XXXII NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT
voir d'accomplir le bien. La physique, la chimie, les mathématiques auxquelles il s' était apphqué déjà, furent étudiées de nouveau par lui dans leurs rapports avec les intérêts de l'agriculture, des manufactures et du commerce. Il approfondit l'histoire, la métaphysique et la morale, et voulut, pour y pénétrer avec plus de succès, joindre la connaissance de l'hébreu à celle du grec et du latin qu'il possédait parfaitement. Son attention s' étant portée ensuite sur les littératures modernes, il se rendit l'allemand et l'anglais si famihers, qu'il a pu traduire Gessner et Klopstock dans la première langue ; Shakspeare, Hume et Tucker dans la seconde.
Vers 1755, Turgot se lia avec Gournay, intendant du commerce depuis le commencement de 1751, et le docteur Quesnay, médecin de Louis XV, lesquels commençaient à propager en France les principales vérités de l'économie politique. Ces deux hommes, dont l'un, tils de négociant et longtemps négo- (îiant lui-même, avait été élevé dans un port de mer , tandis que l'autre, issu de pauvres cultivateurs, avait passé son enfance dans une ferme, ne devaient qu'à eux seuls l'éducation qu'ils avaient acquise et la place qu'ils s'étaient faite dans le monde. Cette circonstance ayant contribué à développer en eux un esprit naturellement observateur, Gournay, tout en s'occupant d'affaires, et Quesnay de la pratique de son art, méditèrent sur l'organisation de la société et en induisirent que le corps politique était soumis à certaines lois physiques et morales dont le respect ou l'abandon influait, en sens contraire, sur sa richesse et son bonheur. Leur doctrine respective, et qui n'était pas encore systématisée publiquement à cette époque, si elle ne partait pas des mêmes bases, aboutissait dans l'application à la même conséquence, conséquence fort simple, d'ailleurs, puisqu'il ne fallait que ces quatre mots : Laissez faire, laissez passer, pour la traduire. Quelques années suffirent pour donner faveur à cette protestation contre la servitude du travail. Par Gournay, homme d'action de la doctrine nouvelle, ses principes pénétraient dans le Bureau du commerce ; par Quesnay, son théoricien, ils se vulgarisaient à la cour; et ils trouvaient
NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT. xxxiil
encore, au sein même de l'administration, l'appui de l'un de ses membres les plus éclairés, de l'intendant des finances Trudaine. Turgot les adopta d'autant plus facilement qu'ayant désiré, pour son instruction, d'accompagner Gournay dans ses tournées officielles, ce dernier lui fit toucher au doigt, en quelque sorte, tous les maux enfantés par le système réglementaire et prohibitif. Dès lore, le jeune maître des requêtes ne cessa plus de parler ou d'agir dans l'intérêt de la liberté du travail; et, quand son maître et son ami se vit en 1759 descendre prématurément dans la tombe, il eut, du moins, la consolation de mourir avec la certitude qu'il laissait à cette cause un puissant défenseur.
Il nous reste à cette même époque (1759), comme monuments de l'activité intellectuelle de Turgot depuis qu'il avait quitté les bancs de la Sorbonne, ou plutôt depuis l'année de ses études dans cette Faculté, 1° deux Lettres contre le système de Berkeley, philosophe qui nie l'existence des corps, et des Remarques critiques sur l'ouvrage de Maupertuis intitulé : Réflexions philosophiques sur l origine des langues et la signification des mots (1750) ; 2° Des Observations sous forme de lettre, adressées à M"* de Graffigny, sur le manuscrit des Lettres péruviennes (1751); 3° le plan d'une Géographie politique, et celui de deux Discours sur l'histoire universelle, considérée d'abord du point de vue de la formation des gouvernements et du mélange des nations, et en second lieu de celui des progrès de l'esprit humain (1750 et 1751); 4° deux Lettres sur ta tolérance, adressées à un grand-vicaire qui avait été le condisciple de Turgot en Sorbonne (1753 et 1754); 5° le Conciliateur, ou Lettres d'un ecclésiastique àun magistrat sur la tolérance civile (1754); 6° la traduction des Questions importantes sur le commerce, de Josias Tucker (1753); 7° les articles Existence. Étymologie , Expansibililé^ Foires et marchés, et Fondation, de l'Encyclopédie (1756); 8° enfin, l'Éloge de Gournay (1759).
Si l'on en excepte le Conciliateur , la traduction de Josias Tucker, et les articles fournis à l'Encyclopédie, l'auteur n'avait destiné à l'impression aucun des autres travaux que l'on vient