II. î
cours qu'il a jadis prononcés en Sorbonne^et dont il n'a d'autre copie complète que celle que vous avez entre les mains. 11 vous sera très-obligé d'achever celle que vous lui avez fait espérer.
Je suis ici vraisemblablement pour bien longtemps, car le Limousin souffrira au moins autant de la disette que l'année dernière. L'Angoumois sera bien. Il me sera difficile de remplir pendant ce temps les désirs de M. de Boisgelin et de lui envoyer les livres nouveaux. Il faut pour une pareille commission quelqu'un qui réside constamment à Paris. D'ailleurs, je n'entends pas comment le contre-seing peut servir à M. de Boisgelin. Parme n'est pas une poste française, et je vois même dans l'Almanach royal qu'il faut affranchir les lettres ; cela me met dans l'embarras, car on n'affranchit pour l'étranger qu'à Paris. Pour le plus sûr, j'adresse celle-ci à l'évêque de Lavaur, qui, sans doute, est dans l'habitude d'écrire à son frère. M. de Boisgelin devrait faire adresser ses lettres au directeur de la poste de Gênes, et s'arranger avec lui pour les lui faire passer à Parme.
La situation du P. Jacquier est bien douloureuse et bien intéressante. 11 doit y avoir bien peu d'exemples d'une amitié aussi intime, et fondée sur une aussi grande quantité de rapports.
Voici une lettre pour l'abbé Millot, qui m'a écrit pour me remercier des Réflexions sur la richesse. Vous lui avez parlé de la traduction de la Prière de Pope, et il me demande la permission de la copier. Cela ne vaut pas par soi-même la peine d'être donné ni refusé. La seule chose qui m'intéresse, c'est que la chose ne puisse pas être connue sous mon nom.
Adieu, mon cher Caillard : vous connaissez tous mes sentiments. Bien des compliments à MM. de Boisgelin et Melon.
Letthe VII. — Au même. (A Limoges, le 1er janvier 1771.)
JJai reçu dans son temps, mon cher Gaillard, votre lettre du 10 novembre, à laquelle je me reproche de n'avoir pas plus tôt répondu ; mais une tournée longue dans la montagne, et des occupations malheureusement analogues à celles qui m'ont tenu à Limoges toute l'année dernière, m'ont pris tout mon temps. Il est vraisemblable quejfi. serai encore condamné à passer celle-ci au milieu des Limousins. La disette n'est pourtant que partielle; l'Angoumois ne souffre pas, et le paysan de Limoges et du bas Limousin a des châtaignes pour le moment, mais le grain est aussi cher que l'an passé, et la montagne manque tout à fait.
Dupont a jugé bien sévèrement M. Melon, et M. Melon le fils a jugé bien sévèrement Dupont. Le sentiment de M. Melon est juste et naturel, mais il n'est pas à la vraie place pour juger. J'aimerais mieux que Dupont n'eût pas dit ce qu'il a dit, parce que je ne pense pas ce qu'il a dit, à beaucoup près, et que j'estime le tour d'esprit de M. Melon le père, malgré les erreurs de son ouvrage. Mais il faut avouer que ces erreurs sont telles, qu'on peut en être très-frappé, et plus que de tout ce qui parle en faveur de l'auteur. Quand j'ai lu l'ouvrage de celui-ci, il gagnait beaucoup dans mon esprit en ce que personne n'avait encore parlé en France de ces matières, du moins en style intelligible. Un homme qui est venu au inonde après Montesquieu, Hume,
1 Les deux Discours en Sorbonne, donnés p. 586 et suiv. de ce volume.
LETTRES INEDITES. èl9
Càntilkm, Quesnay,M. de Gournay, etc., est moins frappé de ce mérite qu'a tu M. Melon de venir le premier, parce qu il ne lèsent pas; ce n'est pour lui qu'un fait chronologique, et M. Melon n'est pas venu le premier pour lui, puisque, quand il l'a lu, il savait déjà mieux que son ouvrage. 11 va vu l'apologie du luxe et celle du système, et celle des impôts indirects ; dans la chaleur de l'indignation que ces erreurs lui ont inspirée , il l'a versée sur le papier : où est le crime d'avoir pensé, où est celui d'avoir dit que M. Melon avait fait un mauvais ouvrage? Tout homme qui imprime est fait pour être jugé:
Il est esclave né de quiconque l'achète.
M. Melon a laissé un fils ; M. Dupont l'ignorait peut-être alors ; et, quand il l'aurait su, est-on moins en droit de blâmer l'ouvrage d'un auteur parce qu'il a un fils? Si le jugement rigoureux porté de son père est juste, il faut que le fils s'y soumette. Le fils de M. de Pompignan sera le fils d'un mauvais poète; et, si le jugement est injuste, le fils n'en souffrira point, ni même la mémoire de son père. La réputation des auteurs se forme par la balance des suffrages pour et contre, et il faut, pour que cette réputation ait quelque prix, que ces suffrages soient libres. La réputation littéraire est un procès avec le public. Quiconque écrit a ce procès, et ni lui, ni ses ayants cause, n'ont droit de se plaindre des juges qui donnent leur voix contre. Je crois M. Melon fils assez honnête et assez philosophe pour sentir ces vérités, et pour ne pas vouloir de mal à M. Dupont d'avoir exprimé un peu durement un sentiment qu'il avait droit d'avoir et d'exprimer.
A cette occasion, vous me demandez une définition du luxe : je crois qu'il n'est pas possible de renfermer dansunedéfinition toutes les acceptions de ce mot, mais qu'on peut en faire une énumératien exacte et fixer le sens précis de chacune, de façon à terminer la plus grande partie des disputes sur ce point, qui ne sont pas toutes pourtant des disputes de mots, ou qui, pour m'exprimer autrement, roulent bien autant sur les applications du mot utile, que sur l'interprétation du mot luxe. Mais tout cela serait long, et vous savez d'ailleurs que je ne sais pas être court.
Je viens d'écrire cent cinquante pages in-4°, d'écriture très-fine, sur la question du commerce des grains ', pour convertir, si je puis, le contrôleurgénéral. Je n'ai pas dit le quart de ce que j'aurais dit, si j'avais eu du temps. J'ai bien peur d'avoir perdu tout celui que j'y ai mis, mais peut-être retravaillerai-je cela pour le rendre digne d'être présenté au public dans des temps moins durs; carie gouvernement va devenir de plus en plus prohibitif en tout genre, et l'événement du jour y contribuera. Le vizir triste remplace le vizir gai ", et il parait qu'on veut régner par la terreur et dans le silence. Je vois que M. de Felino est encore dans l'incertitude sur la plus claire des questions politiques; son problème semble, en effet, présenter une difficulté. 11 en trouvera la solution en rendant la difficulté plus forte ; il n'a qu'à se demander quel parti il faut prendre, par rapport à la liberté du commerce des yrains, dans un pays qui ni' produit que du vin ou des prairies, comment ferait un duc du bas Limousin, par exemple? Le vice de tous les raisonnements prohibitifs et de tout le livre de l'abbé Galiani est la supposi-
1 Les lettres sur la liberté du commerce des grains, données tome Ier, p. 159. * D'Aiguillon avait succédé à Choiseul.
tion tacite qu'il s'agit de garder le blé qu'on a, tandis qu'au contraire il s'agit d'en faire venir qu'on n'a pas. La prohibition pourra remplir le premier but ; je le veux. La liberté seule remplira le second.
Il faut, malgré moi, que je sois court, car mon papier finit. Je veux encore vous dire que M. l'abbé de L'Aage ne reçoit aucune réponse à sa seconde lettre. Cet abbé vous recommande certains discours ; il a faitcelui de Didon, qui précède sa mort, et qui finit par ces mots : Pugnenl ipsique nepotes, ainsi que le morceau suivant : Ut trépida, etc.; et aussi la comparaison des fourmis. Il vous dit adieu et vous souhaite, avec une bonne santé, toute sorte de bonheur. Je ne serais pas fâché d'avoir Ossian en vers italiens. Mes compliments à M. Melon et à l'abbé Millot.
Lettre VIII. — Au même. (A Limoges, le 5 février 1771. j
Je reçois, mon cher Gaillard, votre lettre du 19 janvier. J'avais déjà fait payer votre hôtesse, et M. de Beaulieu a dû vous le mander. J'écrirai à M. Cornet de prendre l'argent chez M. de Laleu, et je préviendrai Barbou de vos intentions. 11 y a quelque temps que je vous ai répondu, ainsi qu'à M. Melon, et je suis étonné que vous n'eussiez ni l'un ni l'autre reçu mes lettres le 19. Peut-être auront-elles été retardées d'un ordinaire par le dérangement que les inondations ont mis dans la marche des courriers. Je vous répondais sur tous les articles ; seulement j'avais, je crois, oublié de vous demander la traduction des poésies d'Ossian en vers italiens. Je ne sais pourquoi vous pensiez que la langue italienne serait peu propre à ce genre ; elle est bien plus souple et bien plus hardie que la nôtre. On m'a envoyé de Genève // vero Dispotismo ; c'est un livre de l'école de Milan, un traité du gouvernement, où l'on adopte le système des Economistes et de Linguet sur le despotisme, ou sur la monarchie absolue. Vous me donnez grande curiosité de connaître les Eléments de Mathématiques et la Grammaire du P. Venini. De quel ordre est ce religieux ? Je n'entends pas trop quelle est cette analyse qui lui sert à répandre tant de clarté sur les matières qu'il traite. Il m'a toujours semblé que la méthode algébrique n'était point la vraie méthode analytique opposée à la synthèse. La vraie analyse philosophique est, en effet, la manière de procéder la plus propre à éclairer l'esprit, en lui faisant remarquer chacun de ses pas. La méthode algébrique semble, au contraire, vous faire arriver au résultat par une sorte de mécanique qui ne vous laisse pas voir comment vous êtes arrivé : elle produit la certitude sans évidence. Enfin l'algèbre et l'analyse, la géométrie linéaire et la synthèse, ne me paraissent point être la même chose, et je n'ai trouvé nulle part le vrai développement de ces deux méthodes. Le désir de voir si les idées du P. Venini ont quelque rapport avec les miennes augmente mon empressement de connaître ses éléments.
Je ne sais si vous avez vu, dans un journal encyclopédique, l'annonce d'un Mémoire de M. Lambert, de l'Académie de Berlin, qui aurait encore plus directement résolu le problème de la quadrature du cercle, que par la considération des racines de l'équation d'où dépendrait cette quadrature ; puisque, suivant le journaliste, il a démontré l'incommensurabilité de la circonférence avec le rayon. Il a démontré, en général, que tout arc dont la tangente est commensurable avec le rayon, est incommensurable avec ce même rayon, et réciproquement. Or, la tangente de l'arc de 45 degrés est égale au rayon,
donc l'arc de 45 degrés est incommensurable au rayon ; or, l'arc de 4o degrés est la huitième partie de la circonférence; donc, etc. D'Alembert, à qui j'en ai parlé, n'avait pas connaissance de cette démonstration; mais, sans doute, le mémoire de Lambert sera dans quelqu'un des volumes de L'Académie de Herlin, qui paraîtront incessamment, s'ils n'ont déjà paru. Ce Lambert est un géomètre dont tous les écrits, avant le temps où il est allé à Berlin, sont en hollandais, et qui, par conséquent, était peu connu. — Le patriarche de Ferney garde toujours le môme silence avec L'abbé de l'Aage. Celui-ci, pour se venger, a lutté contre celui qu'il consultait, en traduisant de son côté les beaux vers : Nox erat et placidumy etc., IVe livre, v. -rl-l.
L'abbé de L'Aage a traduit le discours qui suit, ainsi que le beau discours dont le dernier mot est : pugnent ipsique nepoles. Cet abbé a traduit à peu près quatre cents vers de ce livre, et il lui en reste trois cents; il trouve la tâche bien longue. Il s'est avisé aussi de traduire les fameux vers de Muret à Scaligcr, en vers semblables à ceux de l'original. Ce sont les premiers verssenaires qu'il ait faits. Ce genre de vers ne serait pas fort difficile.
Vous deviez avoir eu, à la date de votre lettre, des nouvelles de la grande révolution arrivée dans notre gouvernement ' ; les suites s'en développent à chaque courrier. Il est difficile de savoir comment tout cela finira. Le changement est fâcheux pour M. de Boisgelin. On a parlé d'une tracasserie qu'il avait eue avec M. de Felino, et dans laquelle on donne le tort à M. de Boisgelin ; je serais curieux de savoir ce que c'est. Je serais fâché qu'il fût brouillé avec M. de Felino, qui est considéré. D'ailleurs, M. de Boisgelin doit être sûr de trouver des juges malintentionnés ; ses liaisons avec l'ancien mi nistre seront un facteur commun par lequel tous ses torts quelconques seront multipliés. Si la lettre, par laquelle j'ai répondu à celle que vous m'avez écrite au mois de novembre, ne vous était pas parvenue, je vous prierais de me le mander.
Vous aurez appris par la gazette l'élection de M. Desmarets. Je ne sais où en est son travail sur les volcans d'Auvi rgne.
Adieu : vous connaissez tous mes sentiments pour vous. Mes compliments a M. de Boisgelin et à M. Melon.
Lkttrk IX. — Au niènie. (A Limoges, le 13 mars 1771.)
Je profite d'une occasion, mon cher Caillard, pour vous envoyer toul ce que j'ai fait de la Didon, puisque vous en êtes si curieux, mais c'est à condition : 1° que ce sera pour vous seul; 2° que vous me renverrez cette copie , la seule que j'aie un peu au net. La voie de la poste est suffisamment sûre pour pareille chose.
Vous y trouverez, comme de raison, le morceau que je vous avais envoyé à Parme. Je suis très-sûr de la quantité du mot poursuivait, dont la seconde syllabe est non-seulement longue, mais très-longue, de celles que j'appelle trainées, en latin prolatœ. Quant à votre critique du mot tous, que vous regardez comme cheville, elle m'a surpris; car ce tous me paraît nécessaire à
• La dissolution fies parlements, par Maupeou.
la plénitude de l'image, et j'avoue que ce vers est un de ceux de tout l'ouvrage dont je me suis le plus applaudi. Les astres tout court, quand ils feraient le vers, me paraîtraient moins bien, en ce que cette expression déciderait moins l'imagination à se représenter une belle nuit où tout le ciel brille uniformément. Je trouve bien un défaut dans le mot tous, et ce défaut est que le soleil est aussi un astre ; mais je crois le mot suffisamment expliqué par la chose, et qu'il faut passer par-dessus cette petite inexactitude. Pour la traduction de Voltaire, je n'en suis point content; j'en trouve le coloris bien faible en comparaison du latin. Lecbangement de temps sans aucun ménagement ( les astres roulaient, Éole a suspendu, tout se tait), me paraît un défaut intolérable, et qui, par parenthèse, gâte bien souvent les descriptions de Saint- Lambert et de l'abbé Delille. Et puis, qu'est-ce que Phenisse? Ce n'a jamais été le nom de Didon, et ce mot ne peut se traduire que par la Phénicienne.
Pour les vers senaires, en français comme en latin, ils sont à peine distingués de la simple prose; aussi sont-ils affectés à la comédie, à la fable et aux sentences morales. Je conçois bien que ce n'est pas par là que l'on accoutumera les oreilles françaises à la versification métrique ■. aussi n'ai-je voulu faire qu'un essai.
Vous avez de l'analyse la même idée que moi, mais il était bon de s'expliquer, à cause de l'équivoque de ce mot, auquel les géomètres ont attaché une idée si différente. Vous augmentez encore mon impatience de voir l'ouvrage du P. Venini. Si cependant vous craignez de l'exposer à la poste même, en le faisant contresigner chez M. Trudaine, il faudra bien attendre une occasion. Vous pourrez m'envoyer ce livre avec tous les autres, et mes Discours, et tous les détails que vous m'avez ci-devant annoncés sur la tracasserie de Parme. M. Desmarets partira peut-être vers Pâques, mais M. de Mirabeau partira vraisemblablement encore avant lui , et vous pourrez porter chez M. Dupont ' tout ce que vous aurez à m'envoyer, afin qu'il prie M. de Mirabeau de s'en charger. Il faudra que le paquet soit tout fait et tout cacheté, car je craindrais qu'il ne s'en égarât quelque volume sur la table de M. Dupont, qui n'est pas mieux rangée que la mienne. M. Dupont demeure toujours rue du Faubourg-Saint-Jacques, vis-à-vis les filles Sainte-Marie.
Si M. d'Aiguillon est ministre, il est sûr que M. de Boisgelin sera condamné, eût-il évidemment raison ; mais j'avoue que j'ai peine à croire qu'il y ait rien de solide dans ce nouveau ministère. Si le Parlement revient, il me parait difficile que son retour ne soit pas accompagné d'une espèce de révolution, et son pouvoir sera plus affermi que jamais. J'avoue que l'aventure de M. de Maillebois me paraît le prélude d'une anarchie plus décidée, qu'elle ne l'a encore été même sous le gouvernement de Mme de Pompadour. Je ne sais encore si je vous renverrai une lettre pour Voltaire.
Adieu, mon cher Caillard : vous savez combien vous devez compter sur mon amitié.
Croyez -vous que je fisse bien de donner au P. Venini la Formation des richesses!. Dupont a un morceau de moi sur l'usure, que je voudrais bien qu'il me renvoyât. Je ne sais s'il était fini, quand vous partîtes l'année dernière.
1 Dupont de Nemours.
Lettre X. — Au mémo. (A Limoges, le 5 avril 1771.)
Je suis fort aise que vous ayez été content de Didon ; voilà l'ouvrage poussé à peu près à cinq cents vers sur sept cents ; mais, comme on dit, la queue est ce qu'il y a de plus difficile à écorcher, et il est à souhaiter qu'elle ne soit point en effet n unliir. A propos de Didun, l'abbé de L'Aageaprisson parti de faire encore une tentative auprès du patriarche de Ferney, pour avoir, s'il est possible, le jugement définitif de cette oreille superbe. Voyez ci-après la lettré qu'il érrit. et que vous pourrez faire contresigner chez M. Trudaineou chez M. de Malesherbes. Il vaut mieux, je crois, faire adresser la réponse à (lèues; cela mettra plus de vraisemblance dans toute l'histoire, etvous préviendrez facilement le directeur de la poste de Gènes, par lequel vous pourrez aussi faire passer les répliques, qu'il pourra cacheter de son cachet.
Je n'ai point fait vos compliments à Cornuau, qui n'est point ici, et qui ne se doute pas des démarches que j'ai faites pour lui ; il ne les apprendra qu'en apprenant le succès, dont, par malheur, je ne suis nullement sûr.
Voici encore une lettre du prieur de Saint-Gérald. Adieu, mon cher Caillard : je vous souhaite une bonne santé et toutes sortes de satisfactions. Vous ferez mes compliments à MM. de B... ' et Melon2. Je vous laisse le maître de prendre un exemplaire de la Formation des richesses pour le P. Venini.
Copie de la nouvelle lettre de l'abbé de L'Aage à Voltaire, relatée dans la précédente. (A Paris, le . . avril 1771.)
11 y a, monsieur, quelques mois que je suis arrivé à Paris, ainsi que je vous l'annonçais par la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire de Gênes le. . . .
1770. fie trouvant point ici de réponse à cette lettre, ma première
idée a été que mon travail ne méritait pas que vous employassiez à l'examiner une seconde fois un temps aussi précieux que le votre. Mon amourpropre s'était soumis, non sans regret, à la rigueur de ce jugement ; je m'étais résolu à ne vous plus importuner, et à ne regarder les choses flatteuses que contenait votre lettre du 19 juin dernier, que comme l'effet d'une ext iv ii if politesse.
Pardonnez, monsieur, si, par un retour de cet amour-propre, je renonce avec peine à l'idée que mon travail a pu mériter d'être loué par un graud homme ; mais, en lisant dernièrement dans un ouvrage périodique que vous ne receviez aucune lettre qui ne fût cachetée d'un cachet connu, je me suis rappelé que ma lettre de Gênes était cachetée d'une simple tête, et j'ai imaginé que peut-être vous ne l'aviez point retirée de la poste. En ce cas, j'aurais eu à vos yeux le tort de ne vous avoir point témoigné ma reconnaissance de l'attention que vous avez daigné donner à mon travail sur Virgile. J'en ai cependant senti le prix bien vivement, et peut-être avais-je trop senti celui de vos éloges. Mais quel homme n'en serait pas enivré, s'il était sûr de ne pas les devoir uniquement à votre indulgence?
Trouvez bon, je vous prie, qu'en vous réitérant mes remerciements, je vous répète une partie de ce que je vous écrivais de Gènes. J'osais me plaindre de ce qu'en me louant, vous n'aviez pas eu la bonté de m'éclairer sur l'objet
1 Selon toute apparence de Boisgelin, dont M. Gaillard était le secrétaire. * Le fils de l'auteur de Y Essai politique sur le commerce.
d'un doute que je vous soumettais; je veux dire sur la réalité du genre d'harmonie que j'ai tenté de donner à ma traduction. Je n'ose adopter ce que vous m'avez dit d'obligeant, ni me flatter que la contrainte à laquelle je me suis asservi, les inversions et tous les autres sacrifices que j'ai faits à cette harmonie, n'aient point ôté à mon style la correction, le naturel et la chaleur. Je dois craindre, au contraire, qu'une oreille aussi délicate que la vôtre n'ait été choquée de certaines transpositions, dès qu'elle n'en a point été dédommagée par le rhythme dont j'ai voulu faire l'épreuve.
Je n'ose vous dire tout à fait mon secret , monsieur, je suis trop humilié de ce que vous ne paraissez pas y avoir fait attention. J'en dois conclure que je n'ai point atteint mon but, que mon oreille m'a fait illusion, et que j'ai pris une peine inutile. L'effort m'aura toujours servi à me faire mieux connaître les ressources de ma langue, et à m'exercer dans l'art difficile d'écrire. Je me féliciterai surtout de l'occasion que cet essai m'a donnée d'entrer en correspondance avec vous, et de vous témoigner ma profonde admiration. Les louanges que vous avez données à mon travail m'ont aussi procuré un moment d'ivresse bien doux.
Sera-ce abuser de vos bontés, que de vous demander encore un mot d'éclaircissement sur cette harmonie réelle ou imaginaire de ma traduction ? Je repars ces jours-ci pour l'Italie, et si vous avez la complaisance de me répondre, je vous serai obligé d'adresser votre lettre à M , directeur de la poste de France à Gênes, pour remettre à l'abbé de L'Aage des Bournais. Je la prendrai chez lui à mon passage. J'éprouve encore dans ce voyage le regret de n'être pas seul ni libre de prendre ma route par Ferney.
J'ai l'honneur d'être avec une respectueuse admiration, etc.
Lettre XI. — Au même. (A Limoges, le 2 juillet 1771.)
Je ne vois pas, mon cher Caillard , ce qui a pu vous empêcher de satisfaire vous-même votre curiosité sur le dernier oracle du patriarche de Ferney. Puisque vous aviez écrit la lettre, la réponse ne pouvait pas être un secret pour vous IQuoi qu'il en soit , vous verrez , par cette réponse , que l'homme ou a dédaigné de deviner, ou ne se soucie pas de s'expliquer. Je regrette encore plus que vous n'ayez pas profité de votre voyage de Ferney pour le faire jaser sur Virgile et ses traducteurs. Mrae de Boisgelin s'y serait volontiers prêtée , et vous pouviez l'en prévenir , puisqu'elle est dans le secret des vers métriques, et qu'elle a emporté d'ici l'églogue ; ce n'est que l'entreprise du quatrième livre en entier qui est encore un secret, plutôt relativement à l'archevêque que relativement à elle. Au reste , la chose est faite.
Je ne suis pas plus surpris de voir déraisonner ce grand poëte en économie politique, qu'en physique et en histoire naturelle. Le raisonnement n'a jamais été son fort.
Je suis bien aise que vous n'ayez parlé que de la traduction du Nox erat, et non pas de la traduction entière; le mot que m'en avait écrit en passant Mme de Boisgelin m'avait inquiété, autant pourtant que la chose en vaut la peine.
J'ai vu avec plaisir votre solution du petit problème que vous avez envoyé à Cornuau.
J'attends , avec impatience, la suite du voyage de M. de Durefort.
Je pense toujours que M. de Boisgelin ne peut guère éviter de se ressentir de la décision, si elle est en faveur de M. de Felino ; cet homme alors aura bien beau jeu , et j'ai peur qu'il ne trouve de grandes facilités à nuire par les dispositions de notre ministère, aux yeux duquel M. de Boisgelin a un furieux péché originel.
Il me semble que vous pouvez m'instruire ici beaucoup plus facilement que si j'étais à Paris , puisque vos lettres, me venant par le courrier de Toulouse, ne risquent pas d'être ouvertes à la poste.
Vous me parlez de raisons particulières qui vous feraient désirer que je fusse à Paris dans ce moment. Je ne puis les deviner ; si c'est quelque service qu'il s'agisse de vous rendre, marquez-le-moi, et je verrai ce que je pourrai faire.
Adieu , vous connaissez tous mes sentiments.
Copie de la nouvelle lettre de Voltaire à l'abbé de L'Aage, relatée dans la précédente.
22 mai 1771, à Ferney.
Un vieillard accablé de maladies, devenu presque entièrement aveugle , a reçu la lettre du 28 avril, datée de Paris, et n'a point reçu celle de Gènes. 11 est pénétré d'estime pour M. l'abbé de L'Aage ; il le remercie de son souvenir, mais le triste état où il est ne lui permet guère d'entrer dans des discussions littéraires. Tout ce qu'il peut dire, c'est qu'il a été infiniment content de ce qu'il a lu, et que c'est la seule traduction en prose, dans laquelle il ait trouvé de l'enthousiasme. Il se flatte que M. de L'Aage le plaindra de ne pouvoir donner plus d'étendue à ses sentiments. Il lui présente ses respects.
Lettre XII. — Au même. (A Limoges, le 24 septembre 1771.)
Il serait, je crois, à présent bien inutile de faire aucune réflexion sur les détails que vous m'avez faits de ce qui se passe dans votre petite cour. J'avais la goutte lorsque j'ai reçu votre lettre ; depuis je me suis cru guéri , j'ai entrepris une tournée dans la montagne ; j'ai été obligé de rebrousser chemin au bout de huit jours. Je ne souffre plus ; mais je ne puis encore marcher. J'ai été étonné de vous savoir resté auprès de M. de Boisgelin, et j'ai peine à croire que vous restiez bien longtemps; cela m'afflige pour vous qui aviez commencé une carrière agréable, et qui vous trouverez aussi obligé de rebrousser chemin. J'aurai encore une partie de la généralité qui souffrira beaucoup cette année , et c'est pour cela que j'avais entrepris cette tournée.
J'espère que, cependant, je pourrai aller à Paris cet hiver, et j'en suis bien impatient.
Naturellement , une attaque de goutte assez longue , et un voyage dans la montagne, auraient dû avancer Didon; point du tout. Je vous ai mandé, il y a plusieurs mois, qu'il m'en restait cent quarante-un vers à traduire ; le lendemain , j'en fis cinq pour achever de réunir les deux grands morceaux de la chasse et des discours de Didon et d'Énée. Depuis ce temps-là, il ne m'en est pas venu un seul vers. Vous rappelez-vous d'avoir lu le Déjeuner de la Râpée , du véritable Vadé? Il y a un homme qui joue des ogres à Sainl-Supplice, avec M. Clairgnanbaut; il se plaignait amèrement de ce qu'il avait beau souffler à ce monsieur le Te Deum, le chien jouait le Tantum ergô-, c'est précisément mon histoire. Avec la meilleure envie du monde d'avancer
Didon, je me suis trouvé avoir traduit la dixième églogue, ou Gallus. Je n'ensuis pas mécontent; je vous l'envoie, et je ne serai pas fâché de savoir ce que vous en pensez. Si vous la trouvez bonne, vous pourrez la communiquer à Mm0 de Boisgelin, qui a déjà la copie de la huitième. Si, en revenant, vous passiez encore à Ferney , vous pourriez y parler de ce morceau , comme d'un présentque vous auraitlaissé l'abbé de L'Aage, en passant à Parme avec le jeune seigneur, allemand ou russe, qu'il accompagne dansses voyages.Cet abbé est lié avec M. votre frère de l'École militaire, chez qui vous lavez vu : vous savez d'ailleurs qu'il a été maître de quartier au collège du Plessis, et que c'est un homme d'environ trente ans. Il faudrait que ce morceau fût écrit en prose ; mais en faisant la lecture vous-même , vous pourriez essayer l'effet de cette prose , qui serait peut-être plus sensible à l'oreille qu'aux yeux. — Mais je n'imagine pas que vous repreniez votre route par Ferney , et je ne sais, toute réflexion faite, s'il faut le regretter, car peut-être cette prose déplaira-t-elle beaucoup, quand on en aura deviné le système.
Cornuau est à Tulle à finir sa carte ; il vient d'y être malade.
Le prieur de Saint-Gerald quitte Limoges pour un autre bénéfice.
Adieu , mon cher Gaillard : vous savez que je serai toujours le même pour vous.
Lettre XIII. — Au même. (A Limoges, le 15 octobre 1771.)
A chaque lettre que je vous écris , mon cher Caijlard, je doute toujours si elle vous arrivera à Parme. Quoi qu'il en soit, j'imagine que vous donnerez en partant, à la poste de Gênes, des instructions pour qu'on vous renvoie vos lettres ; ainsi il n'y a d'inconvénient que le retard. J'ai toujours oublié de vous répondre sur l'étonnement que vous a causé la tranquille majesté d'une masse de gypse que vous avez vue, sur le mont Cenis, braver insolemment tous les systèmes des naturalistes. Je suppose que vous êtes bien sûr que c'est en effet du gypse et non du talc , ou bien du quartz ou du spath, cristallisés en lames. Quoiqu'il en soit, ce fait ne détruit aucune partie de ma théorie : nous savions déjà , 1° que le gypse se trouve quelquefois dans l'ancien monde, ou du moins sur les limites, dans le monde moyen, de même que le sel gemme dont l'origine est, à peu de chose près, la même que celle du gypse, mais qui doit cependant être beaucoup plus rare, parce qu'il lui faut beaucoup moins d'eau pour rester dissous ; 2° que les grandes montagnes qui ne sont point volcans sont rarement de l'ancien monde, mais formées pour la plupart des masses calcaires du monde moyen à bancs paralelles , mais inclinés , massés qui , à la vérité , sont plus souvent adossées à des masses de l'ancien monde , auquel appartiennent ordinairement les pointes les plus élevées, telles que celles du Mont-Blanc. Soyez donc, comme nous, sans inquiétude sur ce gypse. — Cornuau, qui vient d'avoir une dyssenterie à Tulle, est guéri ; je compte qu'il passera son hiver à Paris, poursuivre le cours de M. Rouelle. — Ma goutte est toujours à sa fin, et ne finit point. Je ne puis encore fixer le temps de mon département , ni par conséquent celui de mon retour à Paris.
La veine pastorale continue de couler aux dépens de la veine épique. Voici encore la traduction de la seconde églogue : mutalis mutandis, et dans tout cela pas un mot de Didon. A quoi sert-il d'avoir la goutte?
Adieu , mon cher Gaillard , vous connaissez tous mes sentiments ; je vous souhaite toutes sortes de satisfactions.
Lettre XIV. — Au môme. (A Limoges, 12 novembre 1771.)
J'ai reçu , mon cher Caillard, vos critiques, et le livre du comte Veri, dont je vous remercie bien. Je comptais répondre aujourd'hui à toutes vos critiques , sur lesquelles j'ai d'excellentes raisons à donner. Je parle des deux premières, qui ont un fondement , car les autres me paraissent bien plus aisées à justifier; mais tout cela entraînerait des volumes, et je n'ai pas aujourd'hui un moment à moi. Peut-être m'enverrez-vous aussi des critiques sur Y Alexis. Je tâcherai de répondre à tout en même temps. Je vous parlerai aussi du comte Veri , dont je suis très-peu content ; peut-être sera-ce de Paris que je vous répondrai , car j'espère y être le 24. Vous auriez bien du me marquer ce que vous savez sur la correspondance de M. de V... avec l'archev. d'A..., et sur le résultat. Comment voulez-vous que je sache une chose que je ne puis savoir que par une lettre de MM. de Boisgelin, qui n'écrivent jamais?
Adieu, j'espère recevoir de vos nouvelles à Paris, et peut-être plus promptement.
Lettre XV. — Au même. (A Limoges, le 12 juin 1772.)
Vous avez donc vu Jean-Jacques; la musique est un excellent passe-port auprès de lui. Quant à l'impossibilité de faire de la musique française , je ne puis y croire , et votre raison ne me parait pas bonne ; car il n'est point vrai que l'essence de la langue française est d'être sans accent. Point de conversation animée sans beaucoup d'accent; mais l'accent est libre et déterminé seulement par l'affection de celui qui parle, sans être fixé par des conventions sur certaines syllabes , quoique nous ayons aussi dans plusieurs mots des syllabes dominantes qui, seules, peuvent être accentuées.
Je vous fais mille remerciements de vos soins pour ma bibliothèque : quant aux livres à relier, je ne sais si de Rome vaut mieux que la Forte; avant de me décider , je voudrais que vous m'envoyassiez l'état des brochures que vous voulez faire relier. Je me déciderais sur le degré de magnificence.
Quant aux livres au rabais , je ne crois pas avoir le Traité de Wcstphalie, du P. Bougeant, et si je l'ai , il ne faut pas l'acheter , non plus que les ouvrages de Gatti sur l'inoculation , dont il me semble n'avoir que la moitié. Pour M. Messance.je sais que je l'ai; mais je suis bien aise d'en avoir un pour Limoges et un pour Paris.
Adieu, mon cher Gaillard : vous connaissez tous mes sentiments pour vous.
Lettre XVI. — Au môme. (A Paris, le 20 avril 1773.) J'ai reçu votre lettre du 24 mars, monsieur ', et je vous remercie de la suite
1 On n'a pu s'expliquer pourquoi Turgot, dans cette lettre et quelques autres encore, traite M. Gaillard moins familièrement que dans les précédentes. (E. D.;.
des Mémoires de Pétersbourg que vous m'annoncez. Si vous les envoyez par mer, il faut souhaiter qu'ils ne deviennent point la proie de quelque armateur anglais. 11 est vrai que la lenteur des deux cours à se décider, ou plutôt leur répugnance à faire les premières hostilités, pourra laisser au vaisseau le temps d'arriver. Désormais il ne faudra plus vous occuper de cet objet : les libraires de Paris font venir la suite de ces Mémoires à mesure qu'ils paraissent. J'ai fait remettre chez M. de Vérac les 121 liv. 10 sous que vous avez déboursés.
Nous avons raisonné ensemble, et avec M. Desmarets, sur l'impression du Voyage d'Islande. Les libraires, aujourd'hui, ont tant d'humeur de la petite modification qu'on a mise à la prétendue propriété de leurs privilèges, qu'ils sont devenus dix fois plus difficiles sur l'acquisition des manuscrits; d'ailleurs celui dont il s'agit n'est pas dans un genre piquant dont ils prévoient un prompt débit : quant au parti de faire les frais de l'impression, il est assez risquable ; il faudrait au moins vendre 400 exemplaires pour retirer les frais, et il est difficile de compter sur un tel débit, quand on n'a pas les ressources que les libraires trouvent dans leurs échanges entre eux pour se défaire des livres peu courus. Or, il serait imprudent de risquer de perdre. Nous avons donc pensé qu'il fallait, pour éviter ce danger, renoncer à tout profit, et chercher un libraire qui se charge de tous les frais, et de vendre à son profit en vous donnant seulement un certain nombre d'exemplaires. Si vous adoptez cette idée, M. Desmarets agira en conséquence ; il suivra aussi tous les détails de l'édition avec le zèle qu'il a pour la matière et la reconnaissance qu'il doit au soin que vous avez de multiplier les preuves de son système. Je lui ai communiqué les passages de Niebuhr que vous avez transcrits ; il ignorait que l'Arabie fût remplie de prismes. Les îles de la mer du Sud, Otahiti, la Nouvelle-Zélande, queCook a visitées, sont aussi des pays volcanisés remplis de basalte.
Je voudrais fort que vous eussiez le temps de mettre par écrit vos idées sur la Métaphysique de la musique et sur son union avec la poésie. J'en ai moi-même, sur cet objet, de fort différentes de celles que je vois régner dans les écrits des disputants : ceux-ci me paraissent raisonner sur des notions bien vagues et bien peu analysées; mais mon ignorance en musique me rend mes propres idées suspectes, et je suis fort curieux de savoir si elles seront confirmées par celles des gens qui, sachant la musique, ont plus droit que moi d'avoir un avis. Les affaires que vous avez à traiter doivent vous laisser assez de loisir pour que vous puissiez satisfaire ma curiosité.
Quant à Didon, il est absolument impossible de la publier avant que le traité de la prosodie soit fait, et même alors je ne voudrais pas trop paraître aux yeux du publicsous cette espèce de travestissement. Je lui dois d'autres choses, et j'ai grande envie de payer cette dette.
Ce que je pourrai faire, ce sera de faire imprimer en secret quelques exemplaires pour n'avoir pas la peine d'en faire faire des copies.
Je connais le remède pour la goulte, appelé le remède caraïbe. Mais j'ai pensé que l'usage du gayac, sans eau-de-vie, pourrait avoir les mêmes avantages, avec moins d'inconvénients. Je prends, en conséquence, tous les matins une tasse d'infusion théiforme de bois de gayac râpé , et par-dessus un demisetier de petit-lait. Ce remède est fort agréable, il m'occasionne une légère moiteur aux- pieds, que je crois fort saine.
Vous savez par les papiers publics les honneurs qu'a reçus Foliaire à la représentation d'Irène. 11 n'y a point de souverain qui ne fût flatté d'en avoir
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de pareil*, le peuple est aussi curieux do le voir qu'on l'était de voir l'empereur. 11 se prépare à retourner à Ferncy; mais il compte revenir l'hiver, et a acheté une maison dans la rue de ilichelieu.
Je vous remercie de la Traduction d'Orphée. Cela m'a fait rechercher mon allemand, que j'ai bien oublié. L'exactitude de cette traduction est vraiment incroyable, et serait pour nous autres Français une chose physiquement impossible, même en prose, ileste à savoir si les Allemands n'y trouvent rien qui blesse le caractère de leur langue.
Ces vers me paraissent plus agréables que ceux de Klopstock. Je ne puis cependant m'empêcher de regretter les spondées et la coupe virgilienne. Les spondées et l'emploi des longues sont un des secrets de l'harmonie de Virgile; et le vers, qui n'est point coupé au milieu des pieds, manque absolument de grâce à mon oreille : il n'est tolérable que quand ce défaut de coupe devient utile à l'harmonie pittoresque, c'est alors une dissonance placée à propos.
Je suppose que les Allemands ne peuvent pas mieux faire ; en ce cas, notre prosodie a de grands avantages sur la leur, puisque notre vers métrique peut revêtir toutes les formes virgiliennes.
L'abbé Rochon, de l'Académie des sciences, a trouvé un moyen très-ingénieux de faire servir la double réfraction du cristal d'Islande à la mesure des plus petits angles. 11 a déterminé par ce moyen les diamètres des planètes à un dixième de seconde près, tandis que, par les méthodes ordinaires, on peut à peine répondre d'un angle à cinq secondes près. Ce moyen est si précis, qu'on peut, sans triangles, et en pointant directement sa lunette sur une base connue de quelques pieds, mesurer à terre des distances de trois mille toises, avec beaucoup plus de précision qu'il n'est possible de mesurer aucune base sur le terrain ; en sorte qu'on peut lever toute carte sans quart de cercle et sans base, mesurée sur le terrain. On n'a pas même besoin, pour mesurer les distances médiocres avec une précision suffisante pour l'usage, de connaître la base à laquelle on pointe : en répétant l'opération, en s'éloignant de la base d'une quantité connue, on trouve, par un calcul très-facile, et la mesure de la base, et la distance où l'on est. Je vous enverrai l'ouvrage qu'il va publier à ce sujet, aussitôt que l'impression en sera terminée.
Pour multiplier les instruments de ce genre, il faut avoir du cristal d'Islande, et autant les morceaux, petits, irréguliers, d'une transparence louche ou interrompue, sont communs, autant est-il rare d'avoir des morceaux d'une belle transparence, et assez considérables pour qu'on puisse y tailler des prismes d'une étendue suffisante pour remplir le champdes plus grandes lunettes.
Vous êtes à la source du cristal d'Islande, et vous ne pouvez nous en envoyer en trop grande quantité, ni des morceaux trop gros, et trop choisis pour la transparence. Il ne faut pas même que des défauts considérables vous arrêtent; c'est l'affaire de l'ouvrier de diriger sa coupe de façon âne pas renfermer ces défauts entre les faces de son prisme.
Vous ferez vraiment une chose utile au progrès des sciences de vous occuper de cet objet avec ardeur, et de nous envoyer successivement ce que vous pourrez rassembler de ce cristal. Si, comme il y a grande apparence, la guerre se déclare entre la France et l'Angleterre, je vous prie de prendre des voies sûres, et de préférer la voie de terre, bien entendu que le cristal ne sera point exposé aux cahots qui le feraient éclater. Les morceaux particuliers peuvent
se confier à des voyageurs qui les apportent dans leur chaise de poste, et c'est la meilleure manière.
Sans le cabinet de M. de La Rochefoucauld, l'abbé Rochon aurait été fort embarrassé pour ses premiers essais.
M. de Vérac m'a parlé d'un morceau, de près d'un pied cube, qu'il a vu. Cela m'a donné de grandes espérances.
J'ai vu avec grand plaisir qu'il avait beaucoup d'amitié pour vous, et qu'ainsi vous pouvez jouir d'un sort agréable, qui peut un jour devenir plus solide, et vous conduire à une retraite tranquille.
Vous savez combien je prendrai toujours part à votre bonheur, et combien vous devez compter sur mon amitié.
Lettre XVII. — Au même. (A Paris, le 9 juin 1773.;
J'ai reçu, mon cher Gaillard, dans son temps, votre lettre du 21 avril et les Nouvelles Idylles de Gessner, en allemand. J'ai reçu aussi votre lettre du 28 mai, datée de Wawron, où vous me paraissez craindre que votre première lettre ne me soit pas parvenue; mais vous savez qu'il n'y a quelquefois d'autre conséquence à tirer de mon silence, sinon que j'ai été paresseux ou entraîné par un courant d'occupations. Vous êtes indulgent sur ce genre d'inexactitude ; mais j'avoue que j'ai eu tort de vous laisser dans l'incertitude. J'ai, dans cet intervalle, fait un voyage en Picardie et en Flandre pour visiter les ouvrages entrepris pour la navigation ; j'ai vu un très-beau pays que je ne connaissais point, et beaucoup de choses inléressantes. Ce voyage m'a empêché de voir M. Simonin, que j'ai cependant fait prévenir sur votre compte, et à qui je me propose de demander la permission de faire passer par lui notre correspondance.
La traduction des Nouvelles Idylles est élégante, mais il s'en faut bien qu'elle soit faite avec la scrupuleuse exactitude qu'on s'était prescrite dans la traduction des premières. Gessner a traduit Diderot bien plus exactement. Si vous pouvez me procurer les quatre premières parties des œuvres de l'auteur, du même format que les Idylles allemandes, et les Idylles françaises du même format, vous me ferez toujours grand plaisir.
A propos d'allemand, j'avais un Dictionnaire allemand en 2 vol. in-8°, imprimé à Strasbourg. 11 est même dans le catalogue que vous avez fait en petites cartes, et je ne le trouve point parmi mes livres; c'est le seul que j'aie. Je ne puis concevoir ce qu'il est devenu, à moins que vous ne l'ayez confondu avec vos livres, ce qui est très-possible, si vous avez eu besoin de le consulter.
J'ai fait dernièrement l'emplette des quatorze premiers volumes des Mémoires de V Académie de Berlin. H en reste huit, et si vous prévoyez pouvoir me les faire parvenir tôt ou tard, je ferai écrire à M. de La Grange de vous les faire passer à Gassel. J'attendrai votre réponse avant de faire écrire. Si vous avez occasion de trouver les Lettres d'fiuter à une princesse d'Allemagne, 2 vol. in 8°, imprimés à Pétersbourg, je ne serais pas fâché de les avoir. M. Desmarets n'est pas assez déraisonnable pour exiger que vous l'imitiez dans ses courses lifhologiques, il sait bien que vous avez autre chose à faire ; mais tout ce que vous pourrez recueillir chemin faisant lui sera bon. Ainsi, les pierres noires de Weissenstein, et qui donnent un si beau démenti à leur nom, seront très-bien reçues.
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Je suis enchanté de ce que vous me dites de votre santé et du bonheur dont vous jouissez auprès de M. de Vérac, à qui je vous prie de dire de ma part combien je suis flatté de son souvenir, et combien je désire que les circonstances me mettent à portée de cultiver sa connaissance et de mériter son amitié.
Mmc d'Enville vous fait ses compliments, MM. de La Croix, Tresaguel, Desmarets, etc., vous disent mille choses.
Mme de Boisgelin et l'archevêque d'Aix me dirent, il y a quelque temps, qu'ils n'avaient pas entendu parler de vous. Peut-être on-tils eu depuis de vos nouvelles.
L'abbé Venini vit assez solitaire. MM. de Cond... et de Ker... lui ont fermé la maison de MUe de L'Espinasx-.
Les Contes de Diderot n'ont pas eu grand succès ; quelques traits de mauvais goût en ont effacé tout le mérite. On a réimprimé les Éloges de M. Thomas, avec une préface, ou Trailédes Éloges, en 38 chap., faisant -2 vol. in-8°, où chaque ligne contient au moins une pensée fine, profonde, ou brillante. Jugez du plaisir qu'on trouve à cette lecture. C'est dommage, car il y a réellement beaucoup de choses intéressantes dans cet ouvrage, et surtout une honnêteté courageuse qui fait aimer et estimer l'auteur.
Adieu, mon cher Caillard : vous savez combien vous devez compter sur mon amitié.
Lettre XVIII. — Au même. (A Paris, le 6 septembre 1773.)
Je suis enchanté de ce que vous me marquez de vos occupations et du bonheur dont vous jouissez auprès de M. de Vérac,que je vous prie de remercier pour moi de son souvenir.
Dès qu'il y a des pierres-ponces à Weissenstein, c'est une preuve que et* pays a brûlé, yuant à la reconnaissance des courants de lave et de leur direction, cela demande des yeux exercés et un examen détaillé, car ces courants ne sonl sensibles que par la nature des pierres répandues sur le terrain et qui, le plus souvent, sont mêlées et recouvertes en partie de terre végétale.
Je vous envoie une épitre charmante de Voltaire à Marmontel, avec la réponse qui ne copie pas crime verve aussi facile. Nous avons des éloges de Colbert, qui excitent assez de fermentation et qui révoltent, comme de raison, non-seulement les économistes, mais tous les partisans de la liberté. Celui de M. Necker, qui a remporté le prix, n'a pas assez d'éloquence, à beaucoup près, pour compenser l'absurdité du fond des choses; mais il a enchéri sur le boursouflage de M. Thomas, et ce bruit est apparemment très-propre à réveiller les oreilles accoutumées à reposer sur le fauteuil académique.
Je compte m'en retourner incessamment à Limoges. M. Delacroix vous fait mille compliments. Desmarcts est à courir l'Auvergne.
Adieu, mon cher Caillard: portez-vous bien, comptez toujours sur mon amitié, et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles.
Lettre XIX. — Au môme. (A Paris, le 12 mars 1774.) Je souhaite fort d'apprendre par vous que vous continuez de vous trouver
heureux avec M. de Vérac, et surtout que votre santé ne souffre pas du séjour de la Hesse. Vous devez à présent être profond dans la littérature allemande et dans la politique. J'ai vu M. Simonin, chargé du dépôt, qui est très-bien disposé pour vous, et avec qui vous ferez fort bien de vous lier, si vous venez à Paris passer quelque temps. Vous pourrez quelquefois lui adresser des paquets médiocres pour moi sous l'enveloppe du ministre. Je ne vous écris pas assez souvent pour vous mander des nouvelles ; il n'y en a pas d'ailleurs de fort intéressantes. L'abbé Delille sera élu jeudi de l'Académie française. 11 me reste encore quatre-vingt-six vers de Bidon à traduire ; je n'en ai traduit que cinquante depuis votre départ. Adieu, mon cher Caillard : tous vos amis de Limoges et de Paris se portent bien. L'arch. d'Aix et M,uc de Boisgelin sont encore à Aix.
Lettre XX. — Au même. (A Paris, le 5 mai 1774.)
J'ai reçu, mon cher Caillard, vos deux lettres du 27 mars et du 1er avril, cette dernière par M. de Veltheim, que je n'ai encore vu que deux fois, quoique nous nous soyons cherchés plusieurs fois. Il me paraît doux et honnête, mais nous n'avions point assez causé pour que je puisse juger de l'étendue de ses connaissances. Il a diné une fois chez Mn,e d'Enville , mais je n'y étais pas. J'espère que nous ferons plus ample connaissance par la suite. Ce moment-ci n'est pas favorable ; la maladie du roi tient tous les ministres étrangers à Versailles. Hier l'état du roi a été assez critique; il est dans le temps le plus fâcheux, celui de la fièvre de suppuration. 11 sait qu'il a la petite vérole. On croit qu'il recevra ses sacrements ce matin. Mme duBarry est à Ruelle, chez M. le duc d'Aiguillon, depuis hier à 4 heures. Le roi le lui avait proposé lui-même.
Je ne vous envoie pas les Mémoires de l'académie de Turin , que vous m'avez demandés pour le général Schlieffen. Je ne sais si le 4e volume est arrivé, et M. de Condorcet est actuellement en Picardie. A son retour, je ferai votre commission. Je ne me rappelle pas si votre observation de la lumière zodiacale a été dans la Gazette de France, mais la circonstance d'avoir été vue le même jour, en deux lieux très-éloignés, la rendrait bien plus intéressante, si dans chaque lieu on avait observé avec attention ses limites et les étoiles qui en dessinaient le contour aux différentes heures de l'observation.
J'ai remis vos observations sur les pierres de Weissenstein à M. Desmarets, lequel a été, ainsi que moi, très-content. 11 vous fait, ainsi que M. Delacroix, mille compliments.
On m'a dit qu'il était décidé que M. de Vérac allaita Naples: c'est un compliment à lui faire, et à vous encore plus qu'à lui, car vous aurez un bien grand plaisir à voir ce que vous n'avez pas vu de l'Italie, et à habiter le plus beau des climats. J'espère que vous n'y vivrez pas moins heureux qu'en Allemagne, et que vous n'irez pas du nord au midi sans passer par Paris.
Ce voyage fera peut-être tort à votre projet d'écrire sur les corvées de la Hesse. J'imagine que ces corvées sont des corvées seigneuriales, et sont par conséquent censées tirer leur origine d'une convention libre, c'est-à-dire de la condition sous laquelle ou la terre ou certaines franchises ont été concédées aux vassaux, ce qui rend la question plus susceptible de doute, en ce que l'intérêt du corvéable n'entre plus dans la solution comme élément direct, mais seulement en tant qu'il est inséparablement lié avec l'intérêt de
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celui qui exige la corvée. S'il s'agissait au contraire de corvées pour le sei \ iode l'État, la question deviendrait la même qu'en France.
Il se pourrait aussi que la proximité de votre retour mit obstacle à l'arrangement que j'avais pris pour me procurer la suite des Mémoires de Berlin, que M. de Lagrange devait vous adresser à Cassel pour moi. Mais peut-être ces livres vous sont déjà parvenus, auquel cas il n'y a aucune difficulté ; s'ils ne l'étaient pas, je vous prierais de charger quelqu'un de les retirer pour vous, et de mêles faire passer.
M. Dupont va en Pologne élever les enfants du prince Czartorinski ; on lui fait un sort très-avantageux, mais il faut qu'il s'expatrie pendant douze ans.
L'homme de lettres qui a le dessein de traduire la Formation des richesses, me fait plus d'honneur que je n'en mérite. Mais, s'il veut prendre cette peine, je ne puis qu'en être très-flatté. En ce cas je le prierai de faire, dans le corps de l'ouvrage, un retranchement nécessaire, et qui forme double emploi avec mon Mémoire sur l'usure. J'avais prié M. Dupont de le retrancher, mais il n'a pas voulu perdre trois pages d'impression. Ce qu'il faut retrancher, c'est le paragraphe 75, page M7, qu'il faut retrancher en entier, en changeant les chiffres des paragraphes suivants. Cette discussion théologique interrompt le fil des idées ; elle était bonne pour ceux à qui je l'avais adressée. Si le traducteur veut conserver ce paragraphe, il faut le mettre en note au bas des pages, avec un renvoi au dernier mot du paragr. 74, en retranchant le titre du paragr. 75. Il y a beaucoup de fautes d'impression qu'il faut avoir soin de corriger avant de traduire II n'y aurait pas de mal non plus à le faire précéder d'un avertissement, pour dire que ce morceau n'a point été écrit pour le public ; que ce n'était qu'une simple lettre servant de préambule à des questions sur la constitution économiquede la Chine, adressées à deux Chinois, auxquels on se proposait de donner des notions générales pour les mettre en état de répondre a ces questions; et que, cette lettre ayant été confiée par l'auteur à M. Dupont, auteur des Ephémérides du citoyen, il l'a fait imprimer dans son journal. Quant au morceau sur la versification allemande, il a réellement besoin de plusieurs changements considérables, et si votre ami persiste à me faire l'honneur de le traduire, il faut absolument que je fasse ces changements.
La réception de l'abbé Delille à l'Académie française est retardée par la maladie du roi. Le sujet de son discours est l'éloge de La Condamine. Je crois qu'il aura du succès, mais il en aura difficilement autant que M. de Condorcet, qui a traité le même sujet à l'Académie des sciences.
Tout ce que vous me dites de la vie heureuse que vous menez me fait le plus grand plaisir. Vous aurez les mêmes agréments à Naples, et peut-être plus grands encore par la beauté du climat.
Adieu, mon cher Caillard , comptez toujours sur mon amitié. M. Desin;irets et M. Delacroix vous font mille compliments. Je vous prie de me rappeler au souvenir de M. de Vérac, de lui faire tous mes compliments sur M destination nouvelle, si elle se réalise. Le bonheur qu'il vous procure me fait prendre intérêt au sien.
Je ne finis ma lettre que le 10 mai. Le roi était hier et ce matin à la dernière extrémité. A onze heures et demie, je n'ai point encore nouvelle de sa mort On ne peut former aucune conjecture sur l'avenir.
Lettre XXI. — Au même. (A La Rocheguyon, ce 22 juin 1776.)
Je reçois votre lettre, monsieur : M. Marmillod qui l'a apportée ne m'a point trouvé à Paris. Vous en savez la raison ; je ne serai plus à portée de lui être aussi utile que je l'aurais été1, mais je le recommanderai de mon mieux à M. Trudaine, que je sais être très-bien disposé pour lui.
Je vais être à présent en pleine liberté de faire usage des livres que vous m'envoyez, et de tout le reste de ma bibliothèque. Le loisir et l'entière liberté formeront le principal produit net des deux ans que j'ai passés dans le ministère. Je tâcherai de les employer agréablement et utilement. Je compte que vous m'enverrez la note de ce que je vous dois pour les livres dont vous m'envoyez la liste. Je serai fort aise d'avoir aussi ceux dont vous m'envoyez la note. Puisqu'il se fera une vente d'une bibliothèque, contenant plusieurs ouvrages sur les langues du Nord, ce sera une occasion dont je vous serai obligé de profiter pour moi.
Si M. le marquis de Vérac est encore à Copenhague, je vous prie de lui faire bien des compliments de ma part. J'ai bien partagé les peines cruelles qu'il a éprouvées.
Vous ne me parlez point de votre santé, je présume qu'elle est bonne et je le souhaite beaucoup.
Mœe d'Enville, chez laquelle je suis venu passer ici les "premiers temps de ma liberté, me charge de bien des compliments pour vous.
Vous connaissez depuis longtemps tous mes sentiments pour vous.
Lettre XXII. — Au même. (A Paris, le 12 juillet 1776.)
J'ai reçu, mon cher Caillard, la lettre par laquelle vous me témoignez votre sensibilité sur mon éloignement du ministère. Je sais combien je dois compter sur votre attachement, et que les événements n'ont pu l'augmenter et ne peuvent le diminuer. Vous connaissez assez ma façon de penser pour croire que je saurai employer mon temps, et qu'au regret près de n'avoir pu faire à ma nation et à l'humanité un bien que je croyais très-facile , je ne serai pas moins heureux.
J'ai vu M. Marmillod. M. Trudaine m'a promis de le placer. Je n'ai point encore reçu les livres que vous m'annoncez.
Adieu , mon cher Caillard, vous connaissez tous mes sentiments pour vous.
Lettre XXIII. — Au même. (A Paris, le 30 décembre 1776.)
J'ai reçu, monsieur, votre lettre du 17; je commence par répondre à l'article des livres : de tous ceux dont vous m'avez envoyé la note , il n'y a que la Bible finnoise, n° 618, que j'aie déjà; les autres me paraissent curieux.
Je serai fort aise d'avoir la suite complète des Mémoires de Péters bourg; car ils me manquent , et quand cette académie serait composée du seul Euler, son recueil serait précieux. Peut-être pourrez-vous acquérir, pour moi, par la même occasion, l'ouvrage d'iEpinus, De magnetismo et electrici- 1ale ; il passe pour le meilleur qui existe sur ces matières.
' Turgot venait d'être renvoyé du ministère.
LETTRES L\ EDITES 83$
Nous avons à présent, à propos d'électricité , le laineux Krankl n à Paris ; mais il a autre chose à penser , et néglige un peu la physique ; il n'y faut pas avoir de regret, si ses vues réussissent. Mais nous sommes trop loin du théâtre de la guerre pour juger entre les récits opposés. Il paraît pourtant en gros que les Américains ne sont pas encore suffisamment aguerris ; tout consiste à savoir s'ils auront le courage d'être longtemps battus, et de rester unis.
M. de Marguery m'a fait passer les livres que vous lui avez remis pour moi; il est rare de trouver des marins aussi instruits que lui.
Je vois avec plaisir que vous êtes content de la vie que vous menez à Copenhague ; il est cependant fâcheux de n'avoir point de commerce avec les lettres, quand on a du loisir. Il s'est ouvert en physique, depuis quatre ou cinq ans, une nouvelle mine plus vaste que l'électricité; c'est l'analyse de l'air, et la recherche de toutes ses espèces ou modifications, et de ses combinaisons avec les corps; les découvertes qu'on y fait journellement ont déjà donné à la chimie une face toute nouvelle. L'abbé de L'Aage s'occupe quelquefois de cet objet ; il n'a pas oublié l'entreprise dont vous étiez confident. Après une longue interruption, il l'a reprise, et il ne lui reste plus que neuf vers à traduire. Il éprouve ce que vous lui aviez prédit , c'est qu'arrivé près à» la fin, il s'obstinerait à finir, et qu'il y perdrait beaucoup de temps; il veut pourtant employer utilement celui qui lui reste.
Je crois que vous me dispensez de vous mander des nouvelles publiques. On sait tout au fond par les gazettes; mais on n'a que le squelette des événements ; le coloris, et la physionomie, sont continuellement déguisés. Qu'y faire ?
J'oubliais de vous demander ce que je vous dois, et à qui il faut le remettre.
Lettre XXIV. — Au même. (A Paris, le 13 février 1778.)
Vous devez me trouver bien paresseux , monsieur , d'avoir laissé passer des mois entiers sans vous remercier de votre attention à enrichir ma bibliothèque de morceaux précieux qui la rendent une des plus complètes dans la partie des langues; heureusement vous me connaissez assez pour être sûr que mon silence Devient d'aucune altération dans mes sentiments, et que je n'en suis pas moins reconnaissant de ceux que vous me conservez. Je sais aussi que vous avez des motifs d'être un peu indulgent en matière de paresse.
Les attaques fréquentes de goutte que j'ai eues depuis quelque temps ont un peu contribué à augmenter la mienne, par la grande perte de temps que m'occasionnent d'un côté le soin de ma santé et de l'autre les soins de mes amis, dont le chanchelier Bacon disait, avec tant de raison : amici fures lemporis. — Malgré la lenteur de mes remerciements, j'espère que vous n'en aurez pas moins pensé à me compléter les Mémoires de Pétersbourg, c'està-dire à me procurer le 14e et le 15e volumes, et ceux qui ont paru depuis le 16e. Je voudrais bien qu'on pût y joindre l'ouvrage d'^Epinus, intitulé Tentamen theoriœ electricitatis el maynelixmi ; c'est un in-quarto imprimé à Pétersbourg.
M. votre frère a dû vous mander dans le temps l'obstacle qui s'opposait à votre projet pour l'obtention d'une bourse. A l'exception de celles qui sont
à la nomination de quelques familles , ces bourses se disputent au concours, et M. votre frère m'a dit que l'enfant n'était point encore assez avancé pour s'y présenter ; s'il y a quelque moyen de réussir dans la suite, j'y ferai, avec bien du plaisir, tout ce qui dépendra de moi et de mes amis. L'archevêque d'Aix est à présent à Paris; vous aurez appris, par la gazette, le cordon bleu de son frère. C'est une grande joie pour eux, et, en effet, il était important qu'il eût cette petite fortune avant de présider aux États de Bretagne , pour qu'on n'y dise pas qu'il vendra la province pour avoir le cordon bleu. Sa santé est assez bonne.
Une autre nouvelle est l'arrivée de Voltaire à Paris, pour faire jouer sa nouvelle tragédie d'Irène ; je l'ai vu , et l'ai trouvé tel que je l'avais vu il y a dix-huit ans. Son arrivée fera un peu diversion aux disputes entre la musique de Gluck et celle de Piccini, qui ont divisé nos gens de lettres en deux partis aussi acharnés l'un contre l'autre que les jansénistes et les molinistes.
Vous m'avez demandé des nouvelles de Didon; il était bien juste que mon nouveau loisir lui fût consacré ; aussi l'ai-je terminée entièrement, non sans quelque peine, car je n'avais jusque-là travaillé qu'à bâtons rompus, et quand j'ai voulu me commander de finir , j'ai vu que j'y perdais beaucoup de temps ; je ne suis pourtant point fâché d'avoir terminé ce travail, piquant par sa singularité.
M. de La Rochefoucauld a dû vous écrire sur la traduction du Voyage au nord de l'Ecosse, que vous lui avez envoyée. Desmarets s'est chargé de veiller sur les gravures et sur l'impression ; malheureusement Desmarets est un peu paresseux; il se laisse prévenir sur sa découverte des volcans , et un nommé Faujas va nous donner la description de ceux du Velay.
Je n'ai point eu occasion de voir M. de Vérac, parce que depuis qu'il est ici j'ai été retenu plusieurs mois chez moi par la goutte ; j'espère cependant le voir avant son départ pour Copenhague. Je profite de l'occasion d'un voyageur qui retourne à Berlin , et qui mettra cette lettre à la poste en Allemagne.
Nous sommes depuis quelque temps incertains entre la paix et la guerre; toutes les circonstances tendent à la guerre; mais il est vraisemblable que les deux cours craignent de s'y engager. Je crois que, quoiqu'il arrive, les Américains sont à présent assurés de leur liberté.
Adieu, monsieur : vous savez combien vous devez compter sur mon amitié.