LETTRE AU DOCTEUR PRICE
rites , comme il faut qu'ils les sentent pour assurer le bonheur de leur postérité. Je ne blâme pas leurs chefs. Il a fallu pourvoir au besoin du moment pour une union telle quelle , contre un ennemi présent et redoutable ; on n'avait pas le temps de songer à corriger les vices des constitutions et de la composition des différents États. Mais ils doivent craindre de les éterniser, et s'occuper des moyens de réunir les opinions et les intérêts, et de les ramener à des principes uniformes dans toutes leurs provinces.
Ils ont, à cet égard , de grands obstacles à vaincre.
En Canada, la constitution du clergé romain , et l'existence d'un corps de noblesse.
Dans la Nouvelle-Angleterre , l'esprit encore subsistant du puritanisme rigide est toujours, dit-on, un peu intolérant.
Dans la Pensylvanie , un très-grand nombre de citoyens établissent en principe religieux que la profession des armes est illicite , et se refusent par conséquent aux arrangements nécessaires pour que le fondement de la force militaire de l'Etat soit la réunion de la qualité de citoyen avec celle d'homme de guerre et de milicien ; ce qui oblige à faire du métier de la guerre un métier de mercenaire.
Dans les colonies méridionales, une trop grande inégalité de fortunes ; et surtout le grand nombre d'esclaves noirs, dont l'esclavage est incompatible avec une bonne constitution politique, et qui, même en leur rendant la liberté, embarrasseront encore en formant deux nations dans le même État.
Dans toutes, les préjugés, l'attachement aux formes établies, l'habitude de certaines taxes, la crainte de celles qu'il faudrait y substituer, la vanité des colonies qui se sont crues les plus puissantes, et un malheureux commencement d'orgueil national. — Je crois les Américains forcés à s'agrandir, non parla guerre, mais par la culture. S'ils laissaient derrière eux les déserts immenses qui s'étendent jusqu'à la mer de l'Ouest, il s'y établirait un niélange de leurs bannis, et des mauvais sujets échappés à la sévérité des lois, avec les sauvages, ce qui formerait des peuplades de brigands qui ravageraient l'Amérique, comme les barbares du Nord ont ravagé l'empire romain : de là un autre danger, la nécessité de se tenir en armes sur les frontières, et d'être dans un état de guerre continuelle. Les colonies voisinede la frontière seraient en conséquence plus aguerries que les autres, el cette inégalité dans la force militaire serait un aiguillon terrible pour l'ambition. Le remède de cette inégalité serait d'entretenir une force militaire subsistante à laquelle toutes les provinces contribueraient en raison de leur population ; et les Américains, qui ont encore toutes les craintes que doivent avoir les Anglais, redoutent plus que toute chose une armée permanente. Ils ont tort. Rien n'est plus aisé que de lier la constitution d'une armée permanente avec la milice, de façon que la milice en devienne meilleure, et que la liberté n'en soit que plus affermie ; mais il est malaisé de calmer sur cela leurs alarmes.
Voilà bien des difficultés, et peut-être les intérêts secrets des particuliers puissants se joignent-ils aux préjugés de la multitude pour arrêter les efforts des vrais sages et des vrais citoyens.
Il est impossible de ne pas faire des vœux pour que ce peuple parvienne à toute la prospérité dont il est susceptible. 11 est l'espérance du genre humain. Il peut en devenir le modèle. 11 doit prouver au monde, par le fait, que les hommes peuvent être libres et tranquilles, et peuvent se passer des
chaînes de toute espèce que les tyrans et les charlatans de toute robe ont prétendu leur imposer sous le prétexte du bien public. 11 doit donner l'exemple de la liberté politique, de la liberté religieuse, de la liberté du commerce et de l'industrie. L'asile qu'il ouvre à tous les opprimés de toutes les nations, doit consoler la terre. La facilité d'en profiter pour se dérober aux suites d'un mauvais gouvernement, forcera les gouvernements européens d'être justes et de s'éclairer; le reste du monde ouvrira peu à peu les yeux sur le néant des illusions dont les politiques se sont bercés. Mais il faut pour cela que l'Amérique s'en garantisse, et qu'elle ne redevienne pas, comme l'ont tant répété vos écrivains ministériels, une image de notre Europe, un amas de puissances divisées, se disputant des territoires ou des prolits de commerce, et cimentant continuellement l'esclavage des peuples par leur propre sang.
Tous les hommes éclairés, tous les amis de l'humanité devraient en ce moment réunir leurs lumières, et joindre leurs réflexions à celles des sages Américains, pour concourir au grand ouvrage de leur législation. Cela serait digne de vous, monsieur ; je voudrais pouvoir échauffer votre zèle ; et si, dans cette lettre, je me suis livré plus que je ne l'aurais dû, peut-être, à l'effusion de mes propres idées, ce désir a été mon unique motif, et m'excusera, j'espère, de l'ennui que je vous ai causé. Je voudrais que le sang qui a coulé, et qui coulera encore dans cette querelle, ne fût pas inutile au bonheur du genre humain.
Nos deux nations vont se faire réciproquement bien du mal, probablement sans qu'aucune d'elles en retire un profit réel. L'accroissement des dettes et des charges, et la ruine d'un grand nombre de citoyens, en seront peut-être l'unique résultat. L'Angleterre m'en paraît plus près encore que la France. Si au lieu de cette guerre vous aviez pu vous exécuter de bonne grâce dès le premier moment; s'il était donné à la politique de faire d'avance ce qu'elle sera infailliblement forcée de faire plus tard ; si l'opinion nationale avait pu permettre à votre gouvernement de prévenir les événements ; et en supposant qu'il les eût prévus, s'il eût pu consentir d'abord à l'indépendance de l'Amérique sans faire la guerre à personne, je crois fermement que votre nation n'aurait rien perdu à ce changement. Elle y perdra aujourd'hui ce qu'elle a dépensé, ce qu'elle dépensera encore; elle éprouvera, pour quelque temps, une grande diminution dans son commerce, de grands bouleversements intérieurs, si elle est forcée à la banqueroute; et, quoi qu'il arrive, une grande diminution dans son influence au dehors. Mais ce dernier article est d'une bien petite importance pour le bonheur réel d'un peuple, et je ne suis point du tout de ravis de l'abbé Raynal dans votre épigraphe. Je ne crois pas que ceci vous mène à devenir une nation méprisable et vous jette dans l'esclavage.
Vos malheurs présents, votre bonheur futur, seront peut-être l'effet d'une amputation nécessaire ; elle était peut-être le seul moyen de vous sauver de la gangrène du luxe et de la corruption. Si dans vos agitations vous pouviez corriger votre constitution en rendant les élections annuelles, en répartissant le droit de représentation d'une manière plus égale et plus proportionnée aux intérêts des représentés, vous gagneriez peut-être autant que l'Amérique à cette révolution ; car votre liberté vous resterait, et vos autres pertes se répareraient bien vite avec elle et par elle.
Vous devez juger, monsieur, par la franchise avec laquelle je m'ouvre à
vtfitt sur ces points délicats, de l'estime que vous m'avez inspirée, et de la satisfaction que j'éprouve à penser qu'il y a quelque ressemblance entre nos manières de voir. Je compte bien que cette confidence n'est que pour vous; je vous prie même de ne point me répondre en détail par la poste, car votre réponse serait infailliblement ouverte dans nos bureaux, et l'on me trouverait beaucoup trop ami de la liberté pour un ministre, même pour un ministre disgracié !
J'ai l'honneur, etc.
Lettre I. — A M. Caillard. (A Limoges, le 16 mars 1770.)
Vous devez à présent avoir reçu, mon cher Caillard, la lettre que je remettais de courrier en courrier, et que j'aurais peut-être remise encore plus loin si j'avais été instruit de la prolongation de votre séjour à Paris. Je suis bien aise de l'avoirignoré. Peut-être verrez-vous avant votre départ la
1 II n'est pas de grands hommes qui n'aient eu leurs faiblesses; mais elles n'ont pas toujours été aussi excusables que celle dont on trouvera la preuve dans ces lettres inédites de Turgot, qui exciteront l'intérêt, il nous semble, précisément à cause de l'abandon avec lequel elles sont écrites.
M. Caillard, à qui ces lettres sont adressées, parait avoir servi de secrétaire à Turgot, qui l'attacha, en la même qualité, au comte de Boisgelin, ministre de France à Parme. Homme de mérite, M. Caillard devint successivement secrétaire d'ambassade en Russie, en Suède, en Hollande, et ministre plénipoientiaire à Ralisbonne et à Berlin. En 1803, il était garde des archives des relations extérieures, et possédait uue des plus riches collections de livres qu'un particulier puisse rassembler. Sou frère aîné, mort chez l'abbé Morellet, avait concouru, avec MM. Boutibonne, Desmeuniers, Bertrand et Peuchet, à réunir les matériaux du Dictionnaire du commerce dont l'abbé avait tracé le plan et projeté la publication. (Voyez Mémoires de l'abbé Morellet, tome I, page 190.)
Dans ces lettres, M. Caillard est l'intermédiaire et le contident d'une correspondance par laquelle Turgot, qui s'occupait depuis longtemps a traduire le quatrième livre de Y Enéide en vers métriques, cherchait, sous le pseudonyme de l'abbé de L'Aage des Bournais, à obtenir l'opinion de Voltaire sur la valeur poétique d'une pareille innovation.
Partant du faux principe, que notre langue ne possède pas une prosodie moins déterminée que celle des Grecs et des Romains, Turgot en avait conclu que la poésie française pourrait se passer de la rime, et remplacer l'harmonie de cette cadence par un rhylhme analogue à celui des anciens. Celte erreur, de sa part, est d'autant plus singulière, qu'elle ne provenait pas de l'impuissance de manier avec succès les formes reçues de notre versification. Il a prouvé le contraire par la traduction de la plus grande partie du premier livre des Géorgiques, et surtout de quelques odes d'Horace. Il jouissait parmi ses contemporains de la réputation d'un homme de goût; et, sans parler du mérite de son style comme prosateur, ses judicieuses observations littéraires, consignées dans plusieurs de ses écrits, témoigueut qu'il la méritait. On sait, enlin, que tous ses amis, Delille et Saint-Umbert entre autres, recherchaient avec empressement la sévère impartialité de sa critique.
Quoi qu'il en soit, il faut convenir que l'innovation des vers métriques nV-t pas heureuse, et Turgot lui-même paraît, dans ces lettres, en avoir le sentiment. Il |>ersista néanmoins à traduire de celle manière les églogues de Virgile et tout le quatrième chant de V Enéide, qu'il intitula: Didon. Celle dernière œuvre, et trois des églogues seulement, furent imprimées à un très-petit nombre d'exemplaires; mais l'auteur n'y mit pas son nom. Il avait, en 1761, donné la poétique de cette littérature dans un
réponse. Je crains pourtant que la lettre1 n'ennuie si fort par sa longueur, qu'on laissera là l'examen de la traduction. J'ai peur aussi que, si l'on devine, la chose ne soit divulguée et l'auteurconnu. Mandez-moi, je vous prie, si vous avez fait partir la lettre, et renvoyez-moi l'original, que je suis bien aise de garder. Vous ne me marquez point si vos affaires sont enfin arrangées avec M. de Boisgelin, ni si vous êtes contents l'un de l'autre. Vous ferez bien de profiter de votre séjour à Paris pour faire un petit cours de politique sous la direction de l'abbé de Mably.
Si vous voyez MmeBlondel2, vous pouvez lui faire voir les vers métriques-, je suis curieux de savoir comment elle trouvera l'églogue. Elle a vu quelques vers de Didon ; peut-être tout cela est-il déjà parti pour Ferney.
Si vous avez mon manuscrit sur la Richesse , je vous prie de me le renvoyer. M. Dupont vous en donnera un exemplaire imprimé. 11 y a, à la page 96 du volume de décembre des Ephémérides, une phrase que je trouve louche et inintelligible. Je soupçonne qu'il y a deux ou trois lignes de passées, et je ne puis y suppléer.
Fayel est par trop mauvais. Du Belloy est un Corneille en comparaison. Je n'ai pas été fort content de la pièce de M. de La Harpe, et je vous avoue que le curé me paraît un caractère manqué et déplacé dans la pièce. S'il était ce qu'il doit être, la fille ne s'empoisonnerait pas et ne serait pas religieuse. Mais que les discours de cette malheureuse, dans la scène avec le curé, sont beaux ! cela dédommage de tout et vaut une pièce entière.
On ma mandé que l'abbé Morellet dépérissait beaucoup. Donnez-m'en, je vous prie, des nouvelles. J'en suis d'autant plus fâché qu'il réponde à l'abbé Galiani, dont au reste je persiste à trouver la forme très-agréable et le fond détestable.
Vous me ferez plaisir de souscrire pour les Récréations mathématiques.
Dites aussi au relieur de prendre pour moi le volume de l'Académie des sciences de 1766, et de me l'envoyer. Vous pouvez vous en charger, et me l'envoyer ou contresigné : Boulin, ou par l'occasion de quelque Limousin.
M. Des Resnaudies s'est chargé de demander vos livres à sa sœur.
Avez-vous vu la traduction de la description des glaciers , par M. de Keralio? Desmarets vous fait mille compliments.
Je voudrais fort avoir le nouvel ouvrage du P. Beccaria, sur l'électricité, qui est annoncé dans le dernier Journal des Savants.
Adieu : vous connaissez tous mes sentiments.
Lettre II. — Ati même. (A. Limoges, le 6 avril 1770.)
Je vois avec grand plaisir, mon cher Caillard, que M. de Boisgelin et vous êtes contents l'un de l'autre. M. de La Bourdonnaye étant fait pour être placé ne peut vous faire aucun tort ni retarder votre avancement, pourvu que M. de Boisgelin suive la carrière. Je suis fort aise que vous ayez espérance de
écrit portant le titre d' Eclaircissements sur la versification allemande et sur la nature de la prose mesurée dans laquelle sont écrits les ouvrages poétiques de M. Gessner. (E. D.)
1 La lettre adressée par Turgot à Voltaire.
5 M"" Blondel était, autant que nous pouvons croire, la femme d'un intendant des finances de ce nom. (E. D.)
placer par lui Mœe Gaillard, car M. Trudaine n'aurait pu agir qu'après son retour.
J'avais dans le temps trouvé l'ouvrage de H. votre Itère très-bon ; et il me fait sentir combien est grande la perte qu'a faite l'abbé Morellet.
Mme Blondel a été effrayée du ton de consultation que vous preniez avec elle, et c'est ce qui l'a empêchée de vous donner rendez- vous pour entendre l'églogue. Cela pourra se réparer, car vous en avez, je crois, copie.
Je ne crois pas qu'il y ait rien de désobligeant, pour l'homme à qui vous avez adressé une lettre' dans ce que dit M. l'abbé de L'Aage sur la difficulté du chemin que prend le traducteur pour arriver à la gloire. Il me semble, au contraire, que la supériorité de l'écrivain original sur le traducteur est très-nettement prononcée, soit du côté de la gloire, incomparablement plus grande, soit du côté du talent, très-rare et très-précieux, de l'invention : dire que, ce talent une fois donné, l'invention n'est pas laborieuse; dire que les idées heureuses, les idées de génie ne sont point le fruit des efforts et de la contention, et en appeler sur cela à l'expérience de la personne, c'est, je crois, lui dire une chose très-flatteuse, et d'autant plus flatteuse, que son expérience y sera certainement conforme.
Quant à la critique que vous faites de quelques phrases relatives aux difficultés propres du traducteur, il me semble que vous n'avez pas tout à fait pris mon sens : si, pour exprimer la difficulté qu'il y a à copier, je disais que le copiste doit conserver l'air de liberté du trait et la grâce des contours, serait-on reçu à me dire que le peintre doit aussi donner à ses traits et à ses contours l'air de liberté et la grâce ? En énonçant les devoirs du traducteur relativement à son auteur, j'ai cru en faire suffisamment sentir la difficulté. J'avais dans l'esprit toutes les liaisons que croit ajouter l'abbé Delille dans sa traduction, toutes ses transpositions, tous ses retranchements, et je voyais à quel point les libertés les plus imperceptibles dénaturent la marche et l'esprit de Virgile. C'est peut-être parce que je voyais tout cela trop clairement que j'ai négligé de l'exprimer, et que je l'ai sous-entendu. J'ai eu tort, puisque vous vous y êtes trompé ; et, si vous eussiez été ici, j'eusse, en changeant quelques mots, levé toute équivoque. J'aurais dit : « Il ne peut rien retrancher, rien ajouter d'important. Un mot qui semble indifférent, ajouté ou retranché, ou simplement transposé, peut faire disparaître cette liaison, souvent imperceptible, par laquelle le poëte passe d'une idée à l'autre, et qu'on ne peut déranger sans détruire toute l'économie de l'ensemble, et faire perdre à l'ouvrage le mérite de la justesse et celui du naturel. La transposition d'un membre de phrase peut intervertir la gradation des images si nécessaire pour l'effet des tableaux, et celle des sentiments dont dépend si fort l'émotion que le poëte s'est proposé d'exciter. Il n'est aucune expression de génie qu'il soit permis au traducteur de négliger, à peine, etc. » Voilà tout ce que j'ai voulu «lire. Je n'imagine pas que vous soyez encore à temps de me corriger; car, sans doute, la lettre est partie. J'attends la réponse avec impatience.
Si vous avez besoin d'argent pour mes commissions, vous pouvez demander à Mn,e Blondel ce que vous voudrez sur celui qu'elle a à moi ; mais il faut toujours que vous m'en envoyiez le compte. Je me soucie peu du Système de la Nature*: un livre si gros, qui contient le matérialisme tout pur, est un ouvrage de métaphysique par un homme qui, à coup sûr, n'est pas métaphysi-
1 Voltaire.
* L'ouvrage du célèbre baron d'Holbach, qui n'en fut reconnu l'auteur qu'après sa mort. (E. D.)
cien, et pique peu ma curiosité. Si l'auteur est celui des pensées sur ['Interprétation de la Nature, il peut être agréable par le style; mais, si cet auteur est un certain Robinet, auteur d'un livre de la Nature, je le tiens d'avance pour lu.
Desmarets et Desnots vous font mille compliments; la misère est toujours affreuse ici.
Adieu, mon cher Caillard.
Lettre III. — Au même. (A Limoges, le 22 juin 1770.)
Il y a bien longtemps, mon cher Caillard, que je n'ai eu de vos nouvelles. Vous ne m'avez pas même instruit de votre départ de Paris. J'aurais été bien aise d'apprendre par vous si vous avez réussi à fixer le sort de votre bellesœur.
J'ai jusqu'ici attendu de jour en jour la réponse à l'abbé de L'Aage, mais j'en désespère à présent. On dit que Voltaire est uniquement occupé de son Encyclopédie, et qu'il ne parle ni n'écrit à personne. Quand il aura fini, il aura oublié l'abbé de L'Aage, et peut-être n'aura-t-il pas même daigné jeter les yeux sur sa traduction. Vous trouverez ci-joint une minute de lettre que je ne vois pas d'inconvénient à lui adresser, soit de Dijon, soit de Gênes, pour le dépayser encore mieux. Je suppose que vous avez pris des mesures sûres pour que sa réponse me parvienne en tout temps.
M. de Boisgelin est arrivé avant-hier aux Courières, où il a trouvé son frère et sa sœur. Ils me quittent tous lundi, et je sais que M. de Boisgelin vous a donné rendez-vous à Antibes. Vous imaginez bien qu'un de mes premiers soins a été de chercher dans sa conversation à juger comment vous êtes contents l'un de l'autre. Je vois en général qu'il est satisfait de votre honnêteté et de vos talents ; mais j'ai entrevu qu'il vous fait un reproche où malheureusement je vous ai reconnu : c'est la paresse et la lenteur dans l'expédition. Je vous reprochais la même chose. La perte de vos matinées, l'habitude de les passer en robe de chambre à faire des riens, le retard des lettres dont je vous chargeais. Ces défauts sont très-grands dans votre position; je vous les ai reprochés plusieurs fois. Je les expliquais par le dégoût du genre de la besogne dont vous étiez chargé. A présent que vous n'avez que des occupations d'un genre beaucoup moins triste, et que vous en êtes seul chargé, vous devez sentir combien ces défauts deviendraient, à la longue, désagréables à M. de Boisgelin : le retard du service retomberait sur lui, et nécessairement il serait forcé de vous en savoir très-mauvais gré. Vous sentez qu'il n'y a que l'intérêt que je prends à vous qui me fait vous donner cet avis. M. de Boisgelin ne m'en a nullement parlé à ce dessein, et je vous prie de lui laisser ignorer que je vous en aie rien dit ; mais la chose est trop importante pour votre fortune et pour votre bonheur, pour que je n'insiste pas auprès de vous afin de vous engager à faire tous vos efforts pour vaincre cette malheureuse habitude de paresse.
Adieu, mon cher Caillard, je vous souhaite toute sorte de bonheur. Desmarets vous fait mille compliments, ainsi que M. Melon.
Minute de la lettre pseudonyme de Turgot à Voltaire, jointe à la précédente. J'espérais, monsieur, en passant à Paris, à mon retour de Hollande, trouver, chez M. Caillard, votre réponse à la lettre que j'ai pris la liberté de vous écrire à la fin de février, en vous adressant quelques essais d'une traduction
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de Virgile. J'aurais été infiniment flatté que vous eussiez daigné m'en dire votre avis; votre approbation eût été pour moi le plus grand des encouragements. Je crains bien que votre silence ne soit l'arrêt de ma condamnation. L'emploi de votre temps est si précieux pour votre gloire , pour le plaisir et l'instruction des hommes, que vous ne devez pas en perdre à discuter des écrits médiocres; et, malgré l'amour-propre attachée la profession d'écrivain, l'idée que j'ai de la sûreté de votre goût est telle, que je suis bien prêt à souscrire à votre jugement. Quoi qu'il en soit, comme il se pourrait absolument que le paquet eût été perdu, j'ose vous prier de me tirer de cette incertitude, ne fût-ce qu'en me le renvoyant tel que vous l'avez reçu , et sans y faire aucune autre réponse. J'entendrai votre silence, et je saurai renoncer à un travail que vous aurez jugé sans mérite. Ayez la bonté d'adresser toujours le paquet à M. l'abbé de L'Aage des Bournais, sous une double enveloppe, à M. Caillard, secrétaire de M. d'Arget, à l'École militaire ; il se chargera de me le faire passer.
J'ai l'honneur d'être, avec un attachement fondé sur l'admiration la plus profonde, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
L'abbé de L'Aage i>f.s Boiknais.
Lettre IV. —Au môme. (A Limoges, le 10 juillet 1770.)
Je ne sais, mon cher Caillard, si vous avez reçu une lettre' que je vous ai adressée à Dijon le 22 juin, à laquelle était joint un projet de lettre de l'abbé de L'Aage. Depuis ce temps, l'abbé a reçu la réponse à sa première lettre , je vous en envoie copie. Je ne puis comprendre comment on a pu goûter la traduction, et en faire d'aussi grands éloges, sans s'être aperçu que ce n'était pas une simple prose. On ne s'explique point sur cet article, qui est cependant l'objet le plus intéressant. L'abbé de L'Aage veut insister, et il a récrit la lettre dont voici le projet : il vous prie instamment de la faire parvenir à son adresse, en la mettant à la poste de Gènes, si vous êtes encore à temps ; si vous êtes déjà à Parme, il faut la faire mettre à la poste dans quelque ville des États du roi de Sardaigne, alin de mieux dépayser. Si la lettre que vmi» avez reçue à Dijon n'est pas partie, il faut la supprimer.
Je vous faisais, dans la lettre que je vous écrivais à Dijon, quelques exhortations que je ne vous répète point, ne doutant pas que cette lettre ne vous soit parvenue ou ne vous parvienne. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elles n'ont été dictées que par l'intérêt que je prends à votre bonheur.
Savez-vous le nouveau désagrément qu'essuie le pauvre abbé Morellet, a qui M. le contrôleur- général * ne permet pas de publier sa réponse à l'abbé Galiani. Cela est bien étrange.
L'abbé me mande que Mme Caillard est placée en Pologne. Je suis charmé que par cet arrangement elle puisse se passer de vous. Cela vous permettra de mettre vos affaires en ordre.
Le temps qu'il fait ici est déplorable, il retarde la moisson et fait tout craindre pour l'année prochaine. J'irai pourtant, à ce que j'espère, passer le mois prochain à Paris. — Adieu. Je vous souhaite une bonne santé et tout le bonheur que vous pouvez désirer.
1 La précédente.
• L'abbé Terray. — Voyez, plus haut, les lettres VIII et IV, pages 800 el soi.
Copie de la réponse de Voltaire à M. l'abbé de L'Aage des Bournais, relatée dans la lettre précédente. — 19 juin 1770, à Ferney.
Monsieur, une vieillesse très-décrépite et une longue maladie sont mon excuse de ne vous avoir pas remercié plus tôt de l'honneur et du plaisir que vous m'avez faits. J'ajoute à cette triste excuse l'avis que vous me donnâtes que vous alliez pour longtemps hors de Paris.
J'emploie les premiers moments de ma convalescence à relire encore votre ouvrage, et à vous dire combien j'en ai été content. Voilà la première traduction où il y ait de l'àme. Les autres pour la plupart sont aussi sèches qu'infidèles. Je vois dans la vôtre de l'enthousiasme et un style qui est à vous. Qui traduit ainsi méritera d'avoir bientôt des traducteurs. J'applaudis à votre mérite autant que je suis sensible à votre politesse.
J'ai l'honneur d'être, avec une estime respectueuse, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Voltaire.
Réponse de M. l'abbé de L'Aage des Bournais. — A juillet 1770.
Monsieur, M. Caillard m'a fait passer la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire à Paris ; elle m'a fait d'autant plus de plaisir, que je commençais à douter si mon paquet vous était parvenu. Je suis bien fâché que votre silence ait été occasionné par une maladie ; et personne ne ressent plus vivement que moi la joie que votre convalescence doit donner à tout homme qui pense.
Les éloges que vous daignez faire de mon travail sont bien propres à m'enorgueillir. Cependant il y a un point sur lequel j'avais besoin que votre avis m'éclairât, et dont vous ne me dites rien : je parle du genre d'harmonie que j'ai essayé de donner à ma traduction. Si j'en devais croire les choses flatteuses que vous avez la bonté de me dire, la contrainte à laquelle je me suis assujetti n'aurait l'ait perdre à mon style ni la correction, ni le naturel, ni même la chaleur. Ce serait beaucoup ; mais je n'ose adopter une idée aussi agréable. Je ne serais au contraire nullement étonné que les inversions, et tous les autres sacrifices que j'ai faits à l'harmonie, eussent choqué une oreille aussi délicate que la vôtre , dès qu'elle n'en a point été dédommagée par le rhythme dont j'ai voulu faire l'épreuve.
Je vous dis presque mon secret, monsieur, et je serais bien tenté de vous le dire tout à fait. La seule chose qui me retienne est la persuasion où je suis que, si vous ne l'avez pas deviné, c'est parce que je n'ai point atteint mon but. Mon oreille m'aura probablement fait illusion, et j'aurai pris une peine inutile. Je m'en consolerai, si cet effort m'a donné occasion d'acquérir un peu plus de connaissance que je n'en avais des ressources de ma langue, et quelque facilité à les mettre en usage. Je m'applaudirai surtout de ce qu'il m'a procuré l'avantage d'entrer en correspondance avec un grand homme, et la satisfaction d'en être loué. Qu'elle serait enivrante , si je pouvais ne la pas devoir à son indulgence et à sa politesse!
Je crains d'abuser de cette indulgence en vous priant encore de m'éclairer sur l'article qui fait le sujet de mon doute. Je pourrais trouver votre réponse à Paris, où je retournerai certainement au commencement d'août. Si j'étais le maître de ma marche et de mes moments, je vous demanderais la permission de prendre ma route par Ferney et d'aller apprendre auprès de vous à écrire et à penser.
LETTRES INEDITES. Si:
J'ai l'honneur d'être avec autant d'admiration que de respect, monsieur, votre très-humble et très-obissant serviteur,
L'abbé de L'Aage des Bournais.
Lettre V. — Au même. (A Paris, le 21 septembre 1770.)
J'ai reçu, mon cher Caillard, votre lettre de Gênes, et j'ai vu dans la gazette l'arrivée de M. de Boisgelin à Parme. Je souhaite que vous vous y portiez bien, et que vous continuiiez d'être contents l'un de l'autre. Le grand article sur lequel je ne cesserai de vous presser est celui de la paresse ; c'est un défaut dont je sens d'autant plus les inconvénients, que c'est aussi le mien ; il est essentiel de le vaincre.
Je n'ai point la seconde réponse de Ferney, et j'en suis un peu impatient. Le piège, si c'en est un, est assaisonné de tant de politesses qu'on ne devrait pas s'en fâcher. MM. d'Alembert et de Condorcel partent à la fin de cette semaine pour Genève ; ils iront de là faire le voyage d'Italie. C'est pour sa santé que M. d'Alembert voyage, et comme son état n'est qu'une espèce d'épuisement occasionné par le travail, le repos de l'esprit et le mouvement du corps le guériront sûrement. M. deCondorcet voyage pour l'accompagner, ous les verrez tous deux, et vous serez sûrement bien content de la simplicité de caractère de M. de Condorcet. Celui-ci s'est chargé de m'envoyer le livre de Beccaria sur l'électricité.
Je ne vous envoie point de nouvelles. M. de Boisgelin les reçoit sûrement fort exactement. Ces nouvelles ne laissent pas de fournir matière aux réflexions politiques et morales. Le parlement paraît assommé par h dernière séance du roi. Il y a répondu par des paroles, et a continué la délibération au 3 décembre. Nous allons vraisemblablement voir un nouvel ordre de choses'.
On attend le Supplément à X Encyclopédie de Voltaire, en 12 ou lo vol. in-8. J'en ai vu le premier volume ; il n'a jamais rien fait de si mauvais. Atjieu , mon cher Caillard. Vous connaissez tous mes sentiments pour vous. Mille compliments à M. de Boisgelin et à M. Melon. Je retournerai à Limoges à la fin du mois, et c'est là qu'il faut me répondre.
Lettre VI. — Au même. (A Limoges, le 16 octobre 1770.)
Je reçois ici, mon cher Caillard, votre lettre du 29. Je commence à croire que vous ne verrez ni d'Alembert, ni M. de Condorcet. D'Alembert n'a point du tout pris goût aux voyages, et il se bornera à courir quelque temps les provinces méridionales, après avoir passé quelque temps à Ferney, où il est.
L'abbé de L'Aage n'a reçu aucune réponse, et j'imagine qu'on n'a pas daigné faire attention à sa seconde lettre, et que le compliment n'était qu'une politesse vague, après lequel on avait jeté le manuscrit dans quelque coin où l'on aurait eu trop de peine à le déterrer. L'abbé de L'Aage aurait bien fait de mettre M. d'Alembert dans sa confidence, et de le prier de sonder discrètement le patriarche de Ferney ; mais il n'est plus temps.
A propos de l'abbé de L'Aage, il me charge de vous rappeler certains dis-
1 Maupeou s'apprêtait alors à dissoudre les parlements, et le duc d'Aiguillon à remplacer Choiseul au ministère.