L'ENFER. CHANT XXXIII
r> Je ne sais qui tu es ni comment tu es venu ici-bas; mais tu me semblés vraiment Florentin^ quand je t'entends parler.
» Tu dois savoir que je fus le comte Ugolin, et celui-ci l'archevêque Ruggieri ^ Je te dirai tout à Theure pourquoi je suis pour lui un voisin si cruel.
» Il n'est pas besoin de Rapprendre que, par TeiTet .de ses mauvaises pensées , moi qui me fiais à lui , je fus saisi et ensuite mis à mort.
» Ce que tu ne peux avoir appris, c'est combien ma mort fut cruelle ; tu l'entendras et tu sauras si je dois le bair.
» Une petite ouverture à travers la tour, qu'on appelle à cause de moi la tour de la Faim, et dans laquelle bien d'autres seront encore enfermés,
TU M'avait déjà, par son soupirail, montré plusieurs fois le jour, lorsque je fis le mauvais songe qui déchira pour moi le voile de l'avenir. - ^
» Ruggieri me semblait tel qu'un seigneur et maître , chassant un loup et ses lotivieteaux vers la montagne qui empêche les Pisans de voir la ville de Lucques ».
» Le comte Gualandi, escorté des Sismondi et des Lanfranchi, allait en avant avec des chiennes maigres biea dressées et agiles.
» Après une petite course, le loup et ses petits me parurent fatigués, et il me semblait leur voir ouvrir les fiancs avec des dents aiguës.
» Quand je fus éveillé avant Tàurore, j'entendis mes fils, qui étaient avec moi , pleurer au milieu de leur sommeQ et demander du pain.
» Tu es bien cruel si déjà tu ne t'attendris pas eçî'pe^-
* En 128S, Ugolino, de la fatnille des comtes de la Ghérardesca, e'tait gôaTerneur de Pise. Jaloux de son autorité, l'archevêque Buggieri répandit sur lui des bruits de trahison ; puis, soutenu des Gualandi, des Sismondi et des Lanfraochi, il alla droit au palais du comte Ugolin, le fit prisonnier avec ses deux itls et ses deux petits-fils, et les enferma dans la tour de la place Degli Asziani. Les clefs de la prison, qui reçut, du supplice d'Ugolin, le nom de le tour de la Faim, furent jet<^ dans l'Arno. (Voir Villani, I. VII, c. r.XX et CXXVIl.)
* La monlagnc do SuinUJulicn.
292 LA DITIKE COHÉOIB.
sant à ce qui s'annonçait à num cœur, et li ta ne pas^ de quoi as-tu coultrnie de pleurer?
y> Déjà ils étaient éVdllës^ et l'heure ^iqprocfaafitohl'oB avait coutume d'apporter la nourriture, et à caïue'dai wffi
chacun doutait.
Y> Et moi , j'entendis fermer la porte de H'hoiriUe kn, et je regardai mes enfants sans dire mot.
» Je ne pleurais pas , tant au dedans de moi Je jne «» tais devenir de pierre; ils pleuraient, eux, et mon jnnfi Anselme me dit : « Pour nous regarder aidai, mon pèi^ qu'as-tu? » \.
Y) Cependant je ne pleurai ni ne répondis de teôt cajou et la nuit d'après, jusqu'à ce qu'im autre 8(deil se leva ht le monde.
«> Quand un faible rayon se fut introduit dans la yrlni douloureuse, et que je vis sur quatre visage^ V9ÊfeA qv -^ je devais avoir,
yt Je me mordis les deui mains de douleur, et œiUMti pensant que je le faisais par envie de manger, se lerèroft tout à coup,
» Et dirent : « Père^ notre douleur sera beaucoup moiih dre si tu manges de nous ; tu nous as revêtus de ces misérables chairs, dépouille-nous-en. »
» Alors je m'apaisai pour ne pas les faire plus tristes. Ce jour et les suivants nous demeurâmes tous muets. Âh! dui'e terre, poui-quoi ne t'ouvris-tu pas?
» Quand nous fumes arrivés au quatrième jour, Gaddo le jeta et s'étendit à mes pieds, disant : « Mon père, pourquoi ne viens-tu pas à mon aide ? »
» 11 mourut. là, et, comme tu me vois, je vis les trois tomber un à un entre le cinquième et le sixième jour. Ensuite je me mis, •
» Déjà aveugle, à me rouler à tâtons sur chacun.'.d'eui; et je les appelai encore deux jours après qu'ils fiireDl morts ; ensuite la faim eut plus de puissance que la doiH leur. i>
Quand il eut ainsi parlé en roulant les yeux, il reprit le
l'enfer, chant xxxm. 293
misëi'able crftne^ où ses dcnts^ comme celles d'un chien furieux^ entrèrent jusqu'à Fos.
Ah ! Pise, la honte des nations du beau pays où le si résonne^ puisque tes voisins sont lents à te punir.
Que Capraja et Gorgona* s'ébranlent et fassent une digue à f embouchure de l'Arno, pour qu'il engloutisse tous tes babitants.
Si le comte Ugolin était accuse d'avoir livré tes châteaux, tu ne devais pas vouer ses enfants à un tel supplice;
Leur âge tendre rendait innocents, ô nouveUe Thèbes! Uguccione, Brigata et les deux autres que mon chant a nommés plus haut.
Nous passâmes outre jusqu'au lieu où la glace enserre cruellement d'autres ombres, non pas debout, mais la tête renversée.
Les pleurs répandus empêchent les autres de couler, et la douleur, trouvant un obstacle dans les yeux, se refoule au dedans et accroît l'angoisse.
Car les premières larmes se congèlent, et, conmic une visière de cristal, emplissent sous les cils toute la cavité de rœil.
Et bien que mon visage, endurci comme un calus par le fi'oid, fût devenu presque insensible,
11 me parut que je sentais quelque vent. « Mon maître, dis-je, qu'est-ce qui remue? est-ce qu'ici tout souffle n'est pas éteint? »
Il me dit : « Tu le sauras bientôt; ton œil sera prompt à te faire la réponse en voyant la cause de ce vent. »
Et un des malheureux de la croûte glacée cria vers nous : « 0 âmes si coupables que vous avez été placées dans le dernier cercle,
» Arrachez-moi du visage ces voiles endurcis, que Je puisse soulager un peu la douleur qui me gonfle le cœur avant que mes larmes se gèlent de nouveau. »
Et moi à lui : « Si tu veux que je te soulage, dis-moi qui
' Deux Iles vers l'embouchure de l'Arao*
tu cs^ et ensuite^ si je ne te débarrasse, que je sois plongé au fond de la glacière. »
n me répondit alors : a Je suis frère Albéric; je suis llionmie dont le jardin a produit de mauvais fruits, et ici je reçois une datte pour une figue ^
— Oh ! lui dis-je, est-ce que tu es déjà mort ?» — Et lui à moi : « Gomment mon corps est là-haut, dans le monde^ je ne le sais pas.
» Cette Ptolémée a ce privilège, que souvent Tftme y tombe avant qu^Atropos l'y ait jetée*;
n Et pour que tu enlèves plus volontiers mes larmes gla«> cées de mon visage, tu sauras qu'aussitôt qu'une Ame trahit
» Gomme je l'ai fait, son corps lui est enlevé par un démon qui le gouverne jusqu'à ce que son temps soit tout révolu.
» Pour rame, elle tombe dans cette froide citerne i et peut-être apparaît encore là-haut le corps de l'ombre qui est dans la glace derrière moi.
» Tu dois le connaître, si tu es arrivé depuis peu : c'est le sire Branca d'Oria, et il s'est passé bien des années depuis qu'il est enfermé ici '.
— Je crois, lui dis-je, que tu me trompes, car foanca d'Oria n'est pas mort; il mange, il boit, il dort et s'habille là-haut.
— Dans la fosse de Malebranche, dit-il, là où bout une poix tenace, n'était pas encore tombé Michel Sanche,
» Que Branca d'Oria laissa à sa place un démon dans son corps et celui d'un de ses proches complices de trahison.
» Maintenant, étends la main; ouvre-moi les yeux. » Et moi je ne les lui ouvris pas, et ce fut une loyauté que d'être envers lui déloyal.
Âh ! Génois! hommes ennemis de toutes les vertus et
* Le frère Albéric, de l'odre des frères Joyeux, s'éUit brouille' avec ses parents. Un jour, feignant de se rcconailier avec eux, il les invita à un grand repati puis, au moment où les fruits furent servis, il les tit tous assassiner; d'où le pItH T«rbe italien : Il a goûté des fruits du frère Albéric.
^ Le cercle de Ptolémée où sont les traîtres à leurs hôtes et à lonrs amis.
* Branca d'Oria, Génois, as»issin de son beau-père. •
l'enfer, chant xxxiy. 29SSi
pleins de vices^ pourquoi n'êtes- vous pas chassés du monde ? J'ai trouvé avec le pire esprit de la Romagne un de vous,. qui^ par ses actes^ a l'âme déjà plongée dans le Cocyte^ , Taiidis que son corps paraît encore vivant là-haut.
CHANT xxxiv.
Ooatrième enceinte, ou de Judas et des Traîtres envers leairs bienlkitenri. — lu» dfe# j eti enchaîné. '— Virgile explique la fundatiMi de f%nÎ9t^ -*• Les poêles sortent de b Cité des pleurs et reToient les ctoUet.
Veçcilla régis prodeunt infemi^; ils viennent vers nous : « Regarde donc devant toi^ me dit mon maître, si tu peux les distinguer . »
De même que lorsque souffle un nuage épais, ou lorsque la nuit tombe sur notre hémisphère, on croit voir au loia un moulin que le vent fait tourner,
Ainsi il me sembla voir un édiôce éloigné. A^ors, pour ^|e garer du vent, je me blottis derrière mon guide, parce qu'il n'y avait là nul autre abri.
Déjà (et plein de frayeur, je le mets dans ces vers) j'étais au lieu où les ombres, toutes couvertes de glace, ressemblent sous la transparence à des fétus dans du verre.
Les unes sont gisantes; les autres se tiennent droites; celles-là sur la tète, celles-là sur les pieds; une autre, comme un arc, Courbe Son visage vers son pied.
Lorsque nous fûmes assez avancés pour qu'il plût à mon maître de me montrer la créature qui eut un si bel aspect.
Il se plaça devant moi, et me fit arrêter : «Voici Dite?, me dit-il; voici le lieu où il faut t'armer de courage. »
Combien je devins alors faible et glacé, ne le dematide pas, lecteur; je ne le veux pas écrire, parce que toute pa«» role serait peu de chose.
' Les étendards du roi des enfers s'avancent. » Dilé, Luci^r.
296 LA DIVIT^E COMÉDIE.
Je ne mourus pas et je ne restai pas vivant ! pense en toimême maintenant^ si tu as la moindre fleur d'imagination^ ce que je devins étant ainsi privé de vie et de mort.
L'empereur du douloureux royaume, depuis le milieu de la poitrine, sortait du glacier; et je suis plutôt de la taille d'un géant
Que les géants ne le seraient de la longueur de ses bras : vois donc quel devait être le tout qui serait proportionné à celte pai't de son corps.
S'il fut aussi beau qu'il est difforme aujourd'hui, et s*il osa lever les yeux contre son créateur, de lui doit procéder toute souillure.
Oh ! qu'il me parut une étonnante merveille! quand je vis trois faces à sa tête* : l'une sur le devant et qui était vermeille;
Les deux autres, qui s'attachaient à celle-là, s'élevaient sur le milieu de chaque épaule, et se joignant au sommet de la tête.
Le visage de droite paraissait jaune et blanc; celai de gauche était de la couleur de ceux qui habitent au lieu où s'engouffre le Nil.
De dessous chacune de ses têtes sortaient deux grandes ailes comme il en fallait pour un si prodigieux oiseau; de voile de navire, je n'en ai jamais vu de semblable ;
Elles n'avaient point de plumes, mais ressemblaient aux ailes de la chauve-souris; et quand il les agitait, il faisait mouvoir trois vents.
Tout autour de lui le Cocyte était tout gelé; de ses six yeux il pleurait, et sur ses trois mentons coulaient les larmes et une bave sanglante.
De chaque bouche il brisait avec les dents un pécheur comme ces machines qui broient le lin, de sorte qu'il faisait ainsi trois malheureux.
Pour cehii de devant les morsures étaient nulles, compa-
> Aeprôtcntaot les BuropécDs, les Asiatiques et les Africaias.
l'eïïfer, chant XXXIV. 297
rées aux blessures des gi-iffes, qui étaient telles, que parfois les reins restaient tout dépouillés de leur peau.
a Cette âme qui, là-haut, souffre la plus grande douleur, dit le maître, est Judas Iscariote, qui agite sa tête au dedans de la bouche et ses jambes au dehors;
» Des deux autres qui ont la tête en bas, celui qui pend de la bouche noire est Brutùs; vois comme il se tord et comme il ne dit pas un mot;
» Et l'autre, qui paraît si membru,est Cassius; mais la nuit revient, et maintenant il faut partir, car nous avons tout vu *. »
Selon son désir, je m'attachai à son cou; il prit le temps et le lieu favorable, et quand les ailes furent assez ouvertes^
11 s'accrocha aux côtes velues de Lucifer, et de poil en poil il descendit entre la toison épaisse et les glaçons.
Quand nous sommes arrivés là où la cuisse tourne juste sur le gros de la hanche, mon guide, avec fatigue et an-» goisse,
Tourna la tête où il avait les pieds, et s'accrocha au poil comme un homme qui monte, si bien que je cms que nous retournions encoi'e dans l'enfer.
tt Tiens-toi bien ; c'est par une semblable échelle, dit le maître en haletant comme un homme lassé, qu'il faut pai'tir de ce lieu du mal. »
11 sortit ensuite par la fente d'un rocher et me posa sur le bord afin de m'y asseoir, puis il plaça près de moi son pied prudent.
Je levai les yeux, et je crus voir Lucifer comme je l'avais laissé, et je le vis tenant les jambes en l'air.
Si je fus alors trouble, que les humains grossiers le devinent, eux qui n'ont pas vu le point par lequel j'étais passé.
a Mets-toi sur pied, dit le maître; la route est longue et le chemin mauvais; déjà le soleil s'achemine vers la huitième heure du joui\ »
* Brulus, L. Cassius, sont dans le eercU de Judas le déicide , c'est-à-dire àa centre de l'enrcr, comme régicides et traîtres. On se souviendra qne Pante tenait pour les empereurs.
Si98 LA DITINE COMEDIC.
Ce n'était pas l'avenue d'un palais que la route où nous étions^ mais une yéritable caverne où le sol était raboteux, la lumière douteuse.
a Avant de m'arracber de cet abîme, mon maître, dis^je lorsque je fus debout, pournne tire? d'erreur, parle-moi un peu.
» Où est le glacier, et comment Lucifer est-il enfoncé sens dessus dessous? Et comment, dans si peu d'heures, le soleil^ du soir au matin, a-i-il fait le trajet ? p
Et lui : « Tu t'imagines encore être au delà du point où je m'arrachai au poil de ce ver misérable qui traverse le monde.
« Tu y étais tant que je descendais; quand je me suis retourné, tu as passé le point vers lequel de toutes parts les poids sont attirés^.
» Tu es sous l'hémisphère joint et opposé à celui qui couvre le grand désert, et sous la voûte duquel périt
» L'homme qui naquit et vécut sans péché *. Tu as les pieds sur la petite sphère qui est l'antipode de la Judée»
1» Ici c'est le matin, lorsque là-bas est le soir, et celui qui nous a fait une échelle de son poil est encore fiché conuna il l'était d'abord.
)> C'est de ce côté qu'il tomba du ciel, et la terre, qui au« paravant se montrait de ce côté, par peur se fit un voile de la mer,
» Et vint vers notre hémisphère, et peut-être est-ce pour fuir Lucifer que cette partie qui s'est amoncelée là-bas, comme tu vois, laissa ici ce lieu vide *.
r> 11 est là-bas un endroit, éloigné de Belzébuth de toute rétendue de sa tombe, que l'on ne peut connaître par la vue, mais par le bruit
» D'un petit ruisseau qui descend par le trou d'un rocher qu'il a creusé, dans sa course sinueuse et légèrement inclinée. »
* Dante a devine les lois de b gravitatina.
* J<>8us-Christ.
* Il iiidi((ue la montagne du Purgatoire*