XII NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT
destinait à devenir, comme Fontenelle, le lien de deux siècles et de deux littératures^ L'abbé Morellet nous a laissé surTurgot quelques détails qui ont d'autant plus d'intérêt, qu'on sait que cet écrivain , chez qui la raison domine beaucoup plus que le sentiment , ne peut guère être taxé d'enthousiasme, quand il juge les personnes ou les choses. Voici, toutefois, comment il s'exprime dans ses Mémoires :
« Cet homme, qui s'élève si fort au-dessus de la classe commune, qui a laissé un nom cher à tous les amis de l'humanité, et un souvenir doux à tous ceux qui l'ont particulièrement connu, annonçait dès lors tout ce qu'il déploierait, un jour, de sagacité, de pénétration, de profondeur. Il était en même temps d'une simplicité d'enfant, qui se conciliait en lui avec une sorte de dignité respectée de tous ses camarades et même de ses confrères les plus âgés. Sa modestie et sa réserve eussent fait honneur à une jeune fille. Il était impossible de hasarder la plus légère équivoque sur certain sujet , sans le faire rougir jusqu'aux yeux, et sans le mettre dans un extrême embarras. Cette réserve ne l'empêchait pas d'avoir la gaieté franche et naïve d'un enfant, et de rire aux éclats d'une plaisanterie , d'une pointe, d'une fohe.
Il avait une mémoire prodigieuse, et je l'ai vu retenir des pièces de cent quatre-vingts vers , après les avoir entendues deux ou même une seule fois. Il savait par cœur la plupart des pièces fugitives de Voltaire, et beaucoup de morceaux de
ses poëmes et de ses tragédies Les caractères dominants de
cet esprit étaient la pénétration, qui fait saisir les rapports les plus justes entre les idées, et l'étendue qui en lie un grand nombre en corps de système '. »
Indulgent pour les autres , sévère pour lui-même, Turgot
plus judicieux du dix-huitième siècle, a eu, comme Turgot, l'honneur de ne combattre, toute sa vie, que pour les idées d'ordre, d'humanité et de progrès. En économie politique, son Froipeclus d'un Dictionnaire du commerce est un titre que la science ne devra jamais oublier.
' Lemontey, Éloge de Morellet à l'Académie française, dans la séance du 17 juin 1819.
* Morellet, Mémoires inédits, pages 12 et suivantes.
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conserva dans le monde cette pureté de mœurs qui semble faire sourire l'abbé Morellet, et dont étaient loin de se piquer ses autres compagnons d'études. Osons dire qu elle est le signe distinctif des âmes véritablement fortes ; et que, lorsqu'elle ne s'allie pas aux talents chez les hommes publics, il est bien rare que ceux-ci jouent dans l'État un rôle qui tourne à l'avantage du peuple.
L'anecdote suivante achève de peindre Turgot sous le rapport moral. Au commencement de 1751, après avoir achevé le cours de ses études théologiques , et abordé la culture de presque toutes les branches des sciences et des lettres profanes, il écrivit à son père une lettre ferme et respectueuse, dans laquelle il lui annonçait que les principes qu'il s'était formés ne lui permettaient pas de se vouer à l'état ecclésiastique. Son père approuva cette résolution, mais il n'en fut pas de même de ses amis, les abbés de Cicé, de Brienne, de Véry et de Boisgelin, qui subordonnaient les inspirations d'une conscience honnête à la nécessité défaire fortune et d'occuper un jour une grande position dans le monde. Pour détourner donc Turgot de la détermination qu'il avait prise, ils lui demandèrent un rendez-vous dans sa chambre, et il s'engagea alors entre eux et lui, rapporte Dupont de Nemours, le colloque ciaprès :
« Nous sommes unanimes à penser, lui dirent-ils, que tu veux faire une action tout à fait contraire à ton intérêt et au grand sens qui te distingue. Tu es un cadet de Normandie, et conséquemment tu es pauvre. La magistrature exige une certaine aisance sans laquelle elle perd même de sa considération, et ne peut espérer aucun avancement. Ton père a joui d'une grande renommée ; tes parents ont du crédit : en ne sortant pas de la carrière où ils t'ont placé, tu es assuré d'avoir d'excellentes abbayes et d'être évêque de bonne heure. Il sera même facile à ta famille de te procurer un évêché de Languedoc, de Provence ou de Bretagne. Alors tu pourras réaliser tes beaux rêves d'administration; et, sans cesser d'être homme d'église, lu pourras être homme d'État à ton loisir : tu pour-
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ras faire toute sorte de bien à tes administrés. Jette les yeux sur cette perspective : vois qu'il ne tient qu'à toi de te rendre très-utile à ton pays, d'acquérir une haute réputation, peutêtre de te frayer le chemin au ministère. Au lieu que, si toimême tu te fermes la porte, si tu romps la planche qui est sous tes pieds, tu seras borné à juger des procès; tu faneras, tu épuiseras, à discuter de petites affaires privées, ton génie propre aux plus importantes affaires publiques. »
Turgot se contenta de répondre :
« Mes chers amis, je suis extrêmement touché du zèle que vous me témoignez, et plus ému que je ne puis l'exprimer du sentiment qui le dicte. Il y a beaucoup de vrai dans vos observations; prenez pour vous le conseil que vous me donnez , puisque vous pouvez le suivre. Quoique je vous aime, je ne conçois pas entièrement comment vous êtes faits. Quant à moi , il m'est impossible de me dévouer à porter toute ma vie un masque sur le visage. »
il resta, en effet, inébranlable dans son dessein, quitta l'habit ecclésiastique; et comme il avait mêlé l'étude du droit à celle de la théologie, se ht recevoir conseiller-substitut du procureur-général, le 5 janvier 1752. Dès lors commença pour Turgot une carrière qui peut se partager en quatre périodes bien distinctes : le temps écoulé depuis son entrée dans le monde jusqu'à sa nomination à l'intendance de Limoges en t761 , les treize années de son intendance, son rapide passage au ministère, et l'époque de sa disgrâce. Mais il convient, avant d'en esquisser le tableau, de revenir un instant encore sur les bancs du séminaire et de la Sorbonne, où le génie économique, philosophique et politique de cet homme célèbre s'était révélé avec éclat.
La première pièce justificative à l'appui de cette assertion se trouve dans une lettre sur le papier-monnaie, écrite du séminaire à l'abbé de Cicé, en 1749. Dans cette lettre, que malheureusement l'on ne possède pas tout entière, l'auteur démontre combien étaient chimériques toutes les données sur lesquelles reposait le système de Law, qui avait abouti à une
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si ftineste catastrophe en 1720. On ne rendrait qu'une justice incomplète à Turgot, si l'on se contentait de louer le mérite absolu de cette œuvre. 11 faut songer, surtout, que cette forte étude sur le crédit et la monnaie échappait à la plume d'un jeune homme de vingt-deux ans, quand la science de l'économie politique, que Quesnay devait créer plus tard, était encore à naître. Il faut songer que, pour guider son esprit dans ces spéculations toutes neuves, il n'avait guère que les leçons de Boisguillebert, de Vauban, de Melon et de Dutot, qui avaient fait de la vérité et de l'erreur un mélange trop confus, pour que la gloire qui leur est propre diminue celle des hommes qui vinrent ensuite séparer, d'une main sûre, le bon grain de l'ivraie. On sait, d'ailleurs, que Melon et Dutot s'étaient déclarés les apologistes de Law, et que la conception de l'Écossais, bien que maudite par la masse des contemporains qui en avait été victime, conservait toujours un grand nombre d'admirateurs. Ajouter, entin, qu'auprès de la plupart des personnes qui s'occupaient de ces sortes de matières, le manifeste de l'abbé Terrasson continuait de faire autorité, c'est donner, en deux mots, la mesure des connaissances économiques de l'époque.
Au commencement de 1720, lorsque déjà s'affaissait à vue d'oeil le colossal édifice du système, l'abbé Terrasson, membre très-savant de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, esprit fort original et naturellement porté au paradoxe , avait été choisi par Law pour rassurer la confiance du public, en l'initiant à la théorie de ses opérations financières. 11 s'acquitta de cette mission , qui n'était pas purement officieuse , en publiant, à de très-courts intervalles, quatre lettres où l'art de prendre la raison humaine aux pièges du sophisme s'élève à sa plus grande hauteur \
La thèse de l'abbé consiste à soutenir que les métaux précieux, employés comme monnaie, ne sont qu'un signe adopté pour la transmission de la richesse ; que la matière de ce signe est indifférente en soi , et qu'il appartient au prince seul de
' Nous avons donné ces lettres dans les Économistes financiers du diœ-huitième siècle.