‹ Œuvres;Chapitre 7 sur 112 · XVI NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT · texte numérisé non relu

XVI NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT

la déterminer ; enfin, qu'il suffit à un peuple de posséder une quantité suffisante de signes pour ne manquer jamais de toutes les choses nécessaires aux besoins de la vie. De ces prémisses amenées avec beaucoup de talent , il tire la conséquence que le papier est ce qu'il y a dans le monde de plus propre à devenir monnaie. Il développe les bienfaits sans nombre qu'entraînerait la réalisation de cette idée , et insiste particulièrement sur ces deux points , que le prince serait toujours en état de prêter du numéraire à ses sujets et pourrait même , un jour , les exempter de toute espèce d'impôt. Dans ce cas , le crédit deviendrait l'unique trésor du monarque ; il n'y aurait plus d'embarras de finances, plus de mesures oppressives du commerce, et l'autorité souveraine, toujours redoutable dans un roi pauvre, ne se signalerait plus, dans un roi opulent, que par la douceur et la bienfaisance.

Un tel système , prétend encore l'abbé , n'est pas même une innovation. Le mettre en pratique, c'est tout simplement user du crédit, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, et qui rapporte d'immenses bénétices au commerce. Qui donc ignore que les banquiers et les négociants ont en billets un fonds décuple de celui qu'ils possèdent en espèces? Ce fait n'est-il pas la preuve que l'Etat , dont les richesses sont incommensurables, comparées à celles des particuliers, peut étendre son crédit dans une proportion bien supérieure ? et une preuve d'autant plus irrécusable , que le souverain jouit d'une prérogative qui ne saurait être l'attribut d'aucun particulier? Un commerçant ne peut contraindre personne à accepter ses billets , mais le prince peut forcer tout le monde à recevoir les siens. Il n'y a pas là, comme quelques-uns semblent l'insinuer , de violence , de tyrannie ; car , de l'aveu de tous les publicistes, le droit de battre monnaie, sous quelque forme que ce puisse être , appartient au prince essentiellement. La monnaie ne vaut même que par la marque qu'il lui imprime , et qui est le signe de son autorité. Au fond , « un écu n'est qu'un billet conçu en ces termes : Un vendeur « quelconque donnera au porteur la denrée ou marchandise

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€ dont il aura besoin jusque la concurrence de trois livres , € pour autant d'une autre marchandise qui m'a été livrée ; et « l'effigie du prince tient lieu de signature. » C'est également par suite de ces principes, que les métaux précieux employés comme signes de transmission de la richesse , que toutes les espèces d'or et d'argent qui circulent dans le royaume avec la marque du prince, doivent être réputées appartenir à l'Etat , et que le roi , son représentant en France , peut trèslégitimement obliger ceux qui les possèdent à les échanger contre des signes nouveaux , qu'il a reconnus plus avantageux au public, et qu'il reçoit lui-même comme il acceptait les précédents. Sous ce rapport, les métaux précieux ressemblent aux grands chemins qui appartiennent à la société en général, mais non à aucun de ses membres en particulier; et quiconque voudrait les retenir par devers lui, les accumuler pour son usage personnel, ne troublerait pas moins l'ordre public, que celui qui prétendrait enfermer la portion d'une grande route dans ses domaines.

Voilà les théories économiques par lesquelles Melon et Dutot s'étaient laissé éblouir, et qui avaient cours dans l'opinion des contemporains, avant que les physiocrates, soumettant les phénomènes de la production et de la distribution de la richesse à une investigation sévère , fussent venus en déduire les lois principales et formuler , si l'on peut s'exprimer ainsi , le code de la nature des choses. Contre cette étrange élaboration de sophismes , qui tendait à répandre les notions les plus fausses sur la nature véritable de la monnaie et du crédit public , et dont nous n'avons pu donner ici qu'une idée sommaire , il ne s'était rencontré , à notre connaissance , que deux protestations de quelque valeur , celles de Montesquieu et de Pâris-Duverney. Mais l'illustre auteur des Lettres persanes ne s'était livré qu'à une ironie délicieuse et sanglante contre le système \ et Pâris-Duverney, tout en écrivant d'une manière fort remarquable contre Dutot, n'avait pas su^ approfondir scientifiquement la matière.

' Lettres persanes, cxiiu

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Appuyé , au contraire , sur des principes qu'il devait à la lecture de Locke, et surtout à ses propres méditations, Turgot, le flambeau de l'analyse en main , pénètre de suite au cœur de la question. Il lui suffît de quelques pages pour établir nettement ce que c'est que le crédit, ce que c'est que la monnaie, et pour mettre à découvert le vide de tous les paradoxes accumulés par l'économiste de la régence.

« L'abbé Terrasson veut, dit-il, qu'on regarde comme un axiome, que le crédit d'un négociant, bien gouverné., monte au décuple de son fonds ; soit. — Mais ce crédit n'est point un crédit de billets, comme celui de la banque de Law. Un marchand qui voudrait acheter des marchandises pour le décuple de ses fonds , et qui voudrait les payer en billets au porteur ' , serait bientôt ruiné. Voici le véritable sens de cette proposition. Un négociant emprunte une somme pour la faire valoir, et non-seulement il retire de cette somme de quoi payer les intérêts stipulés et de quoi la rembourser au bout d'un certain temps, mais encore des profits considérables pour lui-même. Ce crédit n'est pas fondé sur les biens de ce marchand, mais sur sa probité et sur son industrie, et il suppose nécessairement un échange à terme prévu, fixé d'avance ; car, si les billets étaient payables à vue, le marchand ne pourrait jamais faire valoir l'argent qu'il emprunterait. Aussi est-il contradictoire qu'un billet à vue porte intérêt, et un pareil crédit ne saurait passer les fonds de celui qui emprunte. Ainsi le gain que faille négociant par son crédit, et qu'on prétend être décuple de celui qu'il ferait avec ses seuls fonds, vient uniquement de son industrie : c'est un profit qu'il tire de l'argent qui passe entre ses mains au moyen de la confiance que donne son exactitude à le restituer, et il est ridicule d'en conclure, comme je crois l'avoir lu dans Dutot , qu'il puisse faire des billets pour dix fois autant d'argent ou de valeurs qu'il possède.

« Remarquez que le roi ne tire point d'intérêt de l'argent

* Turgot, comme la suite de la citation le prouve, prend ici cette expression, billets au porteur, dans le sens de billets à vue.

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qu'il emprunte : il en a besoin ou pour payer ses dettes, ou pour les dépenses de l'Etat ; il ne peut par conséquent restituer qu'en prenant sur ses fonds , et dès lors, il se ruine s'il emprunte plus qu'il n'a. Son crédit ressemble à celui du clergé. En un mot, tout crédit est un emprunt et a un rapport essentiel à son remboursement. Le marchand peut empnmter plus qu'il n'a, parce que ce n'est pas sur ce qu'il a qu'il paye et les intérêts et le capital , mais sur les marchandises qu'il achète avec de l'argent comptant qu'on lui a prêté , qui , bien loin de dépérir entre ses mains, y augmentent de prix par son industrie.

« L'Etat, le roi, le clergé, les Etats d'une province, dont les besoins absorbent les emprunts , se ruinent nécessairement, si leur revenu n'est pas suffisant pour payer tous les ans , outre les dépenses courantes , les intérêts et une partie du capital de ce qu'ils ont emprunté dans le temps des besoins extraordinaires \ »

On voit par ces lignes que Turgot , du fond du séminaire, comprenait le crédit comme le comprirent plus tard Ad. Smith, J.-B. Say et tous les maîtres de la science. Il ne lui accorde pas, à l'exemple des disciples de Law, la vertu prodigieuse de créer des capitaux , mais celle seulement d'en activer la circulation. Il évite surtout de tomber dans la confusion, imaginée par la même école , et que l'on tient toujours à maintenir, du crédit public et du crédit commercial, pour assimiler les déplorables abus de l'un aux salutaires effets de l'autre. Il précise d'une manière admirable le caractère de ces deux sortes de crédits, non pour établir que les emprunts contractés par l'Etat ne puissent , dans certains cas , être utiles ou nécessaires , mais pour montrer où conduit leur excès, indépendant de l'usage auquel on les applique, puisqu'il n'est pas plus donné à un gouvernement qu'à un simple particulier de dépenser sans cesse au delà de son revenu. Ainsi le veut l'axiome ex nihilo nihil, qui , avant comme après Turgot, ne fut jamais infirmé par l'histoire.

' Lettre à l'abbé de Cicé sur le papier- monnaie, tome I, pages 95 et 96.

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