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Entre autres choses non mains singulières, le ministre de la ju&tice disait :
« Le projet assujettit à l'imposition pour le remplacement des corvées tous les propriétaires de biens-fonds et de droits réels, privilégiés et non privilégiés. 11 veut que la répartition en soit feîte en psToportion die l'étendue et de la valeur des fondis. — J'observerai qu'il peut être dangereux de détruire absolument tous ces privilèges. Je ne parle pas de ceux qui sOîUt attachés à certains offices, que je ne regarde que comme des abus acquis à paix d'argent, que comme de véritables privilèges; mais je ne puis me refuser à dire qu'en France le privilège de la noblesse doit être respecté, et qu'il est, je crois, de l'intérêt du roi de le maintenir. »
A quoi Turgot répondait :
« Qu'est-ce que l'impôt? Est-ee une charge impasée par la force à la faiblesse ? Cette idée serait analogue à celle d'un gouvernement fondé uniquement suf le droit de conquêt'e. Alors le princ^e serait regardé comme l'ennemi commun àfi la société; les plus forts s'en défendraient comme ils pourra^^ent, les plus faillies se laisseraient écraser. Alors il serait tout simplie que les riches et les puissants fissent retomber toute la charge sur les faibles et les pauvres, et fussent très-j?iloux de ce privilège. — Ce n'est pas l'idée qu'on se fait d'urj gouvei^ nemen paternel, fondé sur une constitution natic/nale où le monarque est élevé au-dessus de tous pour le >;)onheur de tous..... Les dépenses du gouvernement ayant po ur objet l'intérêt de tous, tous doivent y contribuer; et plu'/î on jouit des avantages de la société, plus on doit se tenir ho noré d'en partaiger les charges. ïl est difficile que, sous ce -point de vue, le privilège pécuniaire de la noblesse paraisse ji iste ^ »
Malgré les observations de M. de Miroménil, qu'il faut lire d'un bout à l'autre pour avoir la mesure de l'impudeur que les intérêts privés les plus contraires à la ji jstice apportent dans leur défense, le roi approuva, le 6 fèvri ,er, les édits préparés
' Observations du garde des sceaux et contre- .observations de Turgot^ sur la suppression de la corvée, tome II, pages 269 et 270.
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par Turgot. Mais il restait à les faire adopter par le Parlement. Après un mois de négociations infructueuses, où Louis XVI eut à essuyer, de la part de ce corps, des remontrances qui lui firent dire : « // ny a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple )), il fallut se résoudre à tenir un lit de justice *.
On assure que le Parlement avait inséré cette phrase dans ses remontrances : « Le peuple de France est taillable et oorvéa-> ble à volonté. C'est une partie de la constitution, que le roi est dans l'impuissance de changer'. » Le langage de ce corps ne fut pas aussi maladroit dans la séance royale indiquée pour le t2 mars, et à laquelle assistèrent les princes du sang, tous les pairs laïques et ecclésiastiques, et les grands officiers de la couronne. La cour protesta, au conti^aire, de son amour du bien public, de sa sollicitude pour le bonheur du peuple; mais la théorie constitutionnelle et financière qu'on lui attribue n'en perça pas moins, à chaque instant, dans les paroles de l'avocat^général Séguier, son interprète; et l'on peut dire que tout ce que la doctrine perdit en brutalité dans la bouche du magistrat-littérateur ', elle le regagna largement en ridicule.
Turgot proposait de substituer à la corvée une contribution territoriale, dont le maximum ne devait pas excéder dix millions. Il avait consenti, pour ne pas se faire, suivant son expression, deux querelles à la fois, à en affranchir les biens du clergé ; et le préambule de la loi, en flétrissant un abus dont l'origine était récente , développait tous les avantages que l'État gagnerait à sa disparition.
A tout cela, savez-vous ce que répond l'avocat-général? « Que cette contribution confondra la noblesse, qui est le plus ferme appui du trône, et le clergé, ministre sacré des autels,
* Les magistrats n'enregistrèrent librement, le 9 février 4776, que la loi qui supprimait la Caisse de Pois*y. Leur résistance à l'égard des autres était encouragée par le prince de Conti, homme violent et sans mœurs, que Turgot réputait le principal provocateur de la sédition de 177!).
* Nous ne connaissons pas le texte des remontrances; mais Soulavie, qui ne ménage ni le clergé, ni la noblesse, ni les encyclopédistes, ni les économistes, ni les parlements, n'allègue pas que ce dernier corps ait professé l'égoïsme d'une façon aussi brutale.
* M. Séguier était membre de l'Académie française.
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avec le reste du peuple, qui n'a droit de se plaindre de la corvée que parce que chaque jour doit lui rapporter le fruit de son travail, pour sa nourriture et celle de ses enfants. »
Puisque le peuple a le droit de. se procurer sa subsistance de chaque jour par le travail, on croira, ;sans doute, que l'orateur parlementaire va conclure à l'adoption de l'édit aboHtif de la corvée ? — Nullement. — Il objecte que, les chemins étant d'une utilité générale, tous les sujets du roi doivent y contribuer également, les uns avec de l'argent, les autres par leur travail. Mais il oublie d'expliquer, par exemple, comment les sujets du roi, qui ont besoin de leur travail de chaque jour pour vivre, subsisteront pendant le temps qu'ils se livreront, pour le compte de l'État, à lin travail que l'État ne payera pas. Il reconnaît, ensuite, que le moyen qu'il vient d'indiquer est peut-être impraticable, et il propose de doubler la solde de l'armée, pour l'employer aux grandes routes, à deux reprises différentes, quinze jours au printemps, quinze jours en automne \
C'est à l'aide d'une logique aussi puissante que l'avocat-général repoussa, l'un après l'autre, l'édit sur les jurandes, celui sur la police des grains, etc. ; et qu'à propos du premier, il se livra à une apologie du système réglementaire où l'on peut lire, contre la libre concurrence, toutes les invectives qu'on lui prodigue de nos jours.
Ainsi, M. Séguier s'écriait: « Le but qu'on a proposé à V. M. est d'étendre et de multiplier le commerce en le délivrant des gènes, des entraves, des prohibitions introduites, dit-on, par le régime réglementaire. Nous osons, sire, avancer à V. M. la proposition diamétralement contraire ; ce sont ces gênes, ces entraves, ces prohibitions qui font la gloire, la sûreté, l'immensité du commerce de la France. C'est peu d'avancer cette proposition, nous devons la démontrer. »
L'avocat-général ne démontre pas, mais il ajoute : « Chaque fabricant, chaque artiste, chaque ouvrier se regardera comme
' Voyez Procès-verbal du lit de justice du 12 mars 1776, tome H, pages 328 et 329.
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un être isolé, dépendant de lui seul et libre de donner dans tous les écarts d'une imagination souvent déréglée; toute subordination sera détruite; il n'y aura plus ni poids ni mesure; la soif du gain animera tous les ateliers, et, comme l'honnêteté n'est pas toujours la voie la plus sûre pour arriver à la fortune, le public entier, les nationaux comme les étrangers, seront toujours la dupe des moyens secrets préparés avec art pour les aveugler et les séduire. » Il n'est pas de maux, selon lui, que ne doive produire l'abolition des jurandes : elle fera passer à l'étranger les ouvriers les plus habiles du royaume ; elle ruinera le crédit et diminuera les salaires ; elle portera un coup funeste à l'agriculture en dépeuplant les campagnes; elle fera renchérir les denrées dans les villes, y produira la disette, et ne permettra plus d'y maintenir l'ordre, etc., etc.. Cependant, l'orateur ne disconvient pas que l'existence des communautés ne présente quelques abus ; il déclare ne pas s'opposer à ce qu'on corrige ces imperfections, et prend même à cet égard l'initiative en ces termes : « Qu' est-il nécessaire, par exemple, que les bouquetières fassent un corps assujetti à des règlements ? Qu' est-il besoin de statuts pour vendre des fleurs et en former un bouquet? La liberté ne doit-elle pas être l'essence de cette profession? Où serait le mal quand on supprimerait les fruitières? Ne doit-il pas être libre à toute personne de vendre les denrées de toute espèce qui ont toujours formé le premier aliment de l'humanité? lien est enfin (des communautés)
où l'on devrait admettre les femmes à la maîtrise, telles que les brodeuses, les marchandes de modes, les coiffeuses; ce serait préparer un asile à la vertu, que le besoin conduit souvent au désordre et au libertinage \ »
Voilà tout ce que le Parlement savait répondre à l'homme d'État qui, dans le beau préambule de l'édit sur les jurandes, motivait en ces termes l'abolition d'une des injustices les plus révoltantes consacrées par la loi :
« Dieu, en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant
' Procès-verbal dulit de justice du 42 mars 1776, tome II, page 356.— Celle dernière phrase était une sorte de plagiat des belles paroles de Turgot, que nou»
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nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, Ift plus sacrée j et la plus imprescriptible de toutes.
« Nous regardotis comme un des premiers devoirs de notre jtiëticej et comme un des actes les plus dignes de notre bienfaisance, d'affranchir nos sujets de toutes les atteintes portées à ôe droit inaliénable de l'humanité. Nous voulons, en consé^ quence, abroger ces instittitions arbitraires qui ne permettent pas à l'indigent do vivre de son travail, qui repoussent un sexe à qui sa faiblesse a donné plus de besoins et moins de ressources, et qui semblent, en le condamnant à une misère inévita-^ ble, seconder la séduction et la débauche ; qui éteignent l'é-^ mutation et l'industrie, et rendent inutiles les talents de ceux que les circonstances excluent de l'entrée d'une communauté; qui privent l'État et les arts de toutes les lumières que leè étrangers y apporteraient ; qui retardent les progrès de ces arts, etc »
Nous nous trompons, le Parlement répondit encore aiitre chose à Turgot. Il l'accusa de violer la propriété : aux yeux des légistes, le travail était essentiellement droit domanial!
Les édits ne furent enregistrés que de Vexprès commandement du rôi. Ainsi la magistrature, à peine tirée du néant par Louis XVI, s'insurgeait de nouveau contré l'autorité souveraine, et ne lui résistait que pour l'empêcher de faire le bien du peuple. Elle protestait de son amour pour celui-ci, et elle le témoignait en s'efforçant de perpétuer la corvée dans les carfipagnes, de perpétuer au îiein des villes l'industrie à l'état de privilège, de perpétuer les droits qui y renchérissaient le prix des subsistances, et de perpétuer encore toutes les vexations auxquelles était en butte le commerce de leurs habitants !
Bientôt après, Turgot donna l'édit sur la libre circulation des vins, loi dont l'importance est consignée dans son préambule, qui prend place à côté de ceux dont il avait appuyé la suppression des jurandes, de la corvée, et des droits sur toutes les
allons citer tout à l'heure. L'académicien n'avait pas songé, malheureusement, qu'il n'y a qu'un pas du sublimé au ridiculêi
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îs nécessaiivs à la nourriture du j)eiipie dans la capitale \ Il institua encore à Isatis une commission permanente de médecins, dans le but de prévenir ou d'atténuer les ravages des maladives pestilentielles sur les hommes et les animaux , et de porter des secours immédiats aux pro\inces qui en seraient fi'appées. Elle devait recueillir et centraliser toutes les observations relatives à l'hygiène publique , et elle a été le germe de l'Académie royale de médecine. Il y tiavorisâ également l'établissement d'une caisse d'escompte^ qui offi*ait ail gouvernement dix millions à 4 pour 100, et qui s'engageait, par ses statuts^ à prendre le papier du commerce au même taux. Mais Tui'got, fidèle à ses principes, ne voulut pas concéder de privilège exclusif à cette banque.
Ces divei*s actes furent les derniers d'tm des plu» grands^ diï plus grand peut-être des hommes qui aient été appelés, en France, au gouvernement de l'État. Le soulèvement cOttlré l'administration de ïurgot était devenu g^énéràl, dans toutes les classes du moins qui exercent quelque influence sur les affaires pul)liques, dès que l'on avait su qu'il allait ajouter à toutes ses réformes celle de l'abolition de la corvée et des maîtrises. Au mécontentement du clergé, de la noblesse, de la magistrature, des hautes classes de la société, en un mot, vittr*ent se joindre les clameurs des gens tenant boutiques et magasins, dont la vanité se révoltait devoir investir leurs appt^ntis, leurs compagnon», tous les salariés sous leurs ordres, de«s mêmes droits qu'eux-mêmes , et dont la cupidité ne pouvait comprendie qu'il n'y eût que justice à détruire les monopoles dont jusqu'alors on les avait laissés tranquillement en possession. Tous prétendirent qu'on attentait à leur propriété, et publièrent de longs factums où ils montraient la ruine de l'industrie, l'anéantissement du commerce , comme les résultats nécessaires et immédiats du système de la libre concurrence. Avec une bonne foi plus ou moins réelle, Sartine lui-même s'alarmait à cet égard, et insinuait que Turgot sacrifiait nos
• C'est dans ces quatre édils qu'il Taut s'instruire des déplorables effets du régime réglementaire ; et cependunl ils sont loin d'en retracer tous les abus ?
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manufactures à celles de l'Angleterre. D'un autre côté, l'orgueil des [possesseurs de fiefs, uni à l'inintelligence de leurs véritables intérêts, regarda] comme un affront que leurs terres fussent soumises à une taxe représentative d'un impôt manuel que les roturiers seuls acquittaient précédemment. Cela effaçait entre eux et les taillables une distinction qu'ils tenaient à maintenir, et, sous ce rapport, ce fut pour le clergé une injure qu'il ne ressentit pas moins vivement que la noblesse. C'est en vain que le ministre avait assujetti les domaines de la couronne au même impôt dont se plaignaient les privilégiés : l'égalité civile était une idée qui ne pouvait entrer dans leurs têtes, et en haine de laquelle ils préparaient, sans le savoir, une révolution qui ne devait pas même leur laisser la jouissance de cette dernière. De là donc un redoublement d'irritation qui se traduisit sous toutes les formes, caricatures \ bons mots, épigrammes, réquisitoires et pamphlets.
Dans cette circonstance, comme au mois de mai précédent, Voltaire était venu prêter aux nobles projets de Turgot le secours de sa plume si mordante et si spirituelle. Le patriarche de Ferney avait flétri la corvée, dans une de ces brochures légères où, par malheur, il flétrissait beaucoup d'autres choses, qu'un génie tel que le sien aurait dû respecter. D'Esprémenil, jeune conseiller, orateur emporté, agitateur sans but , démagogue dans sa compagnie , et plus tard aristocrate dans les États-Généraux% dénonça cette brochure au Parlement (30 janvier 1776) représenta les économistes comme une secte qui voulait bouleverser l'État; et, sans nommer le contrôleurgénéral, le désigna pourtant d'une manière fort claire à la vindicte des magistrats. L'affaire n'eut pas de suite, mais le
' Une de ces caricatures, grossièrement spirituelle, était une injure contre une femme respectable, la duchesse d'Enville, belle-sœur du duc de La Rochefoucauld. Elle représente Turgot en cabriolet avec la duchesse. Dupont de Nemours, Devaisnes, et les abbés Bandeau et Roubeau, traînent la voiture en foulant des tas de blé. La voiture verse, et M"'" d'Enville montre, d'une manière fort libre, ces mots écrits en grosses lettres : Liberté, liberté, liberté tout entière !
■■* M. ïhiers, Histoire de la révolution française, tome 1, page IS. — D'Esprémenil fut déclaré en démence par un décret de l'Assemblée constituante.
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Parlement ne tarda pas à retrouver une autre occasion de faire éclater son ressentiment.
Boncerf, commis des finances, et ami du ministre, avait publié un ouvrage sur les inconvénients des droits féodaux. « Rien » , lit-on justement, dans l' Histoire du règne de Louis XVI , par M. Droz, « de plus conforme à l'intérêt public, à la raison, que les principes de cet écrit. L'auteur ne demandait pas qu'on forçât les seigneurs à recevoir le remboursement des redevances féodales ; mais il leur démontrait que, s'ils consentaient à ce remboursement, ils pouvaient y mettre un prix qui doublerait et au delà leur revenu. Un de ses vœux était que le roi donnât, dans les domaines de la couronne, l'exemple de ces arrangements bienfaisants. » L'avocat-général, reprenant alors le rôle ded'Esprémenil, n'en fulmina pas moins un violent réquisitoire contre le livre, et il fallut l'intervention du roi pour empêcher que l'auteur ne fût décrété de prise de corps. La Cour ordonna que l'ouvrage serait brûlé par la main du bourreau (mars 1 776), et prit un arrêté danslequel elle suppliait Louis XVI de mettre un terme aux débordements économiques. Cependant, tous les écrits des économistes avaient un caractère sérieux, et l'on ne pouvait citer d'eux une seule ligne qui appelât le mépris sur l'autorité royale, ou qui blessât les mœurs et la religion. Mais les passions et les préjugés aveuglaient tous les esprits, et l'un des grands seigneurs qui passaient pour avoir le plus de lumières, le duc de Nivernais, interrogé par Turgot sur le mérite du livre de Boncerf, lui répondit en présence du roi : € Monsieur, l'auteur est un fou, mais on voit bien que ce n'est pas un fou fieffé. » Enfin, s'il faut en croire un contemporain, dont rien n'infirme le témoignage, un membre même de la famille royale, celui qui touchait au trône de plus près*, ne
' Monsieur, frère du roi, depuis Louis XVIII. — Le royal pamphlétaire est, dans tout le cours de son œuvre, aussi violent que spirituel. On en jugera par ce portrait de Turgot et de Maurepas :
« Il y avait encore en France un homme gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse que de caractère, plus d'entêtement que de fermeté, d'impétuosité que de tact ; charlatan d'administration ainsi que de vertu, fait pour décrier l'une, pour dégoûter de l'autre ; du reste, sauvage par amour-propre, timide par orgueil.
ex NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT.
dédaigna pas de se mêler, incognito, dans la tourbe dés pamphlétaires qui assaillaient le ministre de leurs injures et de leurs calomnies.
Il est constant, néanmoins, que tout ce bruit, que Ttirgpt rtiéprisait, n'avait pas la puissance d'amener sa chute, aune époque où l'autorité royale était encore assez forte pour braver l'opinion publique, surtout quand ses griefs se trouvaient mal fondés. Louis XVI, à l'intelligence et à l'énergie près, était peut-être l'homme de son siècle dont le caractère eût le plus de rapport avec celui de Turgot. La vertu du contrôleur-général sympathisait avec la sienne, et il ne l'aurait certainement pas sacrifié aux clameurs des courtisans, si Maurepâs, par les manœuvres les plus coupables^ n'eût trompé sa religion. D'ailleurs, Turgot était l'ami de Malesherbes, et le rôi portait une affection toute particulière à ce dernier.
Le premier ministre, qui depuis longtemps s'étudiait sans affectation, mais avec une adresse perfide, à perdre son collègue dans l'esprit du roi, ourdit d'abord , au commencement de 1776, une intrigue dont le succès répondit mal à ses espérances. Il avait découvert que Pezai, le preneur et le commensal de Necker, entretenait une correspondance secrète avec le roi. Maurepâs caressa l'aventurier, et le décida sans peine à servir d'instrument à ses desseins contre Turgot. Deux copies de l'état, dressé par ce dernier, des recettes et des dépenses de l'année 1776, furent remises à Pezay, qui communiqua l'une à Necker et l'autre à un ancien employé du contrôle-général, que le ministre avait dû, pour
aussi étranger aux liorames, qu'il n'avait jamais connus, qu'à là chose publique, qu'il avait toujours mal aperçue. Il s'appelait Turgot. »
— « Frappé de ce spectacle, M. de Maurepâs s'éveille en sursaut. Il n'est pas superstitieux, c'est même une espèce d'esprit-fort ; il ne croit à rien, mais il croit à sa femme. L'impression que cette machine avait laissée dans son esprit le suit partout; il la prend pour une inspiration extraordinaire; il ne voit plus dans M™'' de Maurepâs que l'organe des décrets des dieux ; et l'artificieux abbé de Véry, qui avait figuré dans ce songe, partage l'honneur du préjugé. »
Ce pamphlet, intitulé : Le songe de M. de Maurepâs, ou les machines du gouvernement français, parut le 1" avril 1776. (Voyez Soulavie, Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XFI, tome III, pages 107 et suivantes.)
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cause d'infidélités graves, renvoyer de ses bureaux. Le budget de 1776 présentait un déficit de 24 millions, parce que Turgot y avait compris 10 millions pour continuer le remboursement de la dette exigible, et parce qu'un homme de son caractère ne s'abaissait pas jusqu'à l'art de faire dire aux chiffres autre chose que la vérité. Les deux examinateurs s' étant accordés à merveille pour charger ce travail de critiques qui tendaient à faire croire que le déficit se perpétuerait indéfiniment, Maurepas mit leurs observations sous les yeux du roi. Mais, soit que le prince eût soupçonné l'intrigue, soit plutôt que l'impuis^ sance personnelle de se former une conviction eût tenu son esprit en suspens, la ruse employée par l'ambitieux vieillard demeura sans effet. On eut alors recours à un autre expédient. On envoyait de Paris à Vienne, rapporte Dupont de Nemours, des lettres que l'on y faisait mettre à la poste à l'adresse de Turgot, et qui paraissaient lui être écrites par un ami intime qui ne signait point. De la même officine sortaient les réponses à ces lettres, tournées avec assez d'art pour qu'on pût les croire l'œuvre de l'homme à qui on les attribuait. L'absence de signature était expliquée d'une manière plausible, et ces réponses furent d'abord tout à fait inoffensives. Mais, plus tard, on leur fit accuser de l'humeur, et l'on finit par y mêler des sarcasmes contre la reine, des plaisanteries contre le premier-ministre, et des paroles blessantes pour le roi. Toute cette correspondance était portée à Louis XVI : il la communiquait à Maurepas, qui n'exprimait pas, on le pense bien, des doutes trop fermes sur son authenticité. On interceptait également d'autres lettres, vraies ou fausses, où les accusations les plus alarmantes étaient portées contre le contrôleurgénéral *.
* Le récit de Dupont de Nemours a pour base le témoignage de M. d'Angiviller, à qui Louis XVI, dans un moment d'épanchement, fit pari de ses griefs contre Turgot, fondés sur les faits qu'on vient de lire. E(, certes, ce n'est pas la moralité de l'époque qui peut rendre ce récit invraisemblable. On sait, d'ailleurs, (]ue la violation du secret des lettres était un moyeu de gouvernement que la vieille monarchie ne dissimulait pas. Eu droit, le directeur de la poste devait, à cet égard, travailler avec le roi seul. Mais, en fait, cette turpitude ne pouvait échapper
cxii NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT.
Enfin, le premier-ministre arracha la démission de Malesherbes, par une scène d'humeur habilement ménagée. Cet autre homme de bien, abreuvé de dégoûts au sujet des réformes qu'il proposait dans son département, n'avait conservé son portefeuille que sur les instantes prières de Turgot. Il disait avec douleur à quelques amis : « Les peines que prend Turgot, les épargnes qu'il effectue, ne tourneront pas au profit du peuple : il n'y a pas de remède possible au gaspillage. » La retraite de Malesherbes laissa alors le champ d'autant plus libre aux manèges de Maurepas, qu'on prétend que le contrôleur-général, pour lui causer moins d'ombrage, évitait de travailler seul avec le roi. De ce moment, Louis XVI témoigna la plus grande froideur à Turgot; et ce dernier, au lieu des exphcations loyales qu'il paraît avoir provoquées de la part du prince, n'en reçut qu'un avis indirect de se démettre de ses fonctions. Mais, blessé de cette injustice, il répondit qu'il attendrait l'ordre de son renvoi, et ne se retira, en effet, que devant cet ordre, qui lui fut apporté, le 12 mai, par l'ancien ministre Bertin'.
à l'intervention du ministre principal, car le directeur de la poste ne serait pas resté longtemps en place, s'il eût voulu s'en tenir à la lettre de l'institution.
' Les lettres suivantes servent de commentaire aux événements qu'on vient de résumer :
Lettre de M. de Maurepas à Turgot.
Ce 12 mai 1776.
Si j'avais été libre, Monsieur, de suivre mon premier mouvement, j'aurais été chez vous. Des ordres supérieurs m'en ont empêché. Je vous supplie d'être persuadé de toute la part que je prends à votre situation. M'"'^ de Maurepas me charge de vous assurer qu'elle partage mes sentiments. On ne peut rien ajouter à ceux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
Réponse de Turgot.
A Paris, le 13 mai 1776.
Je reçois. Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je ne doute pas de la part que vous avez prise à l'événement du jour , et j'eu ai la reconnaissance que je dois.
Les obstacles que je rencontrais, dans les choses les plus pressantes et les plus indispensables, m'avaient depuis quelque temps convaincu de l'impossibilité où j'étais de servir utilement le roi , et j'étais résolu à lui demander ma liberté. Mais mon attachement pour sa personne eût rendu cette démarche pénible. J'auraii'
NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT. cxiii
La consternation avait frappé tout le Limousin, quand cette province sut qu'elle allait perdre son intendant. Versailles et les salons de Paris poussèrent des cris de joie, dès qu'ils ap-
craint de me reprocher un jour de l'avoir quitté. Le roi m'a ôté cette peine , et la seule que j'aie éprouvée a été qu'il n'ait pas eu la bonté de me dire lui-même ses intentions.
Quant à ma situation dont vous voulez bien vous occuper , elle ne peut m'affecter que par la perte des espérances que j'avais eues de seconder le roi dans ses vues pour le bonheur de ses peuples. Je souhaite qu'un autre les réalise. Mais, quand on n'a ni honte ni remords, quand on n'a connu d'autre intérêt que celui de l'État, quand on n'a ni déguisé , ni tu aucune vérité à son maître , on ne peut être malheureux.
Je vous prie de vous charger de tous mes remerciements pour M'»^ la comtesse de Maurepas , et d'être persuadé qu'on ne peut rien ajouter aux sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc.
Lettre de Turgot au roi.
A Paris, le 18 mai 1776.
Sire, je profite de la liberté que Votre Majesté a bien voulu me donner d'avoir l'honneur de lui écrire.
M. Bertin, en s'acquittant des ordres qu'il avait, m'a dit qu'indépendamment des appointements attachés au titre de ministre, Votre Majesté était disposée à m'accorder un traitement plus avantageux, et qu'elle me permettait de lui exposer mes besoins.
Vous savez, Sire, ce que je pense sur tout objet pécuniaire. Vos bontés m'ont toujours été plus chères que vos bienfaits. Je recevrai les appointements de ministre , parce que sans cela je me trouverais avoir environ un tiers de revenu de moins que si j'étais resté intendant de Limoges. Je n'ai pas besoin d'être plus riche, et je ne dois pas donner l'exemple d'être à charge à l'État.
Je supplierai Votre Majesté de réserver les grâces qu'elle me destinait pour dédommager quelques personnes qui, après avoir fait le sacrifice de leur état pour m'aider dans mon travail, perdront par ma retraite celui que je leur avais procuré, et se trouveraient sans ressource, si elles n'éprouvaient les bontés de Votre Majesté. J'espère qu'elle approuvera que j'en laisse des notes à M. de Clugny, qui les lui mettra sous les yeux.
Quant à moi. Sire, je dois regretter votre confiance et l'espérance qu'elle me donnait d'être utile à l'État. La démarche que j'ai faite, et qui parait vous avoir déplu , vous a prouvé qu'aucun autre motif ne pouvait m'attacher à ma place, car je ne pouvais ignorer le risque que je courais , et je ne m'y serais pas exposé, si j'avais préféré ma fortune à mon devoir*. Vous avez vu aussi dans mes lettres com-
* Quelle était la démarche dont parle Turgot? — C'est ce que n'explique aucun historien, à moins toutefois qu'il ne s'agisse ici, ce qui parait assez vraisemblable du reste, de l'anecdote suivaule :
«Turgot avait obtenu de Louis XVI la promesse qu'aucune ordonnance de comptant ne serait délivrée pendant un certain temps. Peu de jours après, un bon de 500,000 livres, au nom d'une personne de la cour, est présenté au Trésor. Turgot va prendre