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LE PARADIS

CHANT PREMIER

Dante, après des actions de grâces au ge'nie de la Poésie qui l'a élevé graduellement jusqu'à la contemplation des choses célestes, raconte comment, guidé par Béatrice, ou la Théologie, il a pu, dn Paradis terrestre, monter dans le ciel.

La gloire de celui qui fait tout mouvoir* pénètre dans TuniverSj et resplendit plus dans une partie et moins dans une autre.

J'ai été dahs le ciel qui reçoit le plus de sa lumière, et j'ai vu des choses que ne sait ni ne peut redire celui qui d^cend de là-haut^.

Car notre intelligence s'approchant de l'objet de son désir, y pénètre si profondément, que la mémoire ne peut plus revenir en arrière.

Cependant toutes les beautés du saint royaume, dont j*ai pu faire un trésor dans mon esprit, seront désormais la matière de mon chant.

0 bon Apollon ! dans ce dernier travail, fais de moi-même un vase tout rempli de ta puissance, et tel que tu le de*mandes pour ton laurier bien-aimé.

Jusqu'ici ce fut assea pour moi d'une des cimes du Par-

' Le poëte a donné à l'Enfer la forme d'un immense entonnoir, et tout au fond est plongé Satan ; au Purgatoire, la forme d'une montagne, du sommet de laquelle l'àme s'élance vers le ciel ; le Paradis renfermera dix splièrcs, où, attiré par Béatrice, Dante pénétrera successivement : la Lune, Mercure, Vénus, le Soleil, Hars, Jupiter, Saturne, la sphère des Étoiles fixes, le Premier-Mobile et TEmpyrée. ' Slabilisque manens dat cuncta moveri, (BoECE.)

* Quoniam raptus est in paradisum et audivit arcana vcrba quac non licet homini loqui. (CORINTH.) XII.)

nasse; mais à cette heure ce sont les deux qu'il me fant^ afin d'entrer dans le reste de ma carrière.

Entre dans mon sein^ et souffle-toi en moi-même tel que tu étais quand tu tiras de leur gaine les membres de Marsyas.

0 divine vertu! si tu te donnes si bien à moi^ que je puisse manifester l'ombre du royaume bienheureux^ empreinte dans ma pensée,

Tu me venas venir à ton arbre chéri, et me couronner alors de ces feuilles dont le sujet et toi m'aurez rendu digne.

Si rarement, ô mon père! ou cueille le laurier pour triompher, César ou poëte^ (faute et honte des Tolontés humaines!).

Que lorsqu'im esprit en est avide, le feuiUage da Pénée devrait répandre de la joie autour de l'heureuse divinité de Delphes.

Une petite étincelle est suivie d'une grande flamme; peutêtre après moi saura- t-on prier avec une voix meilleure, de sorte que Cyrrha daignera répondre*.

La lumière du monde parvient aux mortels par des ouvertures diverses; mais quand elle sort par cette ouverture, où quatre cercles se réunissent à trois croix.

Son cours est meilleur, et meilleui*e son influence; elle façonne et marque mieux à sa manière la cire de notre monde.

Le matin était quasi anivé là-haut par cette ouverture, et le soir ici-bas ; tout ce haut hémisphère était blanc et l'autre hémisphère noir,

Quand je vis Béatrice, tournée sur le flanc gauche, regarder le soleil : jamais l'aigle ne le regarda si fixement.

Et comme un second rayon sort du premier et remonte là-haut, pai*eil au pèlerin qui veut s'en retourner ;

Ainsi l'action de Béatrice , pénétrant pai' mes yeux dans

> Gui gemin» florcDt valumque ducumque

Ccrtaliro laorus. (Stat.)

* Cjrrlia, pour ApoUoD» à qui cette ville éuit UéUicA.

ma pensée^ fit naitre mon action ; et, contre notre usage et notre puissance^ je fixai mes yeux sur le soleil.

Beaucoup de choses nous sont possibles là-haut, qui id ne nous sont pas possibles, par une vciiu de lieu fait en propre pour l'espèce humaine.

Je ne pus longtemps supporter l'éclat du soleil ; mais non si peu de temps, que je ne le visse jeter des étincelles autour de lui-même, pareil au fer qui sort bouillant de la fournaise ;

Et soudain il me parut que le jour au jour s'ajoutait, comme si celui qui peut^ avait orné le ciel d'un autre soleil.

Béatrice se tenait, toute fixée pai* les yeux, aux roues étemelles*; et moi je fixai sur elle mes regards détournés de là-haut;

£t^ à la contempler, je devins tel en moi-même que devint Glaucus à goûter de cette herbe qui le rendit compagnon des dieux de la mer.

Cette faculté de transhumaner ne se pourrait exprimer per verba^; que cet exemple suffise donc à celui ù qui la grâce rései"ve cette expérience.

Si j'étais seulement celui que tu as naguère créé, fu le sais. Amour qui gouvernes le ciel ! ô toi qui m'as élevé par ta lumière !

Quand le mouvement céleste, que tu éternises, ô esprit désiré! me rendit attentif à lui-même pai* cette haraionic que tu tempères et que tu discernes,

11 me parut qu'un si grand espace du ciel s'allumait alors à la fiamme du soleil , que pluies ou fleuves ne firent jamais un lac si étendu.

La nouveauté des sons et cette grande lumière m'embrasèrent d'un tel désir de savoir lem* cause, que jamais je n'eu ressentis d'une pointe si vive.

* Dieu.

• Les Sjibi TCS.

Trasiimanar signilicar per verba Noo SI (K>ria.

. 450 LA. MVIME COMÉME.

Donc elle^ qui me voyait aussi bien que je me Tois moimôme^ voulut satisfaire mon esprit tout ému; et avant que j'eusse demandé, elle ouvrit la bouche.

Et elle commença : « Tu te rends toi-même lent à comprendre par tes fausses imaginations; de sorte que tu ne vois pas ce que tu aurais vu si tu les avais secouées.

» Tu n'es plus sur la terre, comme tu le crois : la fondre, en ftiyant le lieu où elle se forme, ne court pas si vite qœ toi en l'élevant vers ce lieu. »

Si je fus dépouillé de mon premier doute par ces souriantes et brèves paroles, je fus plus enlacé intérieurement par un doute nouveau.

Et je dis : « Déjà je me suis reposé content de ma grande admiration; mais à présent j'admire cwnmentj'outrep-passe ces corps légers. »

Elle alors, après un pieux soupir, dirigea vers moi les yeux avec cet air que prend ime mèie devant le délire de son fils ;

Et elle commença : « Toutes les choses ont un ordre entre elles, et cet ordre est la forme qui fait l'univOTS ressemblant à Dieu.

» Ici les hautes créatures voient les traces de la force étemelle , qui est la fin pour laquelle est fait l'ordre déjà exposé.

» Dans Tordre que je dis, toutes les créatures ont leurs inclinations, et, selon leur sort divei-s, avoisinent plus ou moins leur principe.

» Ainsi elles tendent vers des ports divers par la grande mer de Têlre, et chacune avec rinslinct qui lui fut donné et qui la conduit :

» L'un de ces instincts porte le feu vers la lune ; l'autre est un moteur dans le cœur des mortels; l'autre resserre et ramasse la terre en elle-même.

» Et cet arc frappe non-seulement contre les créatures qui sont dcfxnuvucs d'intelligence, mais encore celles qui ont l'intellect et ruuiour.

» La TroNidence, qui l'ordonne si sagement, rassérène

ht Pktkbvi. tfikjft II. 4SI

toujouw de sa liunière le ciel dans lequel roule le premier mobile qui a la plus grande rapidité;

» Et c'est là que maintenant, comme à un site désigné, nous porte la vertu de cette corde qui dirige tout ce qu'elle lance yers un but joyeux.

» 11 est vrai que, comme la forme ne s'accorde pas bien des fois a^ec les intentions de l'art, parce que la matière est sourde à répondre,

» Ainsi de cette direction dévie souvent la créature qui a ie pouvoir, bien que poussée de la sorte, d'incliner vers un autre côté.

» Et, comme on peut voir le feu tomber d'un nuage, elle tombe de même, lorsque sa première impulsion est détom-née vers la terre par le faux plaisir.

» Tu ne dois pas plus t'étonner, si j'en juge bien', de ton ascension, que tu ne t'étonnerais si, du haut d'une montagne, un fleuve descendait jusqu'au bas.

» Ce serait mei^eille en toi si, libre d'obstacle, tu te fusses assis au bas, comme si la flamme vive restait en repos sttt la terre. »

Et puis elle releva ses yeux vers le ciel.

CHANT IL

Dante pénèlre atec Béatrice dans le corps de la lune, premirre splière. — Actions de grâces à Dieu. — Béatrice explique au poëte la cause des taches aper* çues dans la Lune.

0 vous qui, désireux d'écouter, avez suivi dans ime petite bai-quc mon vaisseau qui s'avance en chantant.

Revirez pour revoir vos rivages ! ne vous mettez pas en mer, car peut-être, en me perdant, resteriez-vous égarés.

Les eaux où je vais entrer ne furent jamais paicourues *. Minerve souffle dans ma voUe, Apollon me conduit, et les neuf Muses me montrent les Ourses.

' Avia Picriduni pcrugro loca nullius antc irila 8olo| etc* (LucnET.)

452 LA DIYIKE COMÉDIG.

Vous autres^ en petit nombre^ qui de bonne heure aves tendu 1c cou vers le pain des anges^ pain dont on vit ici, mais sans pouvoir s'en rassasier.

Vous pouvez bien mellre votre navire sur la haute mer en suivant mon sillage sur l'eau qui bientôt redevient unie.

Ces glorieux Argonautes, qui passèi*ent à Colchos, ne furent pas émerveillés autant que vous le serez, quand ils virent Jason devenu bouvier.

La soif perpétuelle et créée avec l'àme d'ariiver au royaume formé sur Dieu, nous emportait rapides, quasi comme vous voyez le ciel.

Béatrice regardait en haut, et moi je regardais en elle; et peut-être en aussi peu de temps qu'im dard est posé sur l'arc, se détache de la noix et vole,

)e me vis anivé en un lieu où une admirable chose tourna vei*s elle mes regards; or donc celle à qui mes sentiments ne pouvaient être cachés.

Se tournant vers moi, au^si gracieuse que belle : a Élève vers Dieu ton âme reconnaissante, me dit-elle, lui qui nous a transportés dans la première étoile. »

Il me paraissait que nous étions couverts d'un nuage lucide, épais, solide, et poli comme un diamant qu'am*ait frappé le soleil.

La perle éternelle * nous reçut en elle, comme l'eau, tout en restant unie, reçoit un rayon de lumière.

Puisque j'étais corps, ici-bas on ne peut comprendre comment une dimension peut en admettre une autre , ce qui doit être si un corps pénètre dans un autre corps;

En nous donc dcvjait s'allumer plus vif le désir de voir cctfe essence, dans laquelle on voit comment notre nature s'unit à Dieu.

Là on verra ce que nous croyons par la foi, et sans démonstration; mais cela sera de soi-même manifeste, comme la véiité première en qui l'homme a croyance.

Je rcpuiidis : « Madame, aussi reconnaissant que je puis

La luno, nomiiu'c plus bas ia perle clorucUe.

rêtre, je rends grâce à celui qui m'a enlevé du monde mortel.

» Mais dites-moi quelles sont les taches obscures de ce coips lunaire qui, là-bas sur terre, font raconter tant de fables sur Caïn * ? »

Elle sourit un peu, et puis elle me dit : « Si l'opinion des mortels s'égare là oîi la clef des sens ne peut ouvrir,

» Certes les flèches de l'étonnement ne devraient point te piquer désormais; puisque, si elle vient après les sens, tu vois que là raison a de courtes ailes.

» Mais dis-moi ce que par toi-même tu en penses. » Et moi : a Ce qui m'apparaît ici-haut de forme diverse est produit, je crois, par des corps raréCés et des corps denses *. »

Et elle : « Tu verras d'une manière certaine que ta croyance plonge dans le faux, si tu écoutes bien l'argument que je lui opposerai.

» La huitième sphère montre plusieurs étoiles', lesquelles, et pour la qualité et pour la quantité de la lumière, se peuvent noter comme étant de différents aspects.

» Si des corps raréfiés et denses produisaient toutes ces différences, il n'y aurait, dans toutes ces étoiles, qu'une seule vertu distribuée en plus ou en moins , ou bien également.

)) Or, des vertus diverses doivent être le fruit de principes formels; et tous ces principes, hormis un seul *, seraient détruits par ton raisonnement.

» De plus, si un corps raréfié formait ces taches brunes dont tu demandes la cause, alors, ou la planète serait en quelque point privpe de sa matièi'e ;

)) Ou comme le corps d'un animal, qui montre tantôt le

* Dans les taches de la lune, le peuple croyait voir Caîo portant un fagot.

* Raro ; ce mot manque au français, mais Fcndon a employé raréfié dans le même sens originel.

* Les. ('toiles fixes, physique du temps de Dante*

* Le* corps ran fies cl denses.

494 LA DCVUW COMÉDON

gras, tantôt le maigre, ainsi, dans ses divitnMis^ parties, la planète changerait de couleur.

» Si des corps raréfiés formaient ces taches, cela dcïviendrait manifeste dans les éclipses du soleil, car sa lumière passerait à travers la lune, comme elle traverse les autres corps raréûés.

» Ce qui n'est pa^. Donc il faut examiner l'autre supposition; et s'il arrive encore que je la renverse, ton opinion sera démontrée fausse.

» Si ce corps raréfié ne peut traverser la lune, il faut qu'il y ait un point où son contraire ne le laisse plus passeï';

» Et de là le rayon rejaillit, comme la couleur revient par un verre qui est doublé par une feuille de plomb.

» Mais tu diras que le rayon paraît ici plus obscur qu'en d'autres parties, parce qu'il se réfracte à une grande profondeur.

» Quant à cette objection, tu peux t'en délivrer pai* l'expéfience, cette fontaine d'où découlent les ruisseaux de vos arts *.

» Tu prendras trois miroirs; places-en deux loin devant foi, à une même distance; le troisième, place-le plus au loin; puis fixe les yeux entre les deux premiers.

» Tourne ainsi vers ces miroirs, aie soin que derrière toi s'élève une lumière qui éclaii'e les trois miroirs et revienne à toi, répercutée par eux tous;

» Alors, bien que le plus éloigné ne répande pas une lumière si étendue , tu verras qu'il éclaire aussi vivement que les deux autres.

» Maintenant, comme sous les coups des chauds rayons, les lieux que couvrait la neige sont délivrés de sa couleur et de sa froidure première ;

» Ainsi, dégagé de ses fausses opinions, ton esprit va recevoir, par ma volonté, une lumière si vive, qu'à son aspect tu le sentiras scintiller.

' Expci'icnliu ma^islra rcrum*

UE PA1ADI8. aUMT II. 4SS

» Dans le ciel de la divine paix se meut un corps dont la vertu renferme Tclre de tout ce que lui-même contient.

» Le ciel suivant, qui a tant d'étoiles, distribue cet être entre div<îrses essences, de lui distinctes et en lui contenues.

y» Les autres deux disposent de diverses manières les distinctions qu'ils renferment, et les mènent vers les fins et les causes qui leur sont assignées.

» Ces organes du monde, comme tu vois maintenant, descendent de degré en degi-é, de sorte qu'ils prennent d'en haut la vertu qu'au-dessous ils communiquent.

» Regarde bien comme par ce chemin je marche vers la vérité que tu désires, afin que, par la suite, tu saches seul tenir le gué.

» Le mouvement et la vertu des sphères sacrées, il convient que tu l'attribues aux moteurs bienheureux, comme l'œuvre du marteau au maréchal.

y> Le huitième ciel, que tant de lumières rendent si beau, prend l'image de l'intelligence profonde qui lui donne le mouvement et en devient le cachet.

» Et comme l'âme, sur votre poussière, vient, par différents membres, se résoudre en différentes puissances;

» Ainsi l'intelligence développe sa bonté multipliée sur les étoiles, en se tournant sur son unité.

» Chaque vertu s'allie diversement avec le corps précieux qu'elle avive, et auquel elle se lie, comme à vous-même la vie.

» Cette vertu, mêlée aux corps, brille par la nature joyeuse dont elle dérive, comme la joie dans une prunelle vive.

» De cette vertu vient donc, et non des corps denses et raréfiés, ce qui semble inégal en lumière : elle est le principe formel qui produit,

» Conformément à sa puissance, ce qui est obscur et ce qui est clair. »

456 LA DIVINE COMFDIE.

CHANT III

Le poète rencontre dans la lune les Ames de celles qui, ayant fait v<ea de virgi- Bité, durent par la violence manquer à leur vœu. — Piccarda, ^œiir de Forne, Ini expose comment tons les Uiouheureux sont contents da degré de gloire qui lenr est accordé; puis la ri^^le religieuse qu'elle cl Constance, lille du roi Roger, avaient embrassée sur terre. — Selon les coromentatours, Dante a choisi la Lune ponr séjour de la virginité, parce qu'étant froide de sa nature, cette planète dispose les Ames à la chasteté. On sait aussi que dans l'antiquité, Diane on la Lime était la déesse de la virginité.

Ce soleil ^ qui d'abord brûla mon cœur d'amour^ m'avait découvert^ par ses preuves et ses réfutations, le doux aspect de la belle vérité.

Et moi, pour me confesser vaincu et persuadé, autant que je le devais, je levai la tête plus haut pour parler.

Mais une vision m'appaïut qui me retint si fort attaché à la contempler, que je ne me souvins plus de ma confession.

Gomme par des verres transparents et nets, ou par des eaux claires et tranquilles, pas assez profondes pour que le fond en soit sombre.

Les images reviennent à nos yeux si affaiblies, qu'une perle sur un front blanc ne vient i»as plus lentement à nos regards;

Ainsi je vis plusieurs figures prêtes à parler. C'est poiu*quoi je tombai dans Terreur contraire à celle qui alluma l'amour entre l'homme * et une fontaine.

Aussitôt que je les eus aperçues, estimant qu'elles étaient réfléchies par un miroir, je tournai les yeux pour voir de qui elles provenaient,

Et je ne vis rien ; de sorte que je les ramenai vers mon doux guide, qui, en souriant, avait des étincelles dans ses saints regards.

« Ne t'étonnc pas si je souris de ton raisonnement puéril,

» Béaîrice ou la Théologie.

Narcisse.

LB PABADI8. CHANT 111. 457

me dit Béatrice; ton pied ne s'appuie pas encore sur la mérité,

» Et, comme d'habitude, il te fait trébucher. Les figures que tu Tois sont de vraies substances, ici reléguées pour avoir manqué à leur vœu.

» Donc parle avec elles, écoute et crois, car la vraie lumière qui les réjouit ne laisse jiunais leurs pas s'en écarter. »

Et moi je m'adressai à l'ombre qui semblait plus disposée à converser, et, quasi comme un homme que trop de hâte embarrasse, je commençai :

« 0 esprit heureusement créé, qui, sous les rayons de la vie étemelle, sens en toi une douceur qu'on ne comprend jamais si on ne l'a goûtée !

» Tu me rendras reconnaissant, si tu daignes me dire ton nom et vôtre sort à tous. » Et l'ombre tout aussitôt avec des yeux riants :

» Notre charité ne ferme point les portes à un juste désir ; elle se conforme à celle de Dieu, qui veut que toute sa cour lui ressemble.

1) Dans le monde je fus une yierge religieuse, et si ta mémoire me regarde bien, elle me retrouvera, quoique aujourd'hui plus belle.

» Tu reconnaîtras que je suis Piccarda *. J'ai été placée id avec ces autres bienheureux, et bienheureuse je suis dans la sphère la plus lente '.

» Nos affections, enflammées des seules joies de TEsprit- Saint, se réjouissent dans l'ordre où il les a établies;

» Et ce sort qui paraît si peu élevé nous est donné, parce que nos vœux furent négligés et rompus en partie ^. »

Et moi à elle : a Sur vos admirables figm-es resplendit

> Piccarda, de la famille des Donati, de Florence.

* La lune) snivaDi le système de Plolémée.

* Perclie Tur neglclti

Li noslri voli, c voti in ali-uu caulo.

Ce concetto est intraduisible.

458 I^ MTYTŒ COMÉDIE.

je ne sais quoi de divin, qui change le premier aspect qu'on a gardé de vous.

» Aussi je n*ai pas été prompt à me souvenir : mais à présent je m'aide de ce que tu me dis, de sorte que de te reconnaître m'est chose plus facile.

» Mais, dis-moi, vous qui êtes heureuses dans cette sphère, désirez-vous un lieu plus élevé pour mieux voir IKeu^ pour mieux l'aimer et en être mieux aimées ? »

Elle sourit un peu avec les autres omhres; ensuite elle me répondit si joyeuse, qu'elle semblait brûler de l'amour du premier foyer :

« Frère, une vertu de charité calme notre volonté, et cette vertu ne nous fait vouloir que ce que nous avons ^ et ne nous donne la soif d'aucun autre bien.

» Si nous désirions être plus élevés, nos désirs seraient en désaccord avec la volonté de celui qui nous rassemble ici;

» Désaccord que n'admettent point les sphères célestes. Tu verras, si tu remarques bien leur nature, qu'il est nécessaire ici de vivre dans la charité :

» Et même il est essentiel à notre existence bienheureuse de se tenir dans la volonté divine , de manière que toutes nos volontés se résolvent en une seule.

» Que nous soyons rangés de degré en degré dans ce royaume, cela plaît à tout le royaume, comme au roi^ dont la volonté fait notre volonté.

D Dans sa volonté est notre paix; elle est cette mer où tout vient se jeter, et ce qu'elle a créé, et ce que fait la nature. »

Alors il me fut clair que tout lieu dans le ciel est Paradis, quoique la grâce du bien suprême n'y pleuve pas de la même façon.

Mais, comme il advient qu'on est rassasié d'un mets, et que d'un autre mets on sente encore le désir, de sorte qu'on redemande de celui-ci, et que de l'autre on refuse

Ainsi je fis du geste et de la parole, afin d'apprendre de

Ll FAIUDIS. C8A?iT 111. 459

cette âme quelle fût )a toile jusqu'au bout de laquelle elle nte poussa point la navette.

«Une vie parfaite, un mérite émincnt, me dit-elle, placent plus haut que nous dans le ciel une femme , selon la règle de laquelle on s*habille et Ton se voile dans votre monde %

» Afin jusqu'à la mort de veiller et de dormir avec l'époux qui accepte tout vœu que la charité conforme à son désir.

» Pour la suivre je m'enfuis du monde toute jeune, je m'enfermai sous son habit, et je promis de suivre la voie de son ordre;

T» Puis des hommes, plus habitués au mal qu'au bien, m'enlevèrent de la douce clôture : Dieu sait quelle fut ensuite ma vie,

» Pour cette autre splendeur qui se montre à toi , à ma droite, et qui brille de toute la lumière de notre sphère,

» Ce que je dis de moi, elle le pense d'elle : elle fut religieuse, et l'on a de même ôtc de sa tête l'ombre des bandeaux sacrés.

» Mais quand elle fut retournée dans Je monde , contre son gré et contre ses bonnes habitudes, elle ne fut jamais dépouillée du voile de son cœur.

» C'est la lumière de la grande Constance', qui, du second orçueil de la Souabe, engendra le ti'oisième, et la dernière puissance de cette race. »

Ainsi parla Piccarda; ensuite elle commença TAve Maria, tout en chantant, et, tout en chantant, elle s'évanouit, comme à travers l'eau sombre une chose pesante.

Mes regards, qui la suivirent autant que possible, se tournèrent, lorsqu'ils l'eurent perdue, vers le but d'un plus grand désir.

Et se dirigèrent tout entiers sur Béatrice ; mais celle-ci

' Sainte Cluirc, de l'ordre des Franciscaines, auquel appartenait Piccarda. ' Fille du Roger, roi de Fouille et de Sicile; Conslaneo fut tirée de sou nionasièrc à Païenne et mariée à l'empereur Henri VI.

jeta de tels éclairs devant mes ^eux> que d'abord ils ne purent supporter cette vue ; Et cela me rendit plus lent à Tinterroger.

CHANT IV

Dante est encore dans la planète de la Lune. — Là, Béatrice lai révèle dcox vérilrs : la première, où est le séjour des Bienheureux ; la seconde, touchant la diOtTcncc entre la volonté mixte et la volonté absolue. — Le poète demande à son guide s'il est un moyen de satisfaire à des vœux qui n'ont pas clé accomplis.

Entre deux mets placés à égale dislance et attirant également, un homme libre de choisir mourrait de faim avant de porter l'un d'eux à ses dents ;

De même se tiendrait un agneau entre les désirs de deux loups féroces, il tremblerait également; de même se tiendrait un chien entre deux daims*.

Donc, si je me taisais, je ne m'en repens pas : également suspendu entre nies doutes, ce silence était nécessaire 3 je ne m*en loue pas non plus.

Je me taisais; mais mon désir était peint sm* mon AÎsage, et ma demande s'y montrant, apparaissait plus chaude qu'elle n*eût été dans des paroles.

Béatrice fit ce que fit Daniel en délivrant Nabuchodonosor de cette colère qui Tavait rendu injustement cruel.

Et elle dit : « Je vois bien comme deux désirs contraires t'attirent ; ton souci se lie lui-même si fortement, qu'il ne peut se développer au dehors.

» Tu argumentes ainsi : si la bonne volonté dure, par

* Imité d'Ovide :

Tigris ut, audilis diycrsft valle duorum Exstimulala fume mugilibus armciitorum, Ncscit utro polius ruât, etc.

[lletam.f lib. t.)

quelle raison la violence d'autrui diminuerait-cUc la mesure de mon mérite?

» Et une autre occasion pour toi de douter, c'est que les âmes semblent retourner aux étoiles, selon la sentence de Platon».

» Telles sont les questions qui pèsent également sur ta volonté; donc, je traiterai d'abord celle qui a le plus de fiel.

» Entre les séraphins, celui qui pénètre le plus en Dieu, Moïse, Samuel, ou l'un des deux Jean (celui que tu voudras prendre), je ne dis point Marie,

» Tous ces séraphins n'ont pas leur banc dans un autre ciel que ces esprits qui viennent de t'appaïaîlre , et n'ont pas pour leur existence plus ou moins d'années.

» Mais tous embellissent le premier cercle, et ils ont la vie difféi^enmient douce^ selon qu'ils sentent plus ou moins l'éternel Esprit.

» Ces âmes se sont montrées ici, non parce que cette sphère leur a été destinée, mais pour te montrer, parmi les sphères, quelle est la moins élevée.

» C'est ainsi qu'il convient de parler à votre esprit, parce qu'il ne saisit que par les sens ce qu'il rend ensuite digne de l'intelligence*.

» Pour cela l'Écriture condescend à vos facultés, elle attribue à Dieu des pieds et des mains, et elle entend tout autre chose.

» Et la sainte Église vous représente sous des appaiences humaines, Gabriel et Michel, et l'autre qui guérit Tobie.

» Ce que Timée* pense des âmes n'a point de rapport avec ce qui se voit ici, car il paraît penser comme il parle.

i> Il dit que l'âme retourne à son étoile, croyant qu'elle en fut détachée quand la nature l'unit à une forme.

TD Et peut-être son opinion est-elle autre que les mots ne la rendent, et elle peut avoir une intention qu'il ne faut pas railler.

• Voir le Timée.

« Nihil est iii inle'Iorlii, qnin pviiis fiierit in sensu.

» C'est-à-dire Platon ùans le limée.

462 LA B1¥»E CMIÉME.

V S'H entend que rhomieur et le blâme de l'influence retoiu'nent à ces sphères, peut-être son arc a^t-il touché quelque vérité.

» Déjà ce principe mal enteudu a égaré quasi tout le monde, de sorte qu'on a couru adorer Mercure, Jupiter et Mars.

« L'autre doute qui t'agite a moins de venin, car sa ma* lignite ne pourrait pas t'ccarter de moi.

» Que notre justice paraisse injuste aux yeux des mortels, c'est un argument de foi^ et non de méchanceté hérétique.

» Mais comme votre entendement peut bien pénétrer ju»> qu'à cette vérité, je vais te rendre satisikit, selon que tu le désires.

» Si la violence aiTive quand celui qui l'endure ne se prête en rien à celui qui le force, ces âmes ne sont pas excusées par cette violence;

y> Car la volonté, si elle ne le veut, ne s'éteint pas; maïs elle fait comme la nature fait dans le feu, quand même la violence rabattrait mille fois.

» C'est pourquoi si la volonté se plie un peu ou beaucoup, elle cède à la force ; ainsi firent ces âmes, puisqu'elles pouvaient rctoiuncr au saint lieu.

» Si leur volonté était restée entière, comme celle qui tint Laurent sur le gril, et celle qui rendit Mucius si dur pour sa main *,

» Elle les aurait reportées, sitôt qu'elles furent libres, dans le chemin d'où elles avaient été enlevées; mais une si solide volonté est trop rare.

» Par ces paroles, si tu les as recueillies comme tu le devais , est détruit l'argument qui t'aurait encore importune plusieurs fois.

» Mais à cette heure un autre mauvais pas vient à la tra-

* Uicre quam poluit conlcmplo Mucius igno,

liane spcclurc manum Porscnoa non poluit.

(klAlITXAL.)

LB FARAD». CHAirr It. -WO

verse devant te« yeux, et tel que par toi-même ta n'en pourrais sortir; auparavant tu te sentirais fatigué.

» Je t'ai mis pour certain dans Tesprit qu'une âme heureuse ne pourrait mentir, parce qu'elle est toujours auprès de la première vérité.

» Ensuite tu as pu enten<ïre de Piccarda que Constance garda son affection pour le voile, de sorte qu'en ceci elle paraît me contredire.

» Bien souvent, frère, il advient que, pour fuir le péril, on fait contre son gré ce qu'il ne faut pas faire ;

» Comme Alcméon , qui, prié de cela par son père, tua sa propre mère, et, pour ne pas perdre la piété, se fit impie *.

)) Je veux que tu penses à ce point : que si la force et la volonté s'accordent, il en résulte que les fautes ne peuvent plus s'excuser.

» La volonté absolue ne consent pas au mal, mais elle y consent en tant qu'elle craint, si elle se retire, de tomber dans une plus grande peine.

» Donc, lorsque Piccarda «'exprime comme elle l'a fait, elle entend parler de la volonté absolue, et moi j'entends parler de l'autre; de sorte que nous disons vrai toutes deux. ))

Tel fut l'écoulement du sahit ruisseau sortant de la fontaine d'où toute vérité dérive ; ainsi elle mit la paix dans l'un et l'autre de mes désirs.

tt 0 amante du premier amant» ! ô Dame divine ! m'écriaije ensuite, dont le parler m'inonde et m'échauffe tellement, que de plus en plus il m'avive,

)) Mon afFeclion n'est pas si profonde, qu'elle me suffise pour vous rendre grâce pour grâce ; mais que celui qui voit et peut réponde pour moi.

» Je vois bien que notre entendement ne se rassasie ja-

* tltusque parente parentem Nalus crit facto pius et scclcralus codem.

(Ovide, Mitam.)

* Cc'aU'icc, amanle de fiieu.

mais^ s'il n'est éclairé par la vérité^ hors de laquelle ne brille aucune vérité ;

» Aussitôt qu'il Ta pu atteindre , il se repose en elle comme la bête sauvage dans sa tanière; et il faut qu'il Fatteigne, sinon chacun de nos désirs serait vain.

D C-est par ce désir que le doute naît au pied de la vérité comme un rejeton; et c'est dans sa nature de nous pousser jusqu'au sommet de colline en colline.

» Ceci m'invite, ceci m'encourage, ô Dame! à vous demander avec respect le mot d'une auti*e vérité qui m'est obscure.

» Je veux savoir si l'homme peut satisfaire à des voeux rompus par d'autres bonnes actions qui ne soient pas petites dans votre balance. »

Béatrice me regarda avec des yeux remplis d'étincelles d'amour, avec des yeux si divins, que, sentant ma force vaincue, je me détournai^

Et restai comme anéanti^ avec les yeux baissés.

CHANT V

Béatrice, Toalant résoudre le doute exposé par Dante ao chant prccédont snr la nature et l'essence du vœu, lui indique de quelle manière on peut satisfaire aux vœux qui ont été rompus. — Ils montent ensuite au second ciel dans la planrte de Mercure. — Un nombre infini d'Ames bienheureuses viennent vers le poèlf) et une d'elles lui propose do répondre à toutes ses questions.

« Si, dans ce centre du binilant amour, je t'appai-ais rayonnante au delà de ce qui se voit sur terre,* au point que je surmonte la force de les yeux,

» No t'étonne pas , car ceci provient d'une vue parfaite qui, comme elle saisit vite les objets, les examine aussi rapidement une fois qu elle les a bien saisis.

» Je vois clairement comme resplendit déjà dons ton in-

LE PARADIS. CHANt V. 465

telligcnce rétcrnelle lumière dont la seule vue allume en nous l'amour.

» Et si quelque autre chose attire votre amour , ce n'est qu'une trace mal connue de cette lumière qui luit à travers ces choses.

» Tu veux savoir si, par d'autres bonnes actions, on peut satisfaire à un vœu rompu , de manière que Tâme soit à l'abri du remords. »

C'est ainsi que Béatrice commença ce chant; et comme un homme qui n'interrompt pas son discom's, elle continua ainsi son saint enseignement :

c( Le plus grand don que, dans sa largesse, Dieu nous fit en nous créant, et le plus conforme à sa bonté, et celui qu'il appj'écie le plus,

» Ce fut la liberté de la volonté, dont les créatures intelligentes furent et sont toutes seules douées.

f> Maintenant t'apparaîtra, si tu raisonnes d'après ce principe, la haute valeur d'un vœu, s'il est ainsi fait que Dieu .consente quand toi-même tu consens.

» Car, en concluant le pacte entre Dieu et l'homme, on sacrifie jce trésor de la volonté dont je parle, et on le sacrifie par son propre fait;

» Donc que peut-on rendre en échange? Si tu crois bien user de ce que tu as déjà offert, c'est d'une chose mal acquise vouloir faire une bonne œuvre.

» Tu es désormais fixé sur le point principal. Mais comme la sainte Église donne en ceci des dispenses, ce qui pai'aît contraire à la vérité que je t'ai découverte,

)) Il te faut encore rester un peu à table, parce que la nomTlture lourde que tu as prise demande un peu d'aide pour passer.

)) Ouvre l'esprit à ce que je te présente, et l'enferme en toi-même; car cela ne donne pas la science, d'enlendro sans retenir *.

» Deux chcses sont nécessaires à l'essence parfaite de ce

' Niliil scimus ni^i qsicd uicmcrià icuemus. (Clef AON.)

466 I^ DIYBIB COHÉblS.

sacrifice : l'une est Tobjet Diême qu'on sacrifie; l'autre ot la convention en elle-môme.

» Cette dernière ne s'efface jamais^ si elle n'est pas ctervéeyetc'estàaon si\|et que^ plus haut,je t'ai parié en tenei si précis.

» Pour cette cause^ œ fut une nécessité aux Hébreux droC* Irir, bien que souvent Tofirande subit un changwairi comme tu dois le savoir ^.

» Quant àTautre chose^ que je t'ai montrée commBlv-' mant la matière du sacrifUre, elle peut être teOe qu'on rtt point failli si on rechange contre une autre matière.

» Mais que nul ne change de sa propre autcnilé le llvdeau de son épaule^ sans un tour de la dcf bliDcbs età la clef jaune •.

. » Estime tout changement insensé, si la dioae déUflfe n'est point contenue dans la chose nonTcllement foiib comme quatre dans six.

» Or, toute chose qui pèse tant par sa valeur, qa*db attire de son côté la bsiiance, ne se peut remplace para» aulic.

» Que les mortels ne se fassent pas un jeu du vœa §ai les lie! Soyez fidèles, et en \ous engageant ne soyeipai aveui;les, comme Jephtc dans sa première oflrande!

Car il lui valait mieiuc dire : a J'ai mal fait, » que de faire pis en observant son vœu; et tu peux trouver toul aussi insensé le grand chef des Grecs,

» Lui qui força Ipliigénie à plcm^er son beau visage, et fit pleurer sur elle les fous et les sages lorsqu'ils entendireot parler d'un culte si baibare.

» Chrétiens, soyez plus lents à vous mouvoir; ne aoyei pas comme la plume à tout vent^ et ne croyez pas que toute eau vous lave.

» Vous avez l'Ancien et le Nouveau Testament, et le Pasteur de TKglisc pour vous guider : que cela vous suffise pour votre salut.

• Voir nti Lciùliqur^ tliap. I d viii.

* Se rappeler les deux club Uc iJ^iisa au chaut ix du Pt.rgaloiro*

LE PABAmS. CHANT ÏV. 467

» Si de mauvais désirs vous appellent ailleurs, soyez hommes, et non des brebis folles, afin que le Juif ne rie pas de vous, au milieu de vous.

» Ne faites pas comme l'agneau qui laisse le lait de sa mère, et, simple et folâtre, combat contre lui-même pour son seul plaisir. »

Ainsi, comme je récris, me parla Béatrice; puis elle se retourna toute pleine de désirs vers ce côté où le monde est plus brillant.

Son silence et le changement de ses traits firent taire mon esprit avide, qui avait déjà de nouvelles questions à mettre en avant.

Et comme la flèche qui frappe le but avant que la corde soit en repos, ainsi nous courûmes au second royaume *.

Là je vis ma Dame si radieusement belle quand elle pénétra dans la lumière de ce ciel, que la planète en devint plus lumineuse.

Et si rétoile se changea et rit, que fis-je, moi qui, par ma nature, suis en tout sens mobile !

Comme dans un vivier dont l'eau est tranquille et pure, les poissons accourent vers ce qui vient du dehors et qu'ils croient être leur pâtiu*e.

De même je vis bien plus de mille splendeurs accourir vers nous, et l'on entendait chacun s'écrier : « Voilà qui accroîtra nos amours ! »

Et pendant que chacune d'elles venait à nous, on voyait l'âme pleine de liesse au milieu du vif éclat qui sortait d'elle.

Pense, ô lecteur, si ce qui commence ici s'arrêtait, quelle faim pleine d'angoisses tu aurais d'en savob davantagç î

Et tu verras, d'après toi-même, combien j'avais désir d'apprendre leur condition de ces splendeurs, dès qu'elles se manifestèrent à mes yeux.

(( 0 heureusement né! à qui la grâce donne de voû' les trônes du triomphe éternel avant d'avoir quitté la milice des vivants,

' Au ciel de Mercare,

4G8 LA DtVIIŒ COMÉDIE.

» Nous sommes enflammés de la lumière qui s'ëpand par tout le ciel ; donc, si lu désires t'éclairer sur notre sort, rassasie-toi selon Ion plaisir. »

Il me fut dit ainsi par un de ces pieux esprits ; et par Béatrice : « Dis, dis en toute confiance^ et crois-les comme des dieux.

— Je vois bien que tu habites, comme dans un nid, ton nid dans ta propre lumière, et que tu la transmets par les yeux, puisqu'elle brille loreque tu souris;

» Mais j'ignore qui tu es, et pourquoi tu tiens, ô digne âme ! le degré de la sphère qui se voile aux mortels avec les rayons d'un autre i. »

Ainsi dis-je vers la lumière qui d'abord m'avait parlé, et elle alors devint plus brillante qu'elle n'était.

Comme le soleil qui se cache lui-même par trop de lumière, quand la chaleur a détruit les vapeurs amassées qui la tempéraient.

Ainsi par une plus grande joie se cache dans son rayon la figure sainte, et ainsi enfermée, enfermée elle me répondit *

Selon que le chante le chant suivant.

CHANT VI

L*Esprit qui avait propose à Dante de répondre à ses questions, déclare ètr« Prae pereur Jastinien, el raconte ensuite toutes les gloires de i'Ai};le roicaiM». — Dans Mercure liabilent les Ames qui, par leurs belles actions, ont sn t'élern' j la i;Ioirc. — Là brille la lamière de Roinée, ministre de Raymond Béreng«f| comte de Provence.

a Après que Constantin eut tourné l'aigle contre le cour du ciel qu'elle avait suivi, derrière l'antique ravisseur de Lavinie ^.

I Les rayons du soleil.

* E cosl chiusa cbiusa mi rispose, etc.

. * C'o$t-à-dirc, après <)ue Constantin eut ramené de Rome à Bjmnee Taigle ro* maino qui avait suivi Énéo d'Orient en Occident au pays de Laviaie.

» Pendant cent et cent ans et plus^ l'oiseau de Dieu se tint à l'extrémité de TEurope, dans le voisinage des montagnes, d'où il était d'abord sorti.

» Et, à l'ombre de ses ailes sacrées, il y gouverna le monde passant toujours de main en main; or, en changeant ainsi, il Tint enfin sur la mienne.

» Je fus Césai*, et je suis Justinien, qui par la volonté du premier amom*, que toujours je ressens, retranchai des lois le superflu et Tinutile.

» Avant de m'être appliqué à cet ouvrage, je croyais qu'il n'y avait dans le Christ qu'une nature, et non plus, et je me contentais d'une telle croyance;

» Mais le bienhem*eux Agapet, qui fut grand pasteur, me ramena à la vraie foi par ses paroles;

9 Je le crus, et tout ce qu'il me disait je le vois clairement à cette heure; comme tu vois dans toute conti*adiction une partie fausse et une partie vraie.

» Aussitôt que je marchai avec l'Église, il plut à Dieu de m'inspirer par gi'âce ce grand travail, et je m'y livrai tout entier.

x> Je confiai les armées à mon Bélisaire, et la droite de Dieu fut si bien avec lui, que ce fut un signe que je devais me reposer.

» A présent ma réponse s'applique ici à ta première question ; mais le sujet me force de la faire suivre encore de quelques explications,

D Pour que tu voies s'ils ont bien raison ceux qui se lèvent contre le signe saint et sacré, et ceux qui se l'approprient et ceux qui s'y opposent *.

» Vois quelle haute vertu l'a rendu digne de vénération; et sa gloire commença au jour où Pallas ' mourut pour lui donner l'empire.

» Tu sais que l'Aigle fit sa demeure dans Albe pendant

• Les Goeircs el les Gibelins.

* Le tils d'Évandre

trois cents ans et plus> jusqu'au jour où trois contre trois combattirent pour elle ^

» Tu sais ce qu'elle fit depuis Tenlèvenient des Sabines jusqu'à la douleur de Lucrèce^ sous sept rois^ domptant tout autour les nations voisines.

n Tu sais ce qu'elle fit^ portée par ces insignes Romains, contre Brennus, coutre Pyrrhus, contre les auti*es princes et peuples ligues :

^ D'où Torquatus, et Quintius * qui reçut un surnom de sa chevelure négligée, les Décius et les Fabius, conquirent une renonmiée que j'aimè à admirer.

V Elle teiTassa l'orgueil des Arabes, qui, derrière Annibal, passèrent les roches Alpestres, d'où toi, fleuve du Pô, tu découles.

» Sous elle triomphèrent, jeunes encore, Scipion éi Pompée; et pour cette montagne sous laquelle tu es né, ce triomphe parut amer \

D Puis, vers ce temps où le ciel voulut ramener le monde à rélat serein dont il est le modèle^ César la prit par la volonté de Rome.

D Et ce qu'elle fit du Var jusqu'au Rhin, l'Isère et la Saône le virent, et la Seine le vit, et toute la vallée dont les eaux gonflent le Rliône.

)) Ce qu'elle fit après sa soriie de Ravenne, et le passage du Rubicon, fut d'un vol si rapide, que la langue et la plume ne la suivraient pas.

» Elle tourna les troupes vers l'Espagne, puis vers Durazzo, et elle frappa Pharsale si rudement, que le Nil brûlant en sentit la douleur.

» Antandre et Siraoïs, d'où elle s'était élancée *, elle les revit, et aussi le lieu où repose Hector; puis, pour le malheur de Ptolémée, elle repartit.

» De là elle vint foudroyer Juba; puis elle se retourna

* Combat des Horaces et des Curiaces.

* Qnintius Cincinnatus.

' La montagoe de Fiésole qai domine Florence, patrie de Dante. Fiéaolc fal ruinée par les légions romaines pour avoir donné asile à Catilina.

* Avec Éuée.

LE PARADIS. CHANT Vf. 471

▼ers votre Occident^ où elle entendait le clairon de Pompdc. . » Pour ce qu'elle fit avec celui qui la porta ensuite S Brutus et Gassius aboient en enfer * ; Modènc et Pérousc en furent dans la douleur.

» Et elle en pleure encore, cette triste Cléopâtre, qui, en fuyant devant l'aigle, reçut de l'aspic une mort subite et atroce.

» Avec celui-ci, Talgle romaine courut jusqu'à la mer Rouge ; avec celui-ci elle établit dans le monde une si grande paix, que le temple de Janus fut fermé.

» Mais ce que ce signe, qui m'excite à parler de lui, avait fait d'abord, et ce qu'ensuite il devait faire dans le royaume mortei qui lui est soumis,

9 Devient en apparence cbétif et obscur, si, le voyant dans la main du troisième César, on le considère avec un œil édalrë et une afl'ection pure.

» Car la vivante justice qui m'kispire lui accorda, dans k main de celui que je cite, la gloire de venger la divine eôlère K

» Or émerveille-toi ici devant ce que je vais te répéter. Avec Titus Faigle courut ensuite tirer vengeance de la vengeance du péché antique *.

» Et quand la dent lombarde mordit la sainte Église, Charlemagne la secourut en remportant la victoire sous les ailes de l'aigle.

9 Désormais tu peux juger de ceux que j'ai accusés plus baut, et de leurs fautes qui sont la cause de tous vos maux.

» L'un au signe commun oppose les lis jaunes, l'autre se rq>proprie, ne songeant qu'à son parti, si bien qu'il est diflidle de savoir lequel est le plus en faute.

y> Qu'ils fassent, les Gibelins, qu'ils fassent leurs menées

' Avec Angwte.

' Se rappeler le dernier cbant de V Enfer,

* Tibère, le troisième César, aurait pu venger la mort du Christ.

* La mort du Christ fut la vengeance que Dieu tira de la faulu d'Adam, et Titus aUa punir) 'S exécuteurs de celle vengeance.

A fur vendetta corse Dilla vendetta de! pcccato anlico.

472 LA DIVIKE COMÉDIE.

SOUS un autre signe ; car on suit mal celui-ci quand^ lui et la justice^ on les sépare !

» Et que ce nouveau Charles ^ ne l'abatte pas avec ses Guelfes^ mais qu'il craigne des serres qui à un lion plus grand ont arraché la crinière !

D Maintes fois4es fils ont déjà pleuré pour la faute de leur père; et qu'on ne croie pas que Dieu change ses armes pour les lis.

» Cette petite étoile* est peuplée des bons esprits qui ont été actifs sur la terre, afin d'y être remplacés par llionncur et la renommée.

» Et lorsque les désirs s'élèvent vers cette étoile tout en déviant ainsi , il faut que les rayons du véritable amour soient aussi moins vifs à s'élever.

» C'est dans la mesure de nos récompenses et de notre mérite que se trouve une partie de notre joie , parce que nous ne la voyons ni moindre ni plus grande.

» Donc la vivante justice adoucit tellement en nous le désir, que jamais il ne se peut tourner vers une méchanceté.

» Des voix différentes font les doux concerts; ainsi les différents degi'és de notre vie rendent une douce harmonie au milieu de ces sphères.

» Dans cette perle luit la lumière de Romée ', dont l'œuvre grande et belle fut mal récompensée.

» Mais les Provençaux qui furent contre lui n'ont pas eu longtemps sujet de rire; et de vrai, celui-là chemine mal qui tourne à sa perte les bienfaits d'autrui.

» Raymond Bcrenger eut quatre filles, et chacune d'elles fut reine ; et ceci fut fait par Romée, pei-sonne humble et errant pèlerin.

» Et puis des paroles louches excitèrent Raymond à de-

* Charles U, roi de Pouille.

* Mercure.

* Voir daDs les chroniques la curicuie histoire de ce Romée, qui uDe note trop longue.

mander des comptes à ce juste qui lui rendit sept et cinq pour dix.

» Sur quoi^ il partit pauvre et vieux; et si le monde sayait le courage qu'il eut en mendiant sa vie, morceau & morceau^

» Ce monde, qui le loue beaucoup, le* louerait davantage, »

CHANT VIL

L'emperevr Ji'aslinien disparaît atec les aatres Esprits. *- Alors Bi>atrice r^soot les diwlet «pie quelques paroles de resoperear araient fait naUre dans la pens4^ en poète, tovehant la rëdemptio», rinmortaltté de l'àine et la résurrection des

Hosauna sanctas Dens Sabaoth, SuperiUttStrans claritate tu& FcUces ignés bomm Halaboth!

Ainsi, en se tournant vers sa sphère, me parut chanter cette sid)stance S sur laquelle s'est répandue une double lumière*.

Et eUe et" les autres reprirent leur danse, et, comme de très-rapides étincelles, se voilèrent à mes regards dans un éloignement soudain.

Je doutais, et je me disais : « Dis-lui, dis-lui donc ! Oh ! disais-je à part moi, dis-lui donc à la Dame que tu aimes et qui apaise ta soif avec la douce rosée de ses lèvres ! »

Mais ce i-espect qui s'empare de moi tout entier pour B et pour IGE, m'inclinait comme un homme qui s'assoupit ».

Béatrice me laissa peu de temps ainsi, et elle commença

* Justiuicn.

' « Il entend qae la lumière ou splendeur de Juslinicn s'cstoit augmentée do la moytié pour avoir usé la vertu de charité à l'endroit de Dante. > (Grangicr.)

* Pour Bice, diminulir de Biatric»,

Ma quelb revcrcnza, chc s'indonna Di tutto me, pur per B e per IC£.

iO.

474 LA DIYTKE COMÉDIE.

en rayonnant sur moi d'un sourire tel qu'il rendrait un homme heureux dans le feu :

« Selon que me l'apprend mon jugement infaillible, tu penses en toi-même comment une juste vengeance fut justement punie.

» Mais je débafrasserai vite ton esprit, et toi, écoute, car mes paroles vont te faire présent d'une grande vérité.

» Pour n'avoir pas souffert un frein utile à la faculté qu'on nomme la volonté, l'homme qui ne naquit pas *, en se damnant, damna toute sa race.

» D'où il advint que l'espèce humaine, infirme, languit là-bas durant plusieurs siècles dans une grande erreur, jusqu'à ce qu'il plût au Verbe de Dieu de descendre ;

v> Et la nature, qui s'était éloignée de son créateur, il l'unit en lui à sa personne par le seul acte de son étemel amour.

» Maintenant dirige ton esprit sur ce raisonnement. Cette nature unie a son créateur, telle qu'elle fut créée, était sincèi'e et bonne :

» Par elle-même, elle fut bannie du Paradis, parce qu'elle sortit de la voie de vérité et de sa vie*.

» Donc la peine endurée sur la croix, si on la mesure à la nature prise par le crucifié, plus justement que jamais une autre fit sentir son étreinte

» Et aussi nulle autre ne fut plus injyste en r^ardant à la personne qui souffrit, et en qui s'était unie cette nature.

» Partant d'un seul acte sortirent des choses diverses; car la même mort plut à Dieu et aux Juifs; par elle la terre trembla et le ciel s'ouvrit.

)> Désormais cela ne doit plus te paraître au-dessus de ta portée, si l'on te dit qu'une juste cour a puni une juste vengeance '.

» Mais à présent je vois, de pensée en pensée, ton esprit

* Adam.

' Ego sum via, verilas et vila. (JoAN., Xir.)

' Chc giusia vcodctta poscia vcogiata fu dt giutU ecurto*

LE PARADIS. CHAîrr vn. 475

serré dans un noeud dont il attend avec un grand désir qu'on led^ge.

v Tu dis : « Je comprends bien ce que je viens d'entendre; mais pourquoi Dieu voulut user de ce mode pour notre rédemption^ ceci m'est caché. »

9 Frère, ce décret est voilé pour les yeux de tout homme dont l'esprit n'a point grandi dans la flamme de l^unour.

9 Et véritablement^ comme on examine beaucoup ce point et qu'on le comprend bien peu^ je te dirai pourquoi un tel mode fut pris conune le plus digne.

)» La divine bontés qui écarte d'elle toute rancune^ étinoeUe en brûlant elle-même, de sorte qu'eUe fait jaillir les beautés étemeUes.

» Ce qui découle d'elle sans intermédiaire n'a point de fin^ parce que rien ne change son empreûite quand elle-même l'a donnée.

« Ce qui découle d'elle sans intermédiaire est entièrement libre, conmie n'étant pas sujet à l'mfluence des choses secondaires.

Ti Plus l'être sorti d'elle lui est conforme, plus cet être lui plait : car l'ardeur sainte qui rayonne sur toute chose est plus vive dans celle qui lui est plus ressemblante.

» L'humaine nature a sur toute autre l'avantage de ces dons immédiats; mais si un seul lui manque^ il lui faut déchoir de sa noblesse.

T^ C'est le péché seul qui lui ôte sa liberté et sa ressemblance avec le Souverain Bien, parce qu'elle n'en reflète que peu la blanche lumière.

» Et jamais elle ne retourne à sa dignité native, si elle ne remplit le vide laissé par sa faute, et si par de justes peines elle n'expie des plaisirs mauvais.

« Votre nature, quand elle pécha tout entière dans son germe, fût dépouillée de ses dignités et chassée du Paradis.

D Et elle ne pouvait les recouvrer, si tu Texamines bien attentivement, par nulle voie, sinon en passant par un de ces deux gués :

» Ou que Dieu, dans sa bonté, eût remis le péché, ou que rhomme par lui-même eût racheté sa folie.

)» Maintenant plonge tes regards dans rabîme du conseil étemel, et, autant que tu le peux, tiens-toi attentif à mes paroles.

» L'honmie ne pouvait jamais, dans ses limites naturelles, donner satisfaction, car il ne pouvait pas descendre par son humble obéissance

» Autant que par sa désobéissance il avait aspiré à s'élever; et pour cette raison, l'honmie était dans l'incapacité de donner par lui-même satisfaction.

» Donc il fallait que Dieu ramenât Thomme à la vie plénièrc pai* ses propres voies; je dis par une de ces voies, ou par toutes les deux.

» Mais comme l'œuvre est d'autant plus chère à l'ouvrier, qu'elle représente mieux la bonté du cœur d*oii elle est sortie,

» La divine bonté, qui donne son empreinte au monde, se réjouit de procéder par toutes ses voies pour vous relever vers elle.

» Entre le premier jom- et la dernière nuit, jamais progrès si grand et si magnifique ne s'opéra ou ne pourra s'opérer par l'autre voie.

» Car Dieu fut plus généreux de se donner lui-même pour rendi'c l'homme capable de se relever, que s'il l'avait seulement renvoyé absous.

» Or, tous les autres moyens étaient insuffisants devant la justice, si le Fils de Dieu ne se. fût humilié jusqu'à s'incarner.

» A présent, pom* bien remplir tous tes désirs, je reviens en arrière, et je t'éclaircirai quelque pohit, afin que tu y voies comme moi-même.

» Tu dis : a Je vois l'air, je vois le feu, l'eau et la terre, et tous leurs mélanges se corrompre et durer peu;

» Et ces choses pourtant ont été des créatures; or, si ce que tu as dit était vrai, elles devraient être à Talni de la cori-uption. »

» Les anges, frère, et le pays libre et pur où lu es, peuvent se dire créés, comme ils le sont de fait dans leur être entier;

)» Mais pour les éléments que tu as nommés, et les choses qui en viennent, une puissance créée leur donne seule leur forme.

v Créée fut la matière dont ils sont faits, créée fut la puissance informante dans ces étoiles qui roulent autour d'eux.

v L'âme de toutes les brutes et des plantes, composée de plusieurs puissances, tire des saintes étoiles l'étincelle et le mouvement *.

y> Mais notre vie aspire sans intermédiaire la suprême bonté, et s'en énamoure si fort, que toujours elle la désire.

7) Et de ceci tu peux conclure encore votre résurrection, si tu réfléchis comment fut créée la chair humaine,

1» Alors que les premiers parents furent tous les deux cré^. »

CHANT VIII

DaDte et Béatrice inontent dans la sphère de Vrnns (le troisième ciel), qui, par son humidité, disent encore les vieux commentateurs, dispose à l'amour. — Cette influence, autrefois mauvaise, est aujourd'hui toute pure et spiriluclle. — Charles Martel, roi de Hongrie, expose au poêle comment d'un père vertueux un fils vicieux peut naître.

Le monde croyait jadis, au péril de son âme , que des rayons de la belle Cypris, qui tourne dans le troisième épicycle, émanait le fol amour; *

C'est pourquoi les nations antiques, dans leur antique erreur, non-seulement l'honoraient par des sacrifices et des prières votives.

Mais elles honoraient Dionée et Cupidon, Tune comme

' Selon les scolastiqnos, l'Ame des brutes était produite par la naturel celle des hommes immédiatement par Dieu.

IT8 hX l>mNE: COMÉDIE,

In mbfCt riiolre comme le Oïs, et elles tlîâaieni qu'il s'ëÉk fls<ih pi*efi du sein cle Didon *,

Et de et*lle-là, de qui je lire le début de ce chaMj lis tlraienl !e nom dti Vëtoile dotit le soleil regarde afec pkisir tarilôl les eils blonds, tantôt la ehevelurc Oollântû iiir le doB,

Je ne me s^entis pas monter dans cette sphère *, mais je fus eerLaiu que j'y élab en voyant ma Dame devenir plus belles

Et comme dans la iTanune se remai-que Tel in celle, el comme dans la voix la voix se distingue^ quand Tune soutient un même son et que l'autre va et vient ;

Ainsi je \ is dans cette lumière d'autres Ineui^â se moutnk en rond, plus ou moins agiles j selon. Je ci'ois, qu'elles reflétaient réiernelle clarté.

D'un froid nuage ne sortirent Jamais, visii>lei ou intilàibles. des vents si rapides, qu'ils n'eussent pani emba^ rassés vi lents

A qui eût vu venir à nous les divines lumièref, laissant la ronde commencée dans le haut ciel des Séraphins.

El donif'n* (("heR qni nous app^irurent eri avarit résonnait un Hosanna si mélodieux, que depuis je n'ai jamais été sans un désir de Tenlendre.

Alors une d'elles descendit plus près de nous, et seule commença : « Nous sommes toutes prêtes à faire ton plaisir, afin que tu te réjouisses en nous.

» Nous tournons ici dans le même cercle, avec le même mouvement circulaire et avec la même soif que les prinées célestes, auxquels tu as déjà dit dans le monde :

)) Vous qui par votre inltlligence faites mouvoir le troisièiM cieP; » et nous sommes si pleines d'amour, que, pour te plaire, un moment de repos ne nous sera pas moins doux. »

Après que mes yeux se furent portés avec respect sur ma

* Énéidey 1. 1.

* La plauHe de Ytfaus.

* Coniini DcemcDl de la prcmicrc can*on9 du Contitio amoroto d« Dante.

Dame^ et qu'elle les eut rendus, par sa vue, contents et assurés,

Je les retournai vers la lumière qui s'était si amoureusement offerte à moi; et ces mots : « Dis! qui es-tu? » furent ma réponse empreinte d'une grande affection.

Oh ! combien je la vis devenii* plus brillante par l'allégresse nouvelle dont s'accrut son allégresse, quand je lui parlai !

Devenue ainsi, elle me dit : « Le monde ne m'eut là-bas que peu de temps; et si j'y étais plus longtemps restée, beaucoup de maux seront qui n'auraient pas été*.

» Je suis cachée à tes yeux par ma joie qui rayonne tout .à Tentour «t me couvre, comme Tanimal enveloppé de sa soie.

» Tu m'as bien aimée, et tu avais une bonne raison pour cela; car, si j'étais resté là-bas plus longtemps, je t'aurais montré de mon amour autre chose que les feuilles.

» Cette rive gauche, baignée par le Rhône, après qu'il s'est mêlé à la Sorgue, m'attendait, le temps venu, pour son seigneur;

» Et aussi cette pointe de l'Ausonie, où s'élèvent Bari, Gaëte et Calona, et d'où le Tronto et le Verde se dégorgent dans la mer.

» Déjà brillait sur mon front la couronne de cette terre que le Danube arrose*, lorsqu'il abandonne les rives tudesques.

» La belle Trinacrie' qui s'obscurcit entre Pachino et Peloro, sur le golfe que TEurus tourmente avec le plus de violence,

» Non à cause de Typhée *, mais du soufre qui s'exhale de son sol, la belle Trinacrie aurait encore attendu ses rois, nés par moi de Charles et de Rodolphe,

» Si le mauvais gouvernement, qui toujours encourage à

■Cette ftme est Charles Martel, roi de Hongrie, que Dante connnLà Florence.

• La Hongrie.

• La Sieile.

« fj» des TItaM ëeraaé» imia l'Eiua,

la révolte les peuples soumis, n'avait excité Palerme à crier: Meurs 1 meurs M

» Et si mon frère savait prévoir, il fuirait déjà l'avarice cupide de ses ministres catalans, pour n'avoir pas à en souffrir.

» En vérité, il doit aviser, ou par lui-même, ou par autrui, à ce que sa barque ne soit pas chargée au delà de la charge qu'elle supporte..

» Sa nature, devenue avare de libérale, aurait besoin de serviteurs occupés à d'autres soins que de mettre de l'argent dans leurs coffres ^.

— Comme je pense, dis-je alors, que la joie profonde que tes paroles versent en mon âme, ô mon seigneur ! tu la vds ainsi que je la vois moi-même

» En celui-là où toute joie conlmence et finit, cette joie m'est d'autant plus chère ; et ceci ne m'est pas moins cher de croire qu'en contemplant Dieu tu vois ma félicité.

» Tu m'as rendu joyeux; donc éclaire-moi, puisque, tout en parlant , tu m'as amené à douter comment d'une semence douce peut sortir un fruit amer. »

Ainsi moi à lui, alors lui à moi : « Si je puis te montrer une vérité, tu tourneras les yeux vers ce que tu demandes, comme à présent tu lui tournes le dos.

» Le bien, qui met en mouvement et en joie le royaume que tu gravis, fait de sa providence la force motrice de ces grands corps ;

» Et non-seulement toutes les natures sont abritées au sein de sa pensée, qui est la perfection, mais elles y trouvent toutes à la fois leur salut ;

» Car tout ce que cet arc décoche tombe droit à une un prévue, de même que la flèche dirigée vers son but.

» Si cela n'était pas, le ciel où tu chemines produirait non des effets vivants, mais des ruines.

y> Et cela ne pc it être, si les intelligences qui meuvent

I Les Vêpres siciliennes.

* Robert, frère de Charles Martel de Hongrie, éUH ttt 4»

ces étoiles ne sont pas défectueuses, œmme serait dëfec» toeux le premier esprit qui ne les eût pas créées parfaites.

n Veux-tu que cette vérité te devienne encore plus claire? » Et moi : a Non! car je juge impossible que la nature manque dans ce qui est nécessaire. »

Et l'âme y derechef: « Çà, dis-moi : serait-ce sur terre une pire existence pour l'homme s'il ne vivait pas en société? — Oui, répondis- je, et ici je n'en demande pas la raison.

— Et œla peut-il être , si là-bas l'homme ne vit pas di- Yersement en diverses professions? Non, si votre maître a dit vrai dans ce qu'il a écrit. »

L'âme, en poursuivant ses déductions, arriva à ceci; puis die conclut : a Donc vos effets divers doivent avoir des causes diverses :

» C'est pourquoi l'un naît Solon, et l'autre Xerxès, l'autre llelchisédech, et l'autre celui qui perdit son fils, comme son fils volait dans l'air.

D La nature des cercles célestes, qui donne son empreinte à la cire mortelle, fait bien son travail, mais ne dislingue pas où elle l'applique.

» De là il advient qu'en soriant de sa mère Ësau se sépare de Jacob, et que Quirinus naît d'un père si vil, qu'on le fait remonter à Mars ^

La nature engendrée serait toujours conforme à la nature qui engendre*, si la providence divine n'était pas la plus forte.

» Ton esprit tient maintenant ce qui le fuyait ; mais, afin que tu saches que je me complais à ^instruire, je veux l'armer encore de ce corollaire :

9 Toujours la nature est stérile si la fortune lui est ennemie, comme toute autre semence répandue hors du sol qui lui convient.

» Et si le monde s'appuyait là-bas sur les fondements

' Romulus, fils de Rlioa Sylvia et du dieu Mars. ' La uature du iiU serait confuraie à celle du père.

482 tk DIVINE COMÉDIE.

que pose la nature^ il aurait certainement des habitants meilleurs

)> Mais vous tournez à la religion tel qui était ne pour ceindre Tépée, et vous faites roi tel qui devait être prédicateur :

» C'est ainsi que vos pas sont hors de la vraie route. »

CHANT IX

Le poète trouve encore- dans la planète de Vënni Cnnizia, Mrar d'Etieliii <la lomano, laquelle lui prédit les malheurs résertés à la Marche de Tréviae. — U converse ensuite avec le troubadour Foulques de Marseille.

Après que ton père Charles, ^belle Clémence*, eut ëclaird mes doutes, il me raconta les trahisons que devait essuyer sa race;

Mais il dit : « Tais-toi, et laisse tourner les années; donc je ne puis rien dire, sinon que de justes regrets suivront tous vos malheurs. »

Et déjà la vivante et sainte lumière* s'était tournée vers le soleil qui la remplit, comme vers le bien qui suffit à toute chose.

0 âmes abusées, folles et impies, qui détournez vos pensées d'un tel bien en les dirigeant vers les vanités !

Et voilà qu'une autre de ces splendeurs descendit vers moi, et elle montrait, par les clartés dont elle s'entourait, son envie de me plaire.

Les yeux de Béatrice, qui s'étaient fixés sur moi comme auparavant, m'assurèrent du doux assentiment donné par elle à mon désir.

« Oh! satisfais aussitôt ma volonté, esprit bienheureux, lui dis-je, et donne-moi la preuve que tout ce que je pense se peut réfléchir en toi. »

' Fille de Charles Martel, roi de Hongrie, et épouse de Loais le Hutin, roi de France.

• Charles Martel.

Alors la lumière qui ëtait encore nouvelle pour moi, de la profondeur où elle chantait auparavant , se prit à me dire, comme quelqu'un qui se réjouit de bien faire :

r» Dans cette partie* de la terre dépravde d'Italie, qui est située entre Risdto et les sources de la Brenta et de la Piava,

» S'élève une colline (laquelle pourtant ne monte pas bien haut) d'où jadis descendit une petite flanune qui, dans toute la contrée, causa un grand désastre.

» Elle et moi nous sortîmes du même lieu ; je fus appelée Gunizza*, et je brille ici, parce que la lumière de celte étoile m'a vamcue».

» Mais, joyeuse et sans regrets, je suis indulgente en moi-même pour la cause de mon sort : ce qui semblera peut-être surprenant à votre vulgaire.

» Ce joyau lumineux et rare* de notre ciel, qui est le plus proche de moi, laissa sur terre une grande renommée, et, avant que sa gloire meure, à ce siècle s'ajouteront cinq autres siècles.

» Vois si rhomme doit se rendre excellent, afin que sa première vie en laisse sur terre une seconde I

Tt Ce n'est pas ce que pense maintenant cette tourbe qu'enferment le Tagliamento et TAdige, et pour être battue elle ne se repent pas encore.

p Mais bientôt il adviendra que Padoue et ses habitants, rebelles à leur devoir, changeront l'eau du marais qui baigne Vicence'^;

n Et là où le Sile et le Cagnano se joignent, un tel domine et va la tête haute, quand déjà pour le prendre se fabrique le filet.

» Feltre pleurera encore le parjure de son pasteur impie,

» Venise.

' Cunizia ctait sœur d'Ezzelin da Bomano, tyran de Padoup. ' € El ici je relais, parce que m'ha vaincue la lumière de celte otoilc de Venus, riuflucnce de laque. le nous rend amoureuses. > (Grangier.)

* Foul(|ues de Marseille.

* Allusion à la vicloirc remportée, le 17 septembre de l'année 1314, par Cao Grande délia Scala sur Jacques de Carrare, seigneur de Padoue*

parjiue si affreux^ que jamais pour un pareil on n'est entré à Malta*.

» Trop large serait la cuve qui recevrait le sang ferrarais, et trop fatigué celui qui pèserait once à once le sang

» Que donnera ce prêtre courtois * pour se montrer dévoué à son parti; et de tels dons seront bien conformes aux mœurs d'un tel pays.

» Là-haut sont des miroirs, que vous appelez Trônes, par lesquels se réfléchissent sur nous les jugements de Dieu ; ainsi nos propres paroles nous paraissent vraies et bonnes. »

Ici rame se tut , et il me sembla qu'elle s'était tournée vers quelque autre penser dans la sphère, où elle se plaça telle qu'elle était auparavant.

L'autre joie ou lumière, qui m'était déjà connue, se montra à mes yeux resplendissante comme un fin rubis sur lequel tombe le soleil.

Là-haut une vive splendeur naît de la joie, connue chex nous le rire; mais, là-bas, l'ombre s'obscurcit selon que l'àme est triste.

» Dieu voit tout, m'écriai-je, et ta vue le pénètre, ô bienheureux esprit! de sorte que nulle volonté enfermée en lui pour toi ne peut être cachée;

» Donc pourquoi ta voix*, qui récrée toujours le ciel avec le chant de ces flammes pieuses qui se font un capuce de leurs six ailes,

» Ne satisfait-elle pas mes désirs? Je n'attendrais pas ta demande, si je voyais en toi comme tu vois en moi-même. »

L'âme répliqua par ces paroles : « La plus grande vallée dans laquelle se répand l'eau sortie de cette mer qui environne la terre,

» Se prolonge tant contre le soleil entre des rivages opposés, qu'elle met le méridien là où auparavant était l'horizon.

» Je fus un des riverains de cette vallée, entre TÉbre et

' Tour [très du lac BoUena, ancienne prison des papes.

' Alfxantlro, cvèqiie de Plaisance, qui livra des réfugies femrais av ^omxet» peur ('.0 la Pouillc.

■ li parle à Foulques, de Marseille, célébw poëte pffwwnal tt ^

^par un cours de peu d'étendue^ sépare ne.

^distance quasi de l'Orient et de l'Ocddcnl, jéoug\e et la terre où je suis né; terre qui jadis "♦ ife son sang les vagues de son port*.

^ues m'appela cette nation qui connut bien mon

et ce ciel est éclairé par moi comme je le fus par lui :

Car cette fille de Bélus*, qui oublia Sichée et fit oublier

i^ôse, ne brûla point de plus de feux que moi^ tant que

fâge me le permit;

» Ni cette Rhodopée, q^yi fut abusée par Démophon^ ni Alcide, quand il eut lole enfermée dans son cœm*.

» Ici pourtant on est sans repentir; mais on s'y réjouit, non de ses fautes qui ne reviennent pas a la mémoire, mais de la Tertu souveraine qui ordonne et prévoit.

» Ici on admire cet art qui produit de si beaux et de si grands effets, et l'on découvre le bien par lequel le monde d'en haut agit sur le monde d'en bas.

» Mais afin que tu emportes, dégagées de toute inceriitude, les pensées qui sont nées dans cette sphère, il faut que je poursuive encore plus loin mes instructions.

» Tu veux savoir qui est dans cette lumière qui scintille ainsi près de moi, comme un rayon de soleil dans une eau pure.

Or sache que là, dans celte âme si paisible, est rdme de Rahab; réunie à notre ordre, elle y brille au premier . rang.

» Elle fit son assomption dans ce ciel, où finit l'ombre produite par votre monde , avant toute autre âme délivrée par le tiiomphe du Christ.

» Il était juste qu'il la laissât dans quelque sphère, conune une palme de la haute victoire qu'il remporta avec ses deux mains clouées sur la croix ; » Car celte femme favorisa les premiers exploits de

' Slarscille, ({ui fut assiégée par Ccsar. — Ed face de Marseille est Bougie, sur la côlc d'Afrique.

' Didon.

486 lA DIVINE COMÉDIE.

Josué sur la terre sainte^ qui touche si peu la mémoire du pape.

» Ta cité S rejeton de celui qui le premier tourna le dos. à son créateur, et dont l'envie fut une source de tant de larmes,

» Ta cité produit et répand une fleur maudite* qui a fait dévier les brebis et les agneaux, car elle a fait un loup du pasteiu*.

D C'est pour elle que TÉvangile et les grands docteurs sont délaissés, et qu'on étudie seulement les décrétales, comme il parait trop à leurs marges.

» A cela s'occupent le jpape et les cardinaux; et leurs pensées ne vont plus à Nazareth , là où Gabriel ouvrit ses ailes;

)) Mais le Vatican et les autres parties saintes de Rome qui furent le cimetière de cette milice dont Pierre était le chef,

» Bientôt seront délivrés de Tadultère*. »

CHANT X

ExposiUon de l'ordre dans lequel Dieu créa l'univers. — Béatrice (c'est-à-dire la Théologie), toujours plus lumineuse plus elle s'élève, emporte Dante au quatrième ciel ou dans le Soleil. — Ames qui forment une couronne et tournent en chantant. — Une de ces Ames est saint Thomas d'Aquin.

En regardant en son Fils avec l'amour que l'un et Tautre exhalent éternellement, la première et inefTable Puissance

Fit avec un si grand ordre tout ce que notre intelligence et nos yeux aperçoivent, que nul ne peut admirer l'œuvre du Créatem- sans goûter de sa vertu.

' Florence.

' Les florins d'ur, monnaie toscane.

* « U semble préiirc la mort de tcre, parce qu'il corrompoit la vraye fpt

Lève donc 9 laeteur^ lèTe avec moi tes regards vers les hautes sphères, de ce côté où un mouvement vient choquer un mouvement contraire;

Et là, mets-toi à contempler Tart de ce maître qui l'aime tant en lui-même que jamais il n'en détourne les yeux.

Vois comme de là se détache le cercle oblique ^ portant kg i^anètes pcmr satisfaire au monde qui les appede.

Si leur route n'était pas oblique, plus d'une influence dans le del serait vaine, et là-bas presque toute puissance serait morte.

Et si elle s'éloignait plus ou moins de la ligne droite, il s'ensuivrait, et en haut et en bas, une intemiption dans rendre du monde.

A présent, lecteur, reste sur ton banc, en revenant sur les dioses dont se donne ici Favant-goût, si, avant de te lasser, tu veux t'emplir de joie<

J'ai mis devant toi la nourriture, désormais c'est à toimême de la prendre ; car elle réclame pour elle tous mes soins, cette matière dont je me suis fait l'écrivain.

Le plus grand ministre de la nature ", qui imprime au monde la vertu du ciel et mesure le temps avec sa lumière.

Tournait avec ce signe céleste que Vai décrit ci-dessus, juste au point où les heures se présentent plus tôt;

Et j'étais avec lui 8, mais je ne m'aperçus pas plus d'y être monté, qu'un homme n'aperçoit une pensée avant sa venue.

Et Béatrice, cette - femme qu'on voit passer du bien au mieux si subitement, que son progrès n'a pas de mesure dans le temps.

Elle, si brillante par elle-même, oh ! ce qu'elle devint dans le soleil où j'entrai, ce qu'elle devint, non par TefTet d'une couleur, mais par une plus vive lumière,

Jamais on ne pourrait se l'ii))iiginer, quand même, pour le dire, j'appellerais l'esprit, l'art et toutes ses res-

' Le zodiaque.

•Lcsoh'i!.

* J'uUiii entre dans le soleil.

sources; mais on me peut croire et on doit désirer de la voir.

Et si nos imaginations n'arrivent pas à tant de hauteur, ce n*est point merveille, puisque jamais regard n'alla au delà du soleil.

Telle était la quatrième famille du Père suprême^ famille qu'il rassasie sans faim en leur montrant comment de lui procèdent et l'Esprit et le Fils.

Et Béatrice s'écria : « Rends grâces, rends grâces au soleil des anges qui par sa grâce t'a élevé à cet astre visible. »

Jamais le cœur d'un mortel ne fut si vite disposé à la dévotion et à se rendie pleinement à Dieu,

•Que moi je le fus à ces paroles; et tout mon amour s'en alla si bien vers lui, que EJéatrice s'éclipsa dans l'oubli.

Ceci ne jpanit pas lui déplaire, mais elle en soui-it; et la splendeur de ses yeux souriants divisa sur plusieui-s objets ma pensée absorbée en un seul.

Je vis plusieurs lumières vives et triomphantes faire de nous un centre, et d'elles une com'onne; elles étaient plus douces par leur voix que brillantes par leur ûgure.

Ainsi nous voyons parfois la fille de Latone ^ environnée, quand l'air est si imprégné de vapeurs qu'il maintient le cercle dont est formée sa couronne.

Dans la cour du ciel d'où je reviens, se trouvent plusieurs joyaux, et si raies et si beaux, qu'on ne les peut tii-er de ce royaume.

Et le chant de ces lumières était un de ces joyaux : que celui qui ne peut pas prendre des ailes pour voler là-haut en attende donc des nouvelles d'un muet.

Lorsqu'en chantant ainsi ces ardents soleils eurent tourné autour de nous trois fois, comme les étoiles des pôles toujoui's fixes.

Elles me pann-ent pareilles à ces femmes qui ne sortent pas de la danse, mais qui s'airêlent en silence, écoutant jusqu'à ce qu'elles aient bien entendu les notes nouvelles.

< La luoe.

Et j'entendis une des lumières parler ainsi : « Puisque le rayon de la grâce dont s'allume le véritable amour^ qui lui-même s'accroit toujours en aimant^

» Brille multiplié en toi de telle sorte, qu'il te conduit en haut par cette ^elle, que, sans la remonter, personne ne descend,

» Celui qui refuserait à (a soif le vin de sa fiole ne serait pas plus en liberté que l'eau qui ne peut descendre vers la mer.

» Tu veux savoir de quelles plantes fleuries est tressée cette guirlande qui contemple en l'entourant la belle Dame, ton guide et ton soutien dsûis le voyage du ciel :

» Je fus un des agneaux du saint troupeau que menait Dominique dans le chemin où Tâme se fortifie si elle ne s'^are pas.

» Celui qui est le plus près de ma droite fut mon frère et mon maître : c'est Albert de Cologne; et moi, je suis Thomas d'Aqiiin.

» Si tu veux savon* qui sont tous les autres, que tes yeux suivent bien mes paroles en faisant le tour de la bienheureuse couronne.

» Cette autre étincelle sort du sourire de Gratien S qui par ses écrits fut si utile à l'un et l'autre droit, qu'il fut agréé dans le Paradis.

« L'autre, après lui, ornement de notre chœur, fut ce Pierre * qui, comme la veuve, ofi'rit son trésor à la sainte Église.

La cinquième lumière 3, qui parmi nous est la plus belle, brûle d'un tel amour, que là-bas tout le monde a soif d'en savoir des nouvelles.

» En elle est donc le haut esprit, en qui une science si profonde fut infuse, que, si la vérité est la vérité, il ne s'en éleva pas im second qui eût tant appris.

* Bénédictin de Saint-Félix, à Bologne, auteur de la Concorde des eanont dû» tordants,

* Pierre Lombard, surnommé h Maître du sentencet,

* Salomon.

Y» Ensuite tu vois la lumière de ce cierge qui, là-bas, a le mieux vu dans la nature des anges et connu leur ministère *.

» Dans l'autre petite lueur sourit cet ayocat des temples chrétiens, dont Augustin a mis à profit la doctrine*.

» Maintenant, si tu diriges l'œil de ton esprit de lumière en lumière, en suivant mes éloges, tu dois avoir soif de connaître la huitième.

» En elle se réjouit de la vue du souverain bien rame sainte qui montre à nu le monde trompeur à celui qui veut bien la consulter •.

» Le corps d'où elle fut chassée repose à Cieldauro, et elle du martyre et de l'exil, est venue vers cette paix céleste.

» Vois plus loin jeter des flammes l'ardent esprit dlsidore, de Bèdc et de Richard ^, qui dans ses contemplations fut plus qu'un homme.

» Celle-ci, dont ton regard se détourne en revenant vers moi, est la lumière d'un esprit à qui, dans ses graTes pensées, la mort paraissait trop lente;

» Elle est rétcrnelle clarté de Séguier ^, qui, en professant dans la rue du Fouarre, excita l'envie par des syllogismes tous remplis de vérités. »

Ensuite, comme l'horloge qui nous appelle à l'heure où r Épouse de Dieu • se lève pour chanter à l'Époux matines et mériter son amour.

Et comme alors deux rouages tirent d'un sens et d'un

' Denys l'Aréopagite, à qui Von attribue le traité De calttti hierarthid,

* Paul Orosius.

' Boccp, souTent consulte par Dante, est enscTeli dans régllse da Gid-d*or| é

Pavie.

* Richard, chaDoine régulier de Saint-Victor.

* Ou Siger de Courtray, proresscur, dans la rue du Fouarre, à Paris. « Jfel vie» degli strami, > dit le poëlp. — < L'Uiiivorsitc avait autrcMs des ccolcs des de» côtés de celte rue. Elle prit son nom de rue du Fouarre, vieux mot qui signiis de la paille, de la grande ({uantilc qu'en faisaient apporter les écoliers. Us ne assis dans les classes que sur de la paille. > (Sainte-Foiz.)

* I/Éylise.

autre^ en sonnant tin-tin avec des notes si douces S que l'esprit heureusement disposé s'enfle d'amour.

Ainsi je vis la glorieuse sphère se mouvoir et faire se répondre les voix dans une harmonie si pleine de douceur^ qu'elle ne peut être connue

Que là où la joie s'éternise.

CHANT XL

Le grand doetaar niât Thomas résout quriques doutes qu'il a découverts dans Tesprit du poêle. — Il raconte ensnite la vie séraphique de saint François d'Assise.

0 soins insensés des mortels ! combien sont défectueux les raisonnements qui rabaissent votre vol et vous font battre la terre de vos ailes !

Les uns s'adonnaient au droit, les autres aux aphorismes de la médecine ; ceux-ci suivaient le sacerdoce, et ceux-là régnaient par force et par sophismes;

Quelques-uns volaient, quelques-uns s'appliquaient aux a£faires publiques; plusieurs s'énervaient dans les plaisirs de la chair, et d'autres se donnaient à l'oisiveté.

Tandis que moi, libre de toutes ces choses, j'étais monté avec Béatrice jusqu'au ciel, où m'était réservé un si glorieux accueil.

Lorsque chacune des âmes fut revenue au point du cercle où elle était auparavant, elle s'arrêta comme sur son chandelier la chandelle '.

Et j'entendis dans cette lueur », qui d'abord m'avait parlé, une voix qui commençait ainsi en souriant et en devenant plus douce et plus pure :

a Gomme je m'allume aux rayons de la lumière étemelle,

I Tin tin sonando con si doice nota.

s Ferme si corne a candclier candela.

Comme la cire resle immobile dans le flambeau. (Artaud.)

*Svni Thomas d'Aquin*

492 LA DITINE COMÉDIE.

de même, en regardant tes penst^es dans sa divine clarté, j'en aperçois les causes.

» Tu as des doutes et tu as aussi le désir que ma bouche emploie des paroles si claires et si ouvertes, que je mette à la portée de ton intelligence

» Ces autres paroles où j'ai dit : Chemin où ton se fortifie; et celles-là : // ne s'en éleva pas un second. Or il est nécessaii'C ici de bien distinguer.

» La Providence, qui gouverne le monde avec cette science où tout regard humain est vaincu avant d'être arrivé jusqu'au fond,

» Afin d'amener jusqu'à son Bien-Aimé * l'épouse de celui qui, en jetant un cri vers les hauts, l'épousa avec son sang béni,

» Afin de la lui amener plus confiante en eUennême et à lui plus fidèle , la Providence établit en sa faveur deux princes pour la guider dans la charité et la sagesse :

» L'un fut tout séraphique par son ardeur*; l'autre par sa grande sapience fut sur terre un reflet de la lumière des chérubins'.

» Je parlerai d'un seul, car c'est parler des deux^ si l'on prend l'un ou si l'on prend Tautre; puisque leurs œuvres tendirent vers une seule et même fin.

» Entre le Tupino et Veau qui descend de la colline choisie pom* sa demeure par le bienheureux Ubald^une côle fertile découle de cette haute montagne,

» D'oùPérouse sent venir le froid ou le chaud par la Porte du Soleil *, tandis que derrière la montagne pleurent sous leur joug pesant Nocera et Gualdo.

» Sur cette côte, là où la pente devient moins roide, naquit au monde un soleil, comparable au nôtre, qui semble parfois sortir du Gange.

» Or, que ceux-là qui veulent parler de ce lieu ne rappellent pas Assise , car ce nom dirait trop peu de chose;

' L'Église, épouse du Christ.

* Saint François.

' Saint Dominique.

* Porte de Pcrcsue qui conduit à Assise.

mais qa'ilB rappellent Orient^ s'ils yeulent employer le mot propre.

» Ce soleil n'était pas encore très-loin de son lever, qu'il commençait à faire sentir à la terre quelque bon effet de sa grande vertu.

• » Car^ tout jeime, il se mit en guerre avec son père, par attachement pour cette femme ^ à qui, comme à la mort^ nul n'ouvre la porte avec plaisir.

■ » Et devant sa cour spirituelle, et coram pâtre, il s'unit à elle; ensuite de jour en jour il l'aima plus fortement.

» Elle^ veuve de son premier mari *, depuis mille et cent ans et plus, obscure et méprisée, était restée jusqu'à celui-ci sans être recherchée par aucun autre.

» De rien ne lui servit d'ouïr que celui qui avait mis tout le monde dans l'épouvante l'avait trouvée sans peur, au son de sa Toix, près de son cher Âmyclas* ;

» De rien ne lui servit d'avoir été si constante et si assurée, que, tandis que Marie resta au pied de la croix, elle y monta avec le Christ.

» Mais, afin de ne pas continuer dans un style trop voilé, François et la Pauvreté sont les deux amants qu'on devra reconnaître désormais dans mes paroles diffuses.

» Leur concorde et leurs visages empreints d'allégresse, leur amour, leur étonnement, leurs doux regards, étaient pour autrui la cause de saintes pensées :

» Tant que le vénérable Bernard se déchaussa le premier pour courir après un tel prix, et tout en courant il lui semblait aller avec lenteiu*.

n O richesse ignorée ! ô bien véritable ! Ëgidius se déchausse. Sylvestre se déchausse aussi à la suite de l'Epoux, tant l'épouse leur plait.

» Dès lors ce père et maître s'en va avec sa Dame * et avec cette famille qui déjà nouait Thumble cordon.

* La Panvreté.

* Le Christ.

* Le pécheur qui dans sa barque passa César d'Épire eu Italie.

* Lu Pauvrelé.

494 LA DnriiiE comédie.

» Et ce n'est point une lâcheté de cœur qui lui fit l>ai«ier les yeux, parce qu'il était fils de Bernardone ^y et qu'il paraissait étonnamment méprisable;

» Mais il communiqua royalement à Innocent sa rè^ austère, et il reçut la première approbation de son ordre.

» Quand se fut accru le pauvre troupeau de ce pasteur^ dont la vie admii'able se chanterait mieux parmi les gloirei du ciel,

» L'Etemel Esprit, se servant d'Honorius, orna d\uie seconde couronne la sainte volonté de Tarchiinandrite;

» Et lorsque, par soif du martyre, il eut prêché en présence du Soudan superbe le Christ et ceux qui le 8uiTirent>

)> Trouvant ces nations trop rebelles à la conyersion, afin de ne pas rester inactif, il revint cueillir les fruits de ses plantes d'Italie.

)> Sur un âpre rocher, entre le Tibre et TAmo, il reçut du Christ les derniers stigmates que ses membres portèrent deux ans.

» Quand il plut à celui qui l'avait élu pour un si grand bien de l'élever à la récompense qu'il méritait pour s'être fait si humble,

» 11 recommanda à ses frères, comme à des héritiers légitimes, sa Dame tant aimée, et il leur commanda de l'ahuer fidèlement,

» Alors la belle âme voulut se détacher de Fenveloppe mortelle pour retourner dans son royaume, et elle ne voulut pour son corps d'autre bière que celle de la pauvreté.

» Pense maintenant quel fut le digne collègue de François chargé de maintenir la barque de Pierre dans la haute mer, et de la diriger vers son but.

» Or, ce fut notre patriarche '. Aussi, tu peux le voir ; celui qui va, suivant Dominique, selon qu'il le conunandè, charge ime bonne marchandise.

' Blarchand de laine à Assise. Saint François y naquit en 1182. Il Ait • François pour sa connaissance de la langue françoisc, dont se servaient lee mb< merçants italiens.

* Saint Dominique.

» Mais ion troapeau est détenu bî avide d'une nourriture nouYelle^ qu'il ne peut pas ne se point répandre dans di- Yen pâturages;

» Et plus ses brebis vagabondes s'écartent et vont loin de hii, plus elles retournent au bercail vides de lait.

» Il en est bien qui craignent le danger et se serrent auiour du pasteur; mais elles sont si peu^ que peu de drap suffit pour les enfroquer.

» A cette heure^ si mes paroles ne sont pas obscures^ si loQ attention est restée soutenue, si ton esprit se rappelle ce que j'ai dit,

» Ton désir doit être en partie satisfait ; puisque tu auras ▼u où la plante peut s'ébrancher, et que tu auras compris la restriction incluse dans mon précédent raisonnement, quand je disais :

» ÛA Von H fortifie, fi V(m ne s'égare pas. n

CHANT XIl.

Saisi Tkonat ayMl fini de parler, la couronne des Ames hiininenses se remet i tourner, et bientM apparaît ane seconde couronne, pins grande, composée de Biealiearenx. ~- Parmi eux est saint Bonaventure. ~- Il raconte au poète la vie de laint Dominique, et lui nomme les Ames qui liabitent le Soleil. >- Tout co chaKt cit oonncrtf à la glorification de la vie religieuse.

Dès que la flamme bienheureuse^ eut dit ces dernières paroles, la sainte meule commença à tourner,

£t elle n'avait pas tourné une fois sur elle-même, qu'une autre sphère, l'enfermant dans un cercle, unit et accorda mouvement à mouvement, et chant à chant.

Or ces chants surpassaient autant ceux de nos muses et de nos sirènes, dans ces douces mélodies, qu'une lumière directe surpasse une lumière réfléchie.

Gomme on voit deux arcs parallèles et de môme couleur

* Saint Thomas d'Aquin»

se courber sur un nuage délicat ^ quand Junon dépêche sa messagère^ i

De sorte que celui du dehors naît de celui du dedans ! (pareil en ceci à la voix de cette nymphe errante que l'amour consuma ainsi que le soleil consume les vapeurs*),

Gomme on voit, dis-jc^ se courber ces deux arcs qui sont un pi-ésage pour les hommes, à cause de l'alliance que Dieu fit avec Noé, que jamais plus ils n'auront de déluge.

De même les deux guii*landes de ces roses étemelles tournaient autour de nous , et la guirlande extérieure répondait à celle du dedans.

Lorsque la danse et toute cette grande fête de chants et de flammes, échangées entre elles par ces lumières joyeuses et caressantes.

Se furent arrêtées ensemble et unanimement (semblables aux yeux qui s'ouvi*ent et se ferment ensemble, dociles à la volonté qui les meut],

Du cœur de Tune des nouvelles lumières sortit une voix* qui, en me tournant vers le lieu d'où elle venait, me rendit tel que l'aiguille se tournant vers le pôle.

Et elle commença ainsi : « L'amour qui me fait belle m*entraine à discourir de l'autre chef, à l'occasion duquel on a parlé du mien si favorablement.

» 11 est juste que là où est Tun d'eux, l'autre paraisse aussi ; puisqu'ils ont milité pour la même cause, il faut que leur gloire brille en même temps.

. » L'armée du Christ, qu'il coûta si cher de réarmer, suivait son enseigne, lente, craintive et peu nombreuse,

» Lorsque l'Empereur qui règne toujours s'alarma des dangers de cette milice; non qu'elle en fût digne, mais par un effet de sa grâce ;

» Et, comme il a été dit, il envoya au secours de son Épouse deux champions, aux gestes et paroles desquels se raUia le peuple égaré.

• Écho.

> Saint ^naventare, le docteur scraphiquei né en 1381.

LE FARAmS. CHANT XH. 497

» Dans cette partie du globe ^ où se lève le doax zéphyr pour ouvrir les feuilles nouvelles dont se revêt l'Europe;

» Non très-loin du battement de ces ondes denîère lesqdeUeSj pendant sa longue fuite, le soleil se cache quelquefois à tous les honunes^

» Est située la fortunée Gallaroga*^ sous la protection du grand écu sur lequel le lion soumet et est soumis*.

» Dans ce lieu naquit l'amant passionné de la foi chrétienne^ le saint athlète^ doux aux siens^ dur aux ennemis;

» Et dès qu'elle fut créée, son âme fut remplie d'une Yerfu si vive, que, dans le sein de sa mère, il la rendait prophète.

n) Après que les épousailles furent accomplies, sur les fonts sacrés, entre lui et la foi, épousailles où ils se dotèrent d'un salut mutuel,

» La Dame qui donna pour lui l'assentiment vit en songe le fruit admirable qui devait sortir de lui et de ses héritiers;

» Et pour qu'il fût visiblement ce qu*il était, un esprit descendit pour lui donner le nom de celui qui le possédait tout entier :

» Dominique il fut appelé * ; et j'en parle comme de l'agriculteur que le Christ choisit pour l'aider dans son jardin.

» Il paiiit bien pour Tcnvoyé et le familier du Christ, cai* le premier amom* qu'il manifesta fut pour le premier conseil que le Christ a donné.

» Plu«ieui*s fois sa nourrice le trouva éveillé et agenouillé à terre, comme s'il eût dit dans son silence : « Je suis venu pour cela. »

» 0 toi, son père, justement nommé Félix! ô toi, sa

' En Espagne.

' Où naquit sainl Dominique, anncc 1170, aujounriiui Calaliorra.

* Les armes de Caslillc : < In clic soggiacc il léonc c soggioga. » — Voir rArmorial de Castillc.

* Dominicus.

498 LA DITIKE COMÉDIE.

inère, jusleraent nommée Jeanne! si rinterprétation de vos noms est celle qu'on leur donne ^.

1» Lui 9 ce ne fut pas pour ce monde , pour lequel on se iaiigue à suivre les leçons d'Ostie et de Taddeo^ mais pour Tamour de la vraie manne",

» Qu'en peu de temps il devint un grand docteur; alors il se mit à cultiver la vigne, qui perd vite sa verdure ai le vigneron ne (ait pas son devoir.

» Et étant venus vers ce siège, autrefois plus secouraUe aux pauvres (faute dont je n'accuse pas le saint-siége^ mais celui qui l'occupe et qui forligne'),

» 11 ne demanda pas des dispenses, afin de ne rendre que deux ou trois pour six; il ne demanda pas le premier bénéfice vacant; non décimas quœ sunt pauperum Dei;

T» Mais la permission de combattre contre les hérésies d« monde, pour la semence d'où sont nées les vingt-quatre plantes qui s'élèvent autour de toi*.

)) Puis, avec sa doctrine et sa volonté tout ensemUe^ il entra dans son office apostolique comme un torrent qu'une source élevée précipite.

» Et son impétuosité attaqua phis vivement les rejetons de l'hérésie, là où les résistances étaient plus fortes.

» De lui sortirent ensuite divers ruisseaux qui arrosent le jardin catholique , si bien que ses arbrisseaux en sont plus vivants.

» Si telle fut l'une des roues du char sur lequel l'Église se défendit, et vainquit les adversaires sortis de sa propre cité,

» Tu devrais connaître sans peine l'excellence de l'autre roue*, dont Thomas, avant ma venue, t'a parlé avec tant d'éloges.

)» Mais l'ornière que creusa la {)artie élevée de sa oîrcou-

* Félix, c'est-à-dire Heureux; Jeanne, en hébreu, favorisée de la Grâce.

* Le cardinal Ostiense, c'est-à-dire d'Oslic, qui a fait uu livre sur le« Uccnitales ; Taddeo, médecio de Florence

* BoBiface VllI.

* Les viugt-fiuatre Bicnh<>urcux.

* Saint François d'AssisCt

LB ?A1IA»fS. CHANT XII. 409

férence est abandonnée^ de sorte qu'où était le bien maintenant est le mal.

» Sa famille^ qui posait fidclcmcnt les pieds sur les traces de François, a tellement changé sa marclie^ qu'elle mcl ki pointe du pied où il mettait les talons.

» Mais on verra vite la moisson née de la mauvaise culture , quand l'ivraie se plaindra qu'on ne la poiic \^s au gFenier.

» Je conviens qu'en cherchant feuille à feuille dans notre volume^ on trouverait encore une page où on lirait : « Je •ai0 tel que j'ai été. i»

» Mais ce ne serait ni à Gasale, ni à Aquasparta, d'où sont venus deux hommes dont Fun relâche trop et l'autre resserre trop la règle.

» Pour moi, je suis la vie de Bonaventure, de Bagnoregio; dans les grands offices où Ton m'éleva j'ai toujours B^ligé les soins temporels.

>• lUuminato et Augustin sont ici * ; ils furent les premiers des pauvres déchaussés qui, portant le cordon, devinrent les amis de Dieu.

n Hugues de Saint-Victor est ici avec eux*, et PieiTC Mangiadore*, et Pierre l'Espagnol, lequel brille sur terre dans ses douze livres;

» Le prophète Nathan est ici , et le métropolitain Chrysostôme^, et ce Donatus* qui daigna mettre la main au premier des arts;

» Puis Raban; et à mon côté brille Joachim, abbé de Calabre, doué de l'esprit prophétique.

» J'ai dû louer ce grand paladin de l'Église, tant j'étais ému par l'ardente sympathie et le doux parler de frère Thomas,

» Dont s'émeut avec moi toute cette compagnie. )>

' Deux religieux de Saint-Frauçois.

* Prieur de Saiiil-Viclor-lcr-Paris, mort on U42.

* Ou Coincstor. Histuri«'ii erclcrsiasliquo, ne en Lumbardic.

* Arclie\6<|ue de Conklaulinu|ilc

* Uu graniuiairicu. niailrc de saint Jérôme*

CHANT XIII

Le poëte fait une nouvelle description des brillantes oodronnes, de leurs danses et de leors concerts. — Après quoi il demande à saint Thomas d*Aqiiia de lai expliquer quelques paroles renfermées au dixième chant.

Qu'il s'imagine celui-là qui veut bien comprendre ce que je vis alors ^ et^ pendant que je parle ^ qu'il conserve cette image aussi ferme qu'un rocher;

Qu'il se représente^ dis-je^ quinze étoiles illuminant d'une telle claité diverses parties du ciel, qu'elles pénètrent l'air le plus dense et le plus épais;

Qu'il s'imagine ce char auquel l'espace de notre ciel est assez étendu poiu* que de joiu* et de nuit son timon tourne et ne disparaisse pas;

Qu'il s'imagine la bouche de cette corne ^ commençant à la pointe de Taxe autour duquel tourne la première sphère;

Qu'il s'imagine que ces étoiles, en se réunissant, ont formé dans le ciel deux signes pareils à celui que forma la fille de Mines, lorsqu'elle sentit le froid de la mort * ;

Puis, que l'un de ces signes a ses rayons confondus dans les rayons de l'autre , et que tous deux tournent de telle manière qu'ils vont en sens contraire :

Alors il aura comme l'ombre de la vraie constellation et de la double danse qui se mouvait autour du point où j'étais placé;

Car ce que je vis Tempoi-te autant sur ce que nous voyons d'ordinaire, que le mouvement du ciel, qui dépasse en rapidité tous les autres, l'emporte sur le mouvement de la Chiana*.

Là on chantait , non Bacchus et Péan , mais trois jKîrsonnes dans une nature divine, et dans une seule personne l'union de la nature divine à la nature humaine.

I La couronne d'Ariane, mi>e par Buocbus parmi les conslellatious. (Ovide.) ' Rivière de Toscane.

Le chant et led danses prirent fin, et vers nous se tournèrent les saintes lumières, se félicitant de passer d'un soin à un autre.

Puis rompant le silence au milieu de l'accord de ces dieux, la lumière par qui me fut racontée l'admirable Tie du pauTre de Dieu^

Me dit : « Puisqu'une partie du blé est battue* et que déjà son grain est serré, le doux amoui* m'invite à en battre l'autre partie.

yi Tu crois que dans cette poitrine d'où une côte fut tirée pour former la belle bouche dont le palais coûta si cher au mondes

1» Et que dans cette poitrine^ qui, percée d'un coup de lance, satisfit tellement à la justice de Dieu, qu'elle fit pencher la balance du côté de ses mérites, malgré le poids de nos fautes,

V Fut Tersée autant de lumière qu'il en est accordé à la nature humaine, par cette grande vertu qui les fit l'une et l'autre :

9 Ainsi tu t'étonnes de ce que j'ai dit ci-dessus, en racontant que le bienheureux enfermé dans la cinquième sphère n'eut jamais son second.

» Maintenant ouvre les yeux à ce que je te réponds, et tu verras que ta croyance et mon dire seront à la vérité comme est le centre à tous les points du cercle.

V de qui ne meurt pas et ce qui peut mourir n'est qu'une sjfdendeur de cette idée qu'enfante, en aimant, Notre-Seigneur.

» Car cette vive lumière* qui soii de la Puissance radieuse, mais ne s*en détache pas non plus que l'Amour , dont le rapport forme leur trinité,

jt Réunit, par un effet de sa bonté, ses rayons sur neuf

' Saint Thomas d'Aquio, par qui fut racontée la vio de saint Françoif.

' Poisqve ton premier doute est eclairci.

•Èvc.

* La poitrine du Christ.

• Le Verbe.

sphères^ comme dans un miroir ^ mais en restant éternellement une.

)> De là elle descend jusqu'aux dernières puissances, diminuant tellement de force, d'acte en acte, qu'elle ne crée plus que des êtres éphémères.

y> Et par ces êtres j'entends les choses engendrées , qae le ciel par son mouvement produit avec ou sans germe.

D La matière de ces êtres et la cause qui les [produit n'ont pas un seul mode d'agir , et partant sous leur empreinte particulière l'idée divine paraît plus ou moins;

y> D*où il advient que le même arbre donne , selon l'espèce, des fruits bons ou mauvais, et que vous naissez avec des inclinations diverses.

» Si la matière était conduite à point, et si le ciel était dans sa vertu suprême, la beauté idéale paraîtrait tout entière;

9 Mais la nature donne toujours une empreinte imparfaite, semblable dans ses œuvres à l'artiste qui a bien la pratique de Fart, mais dont la main tremble.

V Donc, si l'ardent amour dispose et fait descendre les vifs rayons de la première vertu , toute perfection sur ce point est atteinte.

» Ainsi fut faite autrefois la terre, vraiment digne de toute perfection animale, ainsi la Vierge conçut sans souillure.

» Pai-tant, j'approuve ton opinion, car jamais Hiumaine nature ne fut ni ne sera ce qu'elle fut dans ces deux personnes.

» A présent, si je n'allais pas plus avant, tu commencerais par t'écrier : « Gomment donc celui-ci fut-il sani égal * ? »

y> Mais, pour faire bien apparaître cô qui ne parait pas, songe quel il était, et quelle cause l'excita à demander, lorsqu'il lui fut dit : « Demande ! »

» Je n'ai point parlé de façon que tu ne puisses voir dai-

* Salomon.

LE PARADIS. CHA!fT Im. 503

rement que cet homme fut un roi qui demanda la sagesse, afin d'être un yéritable roi.

» Il ne désira point savoir quel est le nombre des natures eélestes, ou si le nécessaire avec le contingent produisent le nécessaire;

3 Ou bien H est dàrt primtim mùtum eue; ou si dans un demi-cerde on peut placer un triangle qui n'ait pas un angle

» Donc, si tu as bien saisi ce que J'ai dit et ceci même, la sagesse royale, telle est la science sans pareille sur laquelle tombaii h flèche de mon intention.

» Et si tu diriges une vue nette sur ces mots : s'éleva, tu verras qu*il n'a de rapport qu'aux rois; or les rois sont nombreux, mais les bons sont rares.

9 Prends mes paroles aVec cette distinction, et tu pourras sdnsi garder ta croyance sur le premier père et notre bien-aimé^;

» Et que ceci te mette du plomb aux pieds, afin de te faire mouvoir lentement, comme un homme fatigué, vers le oui et le non que tu ne vois pas.

9 Car il est bien bas parmi les sots celui qui, sans distinction^ affirme ou nie, soit dans un cas, soit dans l'autre.

n C'est pourquoi il advient souvent que l'opinion courante prend une fausse route, et que la passion lie notre intelligence.

» Cest plus qu*en vain qu'il s'éloigne de la rive, car il n'y revient jamais tel qu'il Ta quittée, celui qui va à la pêche de la vérité et qui ne sait pas son art.

V Et de ceci sont des preuves évidentes pour le monde Parménide, Mélissus, Brissus et plusiems autres qui allaient et ne savaient où.

» Ainsi firent Sabellius et Arius, et ces insensés qui furent pour les Écritures comme des épées, où, eu se mirant, les visages droits semblent tortueux.

» Le Chrift.

» Que les hommes encore ne soient pas trop hardis à juger ^ comme fait celui qui estime le blé dans le champ^ avant qu'il soit mûr.

T» Car j'ai vu tout l'hiver le buisson rester âpre et sauvage^ puis porter des roses sur sa cime ;

» Et j'ai vu le vaisseau courir droit et agile pendant tout son voyage^ et périr en arrivant à l'entrée du port.

» Que Monna Berthe et Ser Martino S pour avoir vu, Fun voler, l'autre faire des offrandes, ne croient pas les voir tek qu'on les voit au conseil divin,

)» Car celui-là peut se relever, celui-ci peut tomber. »

CHANT XIV

Le sage roi Salomon révèle à Daote vne vérité. — Toojoors pins fort, le poêle moDte avec Béatrice au ciaquième ciel, le ciel de Mars. — Croix resplendittante ao miliea de laquelle se tenait Jésas-Cbrist avec les Ames des Bienbev reux qui avaient combattu pour la foi. — Harmonie céleste.

Du centre à la circonférence, et de la circonférence au centre, se porte l'eau dans un vase arrondi, selon qu'elle est poussée du dedans ou du dehors.

Ce que je dis là advint à mon esprit aussitôt que se tut l'âme glorieuse de Thomas,

Par la ressemblance * qui naissait de ses paroles et de celles de Béatrice, à laquelle, après Thomas, il plut de commencer ainsi :

tt Celui-ci a besoin, bien qu'il ne vous l'indique ni par la voix ni même encore par la pensée, d'arriver à la racine d'une autre vérité.

» Dites -lui si la lumière dont se pare votre substance

* 4 Dame Berthe et sire Martin. Ce sont noms qu'il a choisys entre le meea peuple, par lesquels il faut entendre toute personne idiote et simple, etc. » (Grangicr.)

* A l'égard de Thomas, qui lui parle, Dante semble placé au centre d'un vene d'eau qu'on agiterait } à l'égard de Béatrice, à la circonférence de ce oerde.

LE PABADIS. CHANT XIY. 505

demeurera ëtemellemant avec vous comme elle est à cette beiu'e.

V Et si elle demeure^ dites comment il adviendra, après que vous serez redevenus visibles ^ qu'elle ne nuise pas à Yoti'e vue. »

Gomme parfois, dans un ëlan de joie plus grande, ceux qui dansent en rond, poussés et entraînés, ëièvcnt la voix et i^agaillardissent leui-s gestes.

Ainsi, à celte prière pieuse et instante, les cercles saints montrèrent une nouvelle joie dans leurs rondes et leurs hymnes merveilleuses.

Celui qui se lamente de ce qu'on memi ici-bas pour vivre là-haut n'a pas vu d'ici-bas les divins rafraîchissements de réteiTielle pluie.

Cet un et deux et trois qui vit toujours et règne toujours en trois et deux et un, non circonscrit et qui circonscrit toute chose ',

Trois fois était chanté par chacun des esprits avec une telle mélodie, que de l'entendre serait pour tout mérite une suffisante récompense.

Et moi j'entendis, dans la lumière la plus divine du moindre cercle, une voix modeste ', peut-être telle que fut celle de TAnge à Marie;

Elle répondait : a Aussi longue que sera la fôte du Paradis, aussi longtemps notre amour rayonnera autour de ce bêtement.

» Sa clarté suit l'ardeur de notre amour*; l'ardeur dépend de nos célestes visions, lesquelles seront d'autant plus élevées, que l'âme, au delà de son propre mérite, aura une pai't à la grâce.

» Quand nous aurons revêtu la chair glorieuse et sainte,

' Aprrs la résurrection.

» La Trinilc : « Qiioiruno c duc c Irc chc somprc vive. >

> Celle voix inodcsle est, suivant Lundino, celle de Pierre Lombard ; suivant d'aiilrrs, c Ile «le Sjl«»nion.

* Plus «ou» Siuoiis. plus ivMi aimons; tt pl-is nous aimon":, pîu; nous somme» revîlus «le liuniori>.

506 LA DIYIKE COHÉDIE.

notre personne sera plus reconnaissante, parce qu'elle sera entière.

» De là s'accroîtra ce que de sa lumière gratuite nous donne le souverain bien; lumière qui nous permet de le voir.

)» De là doit s'accroître notre sainte vision, s'accroître raideur qui à la vision s'allume, s'accroître le rayon qui de l'ardeur descend.

» Mais comme le charbon, qui donne la flamme, la dépasse tellement en vive blancheur qu'il apparaît au milieu d'elle,

» Ainsi cet éclat, qui déjà nous entoure, sera vaincu par celui de la chair que la terre recouvre cependant.

» Et une si grande splendeur ne pourra nous fatiguer, car les organes du corps seront assez forts pour tout ce qui poui*ra faire nos délices. »

L'un et l'autre chœur me parurent si prompts et si unanimes à dire amen, qu'ils montrèrent bien leur désir de revêtir leurs corps morts;

Non pour eux peut-être, mais pour leurs mères, pour leurs pères et pour les autres qui leur furent chei-s avant qu'ils fussent des flammes éternelles.

Et voilà qu'autour de ces clartés naît et s'ajoute une clarté pareille et telle qu'un hoiizon lumineux.

Et comme, au premier tomber du soir, on commence à entrevoir dans le ciel des lueurs nouvelles qui semblent être et ne pas être;

Ainsi il me sembla commencer à vou* de nouvelles substances, qui formaient un cercle en dehors des deux autres circonférences.

0 véritable reflet du Saint-Esprit ! comme tout à coup il devint si éclatant à mes yeux, que, vaincus, ils ne purent le soutenir !

Mais Béatrice se montra à moi si belle et si riante, que cette vision doit se laisser parmi celles que n'a pu garder ma mémoire.

Cependant mes yeux reprirent la force de se relever, et

LE t>ARADI8. CHANT XIT. SOT

Je me vis transporté seul arec ma Dame dans le ciel d'mi salut plus haut ^

Bien m'aperçus-je que j'étais plus élevé, au sourire enflammé de l'étoile, qui me parut plus rouge que de coutume.

De tout mon cœur et avec ce parler qui est le même en chacun. Je fis à Dieu l'holocauste de remercimenls dus à cette grâce nouvelle,

Et dans mon sein n'était pas encore éteinte l'ardeur du sacrifice, que Je le sentis reçu et agréable.

Car des splendeurs m'apparurent si éblouissantes et si rouges entre deux rayons, que je dis : 0 Hélios'l combien tu les ornes !

Comme, toute semée de grandes et de petites lumières, Galaxie ' étend, entre les pôles du monde, une ligne si hlanche, qu'elle remplit de doute les plus savants;

Ainsi ces rayons constellés formaient, dans la profondeur de Mars, le signe vénérable ^ que forme, dans le cercle, la jonction des cadrans.

Ici la mémoire domine le talent; car sur cotte cmix resplendissait le Christ, de sorte que je ne puis trouver ime digne comparaison.

Mais celui qui prend sa croix et suit le Christ me pardonnera encore mieux ce que je laisse, en voyant un jour sur cet arbre étinceler le Christ.

D'un côté à l'autre côté de la croix, et entre la cime et y la base, se mouvaient des lumières, scintillant avec force ^ lorsqu'elles se rejoignaient et lorsqu'elles passaient outre. *

Ainsi l'on voit sur terre des atomes volant en ligne droite ou courbe, agiles ou lents, changeant sans cesse d'aspect.

Se mouvoh' dans le rayon qui souvent traverse l'ombre

* il. est transporté dans un ciel plos haut» et par cooscqucnt plus près de la vue de Dieu, qui est le vrai salut.

'Le soleil.

* La Voie lactée*

* La croix.

que par son intelligence et son art Tiiomme s est ménagée contre la chaleur.

Et comme un luth et une harpe de leurs cordes nombreuses forment un doux accord pour celui-là même qui ne distingue pas chaque note,

Ainsi, des lumières qui là m'apparurent se forma sur la croix une mélodie dont j'étais ravi, sans même comprendre leur hymne.

Je sentis bien qu'elle renfermait de hautes louanges, car ceci m'arrivait : a Ressuscite et sols vainqueur! » Mais c'était comme à quelqu'un qui ne comprend pas et qui entend.

J'étais tellement énamouré, que jusque-là chose ne fut qui m'eût attaché avec de si doux liens.

Peut-être cette parole paraîtra trop hardie en mettant au-dessous de ce plaisir celui de contempler les beaux yeux où j'apaise mes désirs.

Mais celui qui sait que les empreintes de toute beauté deviennent plus vives plus on s'élève, et que je ne m'étais pas alors retourné vers les yeux de ma Dame,

Celui-là peut m'excuser de ce dont je m'accuse pour m'excuser *, et peut voir que je dis la vérité; car le saint plaisir qui naît de ce regard ne s'explique pas,

Puisqu'en s'élevant ce plaisir devient plus pm\

CHANT XV

Cacciaguida, trisaïeul du poëlc, l'accuoille avec un grand amour. — Il lui expose la généalc^ic des Aligliieri. — Il lui parle ensuile des ancieones mœurs de Flo- TCDcc. — Enfin il raconte comment, en combattant les Turcs, il mourut pour la foi de Jésus-Christ.

La volonté honnête par laquelle se manifeste toujours

i E scusar puoromi di quel cb'io m'accuso

Per iscusarmi.

l'amour dont les aspirations sont droites^ comme la cupidité se manifeste par la volonté inique^

Imposa silence à cette douce lyre, et fit reposer les saintes cordes^ que la main du ciel monte et descend.

Comment seraient-elles sourdes à de justes prières, ces substances qui, pour me donner le désir de leur faire quelque prière, furent d'accord pour se taire ?

C'est raison qu'il se lamente sans fin, celui qui, par amour des choses qui ne durent pas éternellement, dépouille un tel amour.

Tel, par un ciel tranquille et pur, court deçà et delà im feu subit qui attire nos yeux jusqu'alors indiflërents.

Et semble une étoile qui change de place, sinon que, du côlé où elle s'allume et dure peu, nulle clarté ne s'éteint;

Tel, de l'extrémité droite jusqu'au pied de la croix, courut un astre • de la constellation qui resplendit dans ce ciel.

Et le diamant ne se détacha point de son fil, mais il parcourut la ligne radieuse, et sembla un feu derrière de l'aDjâtre.

Non moins pieuse apparut Tombre d'Anchisc (s'il faut en croire la plus grande de nos muses), lorsque dans rÉlyséc il aperçut son fils.

0 sanguis meus, o super infusa

Gratia Dei, sicut tibi, cui

Bis onquam cœli janua rcclusa ?

Ainsi la lumière : c'est pourquoi je fus pour lui tout attentif; ensuite je tournai mes regards vers ma Dame, et de part et d'autre je restai tout stupéfait.

Car dans ses yeux brillait un souiii'e tel, que je pensai voir des miens le fond de ma grâce et de mon Paradis ^.

Après quoi, l'esprit, si doux à entendre et à voir, ajouta à ses premières paroles des choses que je ne compris pas, tant il parla avec profondeur;

• Les Ainos des bienlicurcux.

» C'rsl l'î^inc de Cacciaguida, le trisaïeul du poëlc

* Je pensai èlrc arrive ù ma félicilé coinplclc.

510 LA DIVmU COMéDIE.

Et ce n'était point par choix qu'il me les cachait ainsi, mais par nécessité, parce que ses conceptions dépassaient l'entendement des mortels.

Cependant, quand Tare de son ardente affection fut assez détendu pour que ses paroles descendissent jusqu'au but permis à notre intelligence.

La première chose que j'entendis fut : c( Béni sois-tu, triple et un, toi qui es si propice à mon sang !»

Et il poursuivit : « Le cher et long désir, puisé par moi en lisant ce grand volume où le blanc et le noir ne se changent jamais,

» A été apaisé par toi, ô mon fils ! au milieu de cette lumière où je te parle : j'en remercie celle-là qui t'a fourni d'ailes pour voler vera ces hauts lieux *.

» Tu crois que ta pensée parvient jusqu'à moi de celui qui est le premier, comme de l'unité, si on la connaît, proviennent le cinq et le six;

» Et, pour cela, tu ne me demandes ni qui je suis, ni pourquoi je parais devant toi plus joyeux que tout autre dans cette troupe joyeuse.

» Tu crois ce qui est; car, dans cette vie, les petits et les grands regardent le miroir où, même avant que tu penses, tes pensées se répandent.

» Mais, pour que l'amour sacré dans lequel je veille d'une vue toujours attentive, et qui m'altère d'un désir bien doux, ait tout son contentement,

» Toi, d'une voix assurée, libre et joyeuse, proclame ta volonté, proclame ton désir : déjà ma réponse est prête. »

Je me tournai vers Béatrice. Elle, qui m'avait entendu avant que j'eusse parlé, me sourit d'une manière qui fit croître les ailes de mon désir.

Alors je commençai ainsi : « L'amour et le savoir, dès que

Venisli tandem, 'Naque expeclala parenll Vieil lier durum piclas? dalur ora tueri, Nate, tua...

[Mneid., lib. VI.]

LE PARADIS. CHANT tT. 511

l'égalité première vous apparut, ont pesé le même poids dans chacun de vous ;

» Car, dans ce soleil * qui vous éclaire de sa lumière et vous embrase de sa chaleur, ces deux vertus sont si égales, que toutes les autres similitudes seraient insuffisantes;

» Mais la volonté et la puissance chez les mortels, par une raison qui vous est manifeste, sont inégalement pourvues d'ailes !

» Aussi moi, qui suis mortel, je me sens atteint de cette inégalité, et c'est du cœur seul que je vous rends grâce de votre réception paternelle.

» Je te supplie, vivante topaze qui enrichis ce précieux joyau *, de m'instruire de ton nom.

— 0 mon rejeton, en qui je me comphis tandis que je t'attendais , je fus ta racine ! » Ainsi fit-il d'abord en me répondant.

Ensuite il me dit : (( Celui duquel ta lignée prend son nom, et qui depuis cent ans et plus est occupé à tourner la première côle de la montagne,

» Fut mon fils et fut ton bisaïeul; il faut bien que par tes œuvres tu abrèges sa longue fatigue.

» Florence, dans l'antique enceinte d'où elle entend sonner encore tierce et none, vivait en paix, sobre et pudique.

» Elle n'avait point de carcans, point de couronne, point de femmes paiées, point de ceinture plus belle à voir que la personne qui la porte;

» En naissant, la fille ne faisait pas encore peur à son père, car l'heure de la marier et la dot n'avaient pas toutes deux dépassé toute mesure.

» Il n'y avait pas de maisons vides d'enfants; Sardanapale n'y était pas encore venu pour montrer ce qu'on peut faire dans une chambre.

' Dieu»

' Celle croix de fctt.

» Montemalo * n'était pas encore vaincu par votre Ucccllalojo, qui, comme il a été surpassé dans son élévation, le sera dans son déclin.

» J'ai vu Bellincion Berti * marchant avec une ceinture de cuir et d*os, et sa femme s*en revenir de son miroir sans le visage fardé.

» J'ai vu ceux de Neiii et ceux du Vecchio se contehlcr d'une simple peau, et leurs femmes toutes à leur fuseau et à la quenouille.

» 0 femmes heureuses î chacune d'elles connaissait sa sépulture à venir, et nulle d'elles, pour la France, n'était seule dans son lit.

» L'une veillait au sein du berceau, et, pour consoler le nourrisson, employait ce parler qui fait la première joie des pères et des mères.

» L'autre, en tirant la chevelure de sa quenouille, devisait avec sa famille des Troyens, et de Fiésole, et de Rome.

» On eût tenu alors pour merveille une Cianghella et un Lapo Salterello, coname on s'étonnerait aujourd'hui d'un Cincinnatus et d'une Cornélie.

» Dans ce calme et cette belle vie de citoyens, dans cette civilisation si loyale, dans im si doux abri,

» La Vierge Marie, invoquée à grands cris, me fît naître; et, dans votre antique baptistère, je fus à la fois noramc chrétien et Cacciaguida.

» Moronto et Eliseo furent mes frères; ma femme me vint de la vallée du Pô, et de là fut tiré ton second nom.

» Après je suivis l'empereur Conrad ^ ; et il me décora de Tordre de sa milice, tant par mes belles actions j'étais venu dans sa faveur.

)) A sa suite je marchai contre la loi perverse de ce

* Alonlemalo pour Monlc-Mario, montagne près de Rome; tîcccUalojo csl vtoe monlagnc pros de Florence. Il vcul dire qu'alors Rome u't'lail pas vaincue ea Lcaulé par Florence; mais »|uc ccl celai va bionlôt cesser.

' Père de la befle Guahlrada.

* Conrad III, niorl eu 1152.

peuple ' qui^ par la faute de votre pasteur^ usurpe votre domaine.

» Là , par cette vilaine race, je fus libéré du monde trompeur dont Tamour avilit tant d'âmes^

» Et du martyre j'anivai à cette paix. »

CHANT XVI

Cacciaguida dit quel fut lo lien et le temps de sa naissance. — Il dit quelle clait alont la population de Florence, et quelles ëlaient les plus honorables fantillcs de cette ville; enfin quels désordres ont été amenés par les mœurs nuuycile!(.

0 chélive noblesse du sang, si tu fais les hommes s'enorgueillir de toi sur cette terre où notre esprit est si débile.

Tu ne seras plus pour moi un sujet d'étonnement, puisque là oïl les appétits ne dévient pas (je dis au ciel), là je m'en glorifiai !

Tu es, certes, un manteau qui raccourcit vite, car, si de jour en jour on n'y ajoute un morceau, le temps rôde à l'entour avec ses ciseaux.

Par ce mot vous, auquel Rome se soumit la première, et dans l'emploi duquel ses descendants ont moins persévéré, recommencèrent mes paroles.

C'est pourquoi Béatrice, qui était un peu à l'écart, se prit à sourire, pareille à celle qui toussa à la première faute de cette Ginèvre dont parle la chronique *.

Je commençai : « Vous êtes mon père, vous me donnez toute hardiesse à parler; vous m'élevez si haut, que je suis plus que moi-même.

» Mon âme s'emplit d'allégi'esse par tant de ruisseaux, qu'elle-même devient une fontaine de joie; de sorte qu'elle la peut recevoir sans se rompre.

» Dites-moi donc, ô ma som'ce aimée ! quels furent vos

■ Les Sarrasins qui alors ravagèrent l'Italie.

* La suivante de Gincvrc. Se rappeler l'épisode de Françoise de Riminl.

hii LA DlVllIE COMÉDIE.

ancêtres^ et quelles furent les années qui firent époque dans Yotre enfance.

1» Parlez-moi du bercail de saint Jean S dites quel il était alors^ et quels étaient les hommes dignes des plus hauts rangs. »

Gomme au souffle des vents le charbon s'avive dans la flamme, ainsi je vis cette lueur resplendir à mes caresses.

Et comme à mes yeux elle se fit plus belle, aussi avec une voix plus douce et plus suave^ mais non dans notre langage moderne.

Elle me dit : « Depuis le jour où il fut dit Ave • jusqu'à l'enfantement où ma mère, qui à cette heure est une sainte, se délivra de moi, son fardeau,

D Cette planète ^ revint cinq cent cinquante-trois fois se renflammer sous les pieds de son lion.

» Mes ancêtres et moi nous naquîmes dans le lieu^où se rencontre le dernier quartier de la ville * pour celui qui court dans vos jeux annuels.

» Contente-toi d'entendre cela sur mes aïeux : ce qu*ils furent et d'où ils vinrent, il est plus convenable de s'en taire que d'en parler.

» Tous ceux qui étaient alors en état de porter les armes, depuis la statue de Mars ^ jusqu'au Baptistère, formaient le cinquième de ceux qui sont aujourd'hui vivants ;

D Mais la population, qui est à présent mélangée de gens de Campi, de Certaldo et de Figghine, était pure jusque dans le dernier artisan.

» Oh ! qu'il serait mieux d'être les voisins de ceux que je nomme, et d'a\oir votre frontière à Galluzzo et à Trespiano,

» Que d'avoir de telles gens dans vos murs, et d'endurer la puanteur du villageois d'Aguglione et de celui de Signa, qui a déjà l'œil aiguisé pour trafiquer !

' De Florence, qui a saint Jean pour patron.

* Depuis la Salutation angéliquc, jusqu'à l'an 1000 OU 1091. ' La plauotc de Mars.

* Le qinrUcr de San Piero.

* La sUluc de Mars dtalt <iur le PjNft ]

Il Si la nation qui dégénère le plus au monde n'avait pas été une marâtre pour César, mais presque une mère aimaute pour son fils :

» Tel est devenu Florentin, et changeur et marchand, qui t'en serait retourné à Simifonti, là où son père allait quêter son pain;

» Les Conti seraient encore à Montemurlo , les Cerchi feraient dans la Pièvre d'Acone, et peut-être les Buondelmonti à Valdigrieve *.

» Toujours la confusion des personnes fut le commencement des malheurs d'une cité, comme dans le corps trop d'aliments entassés.

» Le taureau aveugle tombe avant l'agneau aveugle, et maintes fois une seule épée taille plus et mieux que cinq epees*

» Si tu regardes Luni et Urbisaglia, et comment elles s'en sont allées, et comment s'en vont après elles Chiusi et Sinigaglia,

» D'entendre comment les familles se défont ne te paraîtra chose nouvelle ni forte, puisque les cités mêmes ont un terme.

» Toutes vos choses ont leur mort comme vous; mai» elle se dissimule dans quelques-unes, qui semblent durer beaucoup, parce que votre vie est courte.

» Et comme le cours du ciel de la lune couvre et découvre sans trêve les rivages de la mer, ainsi la fortune fait de Florence.

» Aussi ne doit-on pas regarder comme chose étonnante ce que je dii'ai de ces premiers Florentins dont la renommée est cachée dans la nuit des temps.

» J'ai vu les Ughi, j'ai vu les CatelUni, les Filippi, les Greci, les Ormanni et les Alberichi déjà sur leur déclin, illustres citoyens;

» J'ai vu aussi grands qu'ils étaient antiques, avec ceux de la Sannella, ceux de l'Arca, et les Soldanieri, et les Ardinghi, et les Bostichi.

* On épargne au lecteur rcxplication de Routes ces généalogies florentines*

» Près de la porte, chargée présentement d'une nouvelle félonie d'un si grand poids, que bientôt il fera chavirer votre barque,

» Étaient les Ravignani, desquels sont descendus et le comte Guido et tous ceux qui ont pris ensuite le nom da grand Bellincione.

» Délia Pressa savait déjà comme on doit gouverner, et déjà Galigaio avait dorés dans sa maison la garde et le pommeau de son épée.

» Grande était déjà la colonne du Vair », et illustres étaient les Sachetti, les Guiochi, les Sifanti, les Barucci et les Galli, et ceux qui rougissent au souvenir du boisseau*.

D Le cep d'où naquirent les Calfucci était déjà grand, et déjà avaient été promus aux chaises curules les Sizii et les Arrigucci.

» Oh! combien forts j'ai vu ceux qui se sont détruits par leur orgueil ! Les boules d'or fleurissaient Florence dans tous ses hauts faits '.

)) Ainsi faisaient les pères de ceux qui, chaque fois que votre évêché vaque, s'engraissent en tenant le consistoire.

» Cette famille outrecuidante*, furieuse comme un dragon à celui qui fuit, mais, à qui lui montre les dents ou la bourse, paisible comme un agneau,

» Déjà surgissait, mais de si petites gens, qu'il ne plut pas à Ubertin Donato que son beau-père l'eût fait leur parent.

» Déjà le Caponsacco était descendu de Fiésole dans le marché , et déjà c'étaient de bons citoyens que Giuda et Inftingato.

» Je te dirai une chose incroyable et vraie : dans le petit cercle que formait la ville, on entrait pai* la petite porte qui devait son nom à la maison de la Péra.

» Chacun de ceux qui portent les beaux insignes du

» Armoirie Jes Billi.

* Les Cliiaramunli ou les Tosiiiglii, qni avjicut altéré la nio.^uro dn ^raiu ' F. le palle doM'oro

Fioran FhmMi/.i in liiili su i vr.iu fatli

* Le«î Atlimari.

grand baron ^ dont le nom et la gloire se ravivent à la fête •de Thomas^

» En reçut ses ordres de chevalerie et ses privilèges^ bien ^'il se soit rangé dans le parti du peuple^ celui-là qui entoure ses armobies d'une bordure d'or.

n Dëjà existaient les Gualterotti et les Itàportuni^ et. le Borgo serait encore plus calme^ s'ils n'y avaient pas rencontré de nouveaux voisins.

n La maison d'où naqukent vos douleurs^ par le juste courroux <pii vous a détruits et ensuite a mis fin à votre vie heureuse,

-9 Cette maison était honora avec tous les siens. 0 Buondelmonte ! que tu fis mal^ cédant aux instigations d'autrui, de fiiir son alliance* !

» Beaucoup sont tristes qui seraient joyeux, si Dieu avait fiiit don de ton corps à l'Ëma, la première fois que tu vins dons la cité.

» Mais il fallait que, sur cette pierre rompue qui garde le pont, Florence sacrifiât une victime, ;puisque c'en était fait de la paix.

» Avec ces familles et bien d'autres, j'ai vu Florence dans im repos si grand, qu'elle n'avait aucun sujet de pleurer.

» Avec ces familles j'ai vu son peuple si glorieux et si juste, que jamais le lis du bout de la lance n'était porté renversé,

» Ni, par les divisions, n'était devenu vermeil. »

' Hugses: «narquit de Toscane.

* Et d'époaser une DoDati, d'où les piemiLnes querelles des Guelfes el des 6ibelini.

CHANT XVII

Oacciftguida rappelle à Daote les malheurt qui lui Airent prédiu duit l*BBftr« dans le Purgatoire. — A son tour, il prédit au poSta ton exil de lloraaee, «C le refuge qu'il doit trouver ches les seigneurs délia Scala. — • Bofin il l'exhorte h écrire tout ce qu'il avait vu dans son voyage.

Tel celui qui vint vers Climène pour s'assurer de ce qu'il avait entendu contre lui^ et dont Tiniprudence rend encore les pères moins faciles pour leurs enfants ^,

Tel j'étais et tel je paraissais à Béatrice et à la sainte lumière *, qui auparavant avait pour moi changé de place.

C'est pourquoi ma Dame : « Jette au dehors Tardeur de ton désir, me dit-elle, afin qu'elle sorte bien empreinte do cachet intérieur.

y> Non pas que notre connaissance de toi^nème s'accroiHe par tes paroles, mais pour que tu oses dire ta soif, et qu\m autre te donne à boire.

— a 0 ma chère tige, qui t'élèves si haut, que, comme ks esprits terrestres voient que deux angles obtus ne peuvent être contenus dans un triangle, i

» Ainsi tu vois les choses contingentes avant qu'elles < soient en elles-mêmes, en considérant le point auquel tous les temps sont présents ;

» Pendant que, sous la conduite de Virgile, j'étais sur la montagne où se guérissent les âmes, et tout en descendant dans le monde des morts, j

» De graves paroles me furent dites touchant ma Tie I future, bien que je me sente tel qu'un tétragone contre ks coups de l'avenir.

» C'est pourquoi ma volonté serait contente d'apprendre quelle fortune s'apprête pour moi, car la flèche prévue vient plus lente. »

' Phaëton pria Climène de lui apprendre s*il était Traiment Sb d'Apollea. — Instruits par l'imprudence de Phaëton, qui conduisit si mal le ditr de sob ■été. les parents sont moins faciles pour les désirs de leurs enCaDls.

Cacciaguida.

LE PARADIS. CHAHT XVIt. 819

Ainsi dis-je à cette lumière qui d'abord m'avait parlée et^ comme le voulut Béatrice^ mon désir lui fut révélé.

Et ce ne fut point avec ces ambiguïtés dans lesquelles s'engluaient jadis les nations folles *, avant que fût immolé FAgneau de Dieu qui rachète les péchés^

Mais dans des paroles claires et un latin précis que me répondit cet amour paternel enfermé dans sa lumière^ mais fle manifestant par son sourire.

« Les choses contingentes qui ne s'étendent pas au dehors des bornes de votre matière sont toutes ûgurées sous le regard étemel;

» Toutefois la nécessité n'en résulte pas plus que du regard de celui qui voit un navire descendre un courant.

» Et de là; comme vient aux oreilles la douce harmonie de l'orgue, ainsi vient à ma vue le temps qui pour toi s'apprête.

» Tel Htppolyte partit d'Athènes par la cruauté et la perfidie de sa belle-mère, tel tu dois partir de Florence.

» Cela, on le veut; et cela, déjà on le demande; et cela sera bientôt fait par ceux qui s'en occupent là où tous les jours on trafique du Christ.

» Le crime sera le lot du parti vaincu> comme on a coiitume; mais la vengeance divine arrivera en témoignage à la vérité, cette dispensatrice de la vengeance.

» Tu quitteras toutes les choses les plus chèrement aimées; et ceci est le premier trait que lance l'ai'C de l'exil.

V Tu éprouveras combien le pain d'autrui a de sel, et conmie le chemin est dur, lorsqu'il faut monter et descendre par l'escalier d'autrui.

» Et ce qui chargera le plus tes épaules, ce sera la compagnie méchante et stupide parmi laquelle tu tomberas dans cette vallée;

V Car tout ingrate, toute folle et impie, elle se mettra contre toi; mais, peu après, elle (non toi) en aura le front rouge.

* Les oracles des Sibylles.

» De sa bestialité sa conduite donnera la preuve, de sorte qu'il deviendra beau pour toi d'avoir fait ton seul parti de toi-même.

» Ton premier refuge et ton premier gîte sera la coiu*toisie du grand Lombard qui sur son échelle porte le saint oiseau ^

D n aura sur toi un si bienveillant regard, qu'entre vous deux, du bienfait et de la demande, le premier à venir sera ce qui parmi les autres est le dernier.

» Près de lui tu verras celui qui, en naissant, reçut de cette étoile une influence si forte, que ses actions en deviendront notables*.

» Les peuples ne s'en sont pas encore aperçus, à cause de son jeune âge, car depuis neuf années seulement ces sphères ont autour de lui tourné.

» Mais, avant que le Gascon' trompe le grand Henri*, paraîtront les étincelles de sa vertu dans son mépris pour l'argent ou les fatigues.

» Ses magniûccnces seront aussi tellement connues, que ses ennemis ne pourront, à ce sujet, tenir leur langue muette.

» Compte sur lui et sur ses bienfaits ; par lui beaucoup de gens seront transformés, les riches et les pauvres changeront de condition.

D Et tu emporteras, écrites dans ta mémoire, toutes ces prédictions sur lui , mais tu ne les diras pas. » Et il me dit encore des choses incroyables à ceux mêmes qui les verront.

Puis il ajouta : « Fils, voilà les causes de ce qui te fut dit; voilà les pièges qui, denière bien peu d'années, te sont cachés.

ï> Je ne veux pas cependant que tu envies tes voisins,

' les coramenlatcurs ne sont point d'accord sur co gnnd tomhiaû»

* Can le Grand, né sous l'dloilc de Mars.

* Le pape Clément V.

* L'empcrîur Henri VIT, mort en 1313*

puisque ta vie s'allongera au delà du châtiment de leur perfidie, d

Après que Tâme sainte eut montré, en se taisant, qu'elle a^aît fini de mettre la trame à la toile que je lui présentais ourdie^

Je commençai comme celui qui désire, ayant des doutes, le conseil d'une personne capable de voir et de vouloir avec droiture et affection.

« Je vois bien, mon père, que le temps éperonne son coursier vers moi, afin de me porter un de ces coups d'autant plus graves qu'on y cède davantage :

» Donc il est bon que je m'arme de prévoyance, afin que, si le lieu qui m'est le plus cher m'est enlevé , je ne perde pas tous les autres par mes vers.

» Là-bas, dans le monde éternellement amer, et sur le beau sommet de la montagne d'où les yeux de ma Dame m'ont enlevé;

. r> Puis, transporté dans le ciel de lumière en lumière, j'ai appris de telles choses, que, si je les redis, elles seront pour beaucoup d'une saveur trop acre peut-être ;

» Et si je suis un timide ami de la vérité, je crains de ne pas étendre ma vie parmi ceux qui nommeront ce temps présent le temps antique. »

La lumière, dans laquelle souriait le trésor que je trouvai en cette sphère, se fit d'abord aussi brillante qu'un miroir d'or sous un rayon de soleil ;

Ensuite elle répondit : « Une conscience obscurcie par propre honte ou pai* la honte d'autrui trouvera certes parole violente.

» Néanmoins éloigne tout mensonge, manifeste ta vision tout entière, et laisse les malades se gratter là où ils ont la rogne.

» Car si ta parole est déplaisante au premier goût, elle laissera une nourriture vivifiante quand elle sera digérée.

» Ton cri fera comme le vent , qui frappe plus les plus hautes cimes; et ceci ne sera pas une petite preuve d'tîonneur.

sa [

D Aussi on ne t*a montré dans ces sphères^ sur le mont et dans la vallëe douloureuse , que les âmes notées par la renommée.

)} Car Fesprit de celui qui écoute n'arrête ni son atten* tion ni sa foi sur des exemples tirés d'une tige inconnue et obscure^

)i Ni sur des actions à peine visibles. »

CHANT XVIII

Gaeciaguida désigne an poète plusieurs des Esprits qui composaient la Croix da Mars. -> Ensaite Dante» toujours guidé par Béalriee, monte dans la planète da Jupiter, ou le sixième ciel. — Il voit tes Ames des Sainte former an grand ligla: ce sont ceux qui sur terre ont bien administré la justice. — Satire de l*aTarioa et des simonies de son temps.

Déjà cet esprit bienheureux jouissait en lui-même de ses paroles^ et moi je savourais aussi mes réflexions, tempérant le doux par Tamer*

Et cette femme qui me menait à Dieu dit : « Change ta pensée ; pense que je suis près de celui qui allège de tous les torts. ))

Je me tournai vers la voix amoureuse de celle qui me réconforte; et ce que je vis alors d*amour dans ses yeux saints, j'abandonne de le peindre ici.

Non-seulement parce que je me défie de mes paroles, mais à cause de la faiblesse de l'esprit, qui ne peut redire ce qui est si au-dessus de lui, si d'autres ne lui servent de guide.

Je puis seulement redire ce point, qu'en la contemplant mon amour resta libre de tout autre désir;

Tandis que le plaisir éternel qui rayonnait directement sur Béatrice, et de son beau visage, me rendait heureux par son aspect inspiré.

Elle, me pénétrant par la lumière d'un sourire, me dit : « Tourne-toi et écoute : car ce n'est pas seulement dans mes yeux qu'est le Paradis. »

LE PARADIS. CRAirr XTIII. S23

GoHÛne parfois la passion se voit dans la physionomie^

ri elle est si forte que Tâme tout entière lui est soumise ^

Ainsi dans les étincelles de la sainte lueur, vers laquelle

je me tournai^ je reconnus la volonté de discourir encore

quelque peu.

Et cUe commença : « Sur cette cinquième branche de Taiiffe qui se vivifie par la cime, donne toujours des fruits et ne perd jamais, ses feuilles S

)i Sont des esprits heureux qui là-bas, avant de venir au del, furent d'un si grand renom, que toute muse s'enrichirait de leurs actions.

n Donc regarde aux bras de la croix : ceux que je te nommerai à cette heure feront ce que dans la nue fait son feu rapide. »

Je vis sur la croix passer une lumière du nom de Josué, dès qu'il l'eut nommé; et le nom ne me fut pas connu plus promptement que son passage.

Et au nom du grand Machabée, je vis se mouvoir une autre lumière tournoyante; et la joie était le fouet de cette toupie céleste.

Ainsi, pour Charlemagne et pour Roland, mon regard attentif suivait deux lueurs , comme l'œil du chasseur suit le faucon dans son vol.

Puis devant mes yeux passèrent sur cette croix Guillaume et Richard, et le duc Godefroi*, et Robert Guiscard.

Alors se mouvant aussi et s'ëtant mêlé aux autres lumières, celui qui m'avait parlé me montra quel aiiiste il était parmi les chanteurs du ciel.

Je me tournai du côté gauche pour voir sur Béatrice mon devoir, ou par une parole d'elle, ou par un signe;

Et je vis ses yeux si purs, si joyeux, que sa figure surpassait les autres, et même son dernier aspect.

Et, conune au sentiment d'un plus grand plaisir, Thomme qui fait le bien s'aperçoit de jour en jour qu'il avance dans la vertu 5

* C'est-à-dire la planète de Mars, cinquième division du Paradis. ' Godcfroi, duc de Lorraine, lequel conquit Jérusalem. — Guiscard, duc de Ifomaandie, conquérant de la Sicile.

o24 ^ LA DIVINE COMÉDIE.

Ainsi je m'aperçus que mon ascension circulaire dans le ciel décrivait avec lui un plus grand arc, en voyant Béatrice, ce miracle de beauté, toujours plus éblouissante;

Et comme la rougeur sur la joue d'une femme blanche disparaît vite quand elle a jeté le fardeau de sa honte.

Aussi vite, et dès que je me tournai, mes yeux reconnuient, à la blancheur tempérée de la sixième planète*, qu'elle m'avait reçu en elle.

Je vis, dans ce flambeau de Jupiter, le rayonnement de Tamour qui l'habitait représenter à mes yeux notre alphabet.

Et comme les oiseaux se levant sur une rivière , et déjà se réjouissant de leur pâture, forment d'eux-mêmes une ligne tantôt courbe, tantôt longue.

Ainsi dans ces lumières les saintes créatures chantaient en volant, et formaient tantôt un D, tantôt un 1, tantôt unL.

D'abord en chantant elles se mouvaient en cadence; puis, figurant l'un de ces caractères, elles s'arrêtaient un peu et se taisaient.

0 Muse que porte Pégase , qui rends célèbres les esprits et les rends éternels, immortalisant avec toi les cités et les royaumes.

Illumine-moi de toi-même, afin que je révèle leurs figures comme je les ai connues, et que ta puissance paraisse dans ce peu de vers.

Les lumières formèrent donc cinq fois sept voyelles et consonnes; et je remarquai ces figures selon qu'elles m'apparurent.

DiLiGiTE JusTiTiAM fut Ic premier verbe et le premier nom de toute la composition ; qui judicatis terram fuirent les derniers.

Puis dans TM du cinquième mot elles restèrent disposées de manière que Jupiter paraissait d'argent mêlé d'or.

Et je vis d'autres lueurs descendre là où était le sonunet

* La p'anotc de Jubiler.

de TM, et là s'arrêter en chantant^ je crois, le bien qui vers loi les attire.

Puis, comme du choc des tisons ardents surgissent d'innombrables étincelles d'où les sots tirent des augures,

Plus de mille lueurs parurent s'élever et monter, les unes très-haut et les autres moins haut, selon que le soleil, qui les allume, les avait distribuées.

Et chacune s'étant arrêtée en son lieu, je vis que la tête et le cou d'un aigle étaient représentés distinctement par ces lumières.

Celui qui peint ceci n'a personne qui le guide; mais luimême il se guide, et de lui provient cette vertu qui répand la forme dans tous les nids.

Les autres bienheureux, qui d'abord paraissaient contents de représenter sur l'M une couronne de lis, par un petit mouvement achevèrent la ûgure de l'aigle.

0 douce étoile ! combien de superbes joyaux me montrèrent que votre justice est l'effet du ciel dont tu es un diamant !

C'est pourquoi je prie l'intelligence, principe de ton mouvement et de ta force, de remarquer d'où sort la fumée qui obscurcit tes rayons.

Afin qu'il s'irrite derechef contre les acheteurs et les vendeurs du temple, qui fut cimenté pai* des miracles et le sang des martyrs.

0 milice du ciel que je contemple, adore Dieu pour ceux qui sont sur teritî, tous déviés par l'effet du mauvais exemple !

Déjà on avait coutume de faire la guerre avec l'épée, mais à présent elle se fait en ôtant ici et là le pain que le père compatissant ne refuse à aucun.

Mais toi, qui écris seulement pour effacer S pense que Pierre et Paul qui moururent pour la vigne que tu gâtes sont encore vivants.

' BoDiface VUI, qu'il accuse de lancer des iuterdictions pour 80 les faire racbeter.

Tu peux bien dire : J'ai si bien appuyé tous mes dësirs sur celui qui voulut vivre solitaire *, et qui, pour des danses, fut traîné au martyre.

Que je ne connais ni le Pêcheur ni Paul.

CHANT XIX

Daote interroge les Ames qui forment l'Aigle céleste, et leur demande û Tob peil élre sauve sans avoir connu et pratiqué la foi cbrélienne. — Satire des iiyiistices et des crimes de plusieurs princes chrétiens.

Devant moi s'offrait, les ailes ouvertes, la belle image qui, dans leur douce extase, rendait heureuses les âmes assemblées.

Chacune d'elles paraissait un petit rubis dans lequel nn rayon du soleil eût brillé si brillant, qu'il se fût reflété dans mes yeux.

Et ce que je dois retracer ici, jamais voix ne le chanta, ni encore ne l'écrivit, ni jamais imagination ne le conçut.

Car je vis, et même j'entendis le bec parler et dire avec sa voix : moi et mien, lorsque dans sa pensée il avait : nom et nôtre»

Et il commença : « Pour avoir été juste et pieux, je suis ici exalté jusqu'à cette gloire qui ne peut être vaincue par le désir.

» Et sur teiTe j'ai laissé une mémoire ainsi faite que les gens pervers la recommandent, mais ne suivent pas son exemple. »

Comme une seule chaleur sort de plusieurs charbons, ainsi de cette image, formée de plusieurs amours, sortait une seule voix.

Alors je répondis : « 0 fleurs perpétuelles de l'étemelle joie, qui, comme un seul parfum, me faites sentir toutes vof odeurs,

> C*C£t-à-dirc rur les florins à l'effigie de saint Jcan-Bapliste.

» Apaises, en vous exhalant, le grand jeûne qui depuis longtemps m'a tenu dans la faim, moi qui ne trouvais sur terre aucune nourriture.

» Bien sais-je que si la divine justice est un miroir pour une autre sphère, votre sphère à vous ne la voit pas à travers un voile;

1» Vous savez combien je suis attentif à Tëcouter; vous savez quel est le doute qui est pour moi un jeûne si ancien. »

Gomme un faucon, délivré de son chaperon, remue la tête et s'applaudit des ailes en montrant ses désirs et en faisant lobeau.

Ainsi je vis faire à l'aigle, qui était construit des Louanges de la grâce divine; et les chants de ces Louanges, ceux-là les comprennent seuls qui en jouissent là-haut.

Ensuite il commença : « Celui qui tourna son compas à l'extrémité du monde, et qui enferma dans Touverture tant de choses occultes et manifestes,

» Ne put pas laisser sur tout l'univers ime si forte empreinte de sa puissance, que son Verbe ne restât pas bien au delà;

» Et ceci nous prouve que le premier orgueilleux, qui était la plus élevée de toutes les créatures, tomba avant la maturité que donne la grâce, pour n'avoir pas attendu la lumière.

» n suit de là que toute créature au-dessous est un réceptacle étroit pour contenir ce bien qui est sans fin et qui se mesure sur lui-même :

» Donc notre vue (qui n'est qu'un des rayons de Tesprit dont toutes les choses sont pleines)

» Ne peut de sa nature être tellement puissante, qu'elle ne voie pas son principe bien en deçà de ce qu'il est en elTet.

» La vue donnée à votre monde pénètre dans la justice étemelle comme l'œil dans l'intérieur de la mer,

» Lequel, bien que près du rivage il voie le fond, dans

la pleine mer ne le voit pas; et néanmoins le fond existe^ mais la profondeur le cache.

» 11 n'y a pas de lumière, si elle ne vient pas de ce lieu serein qui ne se trouble jamais ; ailleurs ce ne sont que ténèbres, ombres de la chair, ou son venin.

» Assez maintenant te sont ouverts les voiles qui te cachaient la vivante justice, âur laquelle tu faisais de si îvéquentes questions,

» Que tu disais : Un homme naît au rivage de Hndus, et là nul ne parle du Christ, nul ne lit, nul n'écrit rien sur lui;

» Toutes ses volontés et toutes ses actions sont bonnes; autant que l'humaine raison le peut, il est sans péché dans sa vie et dans ses discours;

» Qu'il meure sans baptême et sans foi, où est la justice qui le condamne? où est sa faute si, lui, ne croit pas?

» Or, qui es-tu, toi qui veux siéger sur le tribunal, et pour juger à mille milles avec une vue longue d'un empan ?

» Certes, pour celui qui avec moi subtilise, il y aurait, si récriture ne brillait pas sur vous, de quoi s'étonner et douter.

» 0 animaux terrestres ! ô esprits grossiers! la première volonté, qui par elle-même est bonne, jamais ne s'est écartée d'elle-même qui est le souverain bien.

» Cela seulement est juste qui lui est conforme; nul bien créé ne l'attire à lui; mais elle, en rayonnant, est la cause de ce bien. »

Comme sur son nid se retourne la cigogne, après qu'elle a repu ses petits, et comme celui d'entre eux qui s'est repu la i*egai'de.

Ainsi fit (et moi je levai les yeux) l'image bénie qui remuait ses ailes agitées par tant d'esprits.

Tout en tournoyant, elle chantait et disait : « Telles sont mes notes pour toi qui ne les comprends pas! Telle est ia justice éternelle pour vous mortels. »

Puis ces brillantes aideurs du Saint-Esprit se reposèrent

encore dans le signe ^ qui rendit les Romains redoutables au monde;

Et l'aigle recommença : « Dans ce royaume ne monta jamais celui qui ne crut pas au Christ^ avant ou après qull fut cloué sur le bois.

» Mais vois, beaucoup crient : Christ! Christ! qui au jtigement seront moins près de lui que tel qiù ne connut pas le Christ \

» Et de tels chrétiens, TËthiopien les condamnera quand les deux collèges se sépareront, l'un éternellement riche, et l'autre pauvre.

» Que pourront dire les Persans à vos rois, lorsqu'ils • TCiTont ouvert ce volume dans lequel toutes les turpitudes de ces^^is sont éciites?

» Là, on verra parmi les œuvres d'Albert celle qui bientôt lancera l'aigle sous laquelle le royaume de Prague ne doit plus être qu'un désert.

» Là, on verra la douleur qu'excite sur la Seine, en falsifiant la monnaie, celui qui mourra blessé par un sanglier '.

» Là, on verra l'orgueil insatiable qui rend fous l'Écossais et l'Anglais, à ce point qu'ils ne peuvent se renfermer dans leurs limites.

» Là, on verra la luxure et la vie molle de ce roi d'Espagne et de ce roi de Bohême *, qui ne connut ni ne voulut jamais la valeur.

» On y verra, marquée avec un 1, la bonté du Boiteux de Jérusalem', tandis que le contraire de sa bonté sera marqué par un M.

» On y verra l'avarice et la vilenie de celui qui possède l'ile de feu *, où Anchisc finit sa longue carrière.

» Et pour donner à entendre comme il vaut peu, son

* L'aigle. — Voir au Paradis, chant vi, riilsloire de l'aigle romaine.

' Non omnis qui dicil Domine, Domine, iulrai;it. in regnuni cœlorum. (Ma TH., vu.)

* Philippe le Bel;

* Alphonse cl Vcncpslas.

* Cliarli s, n)i de Fouille et de Ji'rusalem.

* F réd'ric, roi de Sicile, etc.

530 LA Dni»E COMÉDIE.

ëcriteau sera en lettres tronquées, qui contiendront beaucoup de choses dans un petit espace.

D Et à ciiacun apparaîtront les œuvres honteuses de l'oncle et du frère, qui ont avili une si brave nation et deux couronnes.

)) Et là seront connus le roi de Portugal et celui de Norwége, et celui de Rascio qui altéra les coins de Venise.

» 0 heureuse Hongrie, si elle ne se laisse plus malmener! 6 heureuse Navarre, si elle s'arme des montagnes qui l'entourent !

D Et chacun doit croire que déjà, pour l'appel de cette vengeance, Nicosie et Famagoiuite se lamentent et crient à cause de la bête qui les mène S*

» Bête qui ne s'éloigne pas des traces des autres brutes. »

CHANT XX

Le poUle aperçoit dans l'Aigle cëleste les Ames de diffërenta rois qui pratiqnheit la juilice et la verta. — Comme ii s'étonne de trouTer dans le ciel deux penos* nages qui n'avaient pas eu la foi chrétienne, l'Aigle lui explique commeot cas esprits furent sauTés.

Quand celui qui illumine le monde entier descend de notre hémisphère, et que le jour s'éteint de toutes parts.

Le ciel, qu'il éclairait seul d'abord, reparaît soudain parsemé de lumières dans lesquelles une seule resplendit.

Et cet état du ciel me vint à l'esprit, quand le signe da monde et de ses chefs referma son bec béni.

Ca'r toutes ces vives lueurs reluisant beaucoup plus recommencèrent des chants écoulés et disparus de ma mémoire.

0 doux Amour, qui te revêts de sourire, combien tu me paraissais ardent au milieu de ces splendeui*s qui ne respiraient que de saintes pensées !

• Deux villes du royaume de Chypre, soumis k Henri U,

LE PABADIS. CHANT XZ. 831

Après que ces joyaux précieux et brillants^ dont je vis la lumière sainte ornée, imposèrent silence à leurs chants angéiîques,

Il me sembla entendre un murmure de fleuve qui descend limpide de pierre en pierre, montrant la fécondité de sa source.

Et comme le son prend sa forme au coup de la lyre, et comme au trou du chalumeau le vent qui y pénètre,

Ahisi sans retard ce murmure de l'aigle s*échappa de son cou, comme s'il était troué.

n s'y fil une voix, et elle en sortit par son bec en forme de paroles, telles que les attendait mon cœur où je les écrivis.

« Cette partie de moi qui voit et dans les aigles mortels soutient l'éclat du soleil, me dit-il, veut maintenant être regardée fixement.

» Car des feux qui composent ma figure , ceux qui font étinceler mon œil dans ma tête sont les premiers de tous leurs degrés;

» Celui qui btille au milieu par la prunelle fut le chantre de l'Esprit-Saint , qui transporta l'arche de ville en ville * ;

» Il sait maintenant le mérite de son chant, en tant qu'il lût Teftet de sa volonté, par sa récompense qui est en proportion.

» Des cinq qui font l'arc de mon sourcil, celui qui est le plus près de mon bec consola la veuve de la perte de son fils* ;

» Il sait maintenant, par l'expérience de cette douce vie et de la vie opposée, combien il coûte cher de ne pas suivre le Christ.

)) Et celui qui suit en i-emontant l'arc dont je parle retarda la mort par une vraie pénitence®;

» Il sait maintenant que l'arc éternel ne se change pas,

• David.

• Traj:«n.

• ÉxccUiaSt

quoique là-bas une prière fervente fasse de la veille le lendemain.

» L'autre * qui suit transféra à Byzance les lois et moi dans de lM)nnes intentions qui portèrent de mauvais fruits, et se fit Grec pour céder la place au Pasteur ; . )) Il sait maintenant que le mal résultant de sa bonne action ne lui est pas nuisible, bien que le monde en ait été détruit.

» Et celui que tu vois au déclin de l'arc fut Guillaume, que regrette cette terre qui pleure vivants Charles et Fi-édcric*;

» Il sait maintenant combien le ciel s'éprend d'un roi juste; et il le fait voir aussi par l'éclat dont il est revêtu.

» Qui ci-oirait là-bas, dans le monde plein d'erreurs, que Riphée, le Troyen, est dans cet arc la cinquième des lueurs saintes 3?

)) Il sait maintenant de la grâce divine bien plus que le monde n'en peut voir, bien que sa vue n'en dislingue pas le fond. »

Telle l'alouette qui d'abord s'élève dans l'air en chantant, et puis se tait contente de la dernière mélodie qui la rassasie ;

Telle me parut limage du signe de la volonté éternelle, au gré duquel chaque chose devient ce qu'elle est.

Et quoique je fusse là pour mon doute semblable au verre pour la couleur qui le revêt, il ne supporta pas d'attendre en silence :

« Mais quelles sont ces choses? » me fit-il sortir de la bouche par la force de son poids *, car je voyais de grands rayonnements de joie.

Puis, avec Tceil plus enflammé, le signe béni me rc-

' Constantin.

* Guillaume II, roi de Sicile^ surnomnid le Bon.

I Cailit cl Ilipheus, justissimus unns

Qui fuit in Tcucris, et servant' ssimus a^iui. {jEneid,i 1. il.)

* Délia bocca mi pinse con la fo»a del suo peso

pondit^ pour ne pas me tenir plus longtemps dans l'étonnement :

« Je vois que tu crois ces choses parce que je les dis^ mais tu n'en sais pas le pourquoi ; en. sorte que pour être crues elles n*cn sont pas moins cachées.

» Tu fais comme celui qui apprend bien la chose par son nom^ mais n'en peut voir l'essence^ si un autre ne l'explique.

)» Regnum èœlorum cède à la violence d'un amour chaud et d'une vive espérance qui triomphent de la volonté divine.

» Non à la manière dont l'homme maîtrise l'homme; mais ils triomphent^ parce qu'elle veut être vaincue; et, vaincue, elle triomphe par sa bonté.

» La première âme du sourcil et la cinquième te font t'éinerveiller d'en voir ornée la région des anges.

» Elles ne sortiœnt pas de leurs corps païennes, comme ta crois, mais chrétiennes, ayant fermement foi. Tune* aux pieds qui devaient souffrir, l'autre' aux pieds qui avaient souffert.

» L'une, sortie de l'enfer d'où l'on ne revient jamais à de bonnes intentions, reprit ses os, et ce fut le prix d'une vive espérance;

» D'une vive espérance qui mit tant de force dans les prières faites à Dieu pour la ressusciter, que sa volonté en put être ébranlée.

» L'âme glorieuse dont je parle , revenue dans la chair où elle resta peu, crut en celui qui pouvait l'assister;

» Et, croyant, s'embrasa d'un tel feu de véritable amour, qu'à la seconde mort elle fut digne de venir à celte fête ;

» L'autre , par une grâce qui découle d'une fontaine si profonde que jamais créature n'enfonça l'œil au delà de sa surface,

» Mit là-bas tout son amour dans la droilin'c; c'est pourquoi de faveur en faveur Dieu ouvrit ses regai*ds à notre rédemption future;

• niplice.

* Trajan.

Sd4 LA DIVINE rOMéDlE.

» D'où il crut en elle, et, dès lors, ne soufliit plus l'infection du paganisme; et il reprenait les gens pervers.

« Ces trois femmes^ que tu as vues à la roue droite du char lui tinrent lieu de baptôme plus de trois mille ans avant qu'on baptisât.

i> 0 prédestination ! comme ta racine est éloignée de ces yeux qui ne voient pas la cause première tota!

» Et vous, mortels, soyez retenus dans vos jugements; car nous, qui voyons Dieu, nous ne connaissons pas encore tous les élus.

1» Et une telle ignorance nous est douce, parce que notre bonheur s*accroit de ce bonheur, et que nous voulons ee que Dieu veut. »

Ainsi cette image divine, pour éclairdr ma courte vue, me donna ce doux remède.

Et, comme un bon joueur de cithare fait suivre à un bon chanteur la vibration de la corde , d'où le chant acquiert plus de charme,

Ainsi, tandis qu'elle parlait, je me souviens que je tIs les deux lueurs bienheureuses, conune les paupières qui battent en même temps,

Jeter des éclairs au son des paroles.

CHANT XXI

De la spbère de Jupiter le poète nonte à celle de Saturne, teptiènie ciel. — U, ceux qui s'adonnèrent à la vie contemplative forment une immense échelle. — Saint Pierre Damien répond à toutes les questions du poète. — Sature de la mollesse et du luxe du clergé de son siècle.

Mes yeux étaient de nouveau fixés sur le visage de ma Dame, et mon âme avec eux^ et mon attention s'était détournée de tout autre objet;

Et elle ne souriait pas. « Mais si je souriais, me dit-elle,

Les trois Vertus théologales*

LE PARÀDia. CHANT XXI. 835

tu deviendrais tel que Sémclé^ quand elle fut mise en cendres;

» Car ma beauté qui^ comme tu Tas vue^ s'illumine à mesure que nous montons les degrés du palais éterael,

» Si elle ne se modérait pas, resplendirait tellement, que ta force mortelle, exposée à ses éclairs, paraîtrait une feuille que le tonnerre brise.

» Nous sommes parvenus à la septième splendeur^ qui, sous la poitrine du Lion brûlant, rayonne maintenant avec lui Yers la terre, en tempérant son ardeur :

» A la suite de tes regards lance ton esprit, et fais de tes yeux des miroirs pour l'image qui s'y réfléchira. »

Celui qui saurait combien ma vue se repaissait de ce bienheureux aspect^ quand je le remplaçai par un autre objet.

Connaîtrait combien il m'était agréable d'obéir à mon céleste guide^ contre-balançant un bonheur par Tautre.

Dans cette planète qui, tournant autour du monde, porte le nom de ce roi chéri sous lequel le mal gisait mort,

Je vis une échelle de la couleur de celles que frappe un rayon de soleil, et si élevée, que mon regard ne pouvait la suivre •.

Je vis aussi par les échelons descendre tant de splendeurs, que je pensai que toutes les lumières qui brillent au ciel étaient répandues là.

Et, comme par une habitude naturelle, les corneilles, au commencement du jour, s'agitent ensemble pour réchauffer leurs froides ailes;

Puis les unes partent sans retour, d'autres reviennent à l'endroit d'où elles se sont envolées, et d'autres tournoient sur place :

Ainsi me parurent faire ces clartés qui vinrent ensemble, jusqu'à ce que chacune atteignît un ceitain échelon. Et celle * qui s'arrêta le plus près devint si éblouissante,

' Salurne, où sont ceux qui vécureut de la vie contemplative.

* L'échelle qu'avait vue Jacob.

* Saint Pierre Damicn, ermite, puis cardioal.

S36 LA DIVINE tïOMÊDlE.

que je disais en moi-même : Je vois bien l'amour que tu m'annonces.

Mais celle dont j'attends Tordre pour parler ou me taire se lient immobile; aussi, contre mon désir, fais-je bien de ne rien demander.

C'est pourquoi , elle qui voyait mon silence dans la vue de celui qui voit tout, me dit : « Satisfais ton ardent désir.»

Je commençai : « Mon mérite ne me rend pas digne de ta réponse; mais, au nom de celle qui me permet de t'interroger,

î) Ame bienheureuse qui te tiens cachée dans ton allégresse, fais-moi connaître la cause qui te rapproche autant de moi,

TU Et dis-moi pourquoi se tait dans cette sphère la douce symphonie du Paradis, qui dans celles d'au-dessous résonne si dévotement?

— Tu as l'ouïe mortelle comme la vue, me réponditelle : on ne chante pas ici pour la même raison que Béatrice ne soiu-it pas.

» Je ne suis descendue si bas par les degrés de l'échelle sainte que pour te faire fêle avec la parole et avec la lumière qui me revêt ;

» Et ce n'est pas plus d'amour qui m'a rendue plus empressée, car on brûle là-haut de plus el d'autant d'amour, comme Téclat te le manifeste.

» Mais la haute charité qui fait de nous des servantes attentives à la volonté qui gouverne le monde nous classe ici comme tu remarques.

— Je vois bien, dis-je, lampe sacrée, qu'un amour libre suffit dans cette cour pour être serviteur de la Providence éternelle ;

» Mais ce qui me paraît dur à comprendre, c'est pourquoi seule entre tes compagnes tu as été prédestinée à cet office. »

Je n'étais pas arrivé à la dernière parole, que la lueur lit un centre de son milieu, toin'nant comme inie moule rapiile.

Puis l'amour qui était dedans répondit : « La luniicie

divine se darde sur moi, pénétrant par celle dont je m'enveloppe;

« Sa vertu, jointe à ma vue, m'élève tant, que je vois Tessence suprême où elle est puisée.

» De là vient Tallégresse dont je rayonne, parce que, à la clarté de ma vue, j'égale la clarté de mes rayons.

» Mais l'âme qui s'éclaircit le plus dans le ciel, le séraphin qui a le plus enfoncé l'œil en Dieu, ne satisfera pas à ta demande,

» Attendu que ce que tu demandes s'avance tellement dans l'abime du décret étemel, que cela est interdit à toute vue créée;

» Et quand tu retom*neras dans le monde mortel, rapporte cela, afin qu'on ne présume pas davantage marcher dans un tel but.

D L'esprit qui est lumièi*e ici est fumée sur terre; vois donc comment il peut là-bas ce qu'ici il ne peut pas, bien que le ciel l'élève. »

Ses paroles me retinrent tellement, que je laissai la question, et me bornai à demander humblement à cette lueur qui elle était.

« Entre les deux rivages d'Italie, et pas très-loin de ta patrie S des rochers s'élèvent si haut que souvent la foudie gronde au-dessous ;

» Ils forment un mamelon qui s'appelle Catria, au pied duquel est un ermitage uniquement consacré au culie de latrie. »

Ainsi l'âme me répondit pour la troisième fois; puis continuant, elle dit : « Là je m'affermis tant au service de Dieu,

I» Que, rien qu'avec des mets assaisonnés avec la liqueur de l'olive, je passais doucement les chaleurs et les froids, heureux dans mes pensées contemplatives.

» Ce cloître produisait abondamment pour cette partie des cieux; et maintenant il est devenu si vide, qu'il faut que cela se révèle bientôt.

> Dani le duché d'Urbio.

» Dans ce lieu je fus Pierre Damien, et je fus Pierre le pêcheur dans le couvent de Notre-Dame sur le rivage de l'Adriatique.

» Peu de vie mortelle m'était restée, quand je fus appelé et obligé de recevoir ce chapeau qui ne se transmet que de mal en pis.

» Céphas vint, et vint le vase d'élection* du Saint-Esprit, tous deux maigres et pieds nus, prenant de toutes mains leur nourriture.

» Maintenant tes pasteurs modernes veulent qu'on les soutienne par ici et par là, et qu'on les mène, et qu'on les soulève par derrière, tant ils sont lourds.

» Ils couvrent de manteaux leurs palefrois, si bien que deux bêtes vont sous une seule peau *. 0 patience, qui en tolères tant ! »

A cette parole, je vis plusieurs lueurs descendre et courir d'échelon en échelon, et chaque tour les rendait plus belles.

Elles vinrent et s'arrêtèrent autour de celle-ci, et poussèrent un cri si retentissant, qu'il ne pourrait être comparé à rien d'ici-bas.

Et je ne le compris pas, tant le bruit m'anéantit.

CHANT XXII

Sphère de Satarne. — Saint BenoU raconte au poStc comnaent il porta le oom de Jésus-Clirist sur le mont Cassin. — De là Daole monte avec Béatrice vers le signe des Gémeaux, ou la huitième sphère.

Accablé de stupeur, je me tournai vers mon guide comme un petit enfant qui se réfugie toujoui*s là où il a le plus de confiance.

Et celle-ci, comme une mère qui soudain secourt son fils paie et tremblant, avec une voix qui a coutume de le rassurer,

< Suinl Paul.

* Dicton florentin*

LE PABAOIS. CHAKT XZII. S39

Me dit : « Ne sais-tu pas que tu es dans le ciel^ et ne sais-tu pas que le ciel est toute sûreté, et que ce qui s*y fait \ient d'un bon zèle?

» Maintenant tu peux penser combien t'auraient changé le chant des lumières et mon sourire, puisque le cri t'a tant ému.

» SI tu avais compris les prières qu'il renferme, déjà te serait connue la vengeance que tu verras avant ta mort.

» L'épée d'en haut ne frappe jamais à la hâte ni tardivement, ail gré de celui qui l'attend avec désir ou crainte.

» Mais à présent retourne-toi d'un autre côté, et tu verras beaucoup d-esprits illustres si tu ramènes ton regard comme je dis. 1»

Je dirigeai mes yeux selon qu'il lui avait plu, et je vis cent petites sphères qui ensemble s'embellissaient de leurs rayons mutuels;

Je me tenais comme celui qui réprime en soi la pointe du déshr, et ne se hasarde à rien demander, tant il craint d'aller trop loin.

Et la plus grande et la plus brillante de ces perles s'avança pour contenter ma curiosité;

Puis j'entendis au dedans d'elle ^ : a Si tu voyais comme moi la charité qui brûle en nous, tes pensées seraient exprimées;

» Mais, pour qu'en attendant tu n'arrives pas trop tard au but sublime, je ferai d'avance réponse à la pensée contre laquelle tu te tiens si fort en garde.

» Ce mont sur le penchant duquel est Cassin fut fréquenté autrefois à son sommet par des gens égarés et pervers •;

» Et c'est moi qui y portai le premier le nom de celui qui amena sur la terre la vérité qui nous élève tant ici;

» Et la grâce reluit tant sur moi, que j'arrachai les villes environnantes au culte Impie qui avait séduit le monde.

» Ces autres feux furent tous des hommes contemplatifs,

* Cette lueur qui parle est saint BonoU. soqs JiisUnien, aa sixième sicclç, ' Oo j Yojait tto temple d'Apolloq*

embrasés de cette ardeur qui fait naître les fleurs et les fruits saints.

» Ici est Macaire* et ici Romuald; ici sont mes frères qui s'enfermèrent dans les cloîtres et gardèi*ent un cœur persévérant. »

Et moi à elle : a L'affection que tu montres en me parlant^ et la bienveillance que je vois et remai*que dans toutes vos lueurs,

» A tellement épanoui ma confiance, conmie le soleil fait la rose, quand elle s*ouTre autant qu'elle en a la force,

» Que je te prie, père, de m'apprendre si je puis acquérir assez de grâce pour te voir à face découverte. »

Là-dessus, lui : « Frère, tes sublimes désirs s'accompliront en haut dans la dernière sphère où s'accomplissent tous les autres et les miens.

D Là tout vœu est parfait, mûr et entier; dans celle-là seule toute partie est où elle fut toigours;

» Parce qu'elle n'est pas dans un lieu et ne tourne pas entre les pôles; et notre échelle va jusqu'à elle : ce qui fait qu'elle se dérobe à ta vue.

n Le patriarche Jacob la vit avancer jusque là-haut sa partie supéiieure, quand elle lui apparut si chargée d'anges.

» Mais, pour la gravir, personne maintenant ne retire ses pieds de la terre; et ma règle ne sert plus là-bas qu'à gâter du papier.

)> Les murs qui étaient une abbaye sont devenus des ca- Ternes, et les capuchons sont des sacs pleins de mauvaise farine *.

Mais la plus lourde usure ne se soulève pas contre la volonté de Dieu, autant que le fait le fruit des richesses, qui rend le cœur des moines si insensé.

» Tout ce que l'Église épargne est à ceux qui demandent au nom de Dieu et non à des parents ni à d'autres plus infâmes.

> It y put i!ctix Macairc ; Un : nul I Tonda h* Canialilulcs en 9G3. • Fecislis illam ?|»olun'.-ani lalrjiium. (M.\nn., W.)

ï) La chair des mortels est si délicate, qu'une bonne institution ne dure pas depuis la naissance du chêne jusqu'à la formation du gland.

» Pierre commença sans or et sans ai*gent *, et moi avec la prière et le jeûne, et François fonda son ordre sur l'humiJitd.

» Et si tu regardes le principe de chacun, et qu'ensuite tu considères où il est arrive, tu le verras changé du blanc au noir.

D Cependant le Jourdain reculant et la mer fuyant quand Dieu le voulut, furent plus merveilleux à voir que ne serait le remède à cet abus. »

Ainsi elle me parla, et se retira dans sa troupe; et la ti*oupe se resserra, puis, conune un tourbillon, se leva tout entière.

La douce Dame * me poussa par un seul signe à monter den'ière eux sur cette échelle, tant sa vertu vainquit ma nature ;

Et jamais ici-bas, où Ton monte et descend, il n'y eut natiu*ellement mouvement si prompt qui pût s'égaler à mon vol.

Puissé-je retourner, lecteur, à ce pieux triomphe, pour lequel je pleure souvent mes péchés et me frappe la poitrine.

Gomme il est vrai que tu n'aurais pas mis au feu et retiré ton doigt dans le temps qu'il me fallut pour voir le signe qui suit le Taureau et être au dedans de lui *.

0 glorieuses étoiles! ô lumière pleine d'une gi'ande vertu! de qui je reconnais tenir tout mon génie, quel qu'il soit.

Avec vous naissait et se cachait avec vous celui qui est père de toute vie mortelle *, quand je sentis pour la premiiM*e fois l'air toscan ;

Et puis, quand me fut octroyée la grâce d'entrer dans

' Argcitliini cl aunim non est milii. {Ac..j 3.)

« L'éatrice.

» Il culic ilaus la liuilK'ino sphcio. où snnl les tUiilos fixes.

* Le soleil.

]a route élevée qui vous fait tourner, votre région me fut ouverte :

Vers vous à présent mon âme dévotement soupire, afin d'acquérir de la vigueur au rude passage qui la tire à lui î

« Tu es si près du dernier salut, commença Béatrice, que tu dois avoir les yeux nets et perçants.

)) C'est pom*quoi, avant que tu y pénètres plus avant, regarde en bas, et vois combien de monde je t'ai déjà mis sous les pieds,

» Afin que ton cœur se présente aussi réjoui que possible à la foule triomphante qui vient joyeuse par cette voûte éthérée. »

Je retoui'nai du regard à travers toutes les sept sphères, et je vis notre globe tel, que je souris de son vil aspect;

Et j'approuve conume la meilleure pensée celle qui le prise le moins; et celui qui songe à l'autre monde peut s'appeler vraiment homme de bien.

Je vis la fille de Latone * enflammée sous cette ombre qui fut cause que je l'avais crue raréfiée et dense.

Je soutins ici l'aspect de ton fils, ô Hypérion* ! et je vis comment se meuvent autour et près de lui Maïa et Dioné*.

De là m'apparut Jupiter tempérant son père et son fils; et de là me furent clairs leui*s changements de place.

Et toutes les sept planètes me montrèrent alors quelle est leur grandeur, quelle est leur rapidité, et quelle est leur distance respective.

Ce petit point qui nous rend si orgueilleux, alors que je tournai avec les éternels Gémeaux, m'apparut tout entier des montagnes à la mer;

Puis je reportai mes yeux sur les beaux yeux *.

' La Lune.

' Le Soleil, 61s d'Hypërion.

* Mercure était iils de Maïa ; Vénus fille de Diooé. Dante parle de toutes ifS sphères qu'il a visitées.

« Les yeux de Béatrice.

LE PABADtS. CHANT XXIII. 543f

CHANT XXIII

Le poêle raconte qn'il vit le Christ brillant corame le soleil au-dessus dos Bienheoreiix. — Bnsaite il vit la Vierge Marie portant on agneau qui chantait avec •ne Toix toute pleine de laavitd.

Comme Toiseau entre les feuilles aimées^ posé près du nid de ses chers petits^ pendant la nuit qui nous cache les choses.

Afin de voir ces objets déshës, et pour trouver la nourritm-e dont il se repaîtra (travaux pénibles qui lui sont agréables).

Épie le temps sous le feuillage cntr'ouvert, et avec des souhaits ardents attend le soleil, regardant fixement si Taube va naître;

Ainsi ma Dame se tenait droite et attentive, tournée vers la région où le soleil montre moins de célérité ^ ;

Si bien que, la voyant en suspens et curieuse, je devins comme celui qm désirant voudrait autre chose, et en espérant se calme.

Mais il y eut peu d'intervalle entre les deux instants : je dis celui de mon attente et celui de voir le ciel aller en 8*ëclairant de plus en plus.

Et Béatrice dit : « Voilà les légions du triomphe du Christ, et tout le fruit i*ecueilli du tournoiement de ces sphères, n

Il me parut que son visage était tout en flamme; et elle avait les yeux si pleins de joie, qu'il faut que je passe sans donner d'explication.

Telle que dans les pleines lunes sereines, Phœbé sourit parmi les nymphes • étemelles qui éclairent le ciel dans toutes ses parties,

Tel je vis par-dessus des milliers de lueui-s un soleil qui

' Le midi.

• Les nympbeS) c*cst4-dire lei éioUei*

les allumait toutes, comme fait le nôtre des flambeaux célestes;

Et, à travers sa vive lumière, la brillante substance paraissait si claire à mes. regards, qu'ils ne la supportaient pas.

« 0 Bdatrice, doux et cher guide ! » Elle me dit : « Ce qui t'accable est une vertu à laquelle rien ne résiste.

» Là est la sagesse et la puissance qui ouviirent entre le ciel et la terre les voies dont on a eu de si longs désirs. »

Comme le feu s'échappe de la nue en se dilatant tellement qu'elle ne le contient plus, et, contre sa nature, se précipite en bas;

Ainsi mon esprit, devenu plus grand au milieu de ces mets, sortit lui-même et ne sait pas se rappeler ce qu'il devint.

« Ouvre les yeux et regarde ce que je suis ! Tu as vu des choses qui t'ont rendu capable de supporter mon sourire. »

J'étais comme celui qui se souvient d'une vision oubliée et qui s'efforce en vain de se la ramener à lesprit.

Lorsque j'entendis cette offre si digne d'ôlre agi'éée, qui ne s'effacera jamais du livre où se consigne le passé.

Quand toutes ces langues que Polymnie et ses sœurs engraissèrent de leur lait le plus doux résonneraient maintenant

Pour m'aider, je n'arriverais pas au millième de la vérité en chantant ce saint sourire et le pm* éclat qu'il donnait à ce saint visage.

Et ainsi, en représentant le Paradis, le jpoëme sacré doit sauter comme un homme qui trouve son chemin coupé.

Mais celui qui pensera au poids du sujet, et à l'épaule mortelle qui s'en chaige, ne la blâmera pas si elle tremble dessous.

Ce n'est pas un chemin pour une petite barque ni pour un nocher qtii se ménage , celui que va fendant ma proue hardie.

m Pourquoi mon visage te passionne-t-il tant, que tu ne te

tournes pas vers le beau jardin qui fleurit sous les rayons du Christ ?

n Là est la rose * dans laquelle le Verbe divin se fit chair, et là sont les lis' dont l'odeur indique le bon chemin. »

Ainsi Béatrice; et moi, qui étais tout empressé à suivre ses conseils, je livrai encore un combat à ma paupière débile.

Comme mes yeux environnés d'ombres virent jadis un pré en fleurs, sous un pur rayon de soleil qui traversait la nœ déchirée.

Ainsi je vis une foule de splendeurs illuminées d'en haut par des rayons ardents, sans voir le principe de leur éclat.

0 bénigne vertu ', qui les éclaires ainsi, tu t'élevas pour laisser la place libre à mes yeux qui étaient trop faibles.

Le nom de la belle fleur * que j'invoque toujours, matin et soir, contraignit tout mon esprit de regarder le plus grand feu ».

Et lorsque mes deux yeux m'eurent dépeint la beauté et l'étendue de la vivante étoile qui triomphe là-haut comme elle triomphe ici-bas,

Du fond du ciel descendit une lueur® ayant la forme d'un cercle comme une couronne, et elle ceignit l'étoile et tourna autour d'elle.

La mélodie qui résonne la plus douce ici-bas, et qui attire à soi le plus l'âme, paraîtra un nuage que déchire le tonnerre.

Comparée au son de cette lyre, qui couronnait le beau saphir dont le ciel le plus clair s'azure.

« Je suis l'amour angélique, je tom-ne autour de la joie sublime, née du ventre qui fut la demeure de noire désiré;

» Et je tournerai, reine du ciel, pendant que tu suivras

* La Vierge, rosa mysfica*

* Les apôlres. Florcte, llurcs, quasi lilium ctdalc odorcm. [EcciM.j c. XXXlx.)

* Le Christ.

* La Viorge.

» La Vierge.

* L'arikangc Gabriel.

ton Gis et feras plus divine la sphère suprême parce que tu y entres. »

Ainsi se terminait la mélodie circulaire^ et toutes les autres lueurs firent résonner le nom de Marie.

Le manteau royal * de toutes ce? sphères du monde^ ce manteau qui s'enflamme et s'anime davantage sous le souffle de Finfluence de Dieu,

Avait, au-dessus de nouS| son bord intérieur si éloigné, que son aspect, là où j*étais, ne m'apparaissait pas encore.

C'est pourquoi mes yeux n'eurent pas la force de suivre la flamme couronnée qui s'éleva à la suite de sa diviiie progéniture;

£t, conune le petit enfant qui tend les bras vers sa maman, après qu'A a pris le lait, par Teffet de rafifeclion qui à la fln éclate au dehors.

Chacune de ces lueurs s'allongea par le haut, si bien que la haute tendresse qu'elles avaient pour Marie me fut manifeste.

Ensuite elles restèrent en ma présence, chantant si doucement Regina cœli, que jamais le charme ne s'en efTacent en moi.

Oh ! combien est grande l'abondance déposée dans ces coffres si riches qui furent sur la teiTe de si bons semeurs!

Là on vit et on jouit du trésor amené en pleurant dans Fexil de Babylone *, où on laissa For.

Là triomphe de sa victoire sous le haut fils de Dieu et de Marie, et avec l'ancien et le nouveau concile,

Celui qui tient les clefs de cette gloire '.

' Le premier Mobile, ou neuvième ciel.

'Babjlonc, c'est-à-dire ce monde.

' Saint Pierre aTec les saints de l'Ancien et du NouTeau Testament.

LE PARADIS. CHANT XXIV. Îf47'

CHANT XXIV

Béatrice, après avoir prié le collège apostolique d'être favorable an poêle, prie . laint Pinre de Teianiiner sur la Foi. — Le grand apdtre fait i Dante diverses qocstions. — Sur les réponses qu'il reçoit, le Saint approuve la croyance do poêle.

« 0 compagnie élue à la grande cène de l'Agneau béui^ qui vous nounit de façon que votre volonté est toujours remplie^

n ^\, par la grâce de Dieu, celui-ci goûte ce qui tombe de vôtre table avant que la mort lui en précise le temps,

y^ Songez à son ardeur immense, et rafraicbissez-la un peu : vous buvez toujours à la source d'où vient ce qu'il pende! »

Ainsi Béatrice. Et ces âmes joyeuses se firent sphères sur les pôles fixes, flamboyant vivement à la manière des comètes.

Et comme les roues, dans le mécanisme des horloges, se meuvent de manière qu'il semble, à qui l'observe, que la première est immobile et que la dernière vole.

Ainsi ces rondes, dansant différemment, me faisaient juger de la béatitude par leur rapidité ou leur lenteur.

Or de celle en qui j'avais remarqué plus de beauté, je vis sortir un feu si heureux, qu'elle n'en laissait aucun d'une plus grande clai'té.

Et trois fois elle tourna autour de Béatrice avec un chant si divin, que mon imagination ne le rendit pas.

C'est pourquoi la plume saute et ne l'écrit point; car, pour peindre de tels plis, notre imagination, ou du moins notre parole, a un coloris trop cru.

a 0 ma sainte sœur ! qui nous pries si dévotement, par ton ardente affection lu me détaches de cette belle sphère *. »

Puis le feu béni, s'étant arrêté, dirigea vers ma Dame son souffle, qui parla ainsi que j'ai dit.

* c'est saint Pierre qui parie et va interroger Dante surla foi*

Et elle : « 0 lueur éternelle du grand homme à qui Notie-Seigneur a laissé les clefs de cette joie merveilleuse, qu*il avait portées là-bas,

m Interroge, comme il te plaira, celui-ci sur les points légers ou graves , relatifs à la foi qui te fit maixher sur la mer!

» S'il aime et s'il espère, et s'il croit bien, tu ne l'ignores pas, puisque tu as le regard là oîi toute chose se voit peinte;

» Mais, puisque ce royaume s'est fait des citoyens par la foi sincère, il est bon, pour le glorifier, que tu viennes en parler à celui-ci. »

Gomme le bachelier s'arme et ne parle pas, pendant que le maître propose la question dont il doit approuver^ mais non domier la solution,

Ahisi je m'armais de raisons pendant qu'elle parlait, pour être prêt devant un tel examinateur et à une telle confession.

(( Dis, bon chrétien, explique-toi : qu'est-ce que la foi? 9 Alors je levai le front vers la lueur d'où s'exhalait oîtle parole.

Puis je me tournai vers Béatrice, et elle me fit promptcment signe d'épancher l'eau de ma source intérieure.

« Que la grâce qui me permet de me confesseï- au grand primipilaire^, commençai-je, fasse que mes idées soient précises. »

Et je poursuivis : « Comme Ta écrit, père, la plume véridique de ton cher ùèi'e* qui mit avec toi Rome en bon chemin,

» La foi est la substance des choses espérées, et l'argument des choses non visibles : et cela me i)arait son essence'. »

Alors j'entendis : « Ton sens est droit, si tu comprends

' Prim'piluirc, chef de la première ceuturie, chez les Romains. » Saint Paul.

' £bl lidcs speraudarum subslaolia rcrum, argumcolum ooii .ipparcniiiira.

(S. Paul)

Lien pourquoi il la plaça parmi les substances et puis parmi les ai*guments. y>

Et moi ensuite : « Les choses profondes qui se font ici voir à moi sont tellement cachées aux yeux là-bas^

» Que leur existence est dans la croyance seule, sur laquelle se fonde la haute espérance; et c'est pourquoi elle tient lieu de substance.

» Et il faut argumenter de cette croyance, sans avoir d'autre lumière; et c'est pourquoi elle tient lieu d'ai'gument. n

Alors j'entendis : « Si tout ce qui s'acquiert là-bas par la science était aussi bien compris, Tesprit de sophisme n'y aurait pas de plac^. d

tel fut le souffle exhalé de ce brûlant amour; puis il ajouta : « Une assez bonne épreuve a été faite de Taloi et du poids de cette monnaie.

» Mais dis-moi si tu l'as dans ta bourse? » Et moi : « Oui, je Tai si brillante et si entière, que rien ne me met en doute sur son coin. »

Ensuite ceci sortit de la lueur profonde qui brillait là : a Ce précieux joyau sur lequel votre vertu se fonde,

)) D'où te vient-il? » Et moi: « L'abondante pluie de TEsprit-Saint qui est répandue sur les anciennes et les nouvelles pages

)) Est le syllogisme qui m'en a convaincu si subtilemeut, qu'auprès d'elle toute démonstration me paraît obtuse. »

J'entendis ensuite : a L'ancienne et la nouvelle proposition qui t'ont convaincu ainsi , pourquoi les tiens-tu pour parole divine? »

Et moi : a La preuve qui me découvre la vérité, ce sont les œuvres subséquentes pour lesquelles la nature ne chaufla jamais le fer ni ne battit l'enclume. »

Il me fut répondu : « Dis, qui t'assure que ces œuvres furent cela raeme qui veut être prouve ? Rien autre ne te le jure.

— Si le monde se convertit au christianisme sans mira-

UoO LA DIVINE COMÉDIE.

des, dis-je, cela seul est un mii*acle tel, que les autres n'en sont pas le centième.

» Car tu entras pauvre et à jeun dans le champ pour semer la bonne plante qui jadis fut vigne et maintenant est devenue ronce. »

Ceci fmi, la cour sublime et sainte entonna dans les sphères : « Louons un seul Dieu dans la mélodie qui se chante là-haut. »

Et ce baron ^ qui, en m'examinant, m'avait si bien attiré de branche dn branche, que nous approchions des dernières feuilles,

Recommença : « La giâce qui courtise ton esprit t'a ouvert la bouche jusqu'au point où elle devait s'ouvrir,

» De façon que j'approuve ce qui en est sorti. Mais maintenant il faut expliquer ce que tu crois et d'où cela s'est offert à ta croyance.

— 0 saint père ! ô esprit qui vois ce que tu as cru si fermement que tu as vaincu au sépulcre de plus jeunes pieds*,

» Commençai-je, tu veux que je manifeste ici ta formule de ma vive croyance, et tu en demandes aussi la cause.

» Et je réponds ; Je crois en un Dieu seul et étemel qui, sans être mû, meut tout le ciel par l'amour et par le désir;

» Et, à l'appui de cette croyance, je n'ai pas seulement des preuves physiques et métaphysiques , mais elle me la doime aussi, la vérité qui pleut d'ici

» Par Moïse, par les prophètes et par les psaumes, par l'Évangile, et par tous qui avez écrit, après que l'ardent Esprit vous eut sanctiûés.

» Et je crois en trois personnes étemelles, et je les crois une essence tellement une et tellement triple, qu'elles comportent à la fois sunl et est.

Y> La mystérieuse natiu*e divine dont je traite maluteuant

' SaiDl Pierre : E quel baron.

* Saint Pierre enin au srpulcre arant laitfl Jetfl| infW «ftliMM k |nBi«w

s'est scellée à plusieurs fois dans mon esprit par la doctrine ëvangélique :

» C'est là le principe, c'est là Tétincelle qui se dilate après en flamme vive et scintille en moi comme une ëtoile au ciel. »

(iomme le maître qui entend ce qui lui plait embrasse son serviteur en se félicitant de la nouvelle aussitôt que celui-ci se tait;

Ainsi ^ en me bénissant et en chantant trois fois, m'entoura^ dès que je me tus, la lueur apostolique sur Tordre de laquelle

J'avais parlé; tant mes paroles lui avaient plu.

CHANT XXV

L'Apôtre saiot Jacques examioe le poète car l'Espérance, et lai fait trois questioBS. — Béatrice rëpoud à la première et Dante aux deax auires. — Ensuite saint Jean l'Évangéli^e fait connaître au poëte que sa dépouille mortelle est lestée sur terre. — Le Christ seul et la Vierge Marie sont montés au ciel avec leurs corps.

SI jamais il advient que le poëme sacré auquel ont mis la main et le ciel et la terre, si bien qu'il m*a rendu maigre pendant plusieurs années S

Triomphe de la cruauté qui me tient en dehors du beau bercail *, où je dormais agneau , ennemi des loups qui lui font la guerre,

Avec une voix autre désormais, avec une chevelure autre, je reviendrai poëte , et sur les fonts de mon baptême je prendrai la couronne :

Car c'est là que j'entrai dans la foi qui fait connaître les âmes à Dieu, et pour laquelle Pierre m'entoura ainsi le front'.

> € Ut dignus venias liedoris et imagine macrâ, » (Juvénal.)

» Florence.

' A la lin «lu clianl prc(éd»'Pl.

552 LA DIYIKE comédie/

Puis s'avança vers nous une lueur de cette troupe d'où était sorti le premier des vicaires que le Christ laissa sur terre ;

Et ma Dame^ pleine de joie^ me dit : « Regarde, regarde! Voici le baron pour lequel là-bas on visite la Galice*. »

Comme, lorsqu'une colombe se pose près de sa compagne, elles épanchent entre elles leur affection en tournant et en murmurant ;

Ainsi je vis ces grands princes glorieux s'accueillir l'un l'autre ', louant la nourriture dont on se repaît là-haut.

Mais, quand le compliment fut achevé, chacim d'eux en silence coram me s'arrêta si flamboyant, qu'il éblouissait ma vue.

En souriant alors, Béatrice dit : « Ame iUustre, par qui l'allégresse de notre basilique a été décrite,

» Fais résonner l'espérance dans c^tte haute région! Tu sais que tu l'as figurée autant de fois que Jésus se fit voir dans son éclat aux trois disciples.

— Lève la tête et rassure-toi, dit la belle âme, car il faut que ce qui vient ici du monde mortel se mûrisse à nos rayons. »

Cet encouragement me vint de la seconde lueur '. Alors Je levai les yeux vers ces montagnes* qui les avaient courbés auparavant sous leiu' poids trop grand.

» Puisque notre empereur'* veut par grâce que tu le rencontres, avant la mort, dans la paitie la plus secrète de son palais avec ses comtes,

» Afin qu'ayant vu le vrai de cette cour, tu encourages par là, et en toi et dans les autres, l'espérance qui rend là-bas bien épris;

» Dis ce qu'elle est, dis comment elle fleurit dans ton es-

> SaîDt Jacques, qui va interroger Dante sur l'EspcraDce.

* Saint Pierre et sainl Jacques.

* Saint Jacques, s^mliole de l'Espéra ncc.

* Saint Pierre et sainl Jacques : « Levayi oculos mcos in moules undè Teuirt auxllium inibi. » (Ps. 120.)

* Dieu.

LE PARADIS. CnAKT XXY. 553

prit> et d'oh elle te vient, n Ainsi poursuivit encore la seconde lueur.

Et la femme pieuse qui avait guidé les plumes de mes ailes dans un si haut vol prévint ainsi ma réponse :

« L'Église militante n'a pas de fils qui espère plus^ comme il est écrit dans le soleil qui rayonne sur toute notre foule :

» C'est pourquoi il lui a été accordé de venir d'Egypte ponr voir Jérusalem^ avant d'être libéré du service.

» Les deux autres points que tu as demandés^ non pour les savoir^ mais pour qu'il redise combien cette vertu t'est chère^

» Je les lui laisse; car ils ne lui seront pas difQcilcs ni sujets de jactance ; et qu'il réponde à cela^ et que la grâce de Dieu le lui permette. v>

Gonmie un écolier qui répond au maître avec empressement et plaisir sur ce en quoi il est expert ^ afin que son mérite se révèle,

Je dis : a L'espérance est une attente certaine de la gloire future^ que produisent la grâce divine et les mérites antérieurs^;

» Cette lumière me vient de plusieurs étoiles; mais celuilà la versa le premier dans mon cœur qui fut le chantre souverain* du souverain Maître.

» Qu'ils espèrent en toi, dit-il dans son cantique, ceux qui savent ton nom : eh! qui ne le sait pas, s'il a ma foi?

» Tu m'as tant inondé de son onde dans ton épitre, que J'en suis plein^ et que je repleus votre pluie sur autrui. »

Tandis que je parlais, au sein vif de cet incendie tremblait une flamme pi*ompte et fréquente comme un éclair.

Puis elle me dit : a L'amour dont je brûle encore pour la vertu qui me suivit jusqu'au martyre et jusqu'à l'issue du champ de bataille,

* Est spes certa expoctatio rntnrae bcatitndinis Traiens ex Dei graliA et merilit pneeedentibas. -(Pierre Lombard.) 'DaTid : Sporcnt iii te qui novcriint nomcn luum. (Ps. 9.)

Kl

» Veut que je te parle^ à toi qui la chéris; et il me plaît que tu dises ce que l'espérance le promet. »

Et moi : « Les nouvelles et anciennes Écritures déterminent le but des âmes que Dieu a adoptées, et ce but se montre à moi.

Isaïe dit que chacune d*elles dans sa patrie sera vêtue d'un double vêtement, et sa patrie est cette douce vie.

» Et ton frère ^ expose beaucoup plus distinctement cette révélation là où il traite des robes blanches. »

Et immédiatement après la fin de ces paroles on entendit au-dessus de nous Sperçnt in le, à quoi répondirent toutes les rondes.

Puis, parmi elles, une lueur resplendit tellement, que, si ie Cancer avait une telle clarté, l'hiver aurait un mois d'un seul jour.

Et comme se lève, et va, et entre en danse une jeune fille joyeuse, seulement pour fah-e honneur à la mariée, et non pour faire aucune faute ;

Ainsi je vis la splendeur illuminée venir vers les deux autres qui tournaient en rond comme il convenait à leur ardent amour.

Elle se mit du chant et de la note ; et ma Dame tint son regard sur elles comme une épouse silencieuse et immobUe.

a C'est celui qui reposa sur le sein de notre Pélican •, et qui fut du haut de la croix élu au grand office *. »

Ainsi ma Dame; et ses regards ne cessèrent pas plus d'être attentifs après qu'avant ses paroles.

Comme celui qui regarde et se figure voir s'éclipser un peu le soleil, et qui, à force de voir, finit par ne plus voir;

Tel je devins devant cette dernière flamme, tandis qu il était dit : « Pourquoi t*éblouis-tu pour voir une chose qui n'a pas sa place ici?

• Sainl Jean rÉvangéliste.

» Jésus-Christ.

* I»te est Joliaimcs Evangelista, qui io cœnà Doiuini supra pectns Jesu-Cbrisii recubuil, cui Clulslus in crucv pcmlcns, malien» suam \ir^tncni xU^'iui cumnirii* duvit. (JOUANN , 13 ]

LE PABADIS. CHANT XXYl. 555

« Dans la ten^e mon corps est terre et sera tel avec les autres jusqu'à ce que notre nombre égale celui des desseins étemels.

Ti Les deux lueurs qui se sont envolées portent seules les deux vêtements dans ce bienheureux cloître ; et tu le rediras dans votre monde. »

A ces mots^ la ronde enflammée s'apaisa avec le doux mélange qui se &isait du son des trois voix :

Ainsi que^ pour faire cesser la fatigue ou le danger, les rames, auparavant frappées sur Teau, s'arrêtent toutes au son d'un sifflet.

Hélas ! combien je fus ému dans Tâme, quand je me tournai pour voir Béatrice^ de ne pouvoir plus la voir, quoique je fusse

Près d'elle et dans le monde bienheureux!

CHANT XXVI

flriat IWii rîvaagëlitte exanine le poète sur la troisième vertu théologale, sur la Gkaritë. — Aux Tégwne» aatisfaîsaBtes de Dante, les Bienheureux répondent par une h^mne. — Bnraite Adam raconte au poète le temps de sa félicité et de Kt inalhearB.

Tandis que j'hésitais à cause de ma vue éblouie, voici que de la flamme éclatante qui l'avait éblouie sortit une voix qui me rendit attentif,

Disant : « En attendant que tu retrouves la vue que tu as perdue à me regarder, il est bon que tu t'en dédommages en parlant.

T» Commence donc et dis à quoi tend ton âme, et crois que la vue en toi est égarée et non morte ;

» Car la femme qui to conduit dans cette divine région a dans le regard la vertu qu'eut la main d'Ananias *. »

Je dis : « Qu'à son gré et tôt ou tard vienne le remède à

* Bile rendit la vue à saint Paul.

mes yeux, qui furent les portes par oîi elle entra avec le feu dont je brûle toujours.

» Le bien qui rend cette cour contente est Valpha et Voméga de tout ce que l'amour me dicte ou de facile ou de rude. ))

Cette même voix qui ra*avait ôté la peur causée par mon éblouissement subit me donna encore l'envie de parler.

Et elle dit : « Il faut que tu te nettoies à un crible plus serré; il faut que tu dises ce qui dirigea ton arc vei-s un tel but K »

Et moi : « C*est par des arguments philosophiques et par Tautorilé qui descend d'ici que cet amour a dû se graver en moi.

» Car le bien, en tant que bien, dès qu'on le comprend allume Tamour, et d'autant plus qu'il contient en lui plus de bonté.

» Or donc, vers cette essence, dont l'avantage est tel, que quiconque se trouve en dehors d'elle n'est qu'un rayon de sa lumière,

» Doit se porter plus qu'ailleurs avec amour l'esprit de quiconque voit la vérité sur laquelle se fonde cette preuve;

» Cette vérité est dévoilée à mon intelligence par celui qui me démontre le premier amour de toutes les substances éternelles;

» Elles me la démontrent aussi les paroles du véridique créateur qui dit à Moïse en parlant de lui-même : Je te ferai voir le bien suprême *.

» Tu me la démontres aussi en commençant l'annonce sublime qui proclame les secrets d'en haut au-dessus de tout autre héraut. »

Et j'entendis : « Au nom de l'intelligence humaine et de l'autorité qui est d'accord avec elle, garde pour Dieu le plus puissant de tes amoui-s.

» Mais dis encore si tu sens d'autres cordes te tirer vers

' Saint Jean va interroger Dante sur rAmonr.

* Dixil Moyses ad Dominum : Ostendc mihi gloriam tuam*— Egoosiendam ooM boQunr Ubi. [Exod,, 33.)

lui, et déclare de combien de dents cet amour te mord. »

La sainte intention de l'aigle du Chiist ^ ne me fut pas cachée, et je devinai oîi il voulait amener ma confession;

C'est pourquoi je repris : « Toutes les «lorsures qui peu- Tent tourner le cœur vers Dieu ont concouru à ma charité;

» Car l'existence du monde et mon existence, la mort qu'il subit pour que je vécusse et ce qu*espère tout fidèle comme moi,

» Ainsi que la vive connaissance dont il a été parlé, m'ont tiré de l'amer du mauvais amour, et m'ont déposé sur la rive du bon.

» Les feuilles dont se couvre tout le jardin du jaidinier éternel sont aimées de moi en proportion du bien qu'il leur communique. )>

Comme je me taisais, un chant trcs-doux retentit dans le ciel, et ma Dame disait avec les autres : Saint, Saint, Saint!

Et comme on se réveille à une lumière perçante, à cause du sens de la vue qui court à la clarté allant de membrane en membrane.

Et, réveillé, on a horreur de ce qu'on voit, tant est ignorant le réveil subit jusqu'à ce que le jugement lui vienne en aide.

Ainsi Béatrice chassa tout brouillard de mes yeux avec le rayon des siens qui brillait à plus de mille milles.

Aloi*s je vis plus clair qu'auparavant, et, tout stupéfait, je demandai quelle était une quatrième luem* que je vis avec nous.

Et ma Dame : « Du milieu de ces rayons la première âme * que la première vertu ait jamais créée contemple avec joie son créateur. »

Comme le feuillage dont le sommet fléchit au passage du vent et puis se lève par la propre force qui le redresse.

Ainsi fis-je, en m'éraerveillant, tandis qu'elle disait, et

Saint Jean.

* Ailam.

bS8 LA DIVINE COMÉDIE.

puis je fus rassuré par un désir de parler dont je brûlais;

Et je commençai : « 0 fruit qui seul fus produit mûr *, ô antique père, à qui chaque épouse est fille et bru.

» Aussi dévotement que je peux, je te supplie de me parler! Tu vois mon envie, et, pour t'cntendre plus tôt, je ne te la dis pas. »

Parfois un animal est si fort agité sous sa peau, qu'il faut que SCS mouvements intérieurs se trahissent par ceux que fait son enveloppe ;

Et pareillement la première âme me faisait paraître à travers la lumière dont elle était revêtue avec quelle joie elle venait pour me complaire.

Puis elle dit : « Sans que ton envie ait été exprimée par toi, je la discerne mieux que tu ne discernes la chose dont tues le plus certain.

r> Car je la vois dans le miroir véridiqiic dont les autres choses sont le parhclie, et qui n*est le parhélie d'aucune.

» Tu veux savoir depuis quand Dieu me plaça dans le jardin élevé où celle-ci t'a disposé à monter une si longue échelle,

» Et combien de temps il fut cher à mes yeux et la vraie cause du grand courroux, et l'idiome dont je me servis et que je fis.

» Or, mon fils, ce n'est pas d'avoir goûté de l'arbre qui fut en toi la cause d'un si long exil, mais seulement d'avoir transgressé Tordre.

» Là 2 d'où fa Dame a fait partir Virgile, je désirai ce séjour pendant quatre mille trois cent deux révolutions du soleil;

« Et je le vis revenir à toutes les lumières de sa route neuf cent trente fois, pendant que je fus sur terre.

» La langue que je parlai fut tout éteinte avant que les hommes de Ncmbrod* se fussent appHqués à l'œuvre interminable.

•< Adam fut cri'e en l'ftgo de 30 ans, cl en slalurc parfaite, et avec l'accompii»senient il la pcTlVcliou de Ions ses sons. > (Graosier.)

• Les Limbes.

* Nemlirod, polil-Gls de Cliam, iiui i-lcva la tour de Dabol.

LE PARADIS. CHANT XXVII. Oo9

» Car nul effet rationnel ne fut à jamais durable, à cause de la volonté de l'homme qui se renouvelle sous l'inQuence du ciel.

» Que rhomme parlCj c/est un acte naturel; mais de telle ou telle manière, c'est ce que la nature vous laisse faire ensuite comme il vous plaît.

» Avant que je descendisse aux angoisses infernales, on appelait El * sur la terre le souverain bien d'où me vient la Joie qui m'environne.

» On l'appela ensuite Eli; et cela devait être, car les Usages des mortels sont comme les feuilles sur la branche qui s'en vont et font place à d'autres.

)> Sur la montagne qui s'élève le plus au-dessus de l'onde je menai une vie piire, et coupable depuis la première beure jusqu'à celle qui est la seconde,

» Quand le soleil change de quartier à la sixième heure. »

CHANT XXVII

Emportements de saint Pierre contre les mauvais pasteurs. — Les Saints sN'iovcnt et disparaissent. -^ Dante lni«mèmc monte avec Bôalrice à la ncuvicmu splirrc, appelée le Premier-Mobile. — La nature et la vertn de cette sphère supérieure lai sont dévoile'es.

c( Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit, » entonna tout le Paradis avec une telle douceur de chant, qu'elle m*enivrait.

Ce que je voyais me semblait un sourire de runivers; car mon ivresse entrait par l'ouïe et par la mic.

0 joie ! ô ineffable allégresse ! ô vie entière d'amour (*t de paix ! ô richesse assurée et sans désh* !

' Saint Isidore dit dans ses Élymologies : « Primum apud Ilcbricos Dei oomco Bl dicitur i sccundum nomen Ci.oi est. >

Devant mes yeux les quatre flambeaux' se tenaient allumés^ et celui qui était venu le premier commença à se faire plus brillant,

Et d'aspect devint tel que deviendiait Jupiter, si lui et Mars étaient des oiseaux et échangeaient leur plumage.

La Providence, qui répartit ici les temps et les emplois, avait de toutes parts imposé silence au chœur bienheureux,

Quand j'entendis : « Si je change de couleur, ne t'étonne pas, car, pendant que je parle, tu verras tous ceux-ci en changer.

» Celui qui sur terre usui^pe ma place, ma place, ma place, qui est vacante devant le Fils de Dieu ',

» Â fait de mon cimetière un cloaque de sang et de pourriture, qui pour le pervers, tombé d'ici, est un soulagement là-bas. »

Alors je vis le ciel entier couvert de cette couleur dont soir et matin le soleil teint les nuages à Topposite.

Et, comme une femme vertueuse reste sûre d'elle-même, et devient honteuse, rien qu'en écoutant la faute d'un autre.

Ainsi Béatrice changea d'aspect, et je crois qu'une toile éclipse eut lieu dans le ciel pendant la passion de la suprême puissance 3.

Puis il poursuivit en ces termes, d'une voix si changée, que son aspect n'avait pas changé davantage :

« L'épouse du Christ * ne fut pas nourrie de mon sang, de celui de Lin et de Clet *, pour être habituée à acquérir de Tor;

» Mais c'est pour acquérir cette vie heureuse que Sixte et

' Saint Pierre, saint Jacques, saint Jean et Adam; le premier arrivé était saiat Pierre.

• Boniface VUI, pape en 1300 :

Quegli ch' usurpa in terra il luogo mioy 11 luogo mio, il luogo mio...

• Jésus-Clirist.

* L'Église.

* Lin et Clet, papes des premiers temps.

LE PARADIS. CHANT XXVn. 561

Pie, Calixle et Urbain, versèrent leur sang après beaucoup de pleurs.

» Ce ne fut pas notre intention qu'une pailie du peuple chi*étien s'assit à la droite de nos successeurs, et une partie à la gauche;

» Ni que les clefs qui me furent confiées devinssent un signe sur l'étendard levé contre les baptisés;

» Ni que je fusse une empreinte de cachet sur des privilèges vendus et menteurs dont souvent je rougis et m'enflamme.

» Sous rbabit du pasteur on voit ici des loups rapaces dans tous les pâturages : ô justice de Dieu! pourquoi sommeilles-tu * ?

)> Les gens de Cahors et de la Gascogne * s'apprêtent à boire de notre sang : ô bon commencement, à quelle fin faut-il que tu tombes ?

» Mais la haute providence qui , avec Scipion, défendit à Rome la gloire du monde, le secourra bientôt comme j'imagine.

» Et toi, mon fils, que le poids mortel ramènera là-bas, ouvre la bouche et ne cache pas ce que je ne cache pas. »

Comme des vapeurs gelées floconnent du haut de notre ah*, quand la coi-ne de la Chèvre du ciel touche le soleil.

Ainsi je vis en haut Téther se parer et floconner de vapeurs triomphantes qui s'étaient arrêtées là avec nous.

Ma vue suivait leurs formes, et les suivit jusqu'au milieu où la dislance lui interdit d'aller plus avant.

C'est pourquoi ma Dame, qui vit que j'avais cessé de regarder en haut, me dit : « Baisse la vue et regarde combien tu as tourné. »

Depuis rinstant où j'avais regardé pour la première fois, je vis que j'avais parcouru tout l'arc •'* qui fait du milieu à la fin le premier climat,

Si bien que je voyais au delà de Cadix le passage insensé

• Exsurge, quare obdormis, Domine ? (Ps. 43.)

• Jean XXII était de Cahors, et Clément Y, de Gascogne.

• Ver» le tropique du Cancer, selon Plok'mcc.

562 LA DIVIKE COMÉDIE.

d'Ulysse, et, en deçà, plus près, le rivage sur lequel Europe devint un si doux fardeau.

Et j'aurais découvert un peu plus de te coin de terre; mai i\e soleil s'avançait sous mes pieds, éloigné d'un signe et plus.

Mon esprit amoureux , qui courtise toujours ma Dame, brûlait plus que jamais de ramener les yeux sur elle.

Et si la nature et l'art firent des appâts pour prendre l'âme par les yeux, en chair humaine ou en peinture.

Tous réunis ne paraîtraient rien auprès du plaisir divin qui m'illumina quand je me toiu'nai vers son visage souriant.

Et la force que me départit son regard m'arracha du beau nid de Léda *, et m'emporta dans le ciel le plus rapide.

Ses parties élevées et les plus rapides sont si uniformes, que je ne saurais dire celle que Béatrice me choisit pour place.

Mais elle, qui voyait mon désir, se mit à parler avec un si joyeux sourire, que Dieu semblait se réjouir en elle.

« La nature du monde qui aiTête le milieu et fait mouvoir tout le reste autour, commence d'ici comime de sa limite.

» Et ce ciel n'a pas d'autre espace que l'esprit divin auquel s'allume l'amour qui le fait tourner et la vertu qui le fait pleuvoir.

ï) La lumière et l'amour l'entourent d'un cercle, comme lui les autres; et cette enceinte, celui qui la forme la comprend seul.

ï) Son mouvement n'est déterminé par aucun autre, mais celui des autres se mesure sur celui-ci, ainsi que dix sur sa moitié et sur son cinquième.

» Et à présent tu peux comprendre comment le temps a ses racines dans ce vase, et son feuillage dans les autres.

» 0 cupidité , qui enfonces tellement les mortels sous

*Le signe des Gémeaux, d'où le regard de Béatrice l'emporte an Premier Mobile, ou ncuviomc sphcrei qui ne doit son mouvemeat à aucuo autre, mais 1« tomr

muuiiiuot

LE PARAUIS. CHANT XXVIll. 563

toi, qu'aucun n'a le pouvoir d'élever les yeux hors de tes oudes!

ï> La volonté fleurit bien dans les hommes^ mais la pluie continuelle change en prunelles les vraies prunes.

» La foi et l'innocence ne se trouvent que cliez les petits enfants^ puis chacune s'enfuit avant que les joues soient couvertes de duvet.

» Tel jeûne, bégayant encore, qui ensuite, la langue déliée, dévore toute nourriture sous toute lune;

N Et tel, bégayant, aime et écoute sa mère, qui, parlant tout à fait, désire ensuite de la voir ensevelie.

» Ainsi de blanche au premier aspect devient noire la

raiu de la belle fille ^ de celui qui apporte le matin et laisse soir.

» Toi, pour que tu ne t'en étonnes pas, sache que sur terre il n'est plus personne qui gouverne : aussi la famille humaine dévie.

» Mais avant que janvier tout entier sorte de l'hiver, à cause du centième qui est négligé là-bas, les cercles supérieurs tourneront de telle sorte,

y> Que la fortune, qui est si fort attendue, tournera les poupes où sont les proues^ si bien que la flotte voguera droit;

» Et le vrai finit viendra après la fleur. »

CHANT XXVIII

Le poSle annonce qu'il lui a été donne de voir l'Essence divine. — Il aperçoit un point rayonnant de la plus vive lumière, autour duquel tournaient neuf cercles. — Alors Béatrice lui explique comment les neuf cercles de ce monde ininlelligible correspondaient aux neuf spUères du monde sensible ; puis elle lui parle de la hiérarchie des Anges.

Lorsque celle qui guide mon âme dans le Paradis m'eut dévoilé la vérité sur la vie présente des malheureux mortels,

' V'Cïpècc buroaioe, iillc du Soleil,

Comme dans un miroir la flamme d'un flambeau est vue de celui derrière qui elle s'allume, avant qu'il voie le flambeau ou qu'il y pense ;

El comme il se retourne pour voir si la glace dit la vérité, et voit qu'elles sont d'accord, comme la note avec les paroles;

Ainsi ma mémoii^e se souvint que je fis, en regardant dans les beaux yeux avec lesquels l'amour forma le lien qui m'a piîs,

Et lorsque je me retournai et que les miens furent frappés de ce qui apparaît dans le ciel, chaque fois qu'on en observe l'étendue.

Je vis un point ' qui rayonnait d'une clarté si perçante, que, brûlé par elle, le regard doit se fermer à son tranchant aigu.

Et l'étoile qui d'ici paraît la plus petite paraîtrait une lune placée auprès de lui, comme une étofle auprès d'une étoile.

Autant peut-être que paraît distante de son cercle la lumière qui le trace, quand la couronne de vapeur est la plus épaisse,

A la même distance, autour du point, un cercle de feu tournait si vite qu'il aurait dépassé le mouvement le plus prompt à faire le tour du monde.

El il était entouré d'un autre, et celui-ci d'un troisième, et puis le troisième d'un quatrième, le quatrième d'un cinquième, et puis le cinquième d'un sixième.

Au-dessus d'eux tournait le septième, d'une si grande étendue, que la messagère de Junon serait trop étroite pour le contenir tout entier.

Ainsi du huilième et du neuvième*; et chacun d'eux avait un mouvement plus lent selon que son chifl're était plus éloigné du premier,

Et celui-là avait la flamme la plus limpide, qui était plus

Dica.

* Let Deur chmirs des anges, qui environnent leur point central on Dien.

éloigné de la pure étincelle^ par la raison, je crois, qu'il s'assimile plus à elle.

Ma Dame, qui me voyait en proie à un violent souci, me dit : « De ce point dépendent le ciel et toute la nature.

» Regarde ce cercle qui est le plus près, et sache que son mouvement est si rapide à cause de l'amour enflammé qui le pousse. )>

Et moi à elle : « Si le monde était disposé dans l'ordre où je vois ces roues, ce qui m'est expliqué m'aurait satisfait.

)) Mais, dans le monde sensible, on peut voir les sphères d'autant plus rapides qu'elles sont plus éloignées du centre.

D C'est pourquoi, si mon désir doit être satisfait dans ce temple admirable et angélique qui n*a pour confins que ]*amour et la lumière,

» Il faut que j'apprenne encore comment le modèle et la copie ne vont pas de môme : car j'y réfléchis en vain.

— Si tes doigts ne sont pas suffisants contre un tel nœud, ce n'est pas merveille, tant il est devenu solide pour n'avoir pas été touché. »

Ainsi ma Dame; puis elle dit : « Saisis ce que je te dirai. Ai tu veux te satisfaire, et aiguise dessus ton esprit.

» Les cercles matériels sont amples et étroits, selon le plus et le moins de vertu répandues sur toutes leurs parties;

» Un plus grand mérite produit un plus grand bien, et im plus grand corps contient un plus grand bien, s'il a toutes les parties également parfaites.

» Donc ce cercle qui entraîne avec lui tout le haut univers correspond à celui qui aime le plus et qui sait le plus'.

» C'est pourquoi, si tu mesures sur leur vertu et non sur leur étendue ces substances qui t'apparaissent en rond,

» Tu verras un rappoi-t admirable du plus au plus et du moins au moins entre chaque ciel et son intelligence. »

Comme l'hémisphère de l'air reste splendide et serein quand Borée souffle de la joue d'où il est le plus doux,

* Ce neuvième ciel ou Premier Mobile correspond au cercle dos séraphins.

Parce que se nettoie et se dissout le brouillard qui obscurcissait tout^ si bien que le ciel sourit de toutes ses beautés 9

Ainsi fis-je^ après que ma Dame m'eut satisfait par sa réponse claire^ et la vérité se fit voir comme rétoile au ciel.

Et, lorsque ses paroles s'arrêtèrent, le fer qui bout n'étinccUe pas autrement que les cercles étincelèrent.

Chaque étincelle, en s'embrasant^ produisait d'auti-es étincelles, et elles étaient en telle quantité, que leur nombre surpassait celui de la multiplication des cases d'un échiquier.

J'entendais chanter Bo$anna de chœur en chœur jusqu'au point fixe qui les tient et toujours les tiendra ubi ils ont toujours été;

Et celle-ci, qui voyait les doutes de mon esprit, me dit: a Les premiers cercles t'ont montré les séraphins et les chérubins.

)> Ils suivent avec cette rapidité leur attraction, afin de s'assimiler au point autant qu'ils peuvent, et Us peuvent selon qu'ils voient de plus haut.

» Les autres amours qui vont autour d'eux s'appellent trônes du regard divin, parce qu'ils terminent le premier ternaire S

)) Et tu dois savoir qu'ils ont tous autant de joie que leur vue plonge dans la vérité où se repose toute intelligence,

» De là on peut reconnaître que l'état de béatitude se fonde sur l'action de voir, non sur celle d'aimer qui vient en second.

» Et la mesure de voir, c'est la récompense qu'enfantent la grâce et la bonne volonté ; c'est ainsi qu'on procède de degré en degré.

)) L'autre ternaire qui germe ainsi dans ce printemps éternel que ne dépouille pas le Bélier nocturne*,

» Chante perpétuellement Hosanna avec trois mélodies

* La première des trois hiérarchie?, lesquelles renrernient chacuue trois cb<euf«.

• L'Aulomne» qui dépouille wotre prii.teinp!» terrestre.

LE l>ÂAADi8. CHAUT ttix. S67

qui résonnent dans les trois ordres de joie dont il se comi>05e.

» Dans cette hiérarchie sont les hautes déesses, d'abord les Docfiinations , et puis les Vertus; le troisième ordre est celui des Puissances.

» Ensuite, dans les deux avant-deniières rondes, tournent les Principautés et les Archanges. La dernière est consacrée aux jeux des Anges.

» Ces ordres tiennent tous leurs regards d'en haut, et audessous ont une telle influence qu'ils sont tous entraînés et entraînent tous vers Dieu.

» Et Denys * se mit avec tant d'ardeur à contempler ces ordres, qu'il les nomma et les distingua comme je fais.

n Mais Grégoire se sépara ensuite de lui : aussi, dès qu'il a ouvert les yeux dans le ciel, il a ri de lui-même.

» Et si un mortel a révélé sur terre une vérité si secrète, je ne veux pas que tu t'en étonnes; car celui* qui l'a vue ici la lui a découverte,

» Avec beaucoup d'autres des vérités de ce cercle, w

CHANT XXIX

Béatrice instruit Dante sur la crëation des Anges. — Ensuite elle blâme les théologiens et les prédicateurs du temps qui, abandonnant TÉvangile, se plaisent à débiter des fobles. — Bniin, elle se reprend à parler de la subsUnce des Anges.

Quand les deux enfants de Latone, couverts des signes du Bélier et de la Balance, se font ensemble une ceintuie de l'horizon'.

Tant que dure le moment où le zénith les équilibre, jusqu'à ce que l'un et l'autre, en changeant d'hémisphère, se délivrent de cette ceinture,

* Saint Grégoire ne décrit pas le ciel comme vient de le faire Dante, mais bien Denys l'Arcopagile.

* Saint Paul, qui fut ravi au ciel et instruisit saint Denys.

*Le temps où le soleil et la lune sont l'un à l'orient» l'autre à ToOcIdent.

Aussi longtemps Béatrice, le visage embelli d'un sourire, regarda en silence et fixement le point qui avait vaincu mon regard.

Puis elle commença : « Je te dirai ( et sans te le demander) ce que tu veux entendre, parce que je Tai vu là où aboutissent tout uhi et tout quando :

» Non pour accroître sa perfection (ce qui ne peut être), mais pour que sa splendeur pût dii^e en resplendissant : J'existe !

» L'éternel amour s'oumt dans son éternité, hors du temps, hors de l'espace, selon qu'il lui plut, et enfanta neuf ordres d'amours.

» Non qu'auparavant il demeurât oisif: car, ni avant ni après, la parole de Dieu ne courut sur les eaux^

» La forme et la matière, unies et épurées, sortirent de cet acte exempt d'imperfection^ comme d'un arc à trois cordes sortent trois flèches.

» El comme dans le verre, dans l'ambre ou dans le cristal brille un rayon, si bien que, du moment où il y arrive à celui où il y est tout entier, il n'est point d'intervalle;

» Ainsi cet efTet Iriforme rayonne tout à la fois de son Seigneur et Dieu, sans distinction dans son principe *.

» Lors fut concréé et établi l'ordre de ces substances; et celles-là furent la cime du monde, dans lesquelles l'acte pur se produisit ;

» La pure matière tint la place inféiieui-e; mais, au milieu, un tel nœud unit la forme et la matière, que jamais il ne se dénoue.

» Jérôme a écrit que les anges furent créés une longue suite de siècles avant que l'autre monde fût fait;

» Mais cette vérité, exposée ici devant toi, est écrite en maints passages des éciivains de l'Esprit-Saint , et tu le verras, si tu y regardes bien.

» Et la raison elle-même le voit en partie; car elle n'ac-

* Spiritns Domini fercbatur super aquas. (Cen., 1.) Ici des rcracrclmcnts à M. Mamiani délia Rovorc, qai, exilé comme Danle, et pocle lui'm^mc, a bien voulu plus d'une fois éclairer ce iravail de ses couscib.

corderait pas que les moteurs fussent restés un si long temps sans leur perfection*.

ii A présent tu sais où , quand et comment ces amours furent créés ; si bien que trois ardeurs de ton désir sont déjà apaisées.

» En comptant^ on n'arriverait pas à vingt aussi vite qu'une part des anges troubla le monde de vos éléments.

If L'autre part resia fidèle, et leur œuvre, que tu admires, ils le commencèrent avec un si grand plaisir, que jamais ils ne cessent de tourner.

» Le principe de la chute fut le maudit orgueil de celui que, sous tous les poids du monde, tu as vu écrasé.

» Ceux que tu vois ici furent modestes , et ils reconnurent la bonté qui les avait faits bien disposés pour de si hautes compréhensions.

» C'est pourquoi leurs vues fiu*ent tellement exaltées par la grâce illuminante et par leur mérite, qu'ils possèdent une pleine et ferme volonté.

» Et je ne veux pas que tu doutes, mais que tu sois certÉÛn que recevoir la grâce est méritoire, selon que l'affection lui est ouverte.

p Désormais tu peux contempler à ton gré, et sans autre aide, tout ce consistoire, si tu as bien recueilli mes paroles.

» Mais, comme sur terre et dans nos écoles on lit que la nature angélique est telle, qu'elle entend, qu'elle se souvient, et qu'elle veut,

» Je parlerai encore, afin que tu voies la vérité pure, qui là-bas éprouve quelque confusion par les équivoques d'un pareil enseignement.

» Ces substances, après s'être réjouies de l'image de Dieu, ne détom'nèrent pas la vue de cette face à qui rien n'est caché.

» Ainsi, ils n'ont pas une vue interrompue pai' un nouvel objet; ainsi, leur pensée n'étant point divisée, ils n'ont nul besoin de se souvenir.

' Us Tassent demenrés sans pcrfoclioa} u'ayant pas eu la puissance de mouvoir les cicux. (Grungicr.)

LA DltlKE COMÉPtEp

ikpm-f là-biiiy on rùve san« sommeiller, les mm crnsMÛ, ■nlrr^ m* t'nnanl pas tjut! c« dire est la venté; mais I ki premier» il y a plus de faule et <Jc honte. Von* no pardcî, 14-ba^, micùn senlier en phiIckSftphaiilj l Mm^ ettuKjrlcTit l'atm ur tic l'appart^nce et *îes cliîmènîs* Toulefciis celle coiidiitle e^l regardée d'en haut avec us de rigueur que lorsc^u'on rejette T Écriture sainle, ou |ijW lu tttrtiire.

On ne songe pus ehex vous combien il en a coûté Je

^ pour la semer dans le monde, et combien plaît celui-là

luimbletneût chemine avec elle.

Pour parai Ire, ehaciui s'ingénie et fait des inventioTisî

t sont leç textes des prédica leurs ^ et TÉvangile ^ t?iit.

I^'uû dit que la luue reeula lors de la passion du Christ,

. interposa alin que la lumière du soleil ne pût descendre

â tt-rre;

Un autre^ que la lumière se eaeha d'elle-même^ d'où il [ni r|iii' CiHle éclipse fut sensible pottr les Espagnols tt JM Indiens comme pour les Juifs.

» Florence n'a pas tant de Lapi et de Bindi* qu'en une année il se débite de fables en chaire de côté et d'autre.

» Aussi les pauvres brebis s'en reviennent du pâturage repues de veii ; mais Tignorance de leur malheur ne k» excuse pas.

» Le Christ n'a point dit à son premier couvent : Allez et prêchez au monde des sornettes ; mais il leur donna la vérité pour texte;

Y> Et elle résonna si fort dans leur bouche^ que dans leurs combats pour allumer la foi, ils firent de l'Évangile des écus et des lances.

» Aujourd'hui on s'en va prêcher avec des mots grotesques et des bouflbnncries ; et, pourvu que l'auditoire ait bien ri, le capuchon se gonfle, et l'on ne demande rien de plus, » Mais un tel oiseau* niche dans la pointe du capuchon,

* Noms très-commuDs à Florence : Lapo poiur Jaco|K>, 2\ntio pour Alilolrandiiio. ' Le Oëuion.

LE PARADIS. CnANT XXIX. 871

que, si le vulgaire le voyait, il refuserait les pai'dons auxquels il se confie.

» Par ces indulgences la sottise s'est si fort accrue sur la terre, que, sans la preuve d'aucun témoignage, on se confie à toute promesse,

y> De cela s'engraisse le porc de saint Antoine , et s'engraissent bien d'autres qui sont pires que des porcs : ils payent avec une monnaie qui n'a pas de coin.

» Mais, après cette longue digression, reporte désormais te.«î yeux vers le droit chemin, afin d'abrëger et la route et le temps.

» La nature des anges s'accroît tellement en nombre, de degré en degré, que jamais parole ni intelligence mortelle ne parvint jusque-là.

» Et si tu regardes ce qu'en révéla Daniel, tu verras que dans les milliers qu'il cite, le nombre précis n'est point donné *.

» La lumière première, qui rayonne sur toute leur nature, pénètre leur essence en autant de manières qu'il y a de splendeurs auxquelles elle s'unit.

» Ainsi, comme à tout acte d'intuition succède Taffectîon, la douceur d'amour bout et tiédit diversement dans les anges.

» Désormais vois la hauteur et l'étendue de Téternelle puissance, puisqu'elle s'est fait tant de miroirs oîi elle se multiplie,

» Tout en restant une comme devant. »

* Millia roiltium ministrabaDt ci, cl decics miUies centcna millia assîstebant ei.

IDÀKlELy 7.)

S72 LA DIVINE COHÉDtË.

CHANT XXX

Danle monte avec Béatrice dans le dixième ciel, l'Empyrée. — Béatrice «'y retél d'une beauté merveilleuse. — Après une vision sarnaturelle, il est donné ai poète de voir clairement le triomphe des Anges et des Ames bienheureases. — Son guide lui apprend ensuite le nombre des Élus, et lui fait contempler h grandeur de la cité de Dieu.

Peut-être à six mille milles de distance de cette sphère brûle la sixième heure S et ce monde incline déjà son ombre presque horizontalement.

Quand le milieu du ciel, élevé au-dessus de nous, commence à se faire tel, que plusieurs étoiles finissent par disparaître pour nos profondeurs.

Et, à mesure que vient la splendide servante du soleil, le ciel se ferme, de lueur en lueur, jusqu'à la plus belle.

Ainsi ce triomphe ' qui se joue sans cesse autour du point qui m'avait ébloui, en paraissant enfermé dans ce que lui-même enferme.

Peu à peu s'éteignit à ma vue ; c'est pourquoi le regret de ne rien voir et mon amoiu* me forcèrent de tourner les yeux vers Béatrice.

Si tout ce que j'ai dit d'elle jusqu'ici était réuni en une seule louange, tout cela serait peu pour celle fois.

La beauté que je vis dépasse non-seulement nos idées, mais je crois sûrement que son créateur seul la peut comprendre tout entière.

Je m'avoue vaincu par ce passage de mon thème, plus que ne le fut jamais, par quelque autre point, auteur liagique ou comique.

Car, de môme que le soleil fatigue la paupière qui tremble le plus, de même le souvenir du doux sourire paralyse mon esprit.

Depuis le premier jour que je vis son visage dans ce

> Midi.

* Le chœur vies auôcs.

LE PARADIS. CHANT XlX. 573

monde, jusqu'à celte vue sublime, la suite de mon chant n'a pas été interrompue;

Mais il faut ici que mon poème cesse de suivre en chantant la beauté de ma Dame, comme fait tout artiste panenu au dernier efForl de son art.

Telle désormais que je dois la laisser à l'éclat d'une trompette plus grande que la mienne^ qui se hâte de conduire à terme sa matière ardue,

Béatrice reprit avec le geste et la voix d'un guide empressé : « Nous sommes montés du plus grand des corps célestes au ciel qui est une pure lumière * ;

» Lumière intellectuelle pleine d'amour, amour du vrai bien rempli de joie ; joie qui dépasse toute douceur.

» Ici tu verras l'une et l'autre milice du Paradis ', et Tune avec l'aspect que tu lui verras au dernier jugement.»

Comme un éclair subit qui dissipe les puissances visuelles, de manière qu'il ôte à l'œil la faculté de discerner les plus forts objets,

Ainsi m'enveloppa une vive lumière, et elle me laissa tellement embarrassé sous le voile de son éclat, que rien ne m'apparaissait.

« Toujours l'amour qui rassérène ce ciel accueille celui qui entre en lui avec un pareil salut, afin de rendre le cierçe propre à recevoir sa flamme. »

Ces brèves paroles de Béatrice ne furent pas plutôt venues à moi, que je me sentis m'élever au-dessus de ma force;

Et en moi s'alluma une nouvelle vue telle, qu'il n'est pas de clarté si pure que mes yeux ne pussent l'endurer.

Et je vis une lumière ^ en forme de rivière, éclatante d'éclat entre deux rives ornées de piimevères admirables.

De ce fleuve sortaient des étincelles vives qui, de tous cotés, tombaient entre les fleurs, comme des rubis e?iitourés d'or.

' Da Premier Mobile à l'Empyrée.

' La milice des anges lidèlcs, et celle des élus.

• Dieu : Oslendil mihi Humen aquaj vivae, splcndidum tanquàm crislallum, discedcDS de «ede Dei. [Apoc., 22.)

Puis, comme enivrces de ces odeurs, elles se replongeaient dans le gouffre merveilleux, et si une entrait, uue autre en sortait.

« Le haut désir qui t'enflamme maintenant et te presse d'avoir Tintelligence de ce que tu vois, me plaît d'autant plus quMl t'élève davantage;

)> Mais à cette eau il est bon que tu boives, afln que s'apaise en toi une si grande soif. » Ainsi nie parla le soleil de mes yeux;

Il ajouta encore : « Le fleuve et les topazes qui entrent et sortent, et le sourire des herbes, sont des ombres et des annonces de la vérité.

» Non qu'en elles-mêmes ces choses soient obscures; mais le défaut est en toi, qui n'as pas encore la vue asseï hardie. »

Il n''est pas de petit enfant qui plus promptement se rue sur le lait de sa mère, s'il s'est réveillé beaucoup plus tard que de coutume.

Que moi je ne fis (pour faire encore de mes yeux des miroirs meilleurs), en m'inclinant vers l'onde qui coule là afin qu'on vienne s'y améliorer;

Et lorsque le bord de mes paupières s'y fut mouillé, soudain le fleuve me parut de long devenu rond.

Puis, comme des gens qui étaient sous le masque paraissent autres que d'abord, s'ils dépouillent rapparence empruntée sous laquelle ils se cachaient,

Ainsi se changèrent en une plus grande allégresse les fleurs et les étincelles, si bien que je vis se manifester les deux cours du ciel.

0 splendeur de Dieu, par qui je vis le grand triomphe du royaume de la vérité, donne-moi la vertu de le dire comme je le vis !

Une lumière est là-haut, laquelle rend le créateur visible à la créature qui à le voir lui seul sait mettre toute sa paix.

Et elle s'étend en une figure circulaire si H'tm^toH'j

LE PARADIS. CHANT XXX. tt75

que sa circonférence serait pour le soleil une trop large ceinture.

Tout ce qui en apparaît n'est qu'un rayon réfléchi sur le sommet du Premier Mobile^ qui prend de là sa yie et sa puissance.

Et^ comme dans Teau de sa base se mire un coteau^ pour voir, il semble, sa parure, et combien il est riche et d'herbes et de petites fleurs,

Ainsi, suspendues tout autour, tout autour du fleuve, lumineux, je vis s*y mirer, sur plus de mille degrés, toutes les âmes qui de notre monde sont retournées là-haut.

Et si le rang le plus bas concentre en lui tant de lumière, quelle n'est pas la splendeur de cette rose dans ses feuilles les plus hautes !

}ù, vue ne s'égarait pas dans la largeur ni dans la hauteur de la rose; mais, dans sa quantité et sa qualité tout «itière, elle embrassait cette allégresse.

Là, être près ou loin n'ajoute rien, n'enlève rien; car, où Dieu gouverne sans agents intermédiaires, les lois naturelles sont sans actions.

Alors, vers le cœur doré de la rose étemelle qui se dilate, s'étage et exhale un parfum de louanges au soleil, cause du pi'interops sans fln,

Béatrice m'entraîna comme quelqu'un qui se tait et veut parler, et elle me dit : a Regarde combien est grande la réunion des blanches étoles ^

» Vois combien notre cité a de circuit! Vois nos degi'és si remplis, que peu de gens désormais y sont appelés î

D Dans ce grand siège, sur lequel tu tiens fixés tes yeux à cause de la couronne qui déjà est placée au-dessus, s'assoira, avant que tu soupes à ces noces,

» L'âme un jour auguste sur la terre du grand Henri *, lequel viendra réformer l'Italie, avant que cette terre soit disposée à Taccueillir.

' Dauc illU singulae stoloe albiP, [Apocaî.f 6.) » Henri VU,

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tc« siMBÇ la forme d'ime rase éblonissante deblanr.^ ■Moftnft à moi la mibce sainte dont par son sang Ir C&rîst lit SI» épiottse ;

Bie» laofinf Mflm, qù, tout en Tolant, voit et chante la IJMÉtf ée c«teà <fà la nend amoureuse et dont la bonté la

■ essÙDi d'abeîUes qm tantôt picore sur les . (salit $*«■ iirtomne là où le fruit de son travail

ili^*«QiAi£l éHfe> la grande fleur cumce de tant de fleurs; tt ^ Ik ^'^tiofe^ escore Ters le point oii son amour se-

«^ lovs arÉmt la iKe de flamme ^ive^ et les aik'S

; à |mI» 4c QémtM T.

fenvâ pcr Avra nn )

d'or, et le reste d'une telle blancheur, qu'aucune neige n'y pourrait atteindre.

Lorsqu'elles descendaient dans la fleur, de degrt! en degré, elles épandaient, en agitant leurs ailes, lai paix et l'ardeur qu'elles venaient d'acquérir.

Et, pour être interposée entre là-haut et la fleur, cette famille volante n'empêchait ni la vue ni la splendeur.

Car la lumière divine pénètre dans Tunivers, selon qu'il en est digne, avec une telle force que rien ne peut lui faire obstacle.

Ce royaume calme et joyeux, riche d'esprits anciens et nouveaux, avait la vue et Tamour dirigés sur un seul point.

O triple lumière! qui, en scintillant dans une seule étoile, réjouis tellement la vue de ces esprits, regarde icibas quelle est notre tempête I

Si les barbares, venus de cette plage que chaque jour convia Hélice S en tournant avec son fils qu'elle suit avec amour.

En voyant Rome et ses hauts monuments, restaient tout stupéfaits, alors que Latran s'élevait au-dessus de toutes les choses mortelles *,

Moi qui venais de passer de l'humain au divin, du temps à rétemel, et de Florence chez un peuple juste et sage.

De quelle stupeur devais-je être saisi! Certes, entre cette stupeur et ma joie, je me plaisais à ne rien entendre et à me tenir muet.

Et tel un pèlerin qui se récrée en regardant bien le temple oîi son vœu vient de s'accomplir, et déjà espère redire comme ce temple était fait.

Tel, en contemplant la vive lumière, je promenais mes yeux pai- les degrés, tantôt en haut, tantôt en bas, tantôt en Ikisant le tour.

Et je voyais des visages qui engageaient à la charité.

' La Grande<0urbc.

' Saint Jean de Latruti, la preinicrc des égli.-cs de Koiiu ut du monde culbo* li(|ae : < Ecclosiarum urbis et orbis tnuler ei eapul. >

embellis de la lumière d'en haut et de leur sourire, et dans des poses ornées de toutes grâces.

La forme générale du Paradis, déjà moii regard l'avait embrassée tout entière, mais ne s'était encore fixe sur aucune partie;

Alors je me townai avec un désir renaissant pour questionner ma Dame sur des points qui tenaient mon esprit eu suspens.

Je m'attendais à une chose, et une autre ra'arriva; je croyais voir Béatrice, et je vis un vieillard vêtu comme la famille glorieuse.

Dans ses yeux et sur ses joues était répandue une joie bénigne , et il avait l'attitude pleine de douceur qui convient à un tendre père.

« Et oîi est-elle? » luidis-jc aussitôt. Lui alors: « Béatrice m'a envoyé de ma place pour mettre fin à ton déeir ;

» Et si tu regardes là-haut, au troisième cercle ^ du suprême degré, tu la reverras sm- le trône où Font placée ses mérites.

Sans répondre je levai les yeux, et je la vis qui se faisait une couronne en réfléchissant sur elle les éternels rayons.

De la région la plus élevée où gronde le tonnerre, l'œil mortel n*est pas si éloigné alors qu'il s'enfonce le plus bas dans la mer.

Que ma vue l'était de Béatrice; mais rien ne me nuisait, car son image arrivait clairement jusqu'à moi.

tt 0 femme, en qui vit mon espérance, et qui as daigné, pom* mon salut, laisser tes traces dans l'Enfer,

» Si j'ai vu tant de choses, c'est à ta bonté et à ton pouvoir que j'en rapporte celte giâce et cette force.

» Tu m'as de Tcsclavage mené à la libellé par toutes les voies , par tous les moyens qui, pour le fabe, étaient en ta puissance.

» Conserve en moi ta largesse, afin que mon âme, que tu as rendue saine, te plaise quand elle se détachera du corps. »

' Les» Trônes occupent le troit»ièui« ccrdu de la |)ruiiii(-rc liicr;ircUM;*

Je priai ainsi; et elle, qui semblait si loinlaine^ sourit et me regarda, puis elle àe tourna vers Téternelle fontaine.

Et le saint vieillard : « Afin, me dit-il, que tu accomplisffes parfaitement ton voyage, pour lequel une prière et nn amour saint m'ont mandé vers loi ,

» Avec tes regards vole par ce jardin^ cai*, en le voyant, ton regard t'inspirera plus de force pour monter vers le myon divin.

» Et la reine du ciel, pour qui je bnlle tout entier d'ainour, nous accordera toute grâce, car je suis son fidèle Bernard *. »

tel celui qui \iènt peut-être de la Croatie pour voir notre Véronique *, et, à cause de son antique réputation, ne peut s'en rassasier,

Mais dit dans sa pensée, tant qu'on la lui montre : Mon Seigneur Jésus-Ghiist, roi véritable, ainsi donc était faite votre face !

Tel j'étais en admirant la vivante charité de celui qui, dans ses contemplations en ce monde^ goûta pai* avance la paix céleste.

a Fils de la grâce, me dit-il, cette existence bienhem*euse ne te sera pas connue, si tu tiens par continuité les yeux baissés;

» Mais regarde les cercles jusqu'au plus éloigné, jusqu'à ce que tu voies le siège de la Reine à qui ce royaume est soumis èl dévoué. »

Je levai les yeux, et de même que le matin la partie orientale de l'horizon surpasse en éclat celle où le soleil décline. .

Ainsi, en allant avec mes yeux, comme quelqu'un qui va d'une vallée à une montagne, je vis à l'extrémité un point du cercle qui s irpassait en clarté tous les autres;

Et comme là où s'attend le char que guida mal Phaéton,

' Saint Bernard, modolo i\v. lu vie conlom|>i:ilivo.

' T.a Croatie, [lonr tout pnys lointain. — Le saint suaire dû s\ sainte V^'ioniqne.

5H0 L4 MtiinE GOMten.

le ciel t'cnOannne divantage, tandis que deçà delà k lu-

Ainii cette oriflamme de paii< briUait ao milieu, et de chaque côté amortteatt rëclat des aotrei flamnies.

Et dani ce milieu je Tis, les ailes ouvertes, plus de miUe anges qui lui faisaient lète, diitqnn d'eux différant de sploideur et de pose.

Là je vis sourire à leurs jeux et à leurs diants une beauté qui était la joie des yeux de tous les autres saints. '

Et quand, j'aurais pour dire autant de resèouroes que pour imaginer, je n'oserais redire la moindre de ee^ dé- Ikes.

Bernard, voyant mes yeux fixés avec attention sur Fd>jet de flon ardeur, y tourna les siens avec ime affection si grande, ^ Qu'il rendit If» miens plus ardents à la ccAtemplér.

CHANT XXUI.

Failli Bernard fait counaitie au pocte dans quel ordre sont rangés tes SainU de l'Ancien et du Nouveau Testament. — Surtout, il lui fait contempler la liante gloire de la Vierge bicnlienreusc.

Tout plongé dans son bonheur, le contemplateur ' prit (le lui-même roflice de maître et commença par ces paroles saintes :

« La plaie que Marie referma el oignit fut ouverte et ai<;rie par celte femme si belle qui est à ses pieds '.

» Dans le ranj; formé par les troisièmes sièges, siègent au-dessous d'elle Hacliel avec Béatrice, comme tu le vois,

» Sara et Rébecca, Judith el la bisaïeule * du chantre qui, dans la douleur de sa faute, dit : Miserere met;

» Tu peux le? voir ensuite de trône en trône, en descen-

* La Vierge.

* Suint Bern.ini.

»Ève.

* Rtilli.

LE PARADIS. CHANT XXXII. 58i

danl, à mesure que dans la rose je vais te les nommant de feuille en feuille.

» Et du septième degré en bas, comme du haut à ce septième degi'é, se succèdent les Juives en partageant toutes les feuilles de la fleur;

» Parce que, selon le regard que la foi fixa sur le Christ, ces femmes sont le mur par lequel sont séparés les échelons sacrés.

» De ce côté oîi la fleur est fournie de toutes ses feuilles, sont assis ceux qui crurent dans le Christ à venir;

» De l'autre côté oîi les demi-cercles s)nt iiiten-ompus par des \ides, se tiennent ceux qui tournèrent les yeux vers le Christ venu sur terre.

» Et comme de cette part le glorieux siège de la Dame du ciel, et les antres sièges inférieurs, forment une si grande séparation,

» Ainsi, à Topposite, celui du grand Jean, qui, toujours saint, souffrit la solitude, le martyre et l'enfer durant deux ans*;

» Et, au-dessous de lui, sont aussi, formant à dessein une séparation, François, Benoît, Augustin et les autres, descendant jusqu'ici de cercle en cercle.

» Or, admii*e la haute providence divine, car Tun et l'autre expert de la foi rempliront également ce jardin.

» Et sache que, de ce degré qui tranche par le milieu les deux divisions jusqu'au degré le plus bas, nul ne siège pour son propre mérite,

» Mais pour le mérite d 'autrui sous de certaines conditions : car tous ceux-ci sont des esprits détachés de l'enveloppe terrestre, avant qu'ils pussent choisir la vraie foi.

» Tu peux bien t'en apercevoir à leur visage, et aussi à leurs voix enfantines, si lu les regardes bien et si tu les écoutes.

» A cette bem'e tu doutes, et doutant tu gardes le silence ; mais je te dégagerai des liens dans lesquels t'étreignent tes subtiles pensées.

' Dans le» Limbes où il attendit deux ans la venue du Christ.

3AS LA DIVIHB GOMÉOIE.

» Dant oct immense royaume mi cas fortiijit ne (eut avoir place, et non i^us la tristesse, ou |pi solf^ flp la faim; :i

» Car, d'après une loi étemdle, s'est âaUi|3alce-'qlè tu vob» si bien que tout convient à sa placci<|!iNnHiB bague au doigt; ju \

» Donc cet essaim, venu bàtiToment à la Ti^^f ériùjkl n'est pas «iiM c«ti«d plus ou moins baut placé. . , ^

» Le Roi par lequel ce royaume se maintient^d^ns.iin^ grand amour et une si grande fâîdtë, que quiidéiir.n'ôiè aDer plus loin,

» En créant tous les esiHits sous son rega^ joyent, Icf dota diversétaient de la grftce, sekm son pkijSr^ ef quereflM produit te suffise.

» Ced vous est eipressément et dairemept ptoilvédaiii l'Écriture sainte, par les jumeaux qui, an Yentra de lèn^ mare, tressaillirent de colère ^.

» Or, c'est d'après la couleur des diéràix que la trèsliaute lumièi'e doit accorder la couronne de la grftce.

» Dtmc, sans égard pour leui's œuvres, ils ont été placés sur des degrés différents; et leur seule différence est dans l'infusion de la grâce première.

» Dans les premiers siècles, il suffisait, pour le salut, d'avoir avec rinnocence la foi des parents.

» Quand furent accomplis les premiers âges, les enfants niâies eui-ent besoin de la circoncision pour rendre la force à leui-s ailes iimocentes;

» Mais, le temps de la grâce venu, tous ces innocents, s'ils n'avaient le baptême parfait du Christ, étaient retenus dans les limbes.

» Maintenant regarde dans la face qui ressemble le plus à celle du Christ; seule, par sa clàité, elle peut le disposer à voir le Christ. »

Je vis sur elle pleuvoir tant d'allégresse portée par les esprits saints, créés pour voler vers cette sul)limiié,

* l^.saUi (|iti riait roux, el Jncoh, qui était bniu.

LK PARADIS. nHA^T XXXII. o83

Que tout ce que j'avais vu auparavant ne m'avait pas W.d'une telle admiration, et ne m'avait montrt^ de Dieu ^*iié telle ressemblance.

* El cet amour * qui le premier descendit en chantant Ave, 9Ê9riagratià plena, étendit ses ailes devant elle.

Et au divin cantique répondait de toutes parts la cour %ienbeureu8é, si bien que chaque figure en devint plus iKrdne.

« 0 Saint Père *, qui daignes pour moi te tenir ici-bas, laiiBant le doav lieu où tu sièges pour l'éternité^

» Quel est cet ange qui^ avec tant de joie, regarde dans les yeux de notre reine, et si énamouré qu'il parait de lèii? »

Ainsi je recourus encore aux instructions de celui qui ^t'embellissait de la splendeur de Marie, comme du soleil ''étoile du matin.

Et lui à moi : a la confiance et la grâce (lui peuvent ^tre dans un ange se trouvent en lui; et nous voulons qu'il ^n soit ainsi.

0 Car il est celui qui porta la palme à Marie quand le Fils <le Dieu se voulut chai'ger de notre fardeau.

» Mais viens maintenant, et, à mesure que je parlerai, )*eniarque des yeux les gi'ands patriciens de cet empire trèsjusleettrès-pieux.

» Ces deux qui siègent là-haut plus hem*eux, parce qu'ils sont les plus près de l'auguste femme, sont quasi les deux racines de cette rose.

» Celui qui touche à sa gauche est le père qui, pour avoir goûté avidement du fruit, força l'espèce humaine à goûter de tant d'amertume.

» A sa droite tu Vois l'antique père de la sainte Église, à qui le Christ confia les clefs de cette fleur de beauté '.

» Et celui * qui vit, avant de mourir, tous les temps

* t'uDgti Gubriel.

' Saint Bernard.

^ Saint Picrrr.

* Saint Jpan rÉvangilliatr.

:;i|| K\ m VIN F. CliJiKOiîv,

«lillutlti» 4H1 ileifiH |)a»^r la belle époUiSe^ qui fut mnqtïisi< |vii' l4 \3.mc et [Mir les clous,

« !3l .liib ri<ni loîit ût* lui ^ et non loin do Ymiirt se lient «^{-brf îM)ii« Vi>t|iiol vrc'iil de manne la nalion îngmte.tnn- Nie cl opiTii/ilîT.

rt \js*,'i-n^ Vhnrtï lu vois Anne, si heuretiïw? de contcnipk»r sMi lilli!, i|M'iilcî lie lioiigei pas l<*s yeux en clianlaiU

» Kt vis-ii*vi* (lu i;mnd-i»eie tk famille' r^t a^isise Lucie \ r^llr f|iii (Vrivi>Vit ta Ditniis quand lu fermaï^ tes (iau{)ièn!!t an Ihiiit de l'alilme*

» Mfliïi f*jmme le temps de ton rêve s'enfuit, ici no«« tetifus yiii> |>iiu^i%nMnuie uu t»oTi tailleiir qui^ selon cequll a de lira [H fait k \{M<'iïienL

w El nous élcviTous les m.*ui vers le premier amour, «fln f|u*eh rogflrdnnt vers lui tu pénètres^ autant qu'il fsi [Kissible. dan H m iiplerifléiir.

n lk;|it'ndai»l, de peur qu'en croyant avancer tu ne ^^ eulesï jteutW^lre^ (lUit eu remuant tes ailes, il faut que lu en nblietme» la gpke [»îir tes pnères^

i> La <4râcc rte celle qui peut t'aider ; et tu me suivras d'âme et d'inlentiou. ^i lûen que de ma demande tou artw ne se sépare en rien. »

Et il commença cette sainte oraison.

CHANT XXXIII

Dans nn« ferveule oraÏMO, saint Bernard prie la Vierge Marie d'obcenir au pofte la grjkce de s'élever jusqu'à la vision même de Dieu. — Après quoi, Dante, illa* miné, pénètre du regard la lumière divine et l'auguste Trinité, oà il eniretoil, dans la personne dn Verbe, l'Humanité jointe à la Divinité.

« Vierge mère , fille de ton fils, humble et haute plus qu'aucune autre creature, terme fixe de la volonté éternelle^

' I/église.

' Adam.

* Sninle Lurie, de Syracuse, symbole de la grAce illuminante.

LK PARADIS. cnATlT XXXIII. 585

» Tu es celle qui as ennobli tellement la nature humaine, que son auteur n'a pas dédaigné de devenir son propre ouvrage ^

» Dans ton sein s'est rallumé l'amour dont la chaleur a fait ainsi germer cetie fleur dans la paix étemelle.

» Ici tu es pour nous un soleil de charité dans son midi, et là-bàs, parmi les mortels, tu es une source vive d'espérance.

» Femme^ tu es si grande et tu as tant de puissance, que celui qui veut une grâce et ne recourt pas à toi veut que son désir vole sans ailes.

» Ta bonté ne secourt pas seulement celui qui demande, mais bien des fois elle va libéralement au-devant de la demande.

» En toi se réunit la miséricorde, en toi la pitié, en toi la magnificence , en toi tout ce qu'il y a de bon dans la créature.

» Or celui qui, du plus profond abîme de l'univers jusqu'ici, a vu les existences des esprits une à. une,

» Te supplie en grâce de lui accorder assez de force pour qu'il puisse s'élever plus haut du regard vers la félicité suprême.

» Et moi qui n'ai jamais souhaité pour moi cette vue plus ardemment que je ne fais pour lui, je t'adresse toutes mes prières, et je pile qu'elles ne soient pas vaines,

» Afin que tu dissipes tous les nuages de sa mortalité avec tes prières, en sorte que la souveraine joie se montre à lui.

» Je te prie encoi^e, ô reine qui peux ce que tu veux, que tu consei'ves entières ses aflections après une telle vision.

» Que ta protection triomphe des impulsions humaines. Vois Béatrice avec tous les bienheureux qui joignent les mains pour s'unir à mes prières. »

Les yeux que Dieu chérit et vénère*, fixés sur l'orateiu*,

< Tn ad liborandom soscepUirus liomiaein non liorniisti virginis uiprum. ■ Les yeux de la Vierge.

:\m\ I A DIVINE COMKniE.

iK»ii8 démontrèrent combien les piières dévotes lui sont agréables.

De là ils se levèrent sur rétemelle lumière^ dans laquelle on ne peut croire que l'œil d'une créature pénètre aussi perçant.

Et moi qui m'approchais du terme de tous mes vqbui, ainsi que je le devais, je mis fm en moi à l'ardeui' du désir.

Bernard me faisait signe et souriait pour que je regardasse en haut ; mais j'étais déjà par moi-même tel qu!il me voulait.

Car ma vue^ devenant plus pure, entrait de plus en plus dans le rayon de la haute lumière qui est vraie par ellemême.

Dès cet instant ma vue fut au-dessus de mes paroles, qui cèdent à une telle vision , et la mémoire cède à un tel excès.

Tel qu'est celui qui voit en rêvant, et qui, api'èsson rêve, garde Timpression produite sans que le reste lui revienne à IVspiit,

Tel je suis, car presque toute ma vision a cessé; et si je me sens encore distiller dans ce cœur la douceur qui naquit d'elle,

Ainsi la neige fond au soleil, ainsi se dispei-sent au vent sur des feuilles légères les décrets de la sibylle.

O souveraine lumière! qui t'élèves tant au-dessus des pensées des mortels , prête à mon esprit un peu de ce que tu paraissais,

Kt fais ma langue si puissante qu'elle puisse laisser une étincelle au moins de ta gloire aux races futm*esî

(]ai', en revenant un peu à ma mémoire et en résonnant un peu dans ces vers, ta victoire sera mieux comprise.

Je crois , d'après la blessure que je reçus du vif rayon, que j'aurais été aveuglé si mes yeux s'en étaient détournés;

Et je me souviens que j'en fus enhardi à persister jusqu'à ce que j'eusse uni jnon regard à la puissance infinie.

0 grâce abondante, par laquelle j'osais plonger mes

Li: PARADiS. CHANT XXXIII. *)><

yeux 5i avant dans la lumièie éternelle , que j'y consumai ma vue !

Dans sa profondeur je vis relié avec an^our en un volume ce qui est dispersé en feuillets dans Tunivers :

Les substances, et les accidents, et leui*s qualités, comme pétris ensemble de telle manière que ce que je dis n'en est qu'une simple lueur.

Je crois que je vis la forme universelle de ce nœud, parce qu'en disant ceci je me sens ouvrir à une joie plus large.

Un seul instant m'apporte plus d'oubli que vingt-cinq siècles n'en ont apporté à Tenti'eprise qui fit admirer à Neptune l'ombre d'Argo.

Ainsi mon esprit tout en suspens admirait fixe, immobile et attentif, et devenait toujours plus ardent à admirer.

L'effet de cette lumière est tel, qu'il est impossible que jamais on consente à se détourner d'elle pour admirer autre chose ;

Attendu que le bien qui est Tobjet delavolonté se réunit tout entier en elle ; et hors d'elle est défectueux ce qui là est parfait.

Désormais ma parole sera plus impuissante à rendre ce dont je me souviens que l'enfant qui mouille encore sa langue à la mamelle.

Non qu'il y eût plus d'un simple aspect dans la vive lumière que je contemplais, et qui est toujours telle qu'elle était auparavant;

Mais, à cause de ma vue qui en regardant se fortifiait en moi, cette unique apparence, moi changeant, s'altérait en moi.

Dans la profonde c\ claire substance de la haute lumière m'apparurent trois cercles, de trois couleurs et d'une seule dimension;

Et l'un' paraissait reflété pai' l'autie comme Iris par Iris;

I Lu i\U par lu pcre *. « lumen de luiuiuc. >

ei le tmbiinti*' iMiraissait un feu qui â'exhakit egalcmc

Oli! ix^mme ma voit est impuissaiite et ciiroyée rendre htuî pen^e î Elle est ^i éloig^nce de ou que j'ai ti qtill ne rat! mïûi pus de dire peu.

O Inniièn? éUTn^lle qui résides ^eiilc en Uyl^ qui i^tile C4itnpivni1st et» compti^^ de lui et te cujupi'ennnL, Taii t»l le lujum !

Ce cercle qui parai^s^it conçu en toij comme une liimiùj'D nttléliSe, lorsque je Teusi un peu parcounï des veux,

Me parut avoir eu detlauj» de lui noire effigie peinte de «a pi*oprc couleur : c'c&i iHitui-quoi ma vue plongeait tout entière en lui.

Tvl que le ge^jujètre (jui s'applique tout entier à mesurer le txrcle et ne retrouve pus dans sa iieuiée le principe dmi il a besoin^

Tel j'étais à celle %ue ûouvelle. Je voulus vuîr eouitiiiiH riniage s^uuîssail au cercle et comment elle y éliiit adof>(ec;

Mais mes propres ailes n'étaient pas de fur ce a vd^jd mon esprit n'avait ëté f nippé d*iine clailé c'ans larfucllc sm i\ioûr Tut satisfait,

ki la force manque à ma liaute imaginât ioiK uiaibdéjâ mou désii' et ma volonté , ct>iiune une it)ue qui e^t nitie également, étaient tourni^ aîlleuiu,

Par Tamoui' qui meut le suteîl et les autms étoi'cf^

r J » - "',1 !I " Il ' I !l

' L'Espril-Sai»! : c Qui ex |)ali'c lilio<|iic proccdit. »

Le canliqueiu Paradis coiiUenl 4747 vers; le poème enlier 14,221.

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