LX NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT
extérieur, nul moyen de donner des bases équitables à l'échange de ce travail contre les productions annuelles du sol. Les nations s'oppriment respectivement, au grand dommage de toutes; et, au sein de chaque nation, une partie de la société est continuellement sacrifiée à l'autre, au préjudice de toutes les deux. Tantôt les productions manquent de débouché, tantôt le travail reste sans emploi ; et, de là, une foule de souffrances individuelles qui réagissent d'une manière désastreuse sur le corps social.
La seconde est, comme on l'a vu déjà, que le propriétaire, qui seul possède un revenu ou une richesse disponible, dont l'existence n'est pas indispensable à l'entretien du travail productif de la société, doit porter tout le poids de l'impôt. Il n'y a rien à demander au salarié, parce que le salaire n'équivaut qu'à la subsistance de celui qui le reçoit, et rien à demander non plus au capitaliste, par la raison que cette demande serait illusoire, et qu'il saurait toujours retrouver , dans la hausse de l'intérêt ou du loyer de son argent, la compensation des sacrifices qu'on s'imaginerait lui imposer au profit de l'État.
La troisième , enfin , est la prééminence de la grande culture sur la petite , parce que la première donne un produit net bien supérieur à la seconde , et qu'il arrive même souvent que celle-ci est dans l'impuissance de payer le travail du cultivateur \
Après avoir exposé ces principes généraux sur la formation et la distribution de la richesse, et décrit les modes successifs de culture appliqués à la terre ^ exploitation par ouvriers à salaire fixe, par esclaves, par vassaux devenus propriétaires à la charge d'une redevance annuelle en denrées ou en monnaie , par métayers partageant les fruits avec le maître du sol qui fournit les semences, le bétail et les instruments aratoires, enfin par le fermage où le cultivateur exploite avec ses propres capitaux, l'auteur aborde les questions de détail
' Cette question est traitée passim dans les écrits de Turgot, et principalement dans VAvis sur l'imposition de la taille de 1766, pages 541 et suivantes de ce volume.
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et les passe toutes en revue avec une profondeur et une lucidité d'analyse dont jusqu'à lui personne n'avait encore donné l'exemple. La nécessité de l'échange, celle de la division du travail et ses effets, la naissance et la formation du commerce, la classification de ses divers agents, l'origine et la nature de la monnaie , les causes qui ont fait consacrer les métaux précieux à cet usage , la révolution produite par l'introduction de l'or et de l'argent dans le commerce , la notion de la valeur en usage et de la valeur en échange , celle du capital et la description de ses divers modes d'emploi, le partage nécessaire des deux classes laborieuses en chefs capitalistes et en simples travailleurs , la légitimité de l'intérêt de l'argent, l'impuissance de la loi humaine pour en fixer le taux, les lois économiques qui le déterminent, et enfin l'analyse de tous les éléments de la richesse nationale , voilà les thèmes divers que la plume de Turgot a su relier avec un art admirable, pour en former un ensemble scientifique auquel la précision la plus lumineuse sert de cachet. Jamais plus d'idées justes , sur pareille matière , ne furent concentrées en moins de pages. Il n'y a pas , sans doute , dans cette œuvre , tout le livre d'Ad. Smith, de même que tout le tableau d'un grand maître n'existe pas sur la toile, quand son génie n'a fait qu'en tracer l'ébauche ; mais supposez que cette ébauche soit terminée par un artiste d'un mérite égal, et peut-être aurez-vous une opinion exacte de la part respective de gloire qui appartient à l'élève de Gournay et au philosophe de Glascow. Esprit plus généralisateur , le premier pose les principes fondamentaux de la science ; tandis que le second , doué surtout de la faculté de l'analyse , en déduit avec une sagacité profonde les nombreuses conséquences : on peut disputer sur le plus ou moins de valeur de ces deux tâches ; mais il nous semble qu'aucune des deux n'a le droit de faire oublier l'autre *.
* Le Plan d'un Mémoire sur les impositions ; la Comparaison de l'impôt sur le revenu avec l'impôt sur les consommations ; les Observations sur le Mémoirede M. de Saint-Péravy, et sur celuide M. Graslin, œuvres nialheureusement incomplètes, sont encore d'un haut intérêt. On peut les considérer comme