‹ Œuvres;Chapitre 35 sur 112 · ÇXIV NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT · texte numérisé non relu

ÇXIV NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT

prirentla chute du ministre de l'intérêt général. Paix allait être entin rendue au régime du privilège et du monopole. On s'en applaudit avec indécence à la cour; et l'on s'en félicita hautement dans les promenades et dans les lieux publics. Un petit

bien il m'était impossible de servir utilement dans celte place, et par conséquent d'y rester, si vous m'y laissiez seul et sans secours. Votre Majesté savait que je ne poqvais y être retenu que par mon atlacbepent pour sa personne. J'espérais qu'elle daignerait me faire connaître elle-même ses intentions.

Je ne lui dissimulerai pas que la forme dans laquelle elle me les a fait notifier m'a fait ressentir dans le moment une peine très-vive. Votre Majesté ne se n^éprendra pas sur le principe de cette impression, si elle a senti la vérité et l'étendue de l'attachement que je lui ai voué.

Si je n'envisageais que l'intérêt dp ma réputation, je devrais peut-être regarder mon renvoi comme plus avantageux qu'une démission volontaire ; car bien des gens auraient pu regarder cette démission comme un trait d'humeur déplacé. D'autres auraient dit qu'après avoir entamé des opérations imprudentes et embarrassé les affaires , je me retirais au moment où je ne voyais plus de ressource : d'autres , persuadés qu'un honnête homme ne doit jamais abandonner sa place quand il y peut faire quelque bien, ou empêcher quelque mal, et ne pouvant pas juger comme moi de l'impossibilité où j'étais d'être utile, m'auraient blâmé par un principe honnête, et moi-même j'aurais toujours craint d'avoir désespéré trop tôt, el d'avoir mérité le reproche que je faisais à M. de Malesherbes. Du moins étant renvoyé, j'ai la satisfaction de n'avoir pas un remords à sentir, pas un reproche à essuyer.

J'ai fait. Sire, ce que j'ai cru de mon devoir, en vous exposant avec une franchise sans réserve et sans exemple les difficultés de la position où j'étais, et ce que je pensais de la vôIre. Si je ne l'avais pas fait, je me serais cru coupable envers vous. Vous en avez sans doute jugé autrement, puisque vous m'avez retiré votre confiance ; mais, quand je me serais trompé, vous ne pouvez pas, Sire, ne point rendre justice au sentiment qui m'a conduit.

Tout mon désir, Sire, est que vous puissiez toujours croire que j'avais mal vu, et que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas, et que votre règne soit aussi heureux, aussi tranquille et pour vous, et pour vos peuples, qu'ils se le sont promis d'après vos principes de justice et de bienfaisance. *

Il me reste, Sire, une grâce à vous demander, et j^)se dire que c'est moins une grâce qu'une justice.

Le bien le plus précieux qui me reste à conserver est votre estime. J'y aurai toujours des droits. On travaillera certainement à mêla faire perdre. On essayera de noircir dans votre esprit el mon administration et moi-même, soit en inventant des faits faux, soit en déguisant et envenimant des faits vrais. On peut faire parvenir journellement à Votre Majesté une foule de récits adroilement circonstanciés, où l'on aura su donner à la calomnie l'air de la plus grande vraisemblance. Votre

les ordres du roi et lui rappelle la parole qu'il en avait reçue. « On m'a surpris, dit le «roi. —Sire, que dois-je l'aire?-- Ne payez pas.» Le minslre ol)éit : sa démission suivit de trois jours le refus de payement. » (M. Bailly, Histoire financière, tome II, page MU.)

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nombre d'hommes éclairés Iremblèreut seuls pour l'avenir, et la plume de Voltaire, interprète de leurs sentiments , protesta contre la disgrâce du ministre par VÉpitre à un homme.

« Le i% mai 1776, jour du renvoi de Turgot », dit un historien, dont le cœur et l'intelligence ont dignement apprécié le caractère et les opérations de ce grand homme, « est une des époques les plus fatales pour la France. Ce ministre supérieur à son siècle voulait faire sans secousse, par la puissance d'un roi législateur, les changements qui pouvaient seuls nous garantir des révolutions. Ses contemporains, égoïstes et superliciels, ne le comprirent point; et nous avons expié, par de longues calamités, leur dédain pour les vertus et les lumières de cet homme d'f^tat '. »

Après Turgot, vinrent Clugny, Taboureau, Necker, Joly de Fleury, d'Ormesson, Galonné, Brienne, puis le banquier Necker encore ; mais ce n'étaient pas de tels hommes qui pouvaient conjurer la tempête révolutionnaire, et les destins s'accomplirent.

Presque toutes les réformes opérées par Turgot disparurent sous ses successeurs. Mais ce qu'ils n'eurent pas la puissance d'anéantir, ce fut l'esprit qui les avait dictées et qui devait , malgré tous leurs efforts , fonder en France le prin-

Majesté les dédaignera peut-être d'abord ; mais, à force de les multiplier , on fer» naître à la fin dans son esprit des doutes, et la calomnie aura rempli son objet, sans que j'aie pu parer ses coups que j'aurai ignorés.

Je ne la crains point, Sire, tant que je serai mis à portée de la confondre. Je ne puis plus avoir de défenseur auprès de Votre Majesté, qu'elle-même. J'attends de sa justice qu'elle ne me condamnera jamais dans son coeur sans m'avoir entendu, et qu'elle voudra bien me faire connaître toutes les imputations qui me seront faites auprès d'elle ; je lui promets de n'en laisser passer aucune sans lui en prouver la fausseté, ou sans lui avouer ce qu'elle pourra contenir de vrai ; car je n'ai pas l'orgueil de croire que je n'aie jamais fait de fautes. Ce dont je suis sur, c'est qu'elles n'ont été ni graves , ni volontaires.

J'ose prier encore Votre Majesté de vouloir bien faire passer cette communication par M. d'Angiviller , dont elle connaît l'honnêteté et la discrétion , et sur l'amitié duquel je puis compter.

Il veut bien se charger de mes lettres , et me mande que Votre Majesté l'a trouvé bon.

Permettez-moi , Sire , de vous en témoigner ma reconnaissance.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

' M. Droz, Histoire du régne de Louis XTI, tome I, page 210.

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cipe de l'égalité civile, acheté par nos pères au prix de sacrifices sanglants que le génie du ministre de Louis XVI avait prévus, et voulait leur épargner.

ïurgot quitta le ministère sans autre regret que celui de ne pouvoir plus être utile à son pays et à l'humanité. C'était la seule impression dont fût susceptible une âme d'une trempe telle que la sienne. Ayant à peine franchi le seuil de l'hôtel du contrôle-général, l'homme d'État resté philosophe plaisantait ainsi sur sa disgrâce, dans une de ces lettres oii rien n'oblige à dissimuler ses sentiments : « Je vais être à présent en pleine liberté de faire usage des livres que vous m'envoyez et de tout le reste de ma bibliothèque. Le loisir et l'entière liberté formeront le principal produit net des deux ans que j'ai passés dans le ministère. Je tâcherai de les employer agréablement et utilement (22 juin 1776)'. »

Les sciences exactes et naturelles, la philosophie et la littérature furent*, en effet, les seules occupations de Turgot pendant l'intervalle trop court qui a séparé sa mort du moment où il cessa de prendre part aux affaires publiques. Il employait

• Lettres inédiles, XXI, tome II, page 834.

^ L'activité intellectuelle de Turgot, vraiment prodigieuse, s'était appliquée de très-bonne heure à l'étude des sciences mathématiques et naturelles. Eu 1760, il avertissait l'astronome Lacaille de l'apparition d'une comète près du genou oriental d'Orion. Dès 1748, il adressait à Buffon des observations importantes sur sa Théorie de la terre. (Voyez Lettre à Bujfon^ II, page 782.) L'article Expansibilite\ de la grande Encyclopédie, témoigne de ses connaissances en physique. Il avait étudié la chimie sous Rouelle, et la géologie avec Desmarets. Sa correspondance inédite est pleine de détails qui prouvent le vif intérêt que lui avaient inspiré toutes ces sciences.

En littérature, il était grand admirateur des anciens. Il a laissé une traduction du I''"' livre des Géorgiques et de quelques Odes d'Horace, qui ne sont pas des œuvres sans mérite. Il ne put, toutefois, se défendre d'une innovation malheureuse, celle de substituer les vers métriques aux vers rimes, et de traduire dans cette forme, repoussée par la nature de notre langue, le IV* livre de V Enéide, et les Églogues de Virgile. (Voyez les curieux détails que renferme, à cet égard, la correspondance inédite.)

Tout le monde sait que Turgot est l'auteur de ce beau vers, destiné au portrait de Franklin :

Eripuit cœlo fulmen sceplrumque lyrannis.

Il avait été nommé membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres le 1*' mars 1776.

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les loisirs de sa retraite à étendre le cercle des hautes connaissances qu'il possédait en géométrie, en astronomie, en physique, en chimie, en géologie, dans la société des Bossut, des d'Alembert, des Condorcet, des Lavoisier, des Rouelle, des Rochon, lorsqu'une cruelle attaque de goutte, après l'avoir arraché pendant longtemps à ces nobles travaux, vint l'enlever à la France le 20 mars 1781 ' .

« Quelques hommes » , dit Condorcet, «ont exercé de grandes vertus avec plus d'éclat, ont eu des qualités plus brillantes, ont montré dans quelques genres un plus grand génie ; mais peutêtre jamais aucun homme n'a-t-il offert à l'admiration un tout

' Toujours occupé de pensées nobles et utiles, ce fut Turgot qui provoqna, quelque temps après sa sortie du ministère, l'acte honorable par lequel le gouvernement français déclara qu'en cas de guerre le vaisseau du capitaine Cook serait respecté par notre manne. Sartine avait soumis cette proposition au roi, sur le vu de la Note suivante, dont il ne connaissait pas l'auteur, qui était son ancien collègue.

Note iur le voyage du capitaine Cook.

Le capitaine Cook, un des plus habiles officiers de la marine royale d'Angleterre, après avoir fait deux fois le tour du globe, après avoir, dans le cours de ces deux voyages, donné le premier à l'Europe une connaissance exacte de l'hémisphère austral, perfectionné la navigation, enrichi la géographie et l'histoire naturelle d'une foule de découvertes utiles, a entrepris d'en faire un troisième, dont l'objet est de reconnaître et de décrire les côtes, les îles et les mers situées au nord du Japon et de la Californie.

Il est parti de Plymouth au mois de juillet 1776, sur le vaisseau la Résolution^ le même qu'il avait commandé dans son second voyage.

Ce vaisseau, du port de quatre à cinq cents tonneaux, et d'un peu plus de cent hommes d'équipage, n'est point un bâtiment propre aux opérations militaires ; il avait été construit originairement pour le commerce du charbon de terre.

Le capitaine Cook est vraisemblablement en chemin pour revenir en Europe.

Son expédition n'ayant pour but que les progrès des connaissances humaines, intéressant par conséquent toutes les nations, il est digne de la magnanimité du roi de ne pas permettre que le succès en puisse être compromis par les hasards de la guerre. — Dans le cas de rupture entre les deux couronnes, on propose à Sa Majesté ^'ordonner à tous les officiers de sa marine, ou armateurs particuliers, qui pourraient rencontrer le capitaine Cook, de s'abstenir de toute hostilité envers lui et son bâtiment, de lui laisser continuer librement sa navigation, et de le traiter à tous les égards comme il est d'usage de traiter les officiers et les navires des nations neutres et amies, en lui faisant connaître cette marque de l'estime du roi pour sa personne, et le prévenant que Sa Majesté attend de lui qu'il s'abstiendra de .son côté de tout acte hostile.

Il paraît convenable de donner connaissance de cet ordre aux ministres de sa raajetlp britannique.

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plus parfait et plus imposant. Il semblait que sa sagesse et sa force d'âme, en secondant les dons de la nature, ne lui eussent laissé d'ignorance, de faiblesse et de défauts, que ce qu'il est impossible à un être borné de n'en pas conserver. C'est dans cette réunion si extraordinaire que l'on doit chercher la cause et du peu de justice qu'on lui a rendu, et de la haine qu'il a excitée. L'envie semble s'attacher encore plusàcequi approche de la perfection qu'à ce qui, en étonnant par la grandeur, lui offre, par un mélange de défauts et de vices, une consolation dont elle a besoin. On peut se flatter d'éblouir les yeux, d'obtenir le titre d'homme de génie, en combattant ou en flattant avec adresse les préjugés populaires; on peut espérer de couvrir ses actions du masque d'une vertu exagérée ; mais la pratique constante de la vertu simple et sans faste, mais une raison toujours étendue, toujours inébranlable dans la route de la vérité ; voilà ce que l'hypocrisie, ce que le charlatanisme désespéreront toujours d'imiter, et ce qu'ils doivent tâcher d'étouff'er et de détruire. »

Il serait difficile de mieux louer Turgot, si Condorcet luimême, par l'application qu'il a faite à ce grand homme de ces trois vers de Lucain, ne lui eût consacré le plus court et le plus beau des éloges :

Secta fuit servare modum, finemque tenere, Naturamque sequi, patriseque impendere vilain ; Non sibi, sed toti genitum se credere mundo ' . Phars., lib. II.

EuG. DAIRE.

Épigraphe de la Fie de Turgot, par Condorcet.

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