‹ Œuvres;Chapitre 24 sur 112 · LU NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT · texte numérisé non relu

LU NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT

le monde que celle du produit net de la terre ; que c'est de cet excédant seul de la production sur la consommation agricole que les propriétaires tirent leur revenu, les industriels de toutes les classes leurs profits et une partie de leurs salaires, les hommes voués aux professions libérales leurs honoraires ou leurs traitements, et la société enfin l'ensemble des ressources que, sous le nom d'impôt, elle consacre à ses besoins : vérité à laquelle , après plus d'un demi-siècle de contestations, Malthus est venu rendre hommage dans les termes suivants :

« Le fermage n'est-il pas une partie, et nous verrons bientôt que c'est une partie absolument nécessaire, de ce produit net de la terre, qui a été avec raison considéré comme la source de tout pouvoir et de toute jouissance, et sans lequel il ne pourrait y avoir ni villes, ni forces militaires ou navales ; sans lequel il n'y aurait point d'arts, de savoir, point d'ouvrages d'un travail exquis, point d'objets utiles et de luxe tirés des pays étrangers; sans lequel, en un mot, rien ne pourrait exister de ce qui constitue une société cultivée et élégante, qui, non-seulement, donne de l'élévation et de la dignité aux individus, mais dont l'influence salutaire s'étend jusque dans toute la masse du peuple * ? »

Il n'y a de valeur annuellement créée que celle du produit net de la terre, parce que, comme le dit Turgot, s' appuyant en cela sur la nature des choses, l'artisan, quoi qu'il fasse, ne peut que donner de nouvelles formes à la matière. Il y incorpore son travail et gagne par là sa subsistance, mais il ne la produit pas. S'il la produisait, il faudrait en conclure qu'il n'a pas besoin du cultivateur, ce qui est absurde. Sans doute, si l'on prend le mot produire dans le sens de créer, le laboureur crée encore moins les matières brutes qu'il recueille, que l'artisan la toile ou le drap qu'il fabrique. Mais là n'est pas la question. Les premiers économistes ne tentaient pas d'établir qu'un valet de charrue fût, en tant qu'homme, supérieur à un ouvrier de manufacture, et encore moins, bien qu'on leur en ait adressé le reproche, à un savant, à un artiste ou à un lit-

* Principes d'économie politique, tome I, pages 197 et 198.

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térateur. Ce qu'ils voulaient signaler, c'était l'immense différence qui existe entre les résultats du travail agi'icole et du travail industriel. L'honneur qui leur revient, c'est d'avoir eu l'initiative dans le développement de cette importante proposition : « Appliquez avec intelligence des capitaux à la terre , et vous aurez salaires, profits et rente ; appliquez-les à la manufacture et au commerce, et vous n'aurez que des salaires et des profits. » Pourquoi ? C'est qu'en agriculture , fait observer Turgot, «la nature ne marchande point avec l'homme pour l'obliger à se contenter du nécessaire absolu. Ce qu'elle donne n'est proportionné ni à ses besoins ni à une évaluation conventionnelle du prix de ses journées; c'est le résultat physique de la fertilité du sol et de la justesse, bien plus que de la difficulté, des moyens qu'il a employés pour le rendre fécond *. » C'est, a répété Ad. Smith, que, « dans la culture des terres, la nature travaille conjointement avec l'homme; et que, quoique son travail né coûte aucune dépense, ce qu'il produit n'en a pas moins sa valeur, aussi bien que ce que produisent les ouvriers les plus chers * ; » au lieu que, dans l'industrie , la nécessité veut qu'il y ait toujours balance entre la valeur échangeable (la seule dont la science ait à s'occuper ici) que l'homme ajoute à la matière brute qu'il façonne, ou aux produits qu'il transporte, et la somme de ses consommations, réglées sur la nature de son emploi, pendant la durée du travail \

* Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, $ 7, tom. 1, page H.

' Richesse des nations, tome 1, i)age 453. — Nous croyons qu'il serait facile d'élablir que la doctrine de Smitli ne diffère pas en réalité de celle de Turgot et des physiocrates. Les derniers ne méconnaissaient pas plus la puissance productive du travail, que le premier celle de la terre. L'opinion, prêtée à l'illustre écrivain anglais, que le travail est la source unique de la richesse, est si peu la sienne, que, pour désigner cette même richesse, il se sert habituellement de cette périphrase: lepro'luit annuel de la terre et du travail. Du reste, Mac Culloch et Buchanan conviennent que Smith n'a pas été heureux dans la réfutation qu'il a tentée du système des économistes, (Voyez Richesse des nations, tome II, pages 322 et suivantes, les notes de ces auteurs.)

' Croire que l'ouvrier puisse jamais gagner beaucoup plus que sa subsistance, en prenant ce mot dans l'acception que lui donne la langue économique, c'est-à- 1. d

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Que si, maintenant, l'on ne tient plus compte de l'hypothèse desphysiocrates, qu'onpassede l'économie politique rationnelle à l'économie politique appliquée, qu'au lieu de donner le monde pour théâtre à la science, on en resseri'e le champ dans tel ou tel pays, dans telle ou telle localité, nul doute que la théorie du produit net ne reçoive des faits un démenti apparent. Au fond, toutefois, ces faits n'en infirment pas plus la valeur, que les circonstances particulières qui contrarient les lois de la mécanique pure, ne portent atteinte à l'exactitude des principes que cette dernière science a démontrés. C'est ce que Turgot explique parfaitement, dans ses Observations sur te Mémoire de M. Graslin * ( sorte d'Appendice au Traité de la formation et de la distribution des richesses), champion du système mercantile, qui avait cru soulever une objection victorieuse, contre le principe du produit net, en s' écriant : « Si l'industrie et le commerce ne produisent aucune richesse, comnient les nations,

dire beaucoup plus que ce qui lui est indispensable pour préserver lui-même et sa famille du besoin, en sachant la contenir dans de justes bornes, c'est caresser une chimère. La rente territoriale et le profit da capital, déductions nécessaires, et par conséquent légitimes, il faut le déclarer, que supportera toujours le simple travailleur, s'opposent à cette utopie d'une manière invincible. Sans doute, si la population ouvrière se maintenait dans un juste rapport avec le capital circulant, il y aurait sans cesse du travail pour tout le monde, ce qui serait une amélioration importante, et le salaire hausserait, ce qui en serait une seconde ; mais il ne faut pas croire, toutefois, que le salaire entamerait, d'une manière bien sérieuse, la rente et le profit. Si le contraire arrivait, l'intérêt à accumuler des capitaux diminuant , il s'en formerait moms ; l'équilibre dont nous avons parlé serait rompu , le salaire baisserait de nouveau, et l'on retomberait bientôt dans la situation où l'on se trouve aujourd'hui. L'amélioration du sort des classes laborieuses nous paraît donc tenir essentiellement à ces trois conditions : 1" Moralité et prudence de leur conduite ; â*» suppression de tous les monopoles artificiels qui exagèrent le profit et portent la perturbation dans l'ordre économique ; 5" assiette et répartition de l'impôt conformes à la justice, loi suprême dont l'État doit le premier exemple aux individus. Quant au mystérieux programme de V association et de l'organisation du travail, qu'il faut traduire par ces mots : abolition de la rente et du profit; suppression radicale de la propriété; Dieu préserve le peuple de prendre jamais cette formule séduisante au sérieux, car il apprendrait à ses dépens que ce vers de Virgile :

Quidquid délirant reges, plectuntur Achivi,

n'est pas moins applicable aux aberrations des philosophes qu'aux folies des têtes couronnées.

1 Paees 434 et suivariles de ce volume.

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