‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 54 sur 62 · LETTRES A CONDORCET · texte numérisé non relu

LETTRES A CONDORCET

tragédies ; et qu'un roman, dont le héros agirait conformément aux principes d'Heivétius, je dis à ceux qu'il expose, leur déplairait beaucoup. Ni nos idées, ni nos sentiments ne sont innés; mais ils sont naturels, fondés sur la constitution de notre esprit et de notre àme, et sur nos rapports avec tout ce qui nous environne.

Je sais qu'il y a des hommes très-peu sensibles et qui sont en même temps honnêtes, tels que Hume, Fontenelle, etc.; mais tous ont pour base de leur honnêteté la justice, et même un certain degré de honte. Aussi reproché-je bien moins à Helvétius d'avoir eu peu de sensibilité, que d'avoir cherché à la représenter comme un bêtise ridicule, ou comme un masque d'hypocrite; de n'avoir parlé que d'exalter les passions, sans fixer la notion d'aucun devoir et sans établir aucun principe de justice.

Les honnêtes gens qui ne sont honnêtes que suivant les principes qu'il étale dans son livre sont certainement très-communs. Ce sont ceux que M. le chancelier* appelle des gens d'esprit.

J'oubliais encore l'affectation avec laquelle il vous raconte les plus grandes horreurs de toute espèce, les plus horribles barbaries, et toutes les infamies de la plus vile crapule, pour déclamer contre les moralistes hypocrites ou imbéciles qui en font, dit-il, l'objet de leurs prédications, sans voir que ce sont des effets nécessaires de telle ou telle législation donnée. A propos de tous leurs vices relatifs à la débauche, il s'étend avec complaisance sur les débauches des grands hommes, comme si ces grands hommes devaient l'être pour un philosophe... Qui a jamais douté que leur espèce de grandeur ne fût compatible avec tous les vices imaginables? Sans doute un débauché, un escroc, un meurtrier, peut être un Schah-Nadir, un Cromwell, un cardinal de Richelieu; mais est-ce là la destination de l'homme? est-il désirable qu'il y ait de pareils hommes? Partout Helvétius ne trouve de grand que les actions éclatantes; ce n'est assurément point par cette façon de voir qu'on arrive à de justes idées sur la morale et le bonheur.

Je ne peux lui savoir gré de ses déclamations contre l'intolérance du clergé, ni contre le despotisme : 1° parce que je n'aime pas les déclamations ; 2° parce que je ne vois nulle part dans son livre que la question de l'intolérance soit traitée de manière à adoucir ni le clergé ni les princes, mais seulement de manière à les irriter ; 3° parce que dans ses déclamations contre le despotisme il confond toutes les idées, il a l'air d'être ennemi de tout gouvernement, et que partout encore il affecte de désigner la France, ce qui est la chose du monde la plus gauche, la plus propre à attirer sur soi l'éclat de la persécution qui ne fait pas grand mal à un homme riche, et à en faire tomber le poids réel sur beaucoup d'honnêtes gens de lettres qui reçoivent le fouet qu'Helvétius avait mérité ; tandis qu'après la comédie des Philosophes, à laquelle il avait presque seul fourni matière, il faisait sa cour à M. de Choiseul, protecteur de la pièce de Palissot, et l'engageait à lui faire l'honneur d'être parrain de son enfant.

Quand on veut attaquer l'intolérance et le despotisme, il faut d'abord se fonder sur des idées justes ; car les inquisiteurs ont intérêt d'être intolérants, et les vizirs et les sous-vizirs ont intérêt de maintenir tous les abus du gouvernement. Comme ils sont les plus forts, c'est leur donner raison que de se réduire à sonner le tocsin contre eux à tort et à travers. Je hais le despotisme autant qu'un autre ; mais ce n'est point par des déclamations

1 Maupeou.

qu'il faut l'attaquer ; c'est en établissant d'une manière démonstrative les droits des hommes. — Et puis, il faut distinguer dans le despotisme des degrés : il f a Une foule d'abus du despotisme auxquels les princes n'ont point d'intérêt; il y en a d'autres qu'ils ne se permettent que parce que l'opinion publique n'est pas fixée sur leur injustice et sur leurs mauvais effets. *• On méritera bien mieux des nations ert attaquant ces abus avec clarté, avec courage, et surtout en intéressant l'humanité, qu'en disant des injures éloquentes. Quand on n'insulte pas, il est rare qu'on offense. Les hommes en place sont justement choqués des expressions violentes que tout le monde comprend, et n'attachent qu'une médiocre importance aux conséquences incertaines ou éloignées des vérités philosophiques souvent contestées, et regardées par le plus grand nombre comme des problêmes.

Il n'y a pas une forme de gouvernement qui n'ait des inconvénients auxquels les gouvernements eux-mêmes voudraient pouvoir apporter remède, ou des abus qu'ils se proposent presque tous de réformer au moins dans un autre temps. On peut donc les servir tous en traitant des questions de bien public, solidement, tranquillement; non pas froidement, non pas avec emportement non plus, mais avec cette chdleUr intéressante qui naît d'un sentiment profond de justice et d'amour de l'ordre. 11 ne fautjpas croire que persécuter soit un plaisir. Voyez combien J.-J. Rousseau a inspiré d'ifitérêt malgré ses folies, et combien il serait respecté si son amour-propre avait été raisonnable. 11 a été décrété, il est vrai, par le Parlement; mais 1° c'est parce qu'il avait eu la manie de mettre son tiorn à Emile; 2d le Parlement aurait été bien fâché de le prendre, et si Rousseau eût voulu , il eût facilement évité cet orage eh se cachant deux ou trois mois. 11 n'a été vraiment persécuté qUe parles Genevois; mais c'est par ce qu'il était en effet I'otiCâsion de leurs troubles intérieurs, et parce qu'ils avaient peur de lui.

AVèc le ton d'honnêteté oti peut tout dire, et encore plus quand on y joint le poids de la raison et quelques légères précautions peu difficiles à prendre. Je sais gré à Rousseau de presque tous ses ouvrages , mais quel cas puis-je faire d'un déclamateur tel qu'Helvétius, qui dit des injures véhémentes, qui répand des sarcasmes amers sur les gouvernements en général, et qui se charge d'envoyer à Frédéric une colonie de travailleurs en finance; et qui, en déplorant les malheurs de sa patrie où le despotisme est, dit-il, parvenu au dernier degré d'oppression, et la nation au dernier degré de corruption et de bassesse, ce qui n'est pas du tout vrai, va prendre pour ses héros le roi de Prusse et la Czarine? Je ne vois dans tout cela que de la vanité, de l'esprit de parti, une tête exaltée ; je n'y vois ni amour de l'humanité, ni philosophie.

En voilà plus long sur Iielvétiiis que je ne croyais vous en écrire en commençant ; mais je ne suis pas fâché d'avoir fait ma profession de foi à son égard. Je suis, je vous l'avoue, indigné de l'entendre louer avec une sorte de fureur qui me paraît une énigme, que le seul esprit de parti peut expliquer. On lotie aujourd'hui les livres d'un certain genre comme on louait autrefois les livres jansénistes ; et comme d'autres gens louent la Correspondance et les OEufs rouges. Cela me donne donc de l'humeUr, et peut-être exprimerais-je moins fortement ma pensée si je n'étais animé par la contradiction. Je vois que les éloges outrés donnés à M. N...1 ont fait sur vous le même effet.

1 Necker.

LETTRES A LAËBÉ MORELLET. 799

Je ne vous promets pas beaucoup de bonne fortune, si vous écrivez sur la hauteur la plus avantageuse des roues pour le tirage ; mais peut-être trouverez-vous quelque satisfaction à travailler pour la facilité du transport des marchandises, et même pour le soulagement des chevaux. Au reste, il y a sûrement quelque chose dans les Mémoires de l'Académie sur cette question. Peut-être aussi cet Kuler, à qui rien n'échappe, en aura traité dans sa Mécanique, ou ailleurs.

J'ai reçu" des nouvelles par lesquelles on me marque que mon retour n'est pas pressé : je resterai donc ici tout le mois. Ce n'est pas pour mon plaisir, ni même [imirmuii intérêt, car j'aimerais bien mieux aller vous rejoindre, tnes amis. Je trouve qu'il y a plus de substance dans ce vers de La Fontaine,

Qu'un ami véritable est une douce chose! que dans tout ie livre de l'Esprit. — J'espère que cela m'obtiendra de vous mon pardon de tout ie mal que j'ai dit du héros dont j'ai osé attaquer la gloire. Vous savez bien que c'est vouloir obscurcir le soleil en jetant de la poussière en l'air.

Letthe V. — A l'abbé Morellet. (Limoges, 25 juillet 1769.)

J'ai lu, mon cher abbé, votre ouvrage pendant mon voyage1, au moyen de quoi j'ai été détourné de la tentation de faire des vers , soit métriques , soit rimes, et j'ai beaucoup mieux employé mon temps. Ce mémoire doit attérer le parti des directeurs; la démonstration y est portée au plus haut degré d'évidence. J'imagine cependant qu'ils vous répondront, et qu'ils tâchèrent de s'accrocher à quelque branche où ils croiront trouver prise ; mais je les défie d'entamer le tronc de vos démonstrations. J'en suis en général fort content , quoique j'y trouve quelques petits articles à critiquer, quelques défauts de développements, quelques phrases obscures; mais tout cela est une suite de la célérité forcée qu'il a fallu donner à la composition et à l'impression , et comme je suis fort loin d'être sans péché, je ne vous jette point de pierres, etc.*

Lettre VI. — Au même. (Limoges, 3 octobre 1769.)

J'ai reçu, mon cher abbé, votre réponse à M. Neckef s. Je vou9 en fais mon compliment de tolit mon cœur; elle m'a fait le plus grand plaisir; elle est aussi modérée qu'elle peut l'être , en démontrant, aussi clairement que vous le faites, les torts de votre adversaire. Je suis persuadé qu'elle fera retenir le public, et que M. Necker n'aura joui que d'un triomphe passager. C'est lui qui , à présent, aura du mérite à ne pas se brouiller avec voUs, etc.

1 Le premier Mémoire que, sur l'invitation du contrôleur-général d'Irivau, l'abbé Morellet publia, eu 1769, contre le privilège de la Compagnie des Indes. (E. D.)

* L'abbé Morellet, déS Mémoires duquel nous lirons ces fragments de lettres, ajoute après celui-ci : « Il (Turgot) combat ensuite une assertion que j'avais faite, que le commerce rendu libre, le prix des marchandises indiennes, aux Indes même, n'augmenterait pas pour les acheteurs : c'est Une discussion trop abstraite pour que je l'insère ici, et je ne crois pas encore avoir eu tort sur ce point. » (E. D.)

8 Necker avait pris ta défense de la Compagnie des Indes, et il s'agit ici de la réplique de l'abbé Morellet. (E. D.)

Lettre VII. — Au même. (Limoges, 17 janvier 1770.)

Vous êtes bien sévère : ce n'est pas là un livre ' qu'on puisse appeler mau vais, quoiqu'il soutienne une bien mauvaise cause ; mais on ne peut la sou tenir avec plus d'esprit , plus de grâces , plus d'adresse , de bonne plaisanterie, de finesse même et de discussion dans les détails. Un tel livre écrit avec cette élégance, cette légèreté de ton , cette propriété et cette originalité d'expression, et par un étranger, est un phénomène peut-être unique. L'ouvrage est très-amusant , et malheureusement il sera très-difficile d'y répondre de façon à dissiper la séduction de ce qu'il y a dé spécieux dans les raisonnements, et de piquant dans la forme. Je voudrais avoir du temps, mais je n'en ai point; vous n'en avez point non plus. Dupont {de Nemours) est absorbé dans son journal ; l'abbé Beaudeau répondra trop en économiste, etc.

Lettre VIII. — A Mademoiselle de l'Espinasse. (Limoges, 26 janvier 1770.)

Vous croiriez que je trouve son ouvrage bon2, et je ne le trouve que plein d'esprit, de génie même, de finesse, de profondeur, de bonne plaisanterie , etc. ; mais je suis fort loin de le trouver bon , et je pense que tout cela est de l'esprit infiniment mal employé , et d'autant plus mal , qu'il aura plus de succès, et qu'il donnera un appui à tous les sots et les fripons attachés à l'ancien système , dont cependant l'abbé s'éloigne beaucoup dans son résultat. 11 a l'art de tous ceux qui veulent embrouiller les choses claires , des Nollet disputant contre Franklin sur l'électricité , des Montaran disputant contre M. de Gournay sur la liberté du commerce, des Caveyrac attaquant la tolérance. Cet art consiste à ne jamais commencer par le commencement, à présenter le sujet dans toute sa complication , ou par quelque fait qui n'est qu'une exception , ou par quelque circonstance isolée , étrangère, accessoire , qui ne tient pas à la question et ne doit entrer pour rien dans la solution. L'abbé Galiani , commençant par Genève pour traiter la question de la liberté du commerce des grains , ressemble à celui qui , faisant un livre sur les moyens qu'emploient les hommes à se procurer la subsistance, ferait son premier chapitre des Culs-de-jatle; ou bien à un géomètre qui, traitant des propriétés des triangles , commencerait par les triangles blancs, comme les plus simples , pour traiter ensuite des triangles bleus , puis des trianglesrouges, etc.

Je dirai encore généralement que , quiconque n'oublie pas qu'il y a des États politiques séparés les uns des autres et constitués diversement , ne traitera jamais bien aucune question d'économie politique. Je n'aime pas non plus à le voir toujours si prudent , si ennemi de l'enthousiasme, si fort d'accord avec tous les ne quid nimis , et avec tous ces gens qui jouissent du

» Les fameux Dialogues sur le commerce des blés, de l'abbé Galiaui, qui furent retouchés par Diderot, s'il faut en croire l'abbé Morellet. Ce dernier fut invité, par M. Trudaine de Montigny elle duc de Choiseul, à donner une réfutation de cet ouvrage. Morellet récrivit en 1770, mais l'abbé Terray en empêcha la publication, et elle n'eut lieu que vers 1774. C'est un in-8° de près de 4-00 pages. (E. D.)

2 Dialogues sur le commerce des blés, sujet de la lettre précédente. (E. D.)

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