LETTRE AU DOCTEUR JOSIAS TUCKER
présent et qui sont fort aises qu'on laisse aller le monde comme il va , pane qu'il va fort bien pour eux , et qui , comme disait M. de Gournay , ayant leur lit bien fait, ne veulent pas qu'on le remue. Oh ! tous ces gens-là ne doivent pas aimer l'enthousiasme, et ils doivent appeler enthousiasme tout ce qui attaque l'infaillibilité des gens en place, dogme admirable de l'abbé, politique de Pangloss , qu'il étend à tous les lieux et à tous les temps , etc.
Je crois possible de lui faire une très-bonne réponse; mais cela demande bien de l'art. Les économistes sont trop confiants pour combattre contre un si adroit ferrailleur. Pour l'abbé Morellet , il ne faut pas qu'il y pense ; il se ferait un tort réel de se détourner encore de son dictionnaire, etc. '
Lettre IX. — A l'abbé Morellet. ( 1770.)
Je suis curieux de savoir ce que les Anglais auront pensé de Y Histoire des Deux Indes. J'avoue qu'en admirant le talent de l'auteur et son ouvrage, j'ai été un peu choqué de l'incohérence de ses idées , et de voir tous les paradoxes les plus opposés mis en avant ou défendus avec la même chaleur , la même éloquence, le même fanatisme. 11 est tantôt rigoriste comme Kiehardson , tantôt immoral comme Helvétius , tantôt enthousiaste des vertus douces et tendres , tantôt de la débauche ; tantôt du courage féroce ; traitant l'esclavage d'abominable , et voulant des esclaves ; déraisonnant en physique , déraisonnant en métaphysique , et souvent en politique. 11 ne résulte rien de son livre , sinon que Fauteur est un homme plein d'esprit , très-instruit, mais qui n'a aucune idée arrêtée, et qui se laisse emporter par l'enthousiasme d'un jeune rhéteur. 11 semble avoir pris à tâche de soutenir successivement tous les paradoxes qui se sont présentés à lui dans ses lectures et dans ses rêves. 11 est plus instruit , plus sensible, et a une éloquence plus naturelle qu'Helvétius* ; mais il est, en vérité, aussi incohérent dans ses idées , et aussi étranger au vrai système de l'homme.
Lettre X. — Au docteur Josias Tucker. (Paris, le 12 septembre 1770.)
Je n'ai pas l'honneur d'être personnellement connu de vous; mais je sais que vous avez été satisfait d'une traduction que j'ai faite, il y a quinze années, de vos Questions sur la naturalisation des protestants étrangers 3. J'ai depuis traduit votre brochure sur les guerres de commerce; et j'ai différé
• Le Dictionnaire du commerce, entreprise pour laquelle l'abbé Morellet, secondé par le gouvernement, réunit de nombreux matériaux, sans pouvoir toutefois conduire à lin ce grand ouvrage. II n'en existe que le prospectus, publié, en 1769, en un volume in-8°, qui place certainement l'auteur au rang des économistes les plus distingue- <lu dix-huitième siècle.
A propos des deux lettres précédentes, Morellet rend en ces termes hommage à la mémoire de Turgot : «J'ai i-apporté ces deux lettres, dit-il, non-seulement parce qu'elles regardent l'ouvrage que j'ai réfuté, mais pour conserver un exemple honorable de l'espril de justice qui animait M. Turgot, louant, comme on vient de voir, avec une sorte d'enthousiasme, ce qu'il trouve d'agrément et de talent dans un livre où ses principes les plus chers sont combattus, et souvent offerts à la risée publique. » (E. D.)
* Voyez, lettre III, le jugement porté par Turgot sur cet écrivain. 1 Voyez cette traduction, tome I, page 328.
H. Si
de la faire imprimer, parce que je me propose d'y joindre quelques notes que mes occupations ne m'ont pas laissé le temps d'achever. Un traducteur doit à son auteur toutes sortes d'hommages ; et je vous prie d'accepter à ce titre une brochure qui certainement ne vous présente aucune idée nouvelle, mais qu'on m'a persuadé pouvoir être utile pour répandre des idées élémentaires sur des objets qu'on ne saurait trop mettre à la portée du peuple *. Ce morceau avait été écrit pour l'instruction de deux Chinois que j'avais vus dans ce pays-ci, et pour leur faire mieux entendre des questions que je leur ai adressées sur l'état et la constitution économique de leur empire 2.
Ces questions m'en rappellent d'autres que vous aviez eu la bonté de m'envoyer par M. Hume, et que je n'ai jamais reçues, parce que le paquet, mis à la poste à Paris pour Limoges, où j'étais alors, s'y est perdu. M. Hume vous a sans doute instruit de cet accident et de mes regrets. Je ne vous en dois pas moins de remerciements. S'il vous en restait quelque exemplaire, et si vous vouliez bien réparer ma perte, le moyen le plus sûr serait de le mettre tout simplement à la poste à Londres, à l'adresse de M. Turgot, intendant de Limoges, à Paris.
J'ai un regret bien plus grand de n'avoir pu profiter du voyage que vous avez fait il y a quelques années à Paris, pour avoir l'honneur de faire connaissance avec vous. J'en aurais été d'autant plus flatté, que je vois par vos ouvrages que nos principes sur la liberté et sur les principaux objets de l'économie politique, se ressemblent beaucoup 3. — Je vous avoue que je ne puis m'empêcher d'être étonné que, dans une nation qui jouit de la liberté de la presse, vous soyez presque le seul auteur qui ait connu et senti les avantages de la liberté du commerce, et qui n'ayez pas été séduit par la puérile et sanguinaire illusion d'un prétendu commerce exclusif. Puissent les efforts des politiques éclairés et humains détruire cette abominable idole, qui reste encore après la manie des conquêtes, et l'intolérance religieuse , dont le monde commence à se détromper ! Que de millions d'hommes ont été immolés à ces trois monstres ! Je vois avec joie, comme citoyen du monde, s'approcher un événement qui, plus que tous les livres des philosophes, dissipera le fantôme de la jalousie du commerce. Je parle de la séparation de vos colonies avec la métropole, qui sera bientôt suivie de celle de toute l'Amérique d'avec l'Europe 4. C'est alors que la découverte de cette partie du monde nous deviendra véritablement utile. C'est alors qu'elle multipliera nos jouissances bien plus abondamment que quand nous les achetions par des flots de sang. Les Anglais, les Français, les Espagnols, etc., useront du sucre, du café, de l'indigo, et vendront leurs denrées précisément comme les Suisses le font aujourd'hui; et ils auront aussi, comme le peuple suisse, l'avantage que ce sucre, ce café, cet indigo, ne serviront plus de prétexte aux intrigants pour précipiter leur nation dans des guerres ruineuses, et pour les accabler de taxes. J'ai l'honneur d'être, etc.
' La brochure dont il s'agit ici n'était rien moins que les Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, ouvrage que nous avons placé en tête du premier volume des œuvres de Turgot. — Voyez, sur Tucker, la note 2 de la page 322 du même volume. (E. D.)
2 Voyez les Questions sur la Chine, tome I, page 310.
5 Voyez Questions importantes sur le commerce, (orne I, page 322.
* Celte prédiction avait été faite déjà par Turgot dans le second Discours en Sorbonne, prononcé le 11 décembre 1750. — Voyez page «502 de co volume. (E. P.)
LETTRE Al DOCTE IR JOSIAS TUCKER. 803
Lbttbe XI. — Au même, sur la liberté du commerce des grains. (Limoges, le 10 décembre 1773.)
J'ai, monsieur, bien des excuses à vous faire d'avoir été si longtemps à vous adresser les remerciements que je vous dois pour tous les détails que vous avez bien voulu m'envoyer à la prière de mon ami M. Bostock, relativement à la production et au commerce des grains. Je me proposais de vous répondre en anglais, mais je me trouvais alors dans la convalescence d'une attaque de goutte ; et, comme c'est pour moi un assez grand travail que d'écrire dans votre langue, j'avais remis ma réponse à un autre temps. Depuis que je suis revenu dans la province, j'ai eu une foule d'occupations, et je profite de mon premier moment de liberté ; mais comme M. Bostock est présentement à Londres, il pourra vous traduire ma lettre, et par cette raison je vous l'écrirai en français.
Je commence par vous remercier des différentes brochures de votre composition que vous m'avez adressées sur cette matière intéressante. Je suis tout à fait do votre avis sur l'inutilité de la gratification que votre gouvernement a si longtemps accordée en faveur de l'exportation des grains. Mes principes sur cette matière sont , liberté indéfinie d'importer, sans distinction de bâtiments de telle ou telle nation et sans aucuns droits d'entrée; liberté pareillement indéfinie d'exporter sur toute sorte de bâtiments, sans aucuns droits de sortie et sansaucune limitation, même dans les temps de disette; liberté dans l'intérieur de vendre à qui l'on veut, quand et où l'on veut, sans être assujetti à porter au marché public, et sans que qui que ce soit se mêle de fixer les prix des grains ou du pain. J'étendrais même ces principes au commerce de toute espèce de marchandises, ce qui, comme vous le voyez, est fort éloigné de la pratique de votre gouvernement et du nôtre.
Je sens, monsieur, toute la justesse de vos observations sur la difficulté de tirer des conséquences des tables qu'on se procurerait du prix des grains, quelque exactes qu'elles pussent être; une grande partie de ces observations trouveraient leur application en France comme en Angleterre; car moins le commerce des grains est libre, et plus les variations des prix sont grandes et irrégulières. Malgré cela, je n'en suis pas moins curieux de connaître la marche de ces variations; ainsi je regarderai toujours des tables exactes comme très- précieuses. Je suis étonné de la difficulté que vous trouvez à m'en procurer dans lesquelles les prix soient exprimés marché par marché, sans être réduits au prix commun. En France, où cet objet est encore plus négligé qu'en Angleterre, et où, dans la plus grande partie des provinces, les archives publiques sont dans le plus mauvais ordre, j'ai trouvé un assez grand nombre de villes où l'on avait conservé l'état des prix de semaine en semaine depuis cent ans et plus. Je n'en demanderais que trois ou quatre de cette espèce pris dans différentes provinces de l'Angleterre, et de préférence dans celles qui sont les plus fertiles en grains.
Je vous avais demandé si les états qu'on insère tous les quinze jours dans le London Chronicle, sous le titre dïAveraye Price, sont exacts et formés avec soin. Je vous avais demandé en second lieu depuis combien d'années on les rédige sous cette forme, et si l'on pourrait en avoir la collection complète. qui remplirait parfaitement mon objet. Vous ne m'avez pas répondu sur cette question, et je vous serai très-obligé de vouloir bien y répondre. Je vous serai
aussi infiniment obligé de chercher encore à me procurer, au défaut de cet Average Price, quelques états des prix des grains, marché par marché, dans trois ou quatre villes, et cela depuis le plus grand nombre d'années qu'il sera possible. On en trouve en France qui remontent jusqu'à plus de deux cents ans, pourquoi n'en trouverait-on pas en Angleterre? Je payerai la dépense nécessaire pour les faire transcrire. J'attends avec impatience la réponse que devait vous faire sur cet article l'ecclésiastique dont vous me parlez dans votre lettre.
A l'égard des dîmes, j'éprouve en France à peu près les mêmes difficultés que vous avez en Angleterre. Cependant j'en trouve assez fréquemment des états qui remontent à trente ou quarante ans, et je m'en contenterai fort, si votre ami l'ecclésiastique ne peut s'en procurer qui remontent plus haut. Je sens qu'il doit encore être plus difficile de rencontrer des cultivateurs qui aient, pendant un très-grand nombre d'années, conservé la note exacte de ce qu'ils ont semé et de ce qu'ils ont recueilli dans le même terrain : je ne demande sur cela que ce qui est possible. Je conviens avec vous que, quand M. Tull voudrait donner l'état exact de ce qu'il a semé et recueilli pendant vingt ans, on n'en pourrait tirer aucune conséquence pour mon objet, puisque ses récoltes ont augmenté toutes les années. Je vous avoue pourtant que je doute un peu de ce dernier fait. Je crains que M. Tull n'ait été entraîné par une sorte d'esprit de prosélytisme en faveur de son système, et qu'il ne se soit permis d'exagérer pour l'intérêt de ce qu'il a cru la vérité. S'il avait vraiment trouvé un moyen de garantir ses récoltes de l'inclémence des saisons, sa méthode aurait certainement eu plus d'imitateurs et serait actuellement pratiquée dans une grande partie de l'Angleterre et peut-être de l'Europe.
M. Bostock, ou peut-être vous, m'avez envoyé dernièrement une table qui contient le prix du froment mois par mois, depuis quarante ans, au marché de Londres. Au défautdes tables rédigées marché par marché, je me servirais de celles-là, mais je voudrais en avoir qui remontassent aux années antérieures, et j'en désirerais aussi de quelques villes de l'intérieur de l'Angleterre.
J'ai l'ouvrage du docteur Price dont vous me parlez ; sans cela, je vous prierais de me l'envoyer.
J'ai fait plusieurs recherches relatives à la question que vous me faites sur la facilité que trouverait un cultivateur anglais à s'établir dans quelqu'une de nos provinces. Pour trouver une ferme, il faut avoir un capital qui suffise à la mettre en valeur, et je doute que ce capital rapportât autant, employé dans une ferme française, que dans une ferme anglaise. La raison en est que notre gouvernement est encore très-flottant sur les principes de la liberté du commerce des grains. Il est même encore extrêmement prévenu contre l'exportation, et s'il ne change pas d'opinion de manière à établir solidement la liberté, il y a lieu de craindre que notre agriculture ne devienne très-peu profitable. D'ailleurs, dans la plus grande partie de nos provinces, la taxe des terres est imposée sur le fermier, et non sur le propriétaire, ce qui rend la condition du fermier bien moins avantageuse. J'ajoute qu'un protestant aurait souvent, dans certaines provinces, beaucoup de désagréments à essuyer1. Il serait plus avantageux à la personne dont vous me parlez, et peut-
1 Lemem-lre juridique commis par le Parlement de Toulouse, le 9 mars 1762, sur