‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 51 sur 62 · RÉFLEXIONS SUR LES LANGUES · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR LES LANGUES

On sait aujourd'hui que l'utilité de l'étude des langues ne se borne pas à rendre communes à toutes les nations les richesses de l'esprit. Dans notre

1 L'étude des langues et la recherche des étymologies avaient pour M. Turgot un grand attrait.

,11 avait projeté et commencé un ouvrage sur la formation des langues et la Gram-

REFLEXIONS SUR LES LANGUES. 7fiS

siècle, la philosophie, ou plutôt la raison, en étendant son empire sur toutes les sciences, a fait ce que firent autrefois les conquêtes des Romains parmi les nations ; elle a réuni toutes les parties du monde littéraire, elle a renversé les barrières qui faisaient de chaque science comme un État séparé, indépendant, étranger aux autres. On s'est aperçu que la formation et la dérivation des mots , les changements insensibles , les mélanges , les progrès et la corruption des langues étaient des effets déterminés de causes déterminées, et dès lors un objet de recherche pour les philosophes. La vraie métaphysique, dontLocKE nous a ouvert le premier le chemin, a encore mieux prouvé combien l'étude des langues pourrait devenir curieuse et importante, en nous apprenant quel usage nous faisons des signes pour nous élever par degrés des idées sensibles aux idées métaphysiques , et pour lier le tissu de nos raisonnements ; elle a fait sentir combien cet instrument de l'esprit que l'esprit a formé , et dont il fait tant d'usage dans ses opérations , offrait de considérations importantes sur la mécanique de sa construction et de son action. On a vu que les signes de nos idées, inventés pour les communiquer aux autres, servaient encore à nous en assurer la possession , et à en augmenter le nombre ; que les signes et les idées formaient comme deux ordres relatifs de choses, qui se suivaient dans leurs progrès avec une dépendance mutuelle , qui marchaient en quelque sorte sur deux lignes parallèles, ayant les même9 inflexions, les mêmes détours, et s'appuyant perpétuellement l'un sur l'autre ; enfin , qu'il était impossible de connaître bien l'un sans les connaître tous deux. — Nos idées abstraites n'ayant point un modèle existant hors de nous , et n'étant que des signes de nos idées collectives , tous les raisonnements des philosophes ne seront que de perpétuelles équivoques, si, par une juste analyse, on ne marque avec précision quelles sont les idées qui entrent dans la composition de ces idées abstraites , et surtout à quel point elles sont déterminées. On ne saurait lire aucun ancien philosophe sans reconnaître combien le défaut de cette précaution a produit d'erreurs.

L'étude des langues bien faite serait peut-être la meilleure des logiques : en analysant, en comparant les mots dont elles sont composées, en les suivant depuis la formation jusqu'aux différentes significations qu'on leur a depuis attribuées , on reconnaîtrait le fil des idées , on verrait par quels degrés, par quelles nuances les hommes ont passé de l'une à l'autre ; on saisirait la liaison et l'analogie qui sont entre elles ; on pourrait parvenir à découvrir quelles ont été celles qui se sont présentées les premières aux hommes , et quel ordre ils ont gardé dans la combinaison de ces premières idées. Cette espèce de métaphysique expérimentale serait en même temps l'histoire de l'esprit du genre humain, et du progrès de ses pensées toujours proportionné au besoin qui les a fait naître. Les langues en sont à la fois l'expression fet la mesure.

L'histoire des peuples ne reçoit pas moins de jour de la connaissance des langues. Les temps historiques , qui ne peuvent remonter beaucoup plus haut que l'invention de l'art d'écrire , sont renfermés dans un espace assez

maire générale, dont nous n'avons retrouvé que la préface et quelques observations détachées.

Il nous a paru d'autant plus convenable de les placer ici, que plusieurs de ces observations portent sur des étymologies dont quelques-unes ont déjà été indiquées dans l'article de V ' Encyclopédie qui précède, et qu'on peut les regarder comme des fragments utiles du même ouvrage. {Noie de Dupont de Nemours.)

borné pour notre curiosité ; plus loin est un vide indéterminé, obscur, que l'imagination s'est plu à remplir de mille fables. C'est dans ces ténèbres que les premières origines des nations vont se perdre loin de la portée de notre vue. D'anciens voyageurs ont autrefois élevé des colonnes chargées d'inscriptions pour servir de monuments de leur passade; les peuples anciens, dans leurs courses , ont laissé pour monuments des noms de leurs langues , imposés aux bois , aux fleuves et aux montagnes ; une partie de ces langues s'est conservée, mélangée avec celle des habitants plus anciens et avec celle des nouveaux conquérants qui sont encore venus grossir ce mélange : monuments obscurs, mais précieux , parce qu'ils sont les seuls qui nous restent de ces temps reculés, les seuls qui puissent jeter une lumière faible sur l'origine de plusieurs coutumes répandues aujourd'hui chez des peuples fort éloignés entre lesquels nous ne soupçonnons pas qu'il y ait jamais eu de liaison. — On peut s'en servir pour éclaircir d'anciennes traditions, pour débrouiller le chaos de la mythologie , et pour y démêler les traces de plusieurs faits historiques confondus aujourd'hui avec les fables qui les obscurcissent.

J'ai envisagé sous ces deux points de vue , et surtout sous le premier , le peu de langues que j'ai eu occasion d'étudier. J'ai cru qu'il serait utile d'en choisir quelqu'une pour en faire une analyse exacte , et j'ai destiné ce discours à servir d'introduction àcetouvrage. Je commencerai par rechercher l'origine et les commencements des langues. J'essayerai de suivre la marche des idées qui a présidé à leur formation et à leurs progrès, et je m'efforcerai de découvrir les principes de la grammaire générale qui les règle toutes. J'entrerai dans le détail des effets qui suivent leurs différents mélanges , et de ce qu'on appelle l'analogie et le génie des langues. J'exposerai ensuite la manière dont j'ai conçu qu'on devait les analyser, et le plan que je me suis fait de ce travail.

Élymologies et fragments sur les langues.

1° Amo vient d'AMMA , mater, ama-o.

La même analogie se trouve dans la langue hébraïque, aman, amavit , nutrivit, (Tamma, mère. On dit aussi de rekiiem, utérus , rakham , dileœit , vivido affectu prosecutus est \

2° Cadaver vient de c ado; comme de nabal, cecidit, vient en hébreu nebelah , cadaver. Nabal signifie aussi stultus, et vient de la même racine, quasi mente caducus.

5° Fwpilla , diminutif de pupa, signifie petite fille, aussi bien que la pr«nellede l'œil. Le grec xo'pvi a aussi les deux significations. La prunelle, en hébreu, s^appelle bath-ghnaïn, la fille de Vœil. Comment trois nations différentes se sont-elles rencontrées dans une expression qui nous paraît si bizarre ? Les anciens faisaient-ils allusion à cette image réfléchie qu'on voit dans la prunelle en s'y regardant? ou bien cette expression, usitée parmi nous, conserver comme la prunelle de l'œil, est-elle une espèce de renversement de l'ancienne expression , par laquelle on appelait la prunelle ce que l'on conserve comme sa fille, et dans laquelle la prunelle n'est plus le terme qu'on compare, mais le terme qui est comparé?

4° wathascheresch-Scharascheïha, et fecisli radicari radiées ejus. Ps. 80,

1 Étymologie déjà indiquée avec peu de différence.

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