XXX NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT
C'est dans ce même discours, semé de considérations profondes, et toujours exprimées dans un style digne du sujet, que l'orateur, parlant des colonies phéniciennes qui s'étaient répandues surles côtes de la Grèce et de l'Asie Mineure, prophétisait de cette manière l'indépendance future du Nouveau-Monde : «Les colonies, sont comme des fruits qui ne tiennent à l'arbre que jusqu'à leur maturité : devenues suffisantes à elles-mêmes, elles firent ce que fit depuis Carthage, ce que fera l'Amérique un jour. »
De fortes études philosophiques et littéraires, un esprit avide de tous les genres d'instruction, et l'ardent désir d'être utile à l'humanité, servaient donc, comme on voit, de point de départ aux premiers pas que Turgot allait faire dans le monde. Les espérances qu'on en pouvait concevoir furent complètement justifiées par la période de sa vie publique, qui eut pour terme sa nomination à l'intendance de Limoges (lYôl-ltôl).
Turgot ne conserva qu'un an la place de substitut du procureur-général. Il fut nommé conseiller au Parlement le 30 décembre 1752, et maître des requêtes le 28 mars 1753. Ce nouveau poste était conforme à ses désirs, parce qu'il n'était entré dans la magistrature proprement dite que pour s'ouvrir la porte de la haute administration , carrière qui lui paraissait offrir plus de moyens que toute autre de servir ensemble la patrie, la justice et la vérité. Il était naturel, en effet, qu'au devoir d'appliquer à des procès civils ou criminels une législation la plupart du temps absurde ou barbare; qu'au rôle de membre de corporations à vues étroites, égoïstes et tracassières, telles que l'étaient les Parlements, un esprit élevé et généreux préférât celui de porter la lumière dans les conseils du pouvoir, et l'ambition noble d'influer un jour sur le bonheur d'une province, ou peut-être même de l'État. On sait que les intendants étaient presque toujours choisis parmi les maîtres des requê-
de l'emporter sur les autres; que l'amour de la liberté ne fût celui de la supériorité sur ses concitoyens ; l'amour de la patrie, le désir de profiter de sa grandeur ; et il le prouvait, en observant combien il importait peu au plus grand nombre^ ou d'avoir de Vinfluence sur les affaires publiques, ou d'appartenir aune nation dominatrice. » (Pages 273 et suivantes.)
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tes, et que souvent encore les ministres se recrutaient parmi les intendants. On rapporte de Turgot, dans ses nouvelles fonctions de maître des requêtes, un trait d'une bien rare délicatesse. Il avait été chargé de l'examen d'une affaire où Un employé des fermes se trouvait inculpé de graves prévarications. Dans la persuasion que cet homme était coupable, il ne se pressait pas beaucoup d'accomplir contre lui un devoir de rigueur. Cependant, ayant pris connaissance des pièces après de longs délais, il y trouva la preuve que l'accusé était innocent. Sans s'arrêter alors à la pureté des motifs de sa négligence, Turgot se crut dans l'obligation rigoureuse de réparer le tort que remployé en avait souffert. Il s'enquit de la somme d'appointements dont celui-ci avait été privé pendant la durée du procès, et la lui fit remettre avec la déclaration que ce n'était point Un acte de générosité, mais de justice.
La position et les talents de Turgot ne tardèrent pas à le mettre en rapport avec tous les hommes les plus distingués de son époque. Il fut admis chez M"" Geotfrin, dont le salon était le rendez-vous des savants, des littérateurs, des artistes, et de tous les étrangers de distinction qui visitaient la capitale. Là, il se rencontrait avec Montesquieu, d'Alcmbert, Helvétius, le baron d'Holbach, les abbés Bon et Morellet, l'abbé Galiani, Raynal, Mairan, Marmontel, Thomas, et une foule d'autres personnages plus ou moins célèbres. Plusieurs devinrent ses amis, et il jouit bientôt dans cette société, ainsi que dans plusieurs autres, de la réputation d'un homme de goût et de jugement. Mais ce monde de philosophes, où lèrmentaicnt tout à là fois les germes de tant d'idées vraies et fausses, où s'élaboraient tant de systèmes empreints de raison et d'extravagance, fut loin d'imposer ses opinions à Turgot.
Convaincu que la possession de la vérité n'est le privilège exclusif de personne, il se tourna vers la lumière de quelque part qu'elle vînt, niais ne voulut pas enchaîner son libre arbitre à aucune secte, et rendre sa conscience solidaire des erreurs d'aucun parti. Alors, comme plus tard, il concentra son activité dans la culture des sciences et des lettres et dans le de-