, elle l'empêche au contraire d'user ses forces, et de perdre un temps utile à poursuivre des chimères : elle rapproche continuellement les suppositions des faits ; elle analyse les exemples , pour réduire les possibilités, et les analogies trop générales qu'on en tire, à des inductions particulières et bornées à certaines circonstances ; elle balance les probabilités et les rapports éloignés par des probabilités plus grandes et des rapports plus prochains. Quand elle ne peut les opposer les uns aux autres, elle les apprécie; où la raison de nier lui manque, elle établit la raison de douter. Enfin elle se rend très-difficile sur les caractères du vrai, au risque de le rejeter quelquefois, pour ne pas risquer d'admettre le faux avec lui.

Le fondement de toute la critique est un principe bien simple, que toute vérité s'accorde avec tout ce qui est vrai; et que réciproquement ce qui s'accorde avec toutes les vérités est vrai : de là suit qu'une hypothèse, imaginée pour expliquer un effet, peut être regardée comme en étant la véritable cause lorsqu'elle explique toutes les circonstances de l'effet, dans quelque détail qu'on analyse ces circonstances et qu'on développe les corollaires de l'hypothèse.

On sent aisément que, l'esprit humain ne pouvant connaître qu'une trèspetite partie de la chaîne qui lie tous les êtres, ne voyant de chaque effet qu'un petit nombre de circonstances frappantes, et ne pouvant suivre une hypothèsequedans ses conséquences les moins éloignées, le principe ne peut jamais recevoir cette application complète et universelle, qui nous donnerait une certitude du même genre que celle des mathématiques. Le hasard a pu tellement combiner un certain nombre de circonstances d'un effet, qu'elles correspondent parfaitement avec la supposition d'une cause qui ne sera pourtant pas la vraie. Ainsi l'accord d'un certain nombre de circonstances produit une probabilité, toujours contrebalancée par la possibilité du contraire dans un certain rapport, et l'objet delà critique est de fixer ce rapport. Il est vrai que l'augmentation du nombre des circonstances augmente la probabilité de la cause supposée, et diminue la probabilité du hasard contraire, dans une progression tellement rapide, qu'il ne faut pas beaucoup de termes pour met-

tre l'esprit dans un repos aussi parlait que le pourrait faire la certitude mathématique elle-même.

Cela posé, voyons ce que fait le critique sur une conjecture ou sur une hypothèse donnée. D'ahord il la compare avec le fait considéré, autant qu'il est possible, dans toutes ses circonstances et dans ses rapports avec d'autres faits. S'il se trouve une seule circonstance incompatible avec l'hypothèse, comme il arrive le plus souvent, l'examen est fini. Si au contraire la supposition répond à toutes les circonstances, il faut peser celles-ci en particulier, discuter le plus ou le moins de facilité avec laquelle chacune se prêterait à la supposition d'autres causes ; estimer chacune des vraisemblances qui en résultent, et les compter, pour en former la probabilité totale. — La recherche des étymologies a, comme toutes les autres, ses règles de critique particulières, relatives à l'objet dont elle s'occupe, et fondées sur la nature. Plus on étudie chaque matière, plus on voit que certaines classes d'effets se prêtent plus ou moins à certaines classes de causes ; il s'établit des observations générales d'après lesquelles on exclut tout d'un coup certaines suppositions, et l'on donne plus ou moins de valeur à certaines probabilités. Ces observations et ces règles peuvent sans doute se multiplier à l'infini ; il y en aurait même de particulières à chaque langue et à chaque ordre de mots ; il serait impossible de les renfermer toutes dans cet article, et nous nous contenterons de quelques principes d'une application générale, qui pourront mettre sur la voie : le bon sens, la connaissance de l'histoire et des langues, indiqueront assez les différentes règles relatives à chaque langue en particulier.

4° Il faut rejeter toute étymologie qu'on ne rend vraisemblable qu'à force de suppositions multipliées. Toute supposition enferme un degré d'incertitude, un risque quelconque; et la multiplicité de ces risques détruit toute assurance raisonnable. Si donc on propose une étymologie dans laquelle le primitif soit tellement éloigné du dérivé, soit pour le sens, soit pour le son, qu'il faille supposer entre l'un et l'autre plusieurs changements intermédiaires, la vérification la plus sûre qu'on en puisse faire sera l'examen de chacun de ces changements. Vétymologie est bonne, si la chaîne de ces altérations est une suite de faits connus directement, ou prouvés par des inductions vraisemblables; elle est mauvaise, si l'intervalle n'est rempli que par un tissu de suppositions gratuites. Ainsi, quoique jour soit aussi éloigné de dies dans la prononciation, qu'alfana l'est d'equus, l'une de ces éiymologies est ridicule, et l'autre est certaine. Quelle en est la différence? Il n'y a entre jour et diet que l'italien giorno, qui se prononce dgiorno, et le latin diurnus, tous mots connus et usités; au lieu que fanacus, dnacus, aquus, pour dire cheval, n'ont jamais existé que dans l'imagination de Ménage. Cet auteur est un exemple frappant des absurdités dans lesquelles on tombe en adoptant sans choix ce que suggère la malheureuse facilité de supposer tout ce qui est possible : car il est très-vrai qu'il ne fait aucune supposition dont la possibilité ne soit justifiée par des exemples. Mais nous avons prouvé qu'en multipliant à volonté les altérations intermédiaires, soit dans le son, mm t dans la signification, il est aisé de dériver un mot quelconque de tout autre mot donné : c'est le moyen d'expliquer tout, et dès lors de ne rien expliquer; c'est le moyen aussi de justifier tous les mépris de l'ignorance.

2° 11 y a des suppositions qu'il faut rejeter, parce qu'elles n'expliquent rien ; il y en a d'autres qu'on doit rejeter, parce qu'elles expliquent trop. Une étymologie tirée d'une langue étrangère n'est pas admissible, si elle rend

raison d'une terminaison propre à la langue du mot qu'on veut éclaircir ; toutes les vraisemblances dont on voudrait l'appuyer ne prouveraient rien, parce qu'elles prouveraient trop : ainsi, avant de chercher l'origine d'un mot dans une langue étrangère, il faut l'avoir décomposé, l'avoir dépouillé de toutes ses inflexions grammaticales , et réduit à ses éléments les plus simples. Rien n'est plus ingénieux que la conjecture de Bochard sur lé nom d'insula britannica , qu'il dérive de l'hébreu Baratanac, pays de l'étain, et qu'il suppose avoir été donné à cette île par les marchands phéniciens ou carthaginois qui allaient y chercher ce métal. Notre règle détruit cette étymologie : britannicus est un adjectif dérivé, où la grammaire latine ne connaît de radical que le mot Britan. 11 en est de même de la terminaison celtique magum, que Bochard fait encore venir de l'hébreu mohun, sans considérer que la terminaison um ou us (car magus est aussi commun que magum) est évidemment une addition faite par les Latins pour décliner la racine celtique mug. La plupart des étymologistes hébraïsants ont été plus sujets que les autres à cette faute ; et il faut avouer qu'elle est souvent difficile à éviter, surtout lorsqu'il s'agit de ces langues dont l'analogie est fort compliquée et riche en inflexions grammaticales. Tel est le grec, où les augments et les terminaisons déguisent quelquefois entièrement la racine. Qui reconnaîtrait, par exemple, dans le mot $t)u»o£ , le verbe <mtto) , dont il est cependant le participe très-régulier ? S'il y avait un mot hébreu hemmen, qui signifiât comme $j«uvo< , arrangé ou joint , il faudrait rejeter cette origine pour s'en tenir à la dérivation grammaticale. J'ai appuyé sur cette espèce d'écueil, pour faire sentir ce qu'on doit penser de ceux qui écrivent des volumes tfétymologies, et qui ne connaissent les langues que par un coup d'oeil rapide jeté sur quelques dictionnaires.

3° Une étymologie probable exclut celles qui ne sont que possibles. Par cette raison, c'est une règle de critique presque sans exception, que toute éty~ mologie étrangère doit être écartée, lorsque la décomposition du mot dan9 sa propre langue répond exactement à l'idée qu'il exprime : ainsi celui quiguidé par l'analogie de parabole, paralogisme, etc., chercherait dans la préposition grecque «api l'origine de parasol et parapluie, se rendrait ridicule.

4° Cette étymologie devrait être encore rebutée par une autre règle presque toujours sûre, quoiqu'elle ne soit pas entièrement générale , c'est qu'un mot nest jamais composé de deux langues différentes, à moins que le mot étranger ne soit naturalisé par un long usage avant la composition , en sorte que ce mot n'ait besoin que d'être prononcé pour être entendu. Ceux même qui composent arbitrairement des mots scientifiques, s'assujettissent à cette' règle, guidés par la seule analogie, si ce n'est lorsqu'ils joignent à beaucoup de pédanterie beaucoup d'ignorance, ce qui arrive quelquefois ; c'est pour cela que notre règle a quelques exceptions.

5° Ce sera une très-bonne loi à s'imposer, si l'on veut s'épargner bien des* conjectures frivoles, de ne s'arrêter qu'à des suppositions bien appuyées sur un certain nombre d'inductions qui leur donnent déjà un commencement de1 probabilité, et les tirent de la classe trop étendue des simples possibles : ainsi,, quoiqu'il soit vrai, en général, que tous les peuples et toutes les langues se sont mêlés en mille manières, et dans des temps inconnus, on ne doit pas se prêter volontiers à faire venir de l'hébreu ou de l'arabe le nom d'un village des environs de Paris. La distance des temps et des lieux est toujours une raison de douter ; et il est sage de ne franchir cet intervalle qu'en s'aidant

de quelques connaissances positives et historiques des anciennes migrations des peuples, de leurs conquêtes, du commerce qu'ils ont entretenu les uns chez les autres; et, au défaut de ces connaissances, il faut au moins s'appuyer sur des élymologies déjà connues, assez certaines, et en assez grand nombre pour établir un mélange des deux langues. D'après ces principes, il n'y a aucune difficulté à remonter du français au latin, du tudesque au celtique, du latin au grec. J'admettrai plus aisément une étymologie orientale d'un mot espagnol, qu'une d'un mot français, parce que je sais que les Phéniciens, et surtout les Carthaginois, ont eu beaucoup d'établissements en Espagne ; qu'après la prise de Jérusalem, sous Vespasien, un grand nombre de Juifs furent transportés en Lusitanie, et que, depuis, toute cette contrée a été possédée par des Arabes.

6°On puisera, dans cette connaissance détaillée des migrations des peuples, d'excellentes règles de critique pour juger des élymologies tirées de leurs langues, et apprécier leur vraisemblance. Les unes seront fondées sur le local des établissements du peuple ancien : par exemple, les élymologies phéniciennes des noms de lieu seront plus recevables, s'il s'agit d'une côte ou d'une ville maritime, que si cette ville était située dans l'intérieur des terres ; une étymologie arabe conviendra dans les plaines et dans les parties méridionales de l'Espagne; on préférera pour des lieux voisins des Pyrénées «des élymologies latines ou basques.

7° La date du mélange des deux peuples, et du temps où les langues anciennes ont été remplacées par de nouvelles, ne sera pas moins utile; on ne tirera point d'une ville celtique le nom d'une ville bâtie, ou d'un art inventé, sous les rois francs.

8° On pourra encore comparer cette date à la quantité d'altérations que le primitif aura dû souffrir pour produire le dérivé ; car les mots, toutes choses d'ailleurs égales, ont reçu d'autant plus d'altérations, qu'ils ont été transmis par un grand nombre de générations, et surtout que les langues ont essuyé plus de révolutions dans cet intervalle. Un mot oriental, qui aura passé dans l'espagnol par l'arabe, sera bien moins éloigné de sa racine que «celui qui sera venu des anciens Carthaginois.

9° La nature de la migration, la forme, la proportion et la durée du méilange qui en est résulté, peuvent aussi rendre probables ou improbables plusieurs conjectures : une conquête aura apporté bien plus de mots dans un pays , lorsqu'elle aura été accompagnée de transplantation d'habitants ; une [possession durable, plus qu'une conquête passagère ; plus, lorsque le conquérant a donné ses lois aux vaincus, que lorsqu'il les a laissés vivre selon leurs usages; une conquête, en généraj, plus qu'un simple commerce. C'est en partie à ces causes, combinées avec les révolutions postérieures, qu'il faut a ttribuer les différentes proportions dans le mélange du latin avec les langues qu 'on parle dans les différentes contrées soumises autrefois aux Romains , pro, sortions d'après lesquelles les élymologies tirées de cette langue auront, tout le reste égal, plus ou moins de probabilité : dans le mélange , certaines classe^ d'objets garderont les noms que leur donna le conquérant ; d'autres, ceux de la langue des vaincus ; et tout cela dépendra de la forme du gouvernement, de la distribution de l'autorité et de la dépendance entre les deux peuples, des- idées qui doivent être plus ou moins familières aux uns ou aux autres, si jùvant leur état et les mœurs que leur donne cet état. 10°Lor «qu'il n'y a eu entre deux peuples qu'une simple liaison, sans qu'ils

se soient mélangés, les mots qui passent d'une langue dans l'autre sont le plus ordinairement relatifs à l'objet de cette liaison. La religion chrétienne a étendu la connaissance du latin dans toutes les parties de l'Europe où les armes des Romains n'avaient pu pénétrer. Un peuple adopte plus volontiers un mot nouveau avec une idée nouvelle, qu'il n'abandonne les noms des objets anciens auxquels il est accoutumé. Une élymologie latine, d'un mot polonais ou irlandais, recevra donc un nouveau degré de probabilité, si ce mot est relatif au culte, aux mystères et aux autres objets de la religion. Par la même raison, s'il y a quelques mots auxquels on doive se permettre d'assigner une origine phénicienne ou hébraïque, ce sont les noms de certains objets relatifs aux premiers arts et au commerce : il n'est pas étonnant que ces peuples qui, les premiers, ont commercé sur toutes les côtes de la Méditerranée, et qui ont fondé un grand nombre de colonies da ns toutes les îles de la Grèce, y aient porté les noms des choses ignorées des peuples sauvages chez lesquels ils trafiquaient, et surtout les termes de commerce. Il y aura même quelques-uns de ces mots que le commerce aura fait passer des Grecs à tous les Européens, et de ceux-ci à toutes les autres nations. Tel est le mot de sac, qui signifie proprement en hébreu une étoffe grossière, propre à emballer les marchandises. De tous les mots qui ne dérivent pas immédiatement de la nature, c'est peut-être le plus universellement répandu dans toutes les langues. Notre mot d'arrhes, arrhabon, est encore purement hébreu, et nous est venu par la même voie. Les termes de commerce parmi nous sont portugais, hollandais, anglais, etc., suivant la date de chaque branche de commerce et le lieu de son origine.

11° On peut, en généralisant cette dernière observation, établir un nouveau moyen d'estimer la vraisemblance des suppositions étymologiques, fondée sur le mélange des nations et de leurs langages : c'est d'examiner quelle était, au temps du mélange, la proportion des idées des deux peuples ; les objets qui leur étaient familiers, leur manière de vivre, leurs arts et le degré de connaissances auquel ils étaient parvenus. Dans les progrès généraux de l'esprit humain, toutes les nations partent du même point, marchent au même but, suivent à peu près la même route, mais d'un pas très-inégal. Nous prouverons, à l'article Langues, que'les langues, dans tous les temps, sont à peu près la mesure des idées actuelles du peuple qui les parle ; et, sans entrer dans un grand détail, il est aisé de sentir qu'on n'invente des noms qu'à mesure qu'on a des idées à exprimer. Lorsque des peuples, inégalement avancés dans leurs progrès, se mêlent, cette inégalité influe à plusieurs titres sur la langue nouvelle qui se forme du mélange. La langue du peuple policé, plus riche, fournit au mélange dans une plus grande proportion , et le teint, pour ainsi dire, plus fortement de sa couleur; elle peut seule donner les noms de toutes les idées qui manquaient au peuple sauvage. Enfin, Pavjmtage que les lumières de l'esprit donnent au peuple policé, le dédain qu'elles lui inspirent pour tout ce qu'il pourrait emprunter des barbares, le-goût de l'imitation que l'admiration fait naître dans ceux-ci, changent encore la proportion du mélange en faveur de la langue policée, et contrebalancent souvent toutes les autres circonstances favorables à la langue barbare, celle même de la disproportion du nombre entre les anciens et les nouveaux habitants. S'il n'y a qu'un des deux peuples qui sache écrire, cela seul donne à sa langue le plus précieux avantage , parce que rien ne fixe plus les impressions de la mémoire que l'écriture. Pour appliquer cette considération générale, il faut la détailler ; il faut comparer les nations aux nations, sous les dif-

férents points de vue que nous offre leur histoire, apprécier les nuances de la politesse et de la barbarie. La barbarie des Gaulois n'était pas la même que celle dos Germains, et celle-ci n'était pas la barbarie des sauvages d'Amérique ; la politesse des anciens Tyriens, des Grecs, des Européens modernes, forme une gradation aussi sensible; les Mexicains, barbares en comparaison des Espagnols (je ne parle que par rapport aux lumières de l'esprit), étaient policés par rapport aux Caraïbes. Or, l'inégalité d'influence des deux peuples, dans le mélange des langues, n'est pas toujours relative à l'inégalité réelle des progrès, au nombre des pas de l'esprit humain, et à la durée des siècles interposés entre un progrès et un autre progrès, parce que l'utilité des découvertes, et surtout leur effet imprévu sur les mœurs, les idées, la manière de vivre, la constitution des nations et la balance de leurs forces, n'est en rien proportionnée à la difficulté de ces découvertes, à la profondeur qu'il faut percer pour arriver à la mine, et au temps nécessaire pour y parvenir : qu'on en juge par la poudre et l'imprimerie ! 11 faut donc suivre la comparaison des nations dans un détail plus grand encore, y faire entrer la connaissance de leurs arts respectifs , des progrès de leur éloquence, de leur philosophie, etc.; voir quelles sortes d'idées elles ont pu se prêter les unes aux autres, diriger et apprécier ses conjectures d'après toutes ces connaissances, et en former autant de règles de critique particulières.

12° On veut quelquefois donner à un mot d'une langue moderne, comme le français, une origine tirée d'une langue ancienne, comme le latin, qui, pendant que la nouvelle se formait, était parlée et écrite dans le même pays en qualité de langue savante. Or, il faut bien prendre garde de prendre pour des mots latins, les mots nouveaux, auxquels on ajoutait des terminaisons de cette langue, soit qu'il n'y eut véritablement aucun mot latin correspondant, soit plutôt que ce mot fût ignoré des écrivains du temps. Faute d'avoir fait cette légère attention, Ménage a dérivé marcassin de marcassinus, et il a perpétuellement assigné pour origine à des mots français de prétendus mots latins, inconnus lorsque la langue latine était vivante, et qui ne sont que ces mêmes mots français, latinisés par des ignorants; ce qui est, en fait d'e'tymologie, un cercle vicieux.

43° Comme l'examen attentif de la chose dont on veut expliquer le nom, de ses qualités, soit absolues, soit relatives, est une des plus riches sources de l'invention, il est aussi un des moyens les plus sûrs pour juger certaines étymologies i comment fera-t-on venir le nom d'une ville d'un mot qui signifie pont, s'il n'y a point de rivière? M. Freret a employé ce moyen avec le plus grand succès dans sa dissertation sur Vélymologie de la terminaison celtique dunum, où il réfute l'opinion commune qui fait venir cette terminaison d'un prétendu mot celtique et tudesque , qu'on veut qui signifie montagne. l\ produit une longue énumération des lieux dont le nom ancien se terminait ainsi : Tours s'appelait autrefois Cœsarodunum; Leyde, Lugdunum Balai-orum\ Tours et Leyde sont situés dans des plaines. Plusieurs lieux se sont appelés Uxellodunum, et n.xel signifiait aussi montagne-, ce serait un pléonasme. Le mot de ftoviothoium, aussi très-commun, se trouve donné à des lieux situés dans des vallées : ce serait une contradiction.

14° C'est cet examen attentif de la chose, qui peut seul éclairer sur les rapports et les analogies que les hommes ont dû saisir entre les différentes idées, sur la justesse des métaphores et des tropes par lesquels on a fait servir les noms anciens à désigner des objets nouveaux. 11 faut l'avouer,

c'est peut-être par cet endroit que l'art étymologique est le plus susceptible d'incertitude. Très-souvent le défaut de justesse et d'analogie ne donne pas droit de rejeter les étymologies fondées sur des métaphores; je crois l'avoir dit plus haut, en traitant de l'invention ; il y en a surtout deux raisons : l'une est le versement d'un mot, si j'ose ainsi parler, d'une idée principale sur l'accessoire ; la nouvelle extension de ce mot à d'autres idées, uniquement fondée sur le sens accessoire , sans égard au primitif, comme quand on dit un cheval ferré d'argent; et les nouvelles métaphores entées sur ce nouveau sens, puis les unes sur les autres, au point de présenter un sens entièrement contradictoire avec le sens propre. L'autre raison, qui a introduit dans les langues des métaphores peu justes , est l'embarras où les hommes se sont trouvés pour nommer certains objets qui ne frappaient en rien le sens de l'ouïe, et qui n'avaient, avec les autres objets de la nature, que des rapports très-éloignés. La nécessité est leur excuse. Quant à la première de ces deux espèces de métaphores si éloignées du sens primitif, j'ai déjà donné la seule règle de critique sur laquelle on puisse compter; c'est de ne les admettre que dans le seul cas où tous les changements intermédiaires sont connus : elle resserre nos jugements dans des limites bien étroites, mais il faut bien les resserrer dans les limites de la certitude.

Quant aux métaphores produites par la nécessité, cette nécessité même nous procurera un secours pour les vérifier : en effet, plus elle a été réelle et pressante, et plus elle s'est fait sentir à tous les hommes, plus elle a marqué toutes les langues de la même empreinte. Le rapprochement des tours semblables, dans plusieurs langues très- différentes, devient alors une preuve que cette façon détournée d'envisager l'objet était aussi nécessaire pour pouvoir lui donner un nom, qu'elle semble bizarre au premier coup d'œil. Voici un exemple assez singulier qui justifiera notre règle. Rien ne paraît d'abord plus étonnant que de voir le nom de pupilla, petite fille, diminutif de pupa, donné à la prunelle de l'œil. Cette étymologie devient indubitable par le rapprochement du grec xo'pvi, qui a aussi ces deux sens, et de l'hébreu bathghnaïn, la prunelle, mot pour mot, la fille de l'œil : à plus forte raison ce rapprochement est-il utile pour donner un plus grand degré de probabilité aux étymologies fondées sur des métaphores moins éloignées. La tendresse maternelle est peut-être le premier sentiment que les hommes aient eu à exprimer ; et l'expression en semble indiquée par le mot de marna ou ama, le plus ancien mot de toutes les langues. 11 ne serait pas extraordinaire que le mot latin amare en tirât son origine. Ce sentiment devient plus vraisemblable, quand on voit en hébreu le même mot amma, mère, former le verbe amam, amavit,- et il est presque porté jusqu'à l'évidence, quand on voit dans la même langue rekhem, utérus, former le verbe rakham, vehementer amavit.

45° L'altération supposée dans les sons forme seule une grande partie de l'art étymologique, et mérite aussi quelques considérations particulières. Nous avons déjà dit (8°) que l'altération du dérivé augmentait à mesure que le temps l'éloignait du primitif, et nous avons ajouté, toutes choses d'ailleurs égales, parce que la quantité de cette altération dépend aussi du cours que ce mot a dans le public. 11 s'use, pour ainsi dire, en passant dans un plus grand nombre de bouches, surtout dans la bouche du peuple, et la rapidité de cette circulation équivaut à une plus longue durée; les noms des saints, et les noms de baptême les plus communs, en sont un exemple. Les mots qui reviennent le plus souvent dans les langues, tels que les verbes être, faire,

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vouloir, aller, et tous ceux qui servent à lier les autres mots dans le discours, sont sujets à de plus grandes altérations; ce sont ceux qui ont le plus besoin d'être fixés par la langue écrite. Le mot inclinaison dans notre langue, et le mot inclination, viennent tous deux du latin inclinatio. Mais le premier, qui a gardé le sens physique, est plus ancien dans la langue; il a passé par la bouche des arpenteurs, des marins, etc. Le mot inclination nous est venu par les philosophes scolastiques, et a souffert moins d'altérations. On doit donc se prêter plus ou moins à l'altération supposée d'un mot, suivant qu'il est plus ancien dans la langue, que la langue était plus ou moins formée, était surtout, ou n'était pas, fixée par l'écriture lorsqu'il a été introduit; enfin, suivant qu'il exprime des idées d'un usage plus ou moins familier, plus ou moins populaire.

16° C'est par le même principe, que le temps et la fréquence de l'usage d'un mot se compensent mutuellement pour l'altérer dans le même degré. C'est principalement la pente générale que tous les mots ont à s'adoucir ou à s'abréger, qui les altère; et la cause de cette pente est la commodité de l'organe qui les prononce. Cette cause agit sur tous les hommes : elle agit d'une manière insensible, et d'autant plus que le mot est plus répété. Son action continue, et la marche des altérations qu'elle a produites, a dû être et a été observée. Une fois connue, elle devient une pierre de touche sûre pour juger d'une foule de conjectures étymologiques; les mots, adoucis ou abrégés par l'euphonie, ne retournent pas plus à leur première prononciation que les eaux ne remontent vers leur source. Au lieu d'obtinere, l'euphonie a fait prononcer optinere ; mais jamais, à la pronciation du mot optare, on ne substituera celle d'obtare. Ainsi, dans notre langue, ce qui se prononçait comme exploits, tend de jour en jour à se prononcer comme succès ; mais une étymologie où l'on ferait passer un mot de cette dernière prononciation à la première, ne serait pas recevable.

17° Si de ce point de vue général on veut descendre dans les détails, et considérer les différentes suites d'altérations, dans tous les langages, que l'euphonie produisait en même temps, et en quelque sorte parallèlement les unes aux autres, dans toutes les contrées de la terre; si l'on veut fixer aussi les yeux sur les différentes époques de ces changements, on sera surpris de leur irrégularité apparente. On verra que chaque langue, et dans chaque langue chaque dialecte, chaque peuple, chaque siècle, changent constamment certaines lettres en d'autres lettres, et se refusent à d'autres changements aussi constamment usités chez leurs voisins. On conclura qu'il n'y a à cet égard aucune règle générale. — Plusieurs savants, et ceux en particulier qui ont fait leur étude des langues orientales, ont, il est vrai, posé pour principe que les lettres distinguées dans la grammaire hébraïque, et rangées par classes sous le titre de lettres des mêmes organes, se changent réciproquement entre elles, et peuvent se substituer indifféremment les unes aux autres dans la même classe; ils ont affirmé la même chose des voyelles, et en ont disposé arbitrairement, sans doute, parce que le changement des voyelles est plus fréquent dans toutes les langues que celui des consonnes, mais peut-être aussi parce qu'en hébreu les voyelles ne sont point écrites.

Toutes ces observations ne sont qu'un système, une conclusion générale de quelques faits particuliers, qui peut être démentie par d'autres faits en plus grand nombre. — Quelque variable que soit le son des voyelles, leurs changements sont aussi constants, dans le même temps et dans le même

lieu, que ceux des consonnes: les Grecs ont changé le son ancien de Yêta et de Yupsilon en i ; les Anglais donnent, suivant des règles constantes, à notre a l'ancien son de Yêta des Grecs ; les voyelles font, comme les consonnes, partie de la prononciation dans toutes les langues, et dans aucune langue la prononciation n'est arbitraire, parce que, en tous lieux, on parle pour être entendu. Les Italiens, sans» égard aux divisions de l'alphabet hébreu, qui met Yiod au rang des lettres du palais, et 1'/ au rang des lettres de la langue, changent 17 précédé d'une consonne en i tréma ou mouillé faible, qui se prononce comme Yiod des Hébreux : platea, piazza, blanc, bianco. Les Portugais, dans les mômes circonstances, changent constamment cet l en r, branco. Les Français ont changé ce mouillé faible, ou i consonne des Latins, en notre j consonne, et les Espagnols en une aspiration gutturale. Ne cherchons donc point à ramener à une loi fixe des variations multipliées à l'infini , dont les causes nous échappent : étudions-en seulement la succession comme on étudie les faits historiques. Leur variété connue, fixée à certaines langues, ramenée à certaines dates, suivant l'ordre des lieux et des temps, deviendra une suite de pièges tendus à des supposions trop vagues, et fondées sur la simple possibilité d'un changement quelconque. On comparera ces suppositions au lieu et au temps, et l'on n'écoutera point celui qui, pour justifier, dans une etymologie italienne, un changement de Yl des Latins précédé d'une consonne en r, alléguerait l'exemple des Portugais et l'affinité de ces deux sons. — La multitude des règles de cri!ique qu'on peut former sur ce plan, et d'après les détails que fournira l'élude des grammaires, des dialectes et des révolutions de chaque langue, est le plus sûr moyen pour donner à l'art étymologique toute la solidité dont il est susceptible ; parce qu'en général, la meilleure méthode pour assurer les résultats de tout art conjectural, c'est d'éprouver toutes ses suppositions en les rapprochant sans cesse d'un ordre certain de faits trèsnombreux et très-variés.

18° Tous les changements que souffre la prononciation ne viennent pas de l'euphonie. Lorsqu'un mot, pour être transmis de génération en génération, passe d'un homme à l'autre, il faut qu'il soit entendu avant d'être répété; et, s'il est mal entendu, il sera mal répété : voilà deux organes et deux sources d'altération V Je ne voudrais pas décider que la différence entre ces deux sortes d'altérations puisse être facilement aperçue : cela dépend de savoir à quel point la sensibilité de notre oreille est aidée par l'habitude où nous sommes de former certains sons, et de nous fixer à ceux que la disposition de nos organes rend plus faciles (voyez Oreille). Quoi qu'il en soit, j'insérerai ici une réflexion qui, dans le cas où cette différence pourrait être aperçue, servirait à distinguer un mol venu d'une langue ancienne ou étrangère d'avec un mot qui n'aurait subi que ces changements insensibles que

1 Les enfants prononcent fort mal les premiers mots qu'ils entendent et qu'ils veulent exprimer; et il est très-commun que les parents, par bonté, par tendresse, par gaieté, imitent en parlant à ces enfants, ou en rapportante d'autres personnes ce que ces enfants ont dit, leur prononciation défectueuse, mais que l'amour maternel, et même souvent paternel, trouvent agréable. — Si l'habitation de la famille est isolée ou située dans un hameau, dans un village, qui ne contiennent que peu de familles, celte prononciation enfantine s'accrédite et devient usuelle; la langue recule: c'est une des causes des patois et de leur variété dans les différentes provinces ou les différents cantons. (Note de Dupont de Nemours.)

souffre une langue d'une génération à l'autre, et par le seul propres des temps. Dans ce dernier cas, c'est l'euphonie seule qui cause tontes les altérations. I n entant nait au milieu de sa famille et de gens qui savent leur langue, il est forcé de s'étudier à parler comme eux. S'il entend, s'il répète mal, il ne sera point compris, ou bien on lui fera connaître son erreur, et à la longue il se corrigera. C'est an contraire l'erreur de l'oreille qui domine, et qui altère le plus la prononciation. Lorsqu'une nation adopte un mot qui lui est étranger, et lorsque deux peuple.-, différents confondent leurs langages en se mêlant, celui qui, ayant entendu un mot étranger, le repète mal, ne trouve point dans ceux qui l'écoutent de contradicteur légitime, et il n'a aucune raison pour se corriger.

49° 11 résulte, de tout ce que nous avons dit dans le cours de cet article, qu'une étymologie est une supposition ; qu'elle ne reçoit un caractère de vérité et de certitude que de sa comparaison avec les faits connus, du nombre des circonstances de ces faits qu'elle explique, des probabilités qui en naissent , et que la critique apprécie. Toute circonstance expliquée , tout rapport entre le dérivé et le primitif supposé , produit une probabilité , aucun n'est exclu ; la probabilité augmente avec le nombre des rapports , et parvient rapidement à la certitude. Le sens , le son , les consonnes, les voyelles, la quantité, se prêtent une force réciproque. — Tous les rapports ne donnent pas une égale probabilité. Lue étymologie qui donnerait d'un mot une définition exacte , l'emporterait sur celle qui n'aurait avec lui qu'un rapport métaphorique. Des rapports supposés d'après des exemples , cèdent à des rapports fondés sur des faits connus ; les exemples indéterminés, aux exemples pris des mêmes langues et des mêmes siècles. Plus on remonte de degrés dans la filiation des rij/ntologies, plus ta primitif est loin du dérivé; plus toutes les ressemblances s'altèrent, plus les rapports deviennent vaguo> et se réduisent à de simples possibilités, plus les suppositions sont multipliées. Chacune est une source d'incertitude : il faut donc se faire une loi de ne s en permettre qu une à la lois , et par conséquent de ne remonter de chaque mot qu'à son étymologie immédiate ; ou bien il faut qu'une suite de faits incontestables remplisse l'intervalle entre l'un et l'autre et dispense de toute supposition. 11 est bon , en général , de ne se permettre que des suppositions déjà rendues vraisemblables par quelques inductions. On doit vérifier, par l'histoire des conquêtes et des migrations des peuples ,du commerce, des arts, de l'esprit humain en général, et du progrès de chaque nation en particulier, les étymologie» qu'on établit sur les mélanges des peuples et des langues; par des exemples connus, celles qu'on tire des changements du sens , au moyen des métaphores; par la connaissance historique et grammaticale de la prononciation de chaque langue et de ses révolutions, celles qu'on fonde sur les altérations de la prononciation : comparer toutes les étymologie» supposées, soit avec la chose nommée, sa nature, ses rapports et son analogie avec les différents êtres; soit avec la chronologie des altérations successives, et l'ordre invariable des progrès de l'euphonie; rejeter enfin toute étymologie contredite par un seul fait, et n'admettre comme certaines que celles qui seront appujées sur un trèsgrand nombre de probabilités réunies.

20° Je finis ce tableau raccourci de tout l'art étymologique, par la plus générale des règles, qui les renferme toutes, celle «le douter beaucoup. On n'a point à craindre que ce doute produise une incertitude universelle ; il y

a , même dans le genre étymologique , des choses évidentes à leur manière; des dérivations si naturelles, qui portent un air de vérité si frappant, que peu de gens s'y refusent. A l'égard de celles qui n'ont pas ces caractères , ne vaut-il pas beaucoup mieux s'arrêter en deçà des bornes de la certitude , que d'aller au delà? Le grand objet de l'art étymologique n'est pas de rendre raison de l'origine de tous les mots sans exception, et j'ose dire que ce serait un but assez frivole. Cet art est principalement recommandable en ce qu'il fournit à la philosophie des matériaux et des observations pour élever le grand édifice de la théorie générale des langues : or. pour cela , il importe bien plus d'employer des observations certaines, que d'en accumuler un grand nombre. J'ajoute qu'il serait aussi impossible qu'inutile de connaître Vétymologie de tous les mots : nous avons vu combien l'incertitude augmente dès qu'on est parvenu à la troisième ou quatrième étymologie , combien on est obligé d'entasser de suppositions , combien les possibilités deviennent vagues: que serait-ce, si l'on voulait remonter au delà, et combien, cependant, ne serions-nous pas loin encore de la première imposition des noms? Qu'on réfléchisse à la multitude de hasards qui ont souvent présidé à cette imposition : combien de noms tirés de circonstances étrangères à la chose , qui n'ont duré qu'un instant, et dont il n'est resté aucun vestige ! En voici un exemple : un prince s'étonnait, en traversant les salles du palais, de la quantité de marchands qu'il voyait. « Ce qu'il y a de plus singulier, lui dit quelqu'un de sa suite, est qu'on ne peut rien demander à « ces gens-là, qu'ils ne vous le fournissent sur-le-champ, la chose n'eût-elle « jamais existé. » Le prince rit; on le pria d'en faire l'essai. 11 s'approcha d'une boutique, et dit : « Madame, vendez-vous des... des falbalas ? » La marchande , sans demander l'explication d'un mot qu'elle entendait pour la première fois, lui dit : « Oui, monseigneur » ; et lui montrant des pretintailles et des garnitures de robes de femme : « voilà ce que vous demandez; c'est cela même qu'on appelle des falbalas. » — Ce mot fut répété et fit fortune. Combien de mots doivent leur origine à des circonstances aussi légères , et aussi propres à mettre en défaut toute la sagacité des étymologistes ! Concluons, de tout ce que nous avons dit, qu'il y a des étymologies certaines, qu'il y en a de probables, et qu'on peut toujours éviter l'erreur, pourvu qu'on se résolve à beaucoup ignorer.

Nous n'avons plus, pour finir cet article, qu'à y joindre quelques réflexions sur l'utilité des recherches étymologiques, pour les disculper du reproche de frivolité qu'on leur fait souvent.

Depuis qu'on connaît l'enchaînement général qui unit toutes les vérités ; depuis que la philosophie, ou plutôt la raison, par ses progrès , a fait dans les sciences ce qu'avaient fait autrefois les conquêtes des Romains parmi les nations; qu'elle a réuni toutes les parties du monde littéraire, et renversé les barrières qui divisaient les gens de lettres en autant de petites républiques, étrangères les unes aux autres, que leurs études avaient d'objets différents , je ne saurais croire qu'aucune sorte de recherches ait grand besoin d'apologie : quoi qu'il en soit, le développement des principaux usages de l'étude étymologique ne peut être inutile ni déplacé à la suite de cet article.

L'application la plus immédiate de l'art étymologique est la recherche des origines dune langue en particulier. Le résultat de ce travail, poussé aussi loin qu'il peut l'être, sans tomber dans des conjectures trop arbitraires, est une partie essentielle de l'analyse d'une langue, c'est-à-dire de la connais-

sance complète du système de cette langue, de ses éléments radicaux, de la combinaison dont ils sont susceptibles, etc. Le fruit de cette analyse est la facilité de comparer les langues entre elles sous toutes sortes de rapports, grammatical, philosophique, historique, etc. {Voyez, au mot Langue, les deux articles Analyse et Comparaison des Langues.) On sent aisément combien ces préliminaires sont indispensables pour saisir en grand, et sous son vrai point de vue, la théorie générale de la parole, et la marche de l'esprit humain dans la formation et les progrès du langage ; théorie qui, comme toute autre, a besoin, pour n'être pas un roman, d'être continuellement rapprochée des faits. Cette théorie est la source d'où découlent les règles de cette grammaire générale qui gouverne toutes les langues, à laquelle toutes les nations s'assujettissent en croyant ne suivre que les caprices de l'usage, et dont enfin les grammaires de toutes nos langues ne sont que des applications partielles et incomplètes. (Voyez Grammaire générale.) L'histoire philosophique de l'esprit humain, en général, et des idées des hommes, dont les langues sont tout à la fois l'expression et la mesure, est encore un fruit précieux de cette théorie. Tout l'article Langues, auquel je renvoie , sera un développement de cette vérité, et je n'anticiperai point ici sur cet article. Je ne donnerai qu'un exemple des services que l'étude des langues et des mots, considérée sous ce point de vue, peut rendre à la saine philosophie, en détruisant des erreurs invétérées.

On sait combien de systèmes ont été fabriqués sur la nature et l'origine de nos connaissances ; l'entêtement avec lequel on a soutenu que toutes nos idées étaient innées, et la multitude innombrable de ces êtres imaginaires dont nos scolastiques avaient rempli l'univers, en prêtant une réalite à toutes les abstractions de leur esprit : virtualités, formalités, degrés métaphysiques, entités, quiddités, etc., etc. Rien, je parle d'après Locke, n'est plus propre à en détromper, qu'un examen suivi de la manière dont les hommes sont parvenus à donner des noms à ces sortes d'idées abstraites ou spirituelles, et même à se donner de nouvelles idées par le moyen de ces noms. On les voit partir des premières images des objets qui frappent les sens, et s'élever par degrés jusqu'aux idées des êtres invisibles et aux abstractions les plus générales. On voit les échelons sur lesquels ils se sont appuyés, les métaphores et les analogies qui les ont aidés, surtout les combinaisons qu'ils ont faites de signes déjà inventés, et l'artifice de ce calcul de mots par lequel ils ont formé, composé, analysé toutes sortes d'abstractions inaccessibles aux sens et à l'imagination, précisément comme les nombres exprimés par plusieurs chiffres , sur lesquels cependant le calculateur s'exerce avec facilité. Or, dequel usage n'est pas, dans ces recherches délicates, l'art étymologique, l'art de suivre les expressions dans tous leurs passages d'une signification à l'autre, et de découvrir la liaison secrète des idées qui a facilité ce passage? On me dira que la saine métaphysique, et l'observation assidue des opérations de notre esprit, doivent suffire seules pour convaincre tout homme sans préjugé que les idées, même des êtres spirituels, viennent toutes des sens : on aura raison, mais cette vérité n'est-elle pas mise, en quelque sorte, sous les yeux d'une manière bien plus frappante, et n'acquiert-elle pas toute l'évidence d'un point de fait, par ï'étymologie si connue des mots spiritus, animus, 7?iïm.%, rouak, etc., pensée, délibération, intelligence, etc.f M serait superflu de s'étendre ici sur les élymologies de ce genre qu'on pourrait ac-

cumuler ; mais je crois qu'il est très-désirable qu'on s'en occupe un peu d'après ce point de vue. En effet, l'esprit humain, en se repliant ainsi sur luimême pour étudier sa marche, ne peut-il pas retrouver, dans les tours singuliers que les premiers hommes ont imaginés pour expliquer des idées nouvelles en parlant des objets connus, bien des analogies très-fines et trèsjustes entre plusieurs idées, des rapports de toute espèce que la nécessité toujours ingénieuse avait saisis, et que la paresse avait depuis oubliés ? N'y peut-il pas voir souvent la gradation qu'on a suivie dans le passage d'une idée à une autre, et dans l'invention de quelques atts? et par là cette étude ne devient-elle pas une branche intéressante de la métaphysique expérimentale? Si ces détails sur les langues et les mots dont l'art étymologique s'occupe sont des grains de sable, il est précieux de les ramasser , puisque ce sont des grains de sable que l'esprit humain a jetés dans sa route, et qui peuvent seuls nous indiquer la trace de ses pas? (Foyez Origine des Langues.) Indépendamment de ces vues curieuses et philosophiques, l'étude dont nous parlons peut devenir d'une application usuelle, et prêter à la logique des secours pour appuyer nos raisonnements sur des fondements solides. Locke, et depuis, M. l'abbé de Condillac, ont montré que le langage est véritablement une espèce de calcul, dont la grammaire, et même la logique en grande partie, ne sont que les règles ; mais ce calcul est bien plus compliqué que celui des nombres, sujet à bien plus d'erreurs et de difficultés. Une des principales est l'espèce d'impossibilité où les hommes se trouvent de fixer exactement le sens des signes auxquels ils n'ont appris à lier des idées que par une habitude formée dans l'enfance, à force d'entendre répéter les mêmes sons dans des circonstances semblables, mais qui ne le sont jamais entièrement ; en sorte que, ni deux hommes, ni peut-être le même homme, dans des temps différents, n'attachent précisément au même mot la même idée. Les métaphores, multipliées par le besoin et par une espèce de luxe d'imagination, qui s'est aussi dans ce genre créé de faux besoins, ont compliqué de plus en plus les détours de ce labyrinthe immense, où l'homme introduit, si j'ose ainsi parler, avant que ses yeux fussent ouverts, méconnaît sa route à chaque pas. Cependant tout l'artifice de ce calcul ingénieux dont Aristote nous a donné les règles, tout l'art du syllogisme, est fondé sur l'usage des mots dans le même sens : l'emploi d'un même mot dans deux sens différents fait de tout raisonnement un sophisme ; et ce genre de sophisme, peut-être le plus commun de tous, est une des sources les plus ordinaires de nos erreurs. Le moyen le plus sûr, ou plutôt le seul, de nous détromper et peut-être de parvenir un jour à ne rien affirmer de faux , serait de n'employer dans nos inductions aucun terme dont le sens ne fût exactement connu et défini. Je ne prétends assurément pas qu'on ne puisse donner une bonne définition d'un mot sans connaître son éiymologie ; mais du moins est-il certain qu'il faut connaître avec précision la marche et l'embranchement de ses différentes acceptions. Qu'on me permette quelques réflexions à ce sujet.

J'ai cru voir deux défauts régnants dans la plupart des définitions que présentent les meilleurs ouvrages philosophiques. J'en pourrais citer des exemples, tirés des auteurs les plus estimés et les plus estimables, sans sortir même de l'Encyclopédie. L'un consiste à donner pour la définition d'un mot renonciation d'une seule de ses acceptions particulières ; l'autre défaut est celui de ces définitions dans lesquelles, pour vouloir y comprendre toutes

les acceptions du mot, il arrive qu'on n'\ roui pi end, dans le fait, aucun des caractères qui distinguent la chose de toute autre, et que par conséquent on nedélinit rien.

Le premier défaut est très-commun, surtout quand il s'agit de ces mots qui expriment les idées abstraites les plus familières, el dont les acceptions se multiplient d'autant plus par l'usage fréquent de la conversation, qu'ils ne répondent à aucun objet physique et déterminé qui puisse ramener constamment l'esprit à un sens précis. Il n'est pas étonnant qu'on s'arrête à celle de ces acceptions dont on est le plus frappé dans l'instant où l'on écrit, ou bien qui est la plus favorable au système qu'on a entrepris de prouver. Accoutumé, par exemple, à entendre louer l'imagination comme la qualité la plus brillante du génie; saisi d'admiration pour la nouveauté, la grandeur, la multitude, et la correspondance des ressorts dont sera composée la machine d'un beau poëme, un homme dira : a J'appelle imagination cet esprit inventeur qui sait créer, disposer, faire mouvoir les parties et l'ensemble d'un grand tout. » il n'est pas douteux que si, dans toute la suite de ses raisonnements, l'auteur n'emploie jamais dans un autre sens le mot imagination (ce qui est rare), l'on n'aura rien à lui reprocher contre 1 exactitude de ses conclusions : mais qu'on y prenne garde, un philosophe n'est point autorisé à définir arbitrairement les mots; il parle à des hommes pour les instruire; il doit leur parler dans leur propre langue, et s'assujettir à des conventions déjà faites, dont il n'est que le témoin, non pas le juge. Une définition doit donc fixer le sens que les hommes ont attaché à une expression, et non lui en donner un nouveau. En effet, un autre jouira aussi du droit de borner la définition du même mot (imagination) à des acceptions toutes différentes de celles auxquelles le premier s'était fixé. Dans la vue de ramener davantage ce mot à son origine, il croira y réussir en l'appliquant au talent de présenter toutes ses idées sous des images sensibles, d'entasser les métaphores et les comparaisons. In troisième appellera imagination cette mémoire vive des sensations, cette représentation fidèle des objets absents, qui nous les rend avec force, qui nous tient lieu de leur réalité , quelquefois même avec avantage , parce qu'elle rassemble sous un seul point de vue tous les charmes que la nature ne nous présente que successivement. — Ces derniers pourront encore raisonner très-bien, en s'attachant constamment au sens qu'ils auront choisi; mais il est évident qu'ils parleront tous trois une langue différente, et qu'aucun des trois n'aura fixé toutes les idées qu'excite le mot imagination dans l'esprit des Français qui l'entendent, mais seulement l'idée momentanée qu'il aura plu à chacun d'eux d'y attacher.

Le second défaut est né du désir d'éviter le premier. Quelques auteurs ont bien senti qu'une définition arbitraire ne répondait pas au problème proposé, etqu'il fallait chercher 1 1 sens que les hommes attachent à un mot dans les différentes occasions où ils l'emploient. Or, pour y parvenir, voici le procédé qu'on a suivi le plus communément. On a rassemblé toutes les phrases où l'on s'est rappelé d'avoir vu le mot qu'on voulait définir ; on en a tiré les différents sens dont il était susceptible, et on a tâché d'en faire une énumération exacte. On a cherché ensuite à exprimer, avec le plus de précision qu'on a pu, ce qu'il y a de commun dans toutes ces acceptions différentes que l'usage donne au même m;>t; c'est ce qu'où a appelé le sens le plus général du mot; et, sans penser que le mot n'a jamais eu ni pu avoir, dans aucune occasion, ce prétendu sens, on a cru en avoir donné la définition exacte. Je ne ci-

terai point ici plusieurs définitions où j'ai trouvé ce défaut; je serais obligé de justifier ma critique, et cela serait peut-être long. Un homme d'esprit, même en suivant une méthode propre à l'égarer, ne s'égare que jusqu'à un certain point: l'habitude de la justesse le ramène toujours à certaines vérités capitales delà matière; l'erreur n'est pas complète et devient plus difficile à développer. Les auteurs que j'aurais à citer sont dans ce cas; et j'aime mieux, pour rendre le défaut de leur méthode plus sensible, le porter à l'extrême. C'est ce que je vais faire dans l'exemple suivant.

Qu'on se représente la foule des acceptions du mot esprit, depuis son sens primitif spiritus, haleine, jusqu'à ceux qu'on lui donne dans la chimie, dans la littérature, dans la jurisprudence, esprit acide, esprit de Montaigne, esprit des lois, etc.; qu'on essaye d'extraire de toutes ces acceptions une idée qui soit commune à toutes, on verra s'évanouir tous les caractères qui distinguent l'esprit de toute autre chose, dans quelque sens qu'on le prenne. 11 ne restera pas même l'idée vague de subtilité , car ce mot n'a qu'un sens, lorsqu'il s'agit d'une substance immatérielle ; et il n'a jamais été appliqué à l'esprit, dans le sens de talent, que d'une manière métaphorique. Mais quand on pourrait dire que l'esprit, dans le sens le plus général, est une chose subtile, avec combien d'êtres cette qualification ne lui serait-elle pas commune ! Et ce serait là une définition qui doit convenir au défini, et ne convenir qu'à lui ? Je sais bien que les disparates de cette multitude d'acceptions différentes sont un peu plus grandes, à prendre le mot dans toute l'étendue que lui donnent les deux langues latine et française ; mais on m'avouera que, si le latin fût resté langue vivante, rien n'aurait empêché que le mot spiritus n'eût reçu tous les sens que nous donnons aujourd'hui au mot esprit.

J'ai voulu rapprocher les deux extrémités de la chaîne, pour rendre le contraste plus frappant : il le serait moins , si nous n'en considérions qu'une partie; mais il serait toujours réel. — A se renfermer même dans la langue française seule, la multitude et l'incompatibilité des acceptions du mot esprit sont telles, que personne , je crois, n'a été tenté de les comprendre ainsi toutes dans une seule définition, et de définir l'esprit en général. Mais le vice de cette méthode n'est pas moins réel, lorsqu'il n'est pas assez sensible pour empêcher qu'on ne la suive : à mesure que le nombre et la diversité des acceptions diminuent, Y absurdité s'affaiblit; et, quand elle disparait, il reste encore Y erreur. J^ose dire que presque toutes les définitions où l'on annonce qu'on va définir les choses dans le sens le plus général, ont ce défaut, et ne définissent véritablement rien, parce que leurs auteurs, en voulant renfermer toutes les acceptions d'un mot, ont entrepris une chose impossible : je veux dire, de rassembler sous une seule idée générale des idées trèsdifférentes entre elles, et qu'un même mot n'a jamais pu désigner que successivement, en cessant en quelque sorte d'être le même mot.

Ce n'est point* ici le lieu de fixer les cas où cette méthode est nécessaire, et ceux où l'on pourrait s'en passer, ni de développer l'usage dont elle pourrait être pour comparer les mots entre eux. {Voyez Mots et Synonymes.)

On trouverait des moyens d'éviter ces deux défauts, ordinaires aux définitions, dans l'étude historique de la génération des termes et de leurs révolutions. 11 faudrait observer la manière dont les hommes ont successivement augmenté, resserré, modifié, changé totalement le sens propre de la racine primitive, autant qu'il est possible d'y remonter. Il faudrait ensuite en faire autant pour les nouvelles métaphores, entées souvent sur ces premières^sans

aucun rapport au sens primitif. On (lirait : « Tel mot, dans un temps, a reçu cette signification; la génération suivante y a ajouté cet autre sens; les hommes l'ont ensuite employé à désigner telle idée ; ils y ont été conduits par analogie; cette signification est le sens propre; cette autre est un sens détourné, mais néanmoins en usage. » On distinguerait dans cette généalogie d'idées un certain nombre d'époques : spirilus, souffle ; esprit, principe de la vie-, esprit, substance ; esprit, talent de penser, etc. Chacune de ces époques donnerait lieu à une définition particulière : on aurait du moins toujours une idée précise de ce qu'on doit définir; on n'embrasserait point à la fois tous les sens d'un mot, et en même temps on n'en exclurait arbitrairement aucun; on exposerait tous ceux qui sont reçus; et, sans se faire le législateur du langage, on lui donnerait toute la netteté dont il est susceptible, et dont nous avons besoin pour raisonner juste.

Sans doute, la méthode que je viens de tracer est souvent mise en usage, surtout lorsque l'incompatibilité des sens d'un même mot est trop frappante ; mais, pour l'appliquer dans tous les cas, et avec toute la finesse dont elle est susceptible, on ne pourra guère se dispenser de consulter les mêmes analogies qui servent de guide dans les recherches étymologiques. Quoi qu'il en soit, je crois qu'elle doit être générale, et que le secours des étymologies y est utile dans tous les cas.

Au reste, ce secours devient d'une nécessité absolue, lorsqu'il faut connaître exactement , non pas le sens qu'un mot a dû ou doit avoir, mais celui qu'il a eu dans l'esprit de tel auteur, dans tel temps, dans tel siècle. Ceux qui observent la marche de l'esprit humain dans l'histoire des anciennes opinions, et plus encore ceux qui , comme les théologiens, sont obligés d'appuyer des dogmes respectables sur les expressions des livres révélés, ou sur les textes des auteurs témoins de la doctrine de leur siècle, doivent marcher sans cesse le flambeau de Yétymologie à la main, s'ils ne veulent tomber dans mille erreurs. — Si l'on part de nos idées actuelles sur la matière et ses trois dimensions ; si l'on oublie que le mot qui répond à celui de matière, maleria, ûXn signifiait proprement du bois, et par métaphore, dans le sens philosophique, les matériaux dont une chose est faite, ce fonds d'être qui subsiste parmi les changements continuels des formes, en un mot ce que nous appelons aujourd'hui substance, on sera souvent porté mal à propos à charger les anciens philosophes d'avoir nié la spiritualité de l'âme, c'est-à-dire d'avoir mal répondu à une question que beaucoup d'entre eux ne se sont jamais faite. Presque toutes les expressions philosophiques ont changé de signification ; et, toutes les fois qu'il faut établir une vérité sur le témoignage d'un auteur, il est indispensable de commencer par examiner la force de ses expressions, non dans l'esprit de nos contemporains et dans le nôtre, mais dans le sien et dans celui des hommes de son siècle. Cet examen, fondé si souvent sur la connaissance des étymologies , fait une partie des plus essentielles de la critique : nous exhortons à lire, à ce sujet, Y Art critique du célèbre Le Clerc ; ce savant homme a recueilli dans cet ouvrage plusieurs exemples d'erreurs très-importantes, et donne en même temps des règles pour les éviter.

Je n'ai point encore parlé de l'usage le plus ordinaire que les savants aient fait jusqu'ici de l'art étymologique, et des grandes lumières qu'ils ont cru en tirer, pour l'éclaircissement de l'histoire ancienne. Je ne me laisserai point emporter à leur enthousiasme -.j'inviterai même ceux qui pourraient y être

plus portés que moi, à lire la Démonstration évangélique, de M. Huet; l'Explication de la Mythologie, par Lavaur; les longs Commentaires que l'évêque Cumberland et le célèbre Fourmont ont donnés sur le fragment de Sanchoniaton ; l'Histoire du Ciel, de M. Pluche ; les ouvrages du P. Pezron sur les Celtes ; V Atlantique, de Rudbeck, etc. Il sera très-curieux de comparer les différentes explications que tous ces auteurs ont données de la mythologie et de l'histoire des anciens héros. L'un voit tous les patriarches de l'ancien Testament, et leur histoire suivie, où l'autre ne voit que des héros suédois ou celtes; un troisième, des leçons d'astronomie et de labourage, etc. Tous présentent des systèmes assez bien liés, à peu près également vraisemblables, et tous ont la même chose à expliquer. On sentira probablement, avant d'avoir fini cette lecture, combien il est frivole de prétendre établir des faits sur des élymologies purement arbitraires, et dont la certitude serait évaluée très-favorablement en la réduisant à de simples possibilités. Ajoutons qu'on y verra en même temps que, si ces auteurs s'étaient astreints à la sévérité des règles que nous avons données, ils se seraient épargné bien des volumes.

Après cet acte d'impartialité, j'ai droit d'appuyer sur l'utilité dont peuvent être les élymologies, pour l'éclaircissement de l'ancienne histoire et de la fable. Avant l'invention de l'écriture, et depuis, dans les pays qui sont restés barbares, les traces des révolutions s'effacent en peu de temps, et il n'en reste d'autres vestiges que les noms imposés aux montagnes, aux rivières, etc., par les anciens habitants du pays, et qui se sont conservés dans les. langues des conquérants. Les mélanges des langues servent à indiquer les mélanges des peuples, leurs courses, leurs transplantations, leurs navigations, les colonies qu'ils ont portées dans les climats éloignés. En matière de conjectures, il n'y a point de cercle vicieux, parce que la force des probabilités consiste dans leur concert; toutes donnent et reçoivent mutuellement : ainsi les élymologies confirment les conjectures historiques, comme nous avons vu que les conjectures historiques confirment les élymologies ,- par la même raison, celles-ci empruntent et répandent une lumière réciproque sur l'origine et la migration des arts, dont les nations ont souvent adopté les termes avec les manœuvres qu'ils expriment. La décomposition des langues modernes peut encore nous faire retrouver, jusqu'à un certain point, des langues perdues, et nous guider dans l'interprétation d'anciens monuments que leur obscurité, sans cela, nous rendrait entièrement inutiles. Ces faibles lueurs sont précieuses, surtout lorsqu'elles sont seules; mais, il faut l'avouer, si elles peuvent servir à indiquer certains événements à grande masse, comme les migrations et les mélanges de quelques peuples, elles sont trop vagues pour servir à établir aucun fait circonstancié. En général, des conjectures sur des noms me paraissent un fondement bien faible pour asseoir quelque assertion positive; et, si je voulais faire usage de Vétymologie pour éclaircir les anciennes fables et le commencement de l'histoire des nations, ce serait bien moins pour élever que pour détruire. Loin de chercher à identifier, à force de suppositions, les dieux des différents peuples, pour les ramener à l'histoire corrompue, ou à des systèmes raisonnables d'idolâtrie, soit astronomique, soit allégorique, la diversité des noms des dieux de Virgile et d'Homère, quoique les personnages soient calqués les uns sur les autres, me ferait penser que la plus grande partie de ces dieux latins n'avaient dans l'origine rien de commun avec les dieux grecs; que tous les peuples assignaient, auxdiffé-

rents effets qui frappaient le plus leurs sens, des êtres pour les produire et y présider ; qu'on partageait entre ces êtres fantastiques l'empire de la nature arbitrairement, comme on partageait l'année entre plusieurs mois ; qu'on leur donnait des noms relatifs à leurs fonctions, et tirés de la langue du pays, parce (pion n'en savait pas d'autre; que par cette raison le dieu qui présidait à la navigation s'appelait Neptunus, comme la déesse qui présidait aux fruits s'appelait Pomona ; que chaque peuple faisait ses dieux à part et pour son usage, comme son calendrier; que, si dans la suite on a cru pouvoir traduire les noms de ces dieux les uns par les autres, comme ceux des mois, et identifier le Neptune des Latins avec le Poséidon des Grecs, cela vient de la persuasion où chacun était de la réalité des siens et de la facilité avec laquelle on se prétait à cette croyance réciproque, par l'espèce de courtoisie que la superstition d'un peuple avait, en ce temps-là, pour celle d'un autre : enfin j'attribuerais en partie, à ces traductions et à ces confusions de dieux, l'accumulation d'une foule d'aventures contradictoires sur la tête d'une seule divinité, ce qui a dû compliquer de plus en plus la mythologie, jusqu'à ce que les poètes l'aient fixée dans des temps postérieurs.

A l'égard de l'histoire ancienne , j'examinerais les connaissances que les différentes nations prétendent avoir sur l'origine du monde; j'étudierais le sens des noms qu'elles donnent dans leurs récits aux premiers hommes, et à ceux dont elles remplissent les premières générations. Je verrais, dans la tradition des Germains, que Theut fut père de Mannus, ce qui ne veut dire autre chose, sinon que Dieu créa l'homme. Dans le fragment de Sanchuniuton, je verrais, après l'air ténébreux et le chaos, l'Esprit produire l'Amour; puis naître successivement les êtres intelligents, les astres, les hommes immortels, et enfin, d'un certain vent Colpias et delà Nuit, Aeon et Prologonos, c'està-dire, mot pour mot, le Temps (représenté pourtant comme un homme) et le premier homme ; ensuite plusieurs générations, qui désignent autant d'époques des inventions successives des premiers arts. Les noms donnés aux chefs de ces générations sont ordinairement relatifs à ces arts, le Chasseur, le Pécheur, le Bâtisseur, et tous ont inventé les arts dont ils portent le nom. A travers toute la confusion de ce fragment, j'entrevois bien que le prétendu Sanchoniaton n'a fait que compiler d'anciennes traditions qu'il n'a pas toujours entendues; mais à quelque source qu'il ait puisé, peut-on jamais reconnaître dans son fragment un récit historique? Ces noms dont le sens est toujours assujetti à l'ordre systématique de l'invention des arts, ou identique avec la chose même qu'on raconte, comme celui de Prologonos, présentent sensiblement le caractère d'un homme qui dit ce que lui ou d'autres ont imaginé et cru vraisemblable, et répugnent à celui d'un témoin qui rend compte de ce qu'il a vu ou de ce qu'il a entendu dire à d'autres témoins. Les noms répondent aux caractères dans les comédies, et non dans les sociétés ; la tradition des Germains est dans le même sens : on peut juger par là de ce qu'on doit penser des auteurs qui ont osé préférer ces traditions informes à la narration simple et circonstanciée de la Genèse.

Les anciens expliquaient presque toujours les noms des villes par le nom de leurs fondateurs; mais cette façon de nommer les villes est-elle réellement bien commune? Et beaucoup de villes ont-elles eu un fondateur ? N'est-il pas arrivé quelquefois qu'on ait imaginé le fondateur et son nom d'après le nom de la ville , pour remplir le vide que l'histoire laisse toujours dans les premiers temps d'un peuple? \.'étymologie peut, dans certaines oc-

casions , éclaircir ce doute. Les historiens grecs attribuent la fondation de Ninive à Ninus ; et l'histoire de ce prince , ainsi que celle de sa femme S émir ami s , est assez bien circonstanciée, quoiqu'un peu romanesque. Cependant Ninive, en hébreu, langue presque absolument la même que le chaldéen, Nineveh, est le participe passif du verbe navah, habiter; suivant cette étymologie, ce nom signifierait habitation, et il aurait été assez naturel pour une ville, surtout dans les premiers temps où les peuples, bornés •à leur territoire , ne donnaient guère un nom à la ville que pour la distinguer de la campagne. Si cette étymologie est vraie, tant que ce mot a été entendu, c'est-à-dire jusqu'au temps de la domination persane , on n'a pas dû lui chercher d'autre origine, et l'histoire de Ninus n'aura été imaginée que postérieurement à cette époque. Les historiens grecs qui nous l'ont racontée n'ont écrit, effectivement, que longtemps, après; et le soupçon que nous avons formé s'accorde d'ailleurs très-bien avec les livres sacrés, qui donnent Jssur pour fondateur à la ville de Ninive. Quoi qu'il en soit de la vérité absolue de cette idée , il sera toujours vrai qu'en général, lorsque le nom d'une ville a , dans la langue qu'on y parle , un sens naturel et vraisemblable , on est en droit de suspecter l'existence du prince qu'on prétend lui avoir donné son nom , surtout si cette existence n'est connue que par des auteurs qui n'ont jamais su la langue du pays.

On voit assez jusqu'où et comment on peut faire usage des élymologies pour éclaircir les obscurités de l'histoire.

Si , d'après ce que nous avons dit pour montrer l'utilité de cette étude \ quelqu'un la méprisait encore , nous lui citerions l'exemple des Le Clerc r des Leibnitz , et de l'illustre Fréret, un des savants qui ont su le mieux appliquer la philosophie à l'érudition. Nous exhortons aussi à lire les Mémoire» de M. Falconel , sur les élymologies de la langue française (Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres, tome XX ) , et surtout les deux Mémoires que M. le président de Brosses a lus à la même Académie , sur les Elymologies ; titre trop modeste , puisqu'il s'y agit principalement des grands objets de la théorie générale des langues , et des raisons suffisantes de l'art de la parole. Comme l'auteur a bien voulu nous les communiquer, nous en eussions profité plus souvent, s'il ne fût pas entré dans notre plan de renvoyer la plus grande partie des vues profondes et philosophiques dont ils sont remplis , aux articles Langues, Lettres, Onomatopée, Métaphore , etc. ( Voyez ces mots. )

Nous conclurons donc cet article, en disant avec Quintilien : Ne quisigitur tamparva fastidiat elemenla... quia interiora velut sacri hujus adeuntibus apparebit mulla rerum sublililas, quœ non modo acuere ingénia , sed exercer e altissimam quoque erudilionempossit.

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