‹ ŒuvresChapitre 22 sur 23 · II. E vei jauzcii lo joi qu'cspcr denao · texte numérisé non relu

II. E vei jauzcii lo joi qu'cspcr denao

': Ara vos proc, per aquclla valor

'^''^! Que us guida al som sens frcich e sens caTinai

Sovcgna vos alcmprar ma dolor '.

; Puis il se cacha dans le feu qui les purifie.

' Le Paradis.

* € Tant me plall votre courtoise demande, que je ne puis ni ne veux me cbcr à vous.

> Je suis Arnantt qui pleure et vais chantant : je vois, cbagrin, la folie pasi< mais je vois, jnycnx, la joie que j'espère à l'avenir.

> MaiiitoiianI, je vous prie, par celle verlu qui vous guide, sans froid cl Si cbalcur, jusqu'au sommet, qu'il vous souvienne d'adoucir ma douleur. >

U imSAIOBE. OURT UTn. 418

CHANT XXVII

CflMeUlês par un Ange, les poêles passent a« rnHk» des leBMes, paie yafiiseni les derniers degrés. — An somiiiet, U naii ks arrête. — Konvelle Tision de Dante. — Ters l'avrore, les trois poètes parriennoit an soaaet de b nMmIagne dnPwfsliMre.— U,Tii«ile laisse Dante lihN de faire dëservab tente ckose, «as pins demander eonseil.

Le point d^oîi le soleil darde ses premierg rayons sur la ^riQe où fat répandu le sang de son oréateur (quand l'Ébre tombe sous le signe élevé de la Balance^

Et que Teau du Gange s'échaufiTe sous l'ardeur du midi), ce point était occiqpé par le soldl; donc le jour s'en allait pour nous, lorsque l'ange de Dieu nous apparut joyeux.

En dehors de la flanmie, il se tenait sur la rive et chantait: BeaU nmndo corde^, mais d'une voix bien plus vive ^ la nôtre.

Ensuite : « Âmes saintes, on ne va pas plus avant, si ^'abord le feu ne vous mord. Entrez dans les flammes, et ne soyez point sourdes au chant qui de plus loin arrive. » Ainsi dit l'ange, quand nous fûmes près de lui. C'est pourquoi je devins, lorsque je l'entendis, tel que celui qui ^t mis dans la fosse.

J'élevai mes deux mains jointes en regardant le feu, et ^B représentant avec force les corps humains que j'avais déjà vus brûler.

Mes bons guides se tournèrent vers moi, et Virgile me 4ît : «t Mon fils, ici on peut trouver un tourment, mais non i^ mort.

» Souviens-toi! souviens-toi! si je t'ai guidé sain et sauf ^Ur les épaules de Géryon, que ferai-je à cette heure que je ^Uis plus près de Dieu?

» Aie pour ceiiain que quand tu serais mille ans dans le gouffre de cette flamme, eUe ne poiurait te rendre chauve ^*un seul cheveu.

» Et si par hasard tu crois que je te trompe, mets-toi

» Saint Matthieu.

416 LA BIYIKE COMÉDIE.

près d'elle, et, comme preuve, que tes mains approc du feu le bord de ta robe.

» Dépose désormais, dépose toute crainte^ toumc-toi ici, et iK)ursuis la roule avec sécurité. » Mais, moi, j( tenais immobile, malgré ma conscience.

Quand il me \\i rester ainsi immobile et opinis Virgile, un peu troublé, me dit : « Vois donc^ mon entre Béatrice et toi il n'y a que cette muraille. »

Comme au nom de Thisbé, Pyrame, près de mourir. vrit les yeux et la regarda sous le mûrier qui , def donna des fniits vermeils.

Ainsi ma dure résistance s'étant amollie^ je me toti vers le sage guide, en entendant le nom qui rejaillit jours dans mon esprit.

Alors il secoua la tête et dit : « Gomment! voulonsH rester ici? » Ensuite il sourit comme on fait à l'enfanl est vaincu par un fruit.

Puis il entra devant moi au milieu du feu, priant S de venir par derrière, lui qui, pendant un long chei nous avait séparés tous les deux.

Quand je fus au milieu de ces flammes, je me « Jeté, pour me rafraîchir, dans du verre bouillant, tau chaleur y était démesurée.

Le doux pore, pour me conforter, s'en allait parlan Béatrice, et disait : « 11 me semble déjà voir ses yeux. >

Une voix nous guidait en chantant au delà, et ne attentifs à celte voix, nous sortîmes du feu là où il monter.

« Venile, benedicli Palris mei^, disait une voix au mi d'une lumière telle , que mes yeux vaincus ne pui-en regarder.

» Le soleil s'en va, continua-t-clle, et le soir approc ne vous arrêtez point , mais hâtez le pas tandis que l'o dent n'est pas encore noir, w

Le sentier moulait droit à travers le rocher du côli

•Saiul Mallliicu.

LE PUIGATOIRE. dUm XITH. 417

orient; or deyant moi j'interrompais les rayons du soleil^ léjà bas et fatigué.

Et nous avions franchi peu de marches quand mes sages piides et moi^ nous sentîmes^ à notre ombre qui s'évanouis- ■il, que derrière nous se couchait le soleil.

Et avant que^ dans toutes ses immenses parties , Thonaxm eût pris le même aspect ^ que la nuit se fût partout îtendue^

Chacun de nous se fit un lit d'un degré; car la nature je la montagne nous ôtait la puissance plutôt que le plaisir je monter.

Telles les chèvres qui, avant d'être repues, étaient si ingedi^s et si hardies sur la cime des montagnes, demeurent joaccment à ruminer.

Et pendant que le soleil flamboie, se tiennent silencieuses à l'ombre, gardées par le pasteur qui s'appuie sur sa houlette, et, ainsi appuyé, les préserve ;

Et tel le berger qui reste dehors, et la nuit veille autour de son troupeau paisible, faisant la garde, de peur qu'une htto féroce ne le disperse,

Tels nous étions alors tous trois, moi comme la chèvre, et eux comme les pasteurs, entourés deçà, delà par la grotte.

On n'y pouvait voir que peu du ciel, mais dans ce peu je voyais les étoiles plus claires et plus grandes qu'à l'ordinaire.

Ainsi ruminant et regardant, je fus pris par le sommeil, le sommeil qui souvent, avant que la chose soit, en a des nouvelles.

A l'heure, je crois, où Cythéréc, qui paraît toujours brûlante du feu d'amour, lançait de l'orient ses premiers rayons «ttr la montagne.

Il me semblait voir en songe une femme jeune et belle qui s'en allait cueillant des fleurs par la campagne, et, en chantant, disait :

a Sache, quiconque demande mon nom, que je suis Lia ',

* Lia, fille de labaD, première femme de Jacob, ou la Vie active*

et que je vais étendant partout mes belles mains pour me faire une guirlande.

D C'est pour me plaire devant le miroir qu'ici je me pare ; mais ma sœur Rachel ^ ne quitte jamais le sien, et reste assise devant lui tout le jour.

» Elle prend plaisir à voir ses beaux yeux comme moi à m'omer de mes mains; elle, c'est voir; moi, c'est agir qui me contente. »

Déjà, devant les splendeurs avant-courrières du jour (splendeurs d'autant plus agiéables aux pèlerins qu'en retournant ils logent moins loin de leur pays);

Déjà, dis-je, les ténèbres fuyaient de tous côtés, et avec elles mon sommeil. Je me levai donc en voyant mes grands maîtres déjà levés.

a Ce doux fruit que Tinquiétude des mortels va cherchant sur tant de branches, aujourd'hui apaisera ta faim, v

Voilà les paroles dont Virgile se servit en me parlant, et jamais étrennes ne leur furent égales en plaisir.

Tant de désir vint augmenter mon désir d'être là-haut, qu'à chaque pas je sentais croître des ailes pour mon vol.

Lorsqu'au-dessous de nous l'escalier fut entièrement parcouru, et que nous fûmes au degré supérieur, Virgile fixa sur moi ses yeux.

Et me dit : a Le feu qui n'a qu'un temps et le feu étemel, tu les as vus, mon fils, et te voilà venu à un point où par moi-môme je ne puis rien voir au delà.

» Je t'ai amené ici par mon intelligence et mon art; prends maintenant ta volonté pour guide; tu es sorti des voies escarpées, tu es sorti des voies étroites.

» Vois le soleil qui reluit sur ton front; vois l'herbe, les fleurs et les arbrisseaux que cette terre produit d'eliemôme.

» En attendant que viennent, brillants de joie, les beaux yeux qui, en pleurant, me tirent venir à toi, tu peux t'asseoir et tu peux aller pai*mi ces délices.

■ Racliel, autre Gllc do Laban, seconde femme de Jacob, ou la Vie cootomplalive.

» N'attends plus mes discours et mes conseils, ton libre arbitre est droit et sain,' et ce serait faillir de ne point faire selon ton jugement.

» Donc, te plaçant au-dessus de toi, je te couronne et te mitre. »

CHANT XXVIII

Au sommet de la montagne da Purgatoire, les trois poêles s'avancent vers la forêt du Paradis terrestre. — Le fleuve Lëtlié les arrête. — Sur le bord opposé ils aperçoivent Mathilde qui s'en allait chantant et cueillant des fleurs. ^ A la prière de Dante, Mathilde éclaircit plusieurs de ses doutes.

Désireux d'observer au dedans et à l'entour la divine forêt, cette forêt épaisse et vive qui tempérait aux yeux le jour naissant ^,

Sans plus attendre je quittai le bord, marchant à travers la campagne lentement, lentement, sur un sol qui de toutes parts embaumait.

Un air doux et qui ne pouvait changer me frappait le front, mais comme pourrait frapper un vent suave.

Les feuilles, promptes à trembler sous ce doux zéphyr, se penchaient toutes en arrière vers le côté où le mont sacré jette sa première ombre *.

Cependant elles ne s'écartaient pas tant de la ligne droite, que sur leurs cimes les petits oiseaux cessassent de pratiquer leur art:

Mais avec une pleine joie, et en chantant, ils accueillaient les premières heures au milieu des feuilles, lesquelles mêlaient leur murmure aux rimes des oiseaux.

Tel est le bruit qui, de rameau en rameau, se répand dans les pins sur le rivage de Ghiassi ', quand Ëole laisse échapper le Sirocco *.

* Le poiHe est arrivé au Paradis terrestre, au sommet de la montagne du Purgatoire.

» Vers l'occident.

» Près de Ravcnne.

* Vent du sud-est.

420 LA BIVITŒ COMÉDIE*

Tout lents qu'ils étaient, déjà mes pas m'avaient porté si avant dans la forêt, que je ne pouvais revoir par où j'étais entré.

Et voilà que je ne pus aller plus loin, arrête par un ruisseau, lequel, à main gauche, pliait de ses petites ondes les herbes nées sur ses bords.

Toutes les eaux qui d'ici-bas sont les plus pui'es, sembleraient avoir eu quelque mélange, comparées à celle-là qui ne cache nulle chose;

Encore qu'elle coule rembrunie, rembrunie sous une ombre perpétuelle, qui jamais n'y laisse rayonner le soleil ou la lune.

De mes pieds je m'aiTêtai, et de mes yeux je passai au delà du petit fleuve pour y admirer la gi'ande variété des arbres veixloyants.

Et là m'appanit (comme souvent apparaît une chose subite qui écarte merveilleusement toute autre pensée)

Une Dame seule, laquelle s*en allait chantant et cueillant Tune après l'autre les fleurs dont toute sa route était émaiUée.

a 0 belle Dame, qui te réchauffes aux rayons d'Amour ! si je dois en croire les traits qui d'ordinaire sont un témoignage du cœur,

» Daigne, lui dis-je, l'approcher de cette rivière assez pour que je puisse entendre ce que tu chantes.

» Tu me fais souvenir du lieu où était Proserpine, et comme elle était belle au temps où sa mère la perdit, et elle ses fleurs pr intanières. »

Comme une femme en dansant tourne à terre sur ellemême et les pieds serrés, mettant à jpeine un pied devant Tautre,

Ainsi sur les petites fleurs vermeUles et jaunes, elle se tourna vers moi, semblable aune vierge qui baisse ses yeux modestes;

Et elle donna contentement à mes prières en s'approchant si près, que ses douces paroles venaient à moi très-distinctement.

LB TUIGATOIUE. GlAlfT XXYin. 4lli

Aussitôt qu'elle fut là où les herbes sont baignées par les ondes du beau fleuve^ elle me fit le don de lever les yeux.

Je ne crois pas qu'une si vive lumière ait brillé sous les dis de Yéniis^ quand son fils la blessa pai* mégarde.

Elle me souriait de la rîve droite, tout en cueillant les fleurs que cette heui'euse terre produit sans semence.

Le fleuve ne nous séparait que de trois pas; mais THelkspont où passa Xerxès (frein qui modère encore tous les orgueils humains)

Ne fut pas plus odieux à Léandre, nageant entre Sestos et Âbydos, qu'à moi-même ce fieuve, qui alors ne s'ouvrait pas devant moi.

«Vous êtes nouveaux venus, commença-t-elle, et parce que je souris en ce lieu choisi pour nid à l'humaine nature,

» Peut-être je vous étonne et excite en vous quelque soupçon, mais le psaume DelecUuti ^ répand une lumièrc qui peut dissiper les nuages de votre entendement.

9 Et toi qui es devant et qui m'as priée de parler, dis-moi si tu veux entendre autie chose, car je suis venue, prête à répondre à toutes les questions autant qu'il te faudra.

— L'eau, rcpondis-je, et le bruit de la forêt combattent en moi une foi nouvelle en une chose que j'ai entendue et qui est contraire à celle-ci. »

Elle aussitôt : « Je dirai comment naît de sa cause ce qui te fait t'étonner, et je fondrai le nuage qui t'aveugle.

» Le souverain bien, qui se plaît à lui seul, fit l'homme bon et pour le bien, et lui donna ce heu pour arrhes de la paix éternelle.

» A cause de sa faute, ici Thomme demeura peu '; à cause de sa faute, il changea en plamtes et en tristesse le rire honnête et les doux plaisirs.

» Afin que les troubles excités plus bas par les exhalaisons de l'eau et de la terre, qui, autant qu'elles le peuvent, s'échappent vers la chaleur,

■ C*csl-à-dire le psaume 91, où le verset 5 dil : DeUctasti me, Domine^ clc. ^ Selon les commcntaleurs, Adam cl Èvc ne restèrent que sept heures dans le Païadis terrestre : de Taubc à midi.

422 LA DITIKE COMÉDIE.

» Ne fissent aucune guerre à Thomme, ce mont fut ainsi élevé vers le ciel, et il est à Fabri de tout orage depuis le point où la porte le ferme.

» Or, comme l'air se meut en circuit, poussé par le premier mobile, si le cercle n'est rompu d'aucun côté,

» Un tel mouvement vient frapper cette hauteur qui est toute libre dans Tair vif et pur, et fait résonner la forêt, parce qu'elle est touffue.

» Les plantes ainsi frappées imprègnent naturellement l'air de leur vertu; et Tair, en tournant, la secoue circulairement.

» L'autre terre, selon qu'elle est digne par eUe-même ou par son ciel, conçoit et pousse divers arbres de diverses qualités.

» Ckîci entendu, tu ne regarderas plus là-bas comme une merveille, si des plantes y poussent sans semences apparentes.

» Tu dois savoir que la campagne sainte, où te voici, est pleine de toutes sortes de semences, et a en elle des fruits qui là-bas ne se recueillent point.

)) L'eau que tu vois ne jaillit pas d'une veine nourrie par la vapeur que le froid du ciel convertit en pluie, comme un fleuve qui s'emplit et qui perd son eau;

» Mais elle sort d'une fontaine régulière et sûre qui reprend dans la volonté de Dieu autant qu'elle verse par ses deux canaux.

» De ce côté elle descend avec une vertu qui ôte la mémoire du péché; de l'autre elle rend le souvenir de chaque bienfait.

» Par ici elle se nomme Léthé *, et de l'autre Eunoé, et elle n'opère que lorsqu'on a bu de tous les deux.

» Sa saveur est au-dessus de toutes les autres; et bien que ta soif puisse être assez apaisée pour que je ne t'entretienne pas davantage,

)) Par une grâce spéciale, je te donnerai encore uu coi*ol-

* AiiS»), Oubli ; Euvoia, Bon esprit*

lairc^ et je ne crois pas que mes paroles te seront moins chères^ si pour toi elles s'étendent ainsi au delà de mes promesses.

)) Les poëtes qui vantèrent anciennement Tâge d'or et son état heureux ont peut-être rêvé ce lieu sur le Parnasse.

)) Ici la tige humaine s'éleva innocente; ici Téterncl printemps et tous les fruits; ici le nectar dont chacun parle. »

Alors je me retournai tout entier vers mes poëtes *, et je vis qu'ils avaient entendu avec un sourire cette dernière explication;

Alors je ramenai mes yeux vers la belle femme.

CHANT XXIX

Lepoclc raconte qu'en suivant avec Mathilde les bords du fleuve Lëtlii', il vit dans la forêt une ardente lumière, et entendit dans l'air une mélodie suave ; puis, ce fut une procession dans laquelle un Griffon traînait un char triomphal. Arrivé en face de Dante, le Griffon avec tout son cortège s'arrêta.

Chantant comme une dame énamourée, et faisant succéder un verset nouveau à celui qui finissait, elle entonna Beati quorum tecta sunt peccata ' ;

Puis, comme des nymphes qui s'en vont seules par les ombrages des forêts, désireuses. Tune de fuir, l'autre de voir le soleil.

Elle s'avança contre le cours du fleuve en maixhant sur la rive, et moi, me réglant sur elle, je la suivais à petits pas.

Nous n'avions point achevé cent pas à nous deux, quand les rives tournèrent également, de sorte qu'elles me replacèrent du côté du levant.

Et notre route ne durait pas ainsi depuis longtemps, quand la dame se tourna tout entière vers moi; en disant : (( Mon frère, regarde et écoute. »

• Virgile cl Slaco.

^ Psaume XXXI : € Heureux ccux-lA dont les pécliét loni cachés, c'csl-à-dirc remis ; » car ils soûl sortis du Pargatoirei

424 LÀ DITIIŒ COMÉmE*

Et voici qu'une lueur subite parcourut la grande forêt dans toutes SCS parties^ si brillante^ que je doutai si ce n'était pas un éclair.

Mais comme Téclair passe aussi vite qu'il vient, et que cette lumière, tout en durant, resplendissait de plus en plus, je disais dans ma pensée : « Qu'est ceci ? »

Et une douce mélodie courait dans l'air lumineux; alOTS un bon zèle me fit blâmer la hardiesse d'Eve ;

Puisque là où la terre et le ciel obéissaient, cette femme seule, et qui venait à peine d'être fonnée, ne put souffrir de rester sous quelque voile ;

Et sous ce voile, si elle était restée avec résignation, j'aurais plus tôt et plus longtemps senti ces ineflables délices.

Tandis qu'à travers ces grandes prémices de l'ctemel plaisir, je m'en allais tout interdit, et désireux encore de plus de liesse.

Devant nous, l'air, pareil à un grand feu, se montra tout embrasé sous les verts rameaux, et le doux son que nous avions déjà entendu devint un chant clair et distinct.

0 vierges sacro-saintes , si jamais j'ai souffert pour vous la faim , le froid et les veilles, la nécessité me force d'implorer votre secours.

Il faut que THélicon verse en moi ses eaux, et que le chœur d'Uranie m'aide à mettre en vers des choses difliciles à concevoir.

Je crus ensuite distinguer sept arbres d'or *, trompé par la grande distance qui était encore entre nous et le nouvel objet;

Mais quand je fus si rapproché que l'objet commun sur lequel se trompe le sens, ne pouvait, par l'éloignement, perdre aucun de ses cflcts,

La vertu, qui allie le discours à la raison, me découvrit que c'étaient des candélabres, et que les voix chantaient Hosanna '.

» Bymbclc des sept grAces de rEspril-SainU

* Hosanna, qui veut dire : Tais-nous saufs, ou viviGc. [Grangier.)

LE PURGATOIRE. CHANT XXIX. 42o

Les beaux meubles flamboyaient au-dessus d'eux-mêmes plus clairs pai* un ciel serein que la lune à minuit et au milieu de son mois.

Rempli d'admiration, je me retournai vers le bon Virgile , et lui me répondit par un regard non moins charge d'étonnement.

Je repoi-tai ma vue vers les hauts candélabres, qui s'avançaient vers nous si lentement qu'ils auraient été dépassés pai' de nouvelles épouses.

La Dame me cria : « Pourquoi observes-tu si ardemment ces vives lumières, que tu ne regardes pas ce qui vient après ? »

Alors je vis derrière les candélabres, et comme derrière étaient leurs guides, venir des personnages vêtus de blanc *; jamais telle blancheur n'a brillé ici-bas.

A gauche Teau resplendissait, et elle réfléchissait aussi mon côté gauche, si je m'y regardais, comme l'eût fait un miroir.

Quand je fus pom* ma paii arrivé à un point où le fleuve seulement me séparait du cortège, afin de mieux voir je suspendis mes pas.

Et je vis les flammes aller en avant, laissant derrière elles l'air peint de belles couleurs; et elles avaient l'apparence de pinceaux tirant des lignes.

Si bien qu'en haut restaient très -distinctement sept lignes *, renfermant en elles les couleurs dont le soleil fait son arc et la lune sa ceinture.

Ces étendards allaient en s'éloignant au delà de ma vue, et, autant qu'il me semblait, de dix pas s'éloignaient du dernier candélabre visible ceux qui venaient ensuite.

Sous ce beau ciel que je décris, s'en venaient deux à deux vingt-quatre vieillards couronnés de fleurs de lis 3.

Tous chantaient : « Sois bénie entre les filles d'Adam, çt bénies soient éternellement tes beautés ! »

• Les patriarches.

' Les sept Sacrcmcnls.

Les vunjl-quatic livres de l'Ancien cl du Nouveau Testament.

près d'elle, et, comme preuve, que tes mains approchent du feu le bord de ta robe.

» Dépose désormais, dépose toute crainte, tounic-toi par ici, et poursuis ta roule avec sécurité. » Mais, moi, je me tenais immobile, malgré ma conscience.

Quand il me vit rester ainsi immobile et opiniâtre, Virgile, un peu troublé, me dit : « Vois donc, mon fils; entre Béatrice et toi il n'y a que cette muraille. »

Comme au nom de Thisbé, Pyrame, près de mourir, ouvrit les yeux et la regarda sous le mûrier qui , depuis, donna des fniits vermeils.

Ainsi ma dure résistance s'étant amollie. Je me tournai vers le sage guide, en entendant le nom qui rejaillit toujours dans mon esprit.

Alors il secoua la tête et dit : « Gomment! voulons-nous rester ici? » Ensuite il sourit comme on fait à Tenfant qui est vaincu par un fniit.

Puis il entra devant moi au milieu du feu, priant Stacc de venir par derrière, lui qui, pendant un long chemin, nous avait séparés tous les deux.

Quand je fus au milieu de ces flammes, je me serais jeté, pour me rafraîchir, dans du verre bouillant, tant la chaleur y était démesurée.

Le doux père, pour me conforter, s'en allait parlant de Béatrice, et disait : « 11 me semble déjà voir ses yeux. »

Une voix nous guidait en chantant au delà, et nous, attentifs à cette voix, nous sortîmes du feu là où il faut monter.

« Venile, henedicli Palris mei ^, disait une voix au milieu d'une lumière telle, que mes yeux vaincus ne purent la regarder.

» Le soleil s'en va, continua-t-elle , et le soir approche; ne vous arrêtez point , mais hâtez le pas tandis que Toccident n'est pas encore noir. »

Le sentier montait droit à travers le rocher du côté de

■Saint MuUliicu.

LE PURGATOIRE. CHANT XXVn. 417

Forienl; or devant moi j'interrompais les rayons du soleil^ déjà bas et fatigué.

Et nous avions franchi peu de marches quand mes sages guides et moi, nous sentîmes, à notre ombre qui s'évanouissait, que derrière nous se couchait le soleil.

Et avant que, dans toutes ses immenses parties, l'horizon eût pris le même aspect, que la nuit se fût partout étendue,

Chacun de nous se fit un lit d'un degré; car la nature de la montagne nous ôtait la puissance plutôt que le plaisir de monter.

Telles les chèvres qui, avant d'être repues, étaient si inquiètes et si hardies sur la cime des montagnes, demeurent doucement à ruminer.

Et pendant que le soleil flamboie, se tiennent silencieuses à Torabrc, gardées par le pasteur qui s'appuie sur sa houlette, et, ainsi appuyé, les préserve ;

Et tel le berger qui reste dehors, et la nuit veille autour de son troupeau paisible, faisant la garde, de peur qu'une bête féroce ne le disperse.

Tels nous étions alors tous trois, moi comme la chèvre, et eux comme les pasteurs, entoiu*és deçà, delà par la grotte.

On n'y pouvait voir que peu du ciel, mais dans ce peu je voyais les étoiles plus claires et plus grandes qu'à l'ordinaire.

Ainsi ruminant et regardant, je fus pris par le sommeil, le sommeil qui souvent, avant que la chose soit, en a des nouvelles.

A l'heure, je crois, où Cythérée, qui paraît toujours brûlante du feu d'amour, lançait de l'orient ses premiers rayons sui' la montagne.

Il me semblait voir en songe une femme jeune et belle qui s'en allait cueillant des fleurs par la campagne, et, en chantant, disait :

« Sache, quiconque demande mon nom, que je suis Lia %

' Lia, fille de Laban, première femme de Jacob, ou la Vie actiye.

nerre s'étendit^ et les dignes personnages^ comme s'il leur était interdit d'aller plus avant. S'arrêtèrent là avec les premiers candélabres.

CHANT XXX

Béatrice descend du ciel. •— A sa vue, Virgile disparaît. — Assise sur le état triomphal, Béatrice se met à réprimander Dante ; pnis, se tournant vers ks Anges, elle gémit de la vie que, malgré ses conseils, le poète, abusant des doti de la natiire et de la grâce, a ici-bas suivie.

Quand ce septentrion du premier ciel* (qui jamais ne connut ni couchant, ni levant, ni d'autre nuage que le voile laissé sur lui par le péché,

Et qui, là, instruisait chacun de son devoir, de même que notre septentrion inférieur instruit celui qui tourne le timon pour bien venir au port)

Se fut arrêté, les saints personnages venus les premiers entre les sept candélabres et le Griffon se tournèrent vers le char comme vers 1cm* paix constante.

Et l'un d'eux, comme un messager du ciel, cria trois fois en chantant : « Veni, sponsa, de Libano *, » et tous les autres chantèrent après lui.

De même que les bienheureux, au dernier jugement, se lèveront promptement de leur tombeau , en chantant Alléluia, avec leur voix enfin recouvrée;

Ainsi, sur le char divin, se levèrent, ad vocem tanli senis, cent ministres et messagers de la vie éternelle.

Tous disaient: a Benediclus qui venis^; puis, en jetant des fleurs dessus et à l'entour : « Manibus o date lilia plenis'^, »

' Ce septentrion du premier ciel signifie les sept candélabres da cbaot qui prccode.

*Canti(|UC des cantiques, cli. iv.

' Paio'os dos Juifg quand Jésus entra dans Jérusalem.

♦ /i'/iJtt/e, I. VI,

J'ai vu, au commencement du jour, la partie orientale toute rosce, et le reste du ciel revêtu d'une belle sérénité.

Et la face du soleil naître couverte d'ombres, de sorte qu'à travers les vapeurs qui tempéraient sa clarté, l'œil la soutenait longtemps;

Ainsi à travers un nuage de fleurs, qui des mains angéliques s'élevait, puis retombait sur le char et tout à Tentour,

Sous un voile blanc, et ceinte d'oliviers, une femme* m'apparut; elle portait un manteau vert, et sa robe avait la couleur d'une flamme vive.

Et mon esprit, qui depuis si longtemps était resté sans être bioyé de crainte et de stupeur en sa présence,

Sans la reconnaître à Faide des yeux, mais par la vertu cachée qui venait d'elle, il sentit la grande puissance de l'ancien amour.

Aussitôt que mes yeux furent frappés par cette haute vertu , qui m'avait blessé avant que je fusse sorti de l'enfance.

Je me tournai à gauche avec ce respect de l'enfant qui court vers sa mère quand il a peur ou quand il est affligé.

Afin de dire à Virgile : « 11 ne m'est pas resté une goutte de sang qui ne tremble : je reconnais les signes de mon ancienne flamme*. »

Mais Virgile nous avait privés de lui^, Virgile, ce doux père, Virgile à qui, pour mon salut, elle m'avait donné.

Et même ce paradis terrestre, perdu par notre antique mère, n'empêcha point mes joues, nettoyées par la rosée, de redevenir noii-es sous mes larmes.

« Dante, parce que Virgile s'en va, ne pleure pas encore, ne pleure pas encore! il te faut pleurer pour une autre blessure. y>

Tel un amiral qui va sur la poupe et sur la proue voir

Béatrice ou la Théologie.

Agnosco vetcris vcstigia flammas.

{i£ne»d., lib. ir.)

*La Poésie dispnraU devanl la Théologie.

430 LA DIVINB COMÉDIE.

les hommes qui commandent les autres vaisseaux^ et les encourage à bien faire,

Telle, sur le bord gauche du char (quand Je me retournai au bruit de mon nom, qui par nécessité s'enregistre ici),

Je vis la femme, qui déjà m'avait apparu voilée, au milieu de la fête angélique , diriger vers moi ses yeux de ce côté du fleuve.

Bien que le voile qui descendait de sa tête, entourée des feuilles de Minerve, ne laissât point paraître tous ses traits,

Dans son altitude royale et dédaigneuse, elle continua ainsi, pareille à celui qui, en parlant, réserve les paroles les plus chaudes pour les dernières :

« Regarde-moi bien, je suis bien. Je suis bien Béatrice! Comment as-tu daigné l'approcher de ce mont? Ne savaistu pas qu'ici l'homme est heureux ? »

Mes yeux se baissèrent sur Tonde claire, mais en m'y voyant, je les détournai sur l'herbe, tant la honte avait abattu mon front.

Comme une mère paraît terrible à son fils, ainsi me parut Béatrice , parce que je sentis le goût de sa tendresse acerbe.

Elle se tut, et les anges chantèrent soudain : <c In te, Domine, speravi^; » mais ils n'allèrent pas au delà de : Peda meos.

Comme la neige, au milieu des arbres et sur les monts qui forment le dos de l'Italie, se congèle et se durcit au souffle des vents de VEsclavonie,

Puis, liquéfiée, s'écoule aussitôt que la terre, qui n'a point d'ombre, envoie son haleine, semblable au feu qui fait fondre la chandelle.

Ainsi je fus sans larmes et sans soupirs avant les chants de ceux dont les notes répondent toujours aux notes des sphères célestes.

Mais quand je compris, à leurs douces harmonies, qu ils compatissaient à ma peine plus que s'ils avaient dit ; a Femme, pourquoi le maltraites-tu ainsi ? »

* Commencement da trentième putume*

LE PURGATOmE.* CRAKT tXX. 431

La glace qui était endurcie autour de raon cœur devînt souffle et eau, et avec mon angoisse sortit par ma bouche et par mes yeux.

Elle cependant, immobile sur le côté droit du char, adressa ainsi ces paroles aux substances compatissantes :

« Vous veillez dans le jour étemel, si bien que la nuit ni le sommeil ne vous dérobent un des pas que fait le siècle dans ses voies mortelles,

)) Donc je ferai ma réponse avec plus de soin qu'il ne vous en faudrait, pour que m'entende celui qui pleure tsar l'autre rive, et que sa faute et sa douleur aient toutes deux la même mesure.

» Non-seulement par Tinfluence des grandes sphères qui dirigent chaque semence vers une un, selon que les étoiles l'accompagnent,

» Mais par le large don des grâces divines qui, en pleuvant sur nos âmes, en font monter des vapeurs si haut, que la vue jie peut en approcher,

» Celui-ci, dans sa vie nouvelle, fut tel virtuellement que toute habitude droite aurait produit en lui d'admirables effets;

» Mais le terrain mal semé et non cultivé devient d'au» tant plus mauvais et plus sauvage qu'il a en lui plus de bonne vigueur.

» Quelque temps je le soutins de mes regards, en lui montrant mes yeux d'enfant; je le menais avec moi tourné vers le droit chemin ;

y> Mais sitôt que je fus sur le seuil de mon second âge, et que je changeai de vie, celui-ci se sépara de moi, et se donna à d'autres.

» Quand je montai de la chair à l'esprit, et que j'avais crû en beauté et en vertu, je lui fus moins chère et moins agréable.

» 11 tourna ses pas vers le faux chemin, en suivant les menteuses images d'un bien qui ne tient en entier aucune promesse.

» Rien ne m'a servi d'obtenir pour lui des insph^ations

432 LA DIVINE COIOÊDIB.

par lesquelles je le rappelais en songe^ ou autrement^ tant il en a fait peu de compte.

S) 11 tomba si bas^ que tous mes moyens étaient déjà sans effet pour son salut ^ si je ne lui montrais les races damnées.

» Pour ce j'ai visité le seuil des morts^ et mes prières et mes pleurs furent portés à celui qui l'a conduit id-haut

» Le haut décret de Dieu serait rompu s'il passait le Léthé et s'il goûtait de tels mets sans avoir payé l'écot

» Du repentir qui répand des larmes. »

CHANT XXXI

Nouvelles réprimandes de Béatrice, auxquelles Dante répond par la eonfeuion de toutes ses erreurs.— Après cet aveu, il tombe évanoui.— Matbiide |4oBgeOwle

dans le fleuve Lcthé et lui fait boire de ses eaux*

(( 0 toi, qui es au delà du fleuve sacrée r> ajouta Béatrice en dirigeant vers moi la pointe de son discoui*s^ dont le tranchant m'avait paru si amer.

Et en me poursuivant toujours sans ménagement, « dis, dis si tout cela est vrai? A cette grande accusatiou il faut que ta confession vienne se joindre. »

J'étais si confondu que ma voix, qui s'émut, se perdit avant de s'être échappée de ses organes.

Elle attendit un peu, puis elle dit : « Que penses-tu? Réponds-moi, puisque tes tiistes souvenirs ne sont pas encore elTacés par les eaux du Léthé. »

La confusion et la peur réunies tirèrent de ma bouche un oui si faible, que les yeux furent nécessaires pour le comprendre.

Comme une arbalète trop tendue rompt, en se débandant, et la corde, et l'arc lui-même, et que la flèche touclie au but avec moins de vitesse ;

Ainsi je fus brisé sous cette lourde charge, et je répandis

LE PURGATOIRE. CHANT tXJLU 433

tant de larmes et de soupirs^ que ma voix se ralentit dans son passage.

Alors elle à moi : « Au milieu des salutaires désirs venus de moi^ qui te menaient à aimer le bien au delà duquel il n'y en a plus d'autre de désirable,

» Quelles fosses infranchissables ou quelles chaînes as-tu trouvées que tu dusses perdre l'espérance de passer au delà?

» Quelles douceui's ou quels avantages se sont montrés sur le front des autres que tu dusses en^er devant ces objets? »

Après un long soupir amer, à peine eus-je assez de voix pour répondre, et mes lèvres se fatiguaient à exprimer ma voix.

Tout en pleurant je dis : a Les choses présentes, avec lem^s faux plaisirs, ont détourné mes pas aussitôt que voti-e visage s'est caché. »

Et elle : « Quand tu te tairais, ou quand tu nierais ce que tu confesses, ta faute n'en serait pas moins connue : un si grand juge la sait!

i> Mais quand l'aveu du péché s'échappe de la propre bouche du pécheur, la meule, dans notie céleste cour, se tourne contre le tranchant de l'épée.

» Cependant, pour que tu emportes moins de honte de ton eri'eur, et pour qu'une autre fois, en entendant les sirènes, tu sois plus fort,

» Écarte la semence de tes pleurs et écoute : tu sauras que ma chair, qui là-bas est ensevelie, devait te diriger vers un but tout contraire.

» Jamais la nature ou l'art ne t'offrirent un plaisir tel que les beaux membres où je fus enfermée, et qui sont tombés en poussière ;

y> Et si ce très-grand plaisir, par ma mort, t'échappa, quelle chose mortelle pouvait t'amener ensuite à la désirer?

» A la première flèche que les faux biens te lancèrent, tu devais élever tes yeux vers le ciel, en me suivant, moi qui ne suis plus chose trompeuse.

» Tu ne devais point abaisser tes ailes pour attendre là-

434 LA DIVINE COMÉDIB.

baa de nôuy^Ues blessures^ ou bien quelque fiUetie^j m quelque autre vanité de si courte durée.

ï> Le jeune oiseau attend bien deux ou trois coupa ^ mais devant les yeux des oiseaux depuis longtemps ganii& de plumes^ les rets se déploient en vain , en vain se lanceqt les flèches ^. )>

Gomme les enihnts, muets de bonté et les yeux à teiYe^ se tiennent debout^ écouiani et reconnaissant leurs fautes^ et se repentant.

Tel je me tenais, et elle me dit : « Puisque, pour m'avolr 0ptendue, tu as tant de douleur, hausse ta baibe, et tu auras encore plus de doulem* en me regardant. )»

Le chêne robuste se déracme avec moins de résistance au sou£Oe du vent du nord, ou du vent qui vient de la terre d'Iarbe,

Que moi, sur son commandement, je n'en mis à leyer le menton; et lorsque par ma barbe elle denianda mon visage, je sentis bien le venin de ces paroles.

Enfin, quand je levai la face, mes yeux s'aperçurent que les belles créatmes avaient cessé de répandre des fleurs ^

Et mes regards, encore peu assiu*és, virent Béatrice tournée vers la bête sacrée qui est une seule personne en deux natures.

Sous son voile, et au delà du fleuve bordé de verdure qui nous séparait , elle me parut se dépasser elle-même dans son ancienne beauté , de plus encore qu'elle ne dépassait ici toutes les autres quand elle était sur terre.

L'ortie du repentir me piqua si fort, que, parnii les autres choses, celle qui avait le plus obtenu mon amour, celle-là me devint plus odieuse.

Un si grand remords me mordit le cœur, que je tomliai évanoui; et ce que je devms alors, celle-là le sut qui en était cause.

Puis, quand le cœur me rendit les sens extérieurs, je vis

' Allusion maligne à la Gentucca, la jeune fille de Lacques. ' Frustra jacitur rete ante oculos peDnatorap. (SalomoD.)

LE PimCÀTOIRE. CHANT XXXI. 435

au-dessus de moi la Dame* que j'avais déjà trouvée seule; et elle me disait : « Tiens-moi, tiens-«ioi ! »

Elle m'avait traîné dans le fleuve jusqu'à là bouche, et tout en me tirant derrière elle, elle s'en allait sur l'eau, légère comme imc nacelle.

Quand je fus près de la rive bienheureuse, j'entendis chanter avec tant de douceur : Asperges wie*, que je ne saurais me le rappeler, bien loin de l'écrire.

La belle Dame ouvrit les bms, les passa autour de ma tête, et me submergea assez pour que je dusse m'abreuver de cette eau.

Ensuite elle me rethâ, et ainsi baigné elle m'offrit aux quatre belles danseuses *, et chacune d'elles me couvrit de ses bi-as.

(( Ici nous sommes nymphes, dans le ciel nous sommes étoiles; avant que Béatrice descendit dans le monde, nous fômes désignées pour être ses servantôé;

» Nous te mènerons devant ses yeux; mais, pour que tu puisses supporter leur vive lumière, les trois femmes qui éont par là ♦, et qui ont la vue plus pénétrante, aiguiseront la tienne. »

Ainsi tout en chantant me dh'ent-elles; et puis elles me menèrent au poitrail du Griffon *, là où Béatrice se tenait tournée vers nous.

Elles dirent : « Ne ménage pas ta vue; nous t'avons placé devant les émeraudes, d'où amour t'a déjà lancé ses flèches. »

Mflle désii's plus brûlants que la flamme attachèrent mes yeux sur les yeux brillants qui restaient fixés sm^ le Griffon.

Gomme dans un miroir le soleil se réfléchit, ainsi la

iMalhilcIe.

Ps. L.

> La TempcrancC) la F.orce, la Jasticc, la Prudence.

* La Foi, l'Espoi-ancc et la Charité»

• Le Cbrisl.

double bête rayonnait dans les yeux de Béatiice ^, tantôt avec une forme, tantôt avec Tautre.

Pense, lecteur, si j'étais émerveillé en voyant la bête rester ainsi immobile en soi, et se transformer dans son image réfléchie.

Pendant que, pleine de stupeur et de joie, mon âme goûtait de cette nourriture qui, en vous rassasiant d'elle-inême> d'elle-même vous altère.

Les trois autres femmes qui s'annonçaient pour être de l'ordre le plus élevé, s'avancèrent en chantant et en dansant d'une manière angélique.

c( Tourne, Béatrice, tomne tes yeux saints (telle était leur chanson ) vers ton fidèle, qui a fait tant de pas pour te voir.

m De grâce, fais-nous la grâce de lui dévoiler ta bouche, afin qu'il distingue la seconde beauté que tu caches. »

0 splendeur d'une lumière éternelle ! quel est celui qui, ayant pâli à l'ombre du Parnasse, ou qui, ayant bu à sa citerne.

Ne paraîtrait pas bien embaumasse en essayant de te rendre telle que tu m'apparus là où le ciel t'entoure de son harmonie comme d'une oml)re.

Lorsque toi dans l'ah* libre tu te découvris !

CHANT XXXII

Avec Matliilde et Slacc, le divin pocle suit la glorieuse proeession, et arrive ai pied de Tarbre de la Science du Bien et du Blal. — Tandis jqae les Bicnheoreax cbanteut une hymne, le poëtc succombe au sommeil.

Mes yeux étaient si tendus et si attentifs à apaiser la soif de dix ans, que tous mes autres sens étaient assoupis •; Et mes veux, sans souci d'autre chose, avaient deçà et

• La Théologie.

* Béatrice était morte en 1290, et Dante était censé écrire en 1300.

LE PUAGATOttB. CHAIIT XXXII. 437

delà des murailles : ainsi le divin sourire de ma Dame m'attirait à lui avec ses anciens filets.

Alors mon visage fut tourné forcément à gauche^ par les déesses qui disaient : « 11 regarde trop fixement ! »

Et cette disposition gênante ^ qui est dans les yeux lorsquils viennent d'être frappés pai* le soleil, me laissa quelque temps privé de la vue;

Mais lorsqu'ils se furent remis devant une petite splendeur (je dis petite, la comparant à la grande lumière dont je me âparai par force )^

Je vis que la glorieuse armée avait tourné à main droite^ et qu'en marchant elle avait le soleil et les sept flammes en fiice.

Gomme sous ses boucliers qui protègent son salut, un bataillon se range et se tourne peu à peu avec sou enseigne avant que son mouvement soit entièrement achevé,

Ainsi la milice du céleste royaume, qui précédait le char^ défila tout entière avant que le char eût tourné son timon.

Ensuite les femmes se replacèrent près des roues , et le Griffon mit en mouvement le char béni, bien qu'aucune de ses plumes ne se fût agitée.

La belle Dame qui m'avait fait passer le fleuve, et Stace et moi, nous suivîmes la roue qui décrivit le plus petit cercle.

En parcourant ainsi la haute forêt (déserte par la faute de celle qui crut le serpent), nous sentions nos pas réglés par des chants angéliques.

Peut-être une flèche, libre de son frein, parcouit en ti'ois volées autant d'espace que nous en avions achevé, quand Béatrice descendit.

J'entendis que tous murmuraient : « Adam. » Ensuite ils entourèrent un arbre dépouillé de flcuis et de feuillage dans tous ses rameaux.

Sa cime chevelue, qui s'étend d'autant plus qu'elle s'élève plus haut, serait, pai* sa hauteur, admirée des Indiens dans lems forêts.

4M Là tHTIMB CdttÉBlfe.

'« Sois heureux > Griffon^ ô toi qui ne déchiras pas de ton bec cet arbre, doux au goût, quoiqu'il en arrivât mal au ventre à qui s'en approcha ! »

Ainsi autour de Tarbrc robuste cria le cortège, et l'animal à double nature répondait : <& Ainsi se consenre la semence de toute justice. »

Alors s'étant tourné vers le timon qu'il avait tiré ^ le Griffon le traîna au pied de l'arbre veuf de ses feuilles, et il laissa à cet arbre le cliar cpii en était formé.

Gomme nos plantes, lorsque la grande lumière tombe mêlée à celle qui rayonne derrière le céleste Poisson,

Se couvrent de bourgeons et renouvellent chacime leur couleur avant que le soleil attelle ses com^sicrs sous une autre étoile,

Ainsi, reprenant ses couleurs, moins vives que celles de la rose, mais plus vives que celles de la violette, se raviva Tarbre dont les rameaux étaient auparavant si dépouillés.

Je n'ai pas entendu l'hymne que cette gent chanta alors (ici-bas on ne le chante point), et je ne pus supporter l'air tout entier.

Si je pouvais retracer comment s'endormirent les yeux impitoyables d'Argus en écoutant les aventm-es Ac l^rjnx, ces youx à qui leur trop grande vigilance coûta si cher.

Comme un peintre qui peint d'après un modèle, je retracerais comme je m'endormis ; mais que celui-là veuille le faire qui sait bien représenter le sommeil.

Je passe donc au moment où je me réveillai, et je dis qu'une splendeur perça le voile de mon sommeil, et une voix me cria : « Lève-toi ! que fais-tu ? »

Tels qu'à la vue des douces flours du pommier, qui rend les anges avides de son fruit et fait les noces perpétuelles du ciel,

Pierre, Jean et Jacques, conduits sur le Thabor, et renversés devant l'éclat céleste, se relevèrent à la parole par laquelle des sommeils plus grands ont été rompus,

Et virent alors que Moïse et Élie avaient disparu, et que la robe de leur maître avait change de coulcui*;

LE PUKGATOtftE. Cfl^T &XXII. 439

Tel je sortis de moh sommeil, et je tis penchée sur moi cette femme compatissante qui auparavant fut la conductrice de mes pas le long du fleuTe.

Et, plein d'appréhension, je dis : « Où est Béatrice ? »

Et elle : « Vois, elle est assise sur les racines de l'arbre aux feuilles nouvelles *.

» Vois la compagnie qui l'environne. Les autres suivent au ciel le Griffon en disant des chants plus doux et plus mystérieux que ceux qu'ils ont chant4ii dans ces lieux; »

Si sa réponse fut plus longue, je ne sais, parce que déjà était devant mes yeux celle qui avait îetmé mon esprit à toute autre attention.

Elle était seule assise sur la terre nue, conmie laissée à la garde du char que j'avais vu lier à l'arbre par la bête à deux formes.

Rangées en cercle et lui formant un cloître de leur per- $onne, étaient les sept nymphes *, tenant en main ces lumières qui ne craignent pas l'Aquilon et l'Auster.

« Tu seras peu de temps habitant de cette forêt, et tu seras éternellement avec moi, citoyen de cette Rome dont le Christ est Romain';

» Donc, pour le profit dû monde qui vit mal, tiens tes yeux fixés sur ce char, et, retourné là-bas , fais en sorte d'écrire ce que tu as vu. »

Ainsi parla Béatrice, et moi j'étais tout dévoué à ses commandements; je fixai mes yeux et mon esprit là où elld Voulut.

Jamais avec un mouvement si rapide le feu ne descend d'un nuage épais, lorsqu'il descend du point du ciel le plus éloigné.

Que ne fondit sur Farbre l'oiseau de Jupiter, rompant son écorce, abattant ses fleurs et ses feuilles nouvelles; .

Et de toute sa force il frappa le char, lequel plia comme

' L'arforc de la science du bien et du mal} ravivé par Jé»os><2hri8t ou le Grilfoa, ' Les sept Vertus,

Queila Roma onde C:iblo è Homano* (Le Paradi» }

440 LA DlVmE COMÉDIE.

un navire en danger^ et battu de di*oite et de gauche par la mer.

Ensuite je vis pénétrer dans Tintérieur du chai* triomphal un renard qui paraissait ne jamais s'être nouiri de bonne nourriture.

Mais ma Dame, le réprimandant de ses Yilaincs fautes, le fit fuir aussi vite que le lui permirent ses os décharnés.

Ensuite , du même côté d'où il était déjà venu , je vis l'aigle descendie dans le char et le laisser garai de ses plumes;

Et^ pareille à la voix qui sort d'un cœur plaintif, une voix sortit du ciel, et elle disait : a 0 ma barque ! comme tu es mal chargée ! »

Ensuite il me parut que la terre s'ouvrait entre les deux roues, et j'en vis sortir un dragon qui enfonça sa queue à travers le char.

Et comme la guêpe qui retire son aiguillon, de même en retirant sa queue malfaisante, il arracha une partie du fond du char, et il s'en alla content, content.

Ce qui resta du char , pareil à la terre vivacc qui se recouvre de chiendent , se recouvrit de la plume offerte par l'aigle, peut-être avec une intention chaste et bienveillante.

L'une et l'autre roue et le timon en furent couverts en si peu de temps, qu'un soupir retient plus longtemps la bouche ouverte.

Ainsi tiansformé, le saint édifice fit sortir des têtes de ses diverses parties, trois sur le timon et une à chaque angle.

Les premières étaient cornues comme celles des bœufs, mais les quatre autres avaient une seule corne sur le front; pareil monstre n'a jamais été vu.

Aussi sûre qu'une forteresse sur une haute montagne, je vis s'asseoir sur le char une prostituée toute débraillée, et qui promenait ses yeux autour d'elle.

Et, comme pour empêcher qu'on ne la lui enlevât, je vis un géant debout auprès d'elle, et tous deux s'embrassaient de temps en temos,

Mais parce qu'elle tourna vers moi ses yeux avides et errants, le féroce amant la fouetta de la tête aux pieds.

Ensuite, plein de soupçon et cruel de colère, il détacha le char monstrueux, et le traîna si loin par la foret, que ses arbres, comme un bouclier, me cachèrent

La prostituée et la nouvelle bête ^.

CHANT XXXIII

Dante, toujours conduit par Matbilde et par Stace, va boire aux douces eaux du fleuve Ennoé. — Puritië, il peut de'sormais monter vers les otoilcs.

Deus, venerutU génies ^, cette douce psalmodie, alternée tantôt à trois voix, tantôt à quatre, les femmes la commencèrent en pleurant;

Et Béatrice, soupirant avec compassion, les écoutait dans un tel abattement, que Marie, devant la croix, ne fut qu'un peu plus changée par la douleur.

Mais lorsque les autres vierges lui donnèrent lieu de parler, elle se leya droite sur ses pieds, et, colorée comme le feu, elle répondit :

« Modicum, et non videhitU me; et iterunif mes chères sœurs, modicum, et vos videMlis me '. »

Puis elle mit devant elle les sept femmes, et derrière elle, seulement en faisant un signe, elle plaça moi, la Dame et le sage qui était resté avec nous *.

Ainsi elle allait, et je ne crois pas que son dixième pas fût posé à ten'e quand de ses yeux eue frappa mes yeux.

' Toute celte tin est ane allégorie des persêcutioDs souBertes par l'Église. L'aigle, c'est la persécution des empereurs ; le renard, celle des bérétiqucs ; le dragon, celle de Mahomet ; le char avec les sept tètes est l'Église conduite par les sept péchés mortels ; la prostituée assise sur le char est le pape, et le géant couché près d'elle est le roi Philippe le Bel.

« Psaume Lxxviii.

'Saint Jean, ch. xvi.

Suce.

4li lA WmiÊ COllÊlHfi.

Et d'un air tranquille : « Viens plus vile , me dit-elle, afin que, si je te parle, tu sois bien placé '^^oar m'ehteiidre. »

Lorsque je fus près d'elle comme je le devais, elle me dit : « Frère, pourquoi, venant avec moi, ne te hasardes-tu pas désormais à quelque demande ? »

Comme ceux qui sont trop respectueux en parlant devant leur supérieur, de sorte qu'ils ne peuvent arracher la parole vivante de leurs dents.

Il m'advint que, sans fortner des son* entiers, je commençai : « Madame, vous connaissez mes besoins et ce qui leur est bon. »

Et elle à moi : « Je veux que désormais tu te dépouilles de toute crainte et de toute honte, de sorte que tu ne parles plus comme un homme qui rêve.

» Sache que le fond du char, que le serpent a brise, fut et n'est plus *, mais que le coupable apprenne que la vengeance de Dieu ne craint pas sa soupe *.

» Il ne sera pas toujours sans héritiers, l'aigle qui laissa dans le char ses plumes, par lesquelles il devint un monstre et ensuite une proie.

» Car je vois certainement, et partant je le raconte, des étoiles déjà proches, à Tabri de tout obstacle et de tout empêchement, qui amèneront un temps

» Où le nombre cinq cent dix, et cinq ', envoyé de Dieu, détruira la prostituée et ce géant qui péchait avec elle.

» Et peut-être ma prédiction obscure, comme Thémis et le Sphinx, ne te persuade pas, parce qu'elle aussi trouble l'intelligence;

* Bestia qnam vidisti Tnit et non est. (S. Jean, Apoeal.)

* Selon le peuple de Florence, nne soupe mangëe sur la tombe de celai qa*ba avait tué vous mettait à l'abri de tonte vengeance.

' Pour comprendre cette prédiction, il faut savoir que Dante vent qn*on ikrive pour cinq cents la lettre D, pour cin(| la lettre V, pour dix la lettre X. Ces trato lettres forment le mot dux, géiir'ral ; il s'ensuit qu'un général viemlra détraire la prosliluôc et le géant. Suivant certains commentateurs, ce devdt éfre rempeteer Henri Yll ; suivant d'autreS) Can le Grand) de Vérone.

LE PUROATOniE. GBAKT XXXIIl. 443

Y> Mais bientôt les faits seront les naïades^ qui délieront le nœud serré de cette énigme ^ sans dommage pour leurs troupeaux et leurs blés.

)) Toi^ note ces paroles ; et^ comme elles sont sorties de moi, enseigne-les aux vivants de celte vie qui est une course vers la mort.

» Et souviens-toi, quand tu les écriras, de ne pas cacher comment était l'arbre* qui, par deux fois, a été ici profané devant toi.

» Quiconque refTeuille ou le brise offense Dieu par un blasphème de fait, car Dieu l'a créé saint pour son seul usage.

» Pour avoir mordu à son finit, la première âme a attendu dans la peine et dans le désir, pendant cinq mille ans et plus, celui qui a puni sur lui-même cette morsiu*e*.

» Ton esprit dort s'il ne comprend pas que c'est pour une cause singulière que cet arbre est si élevé et si développé vers sa cime.

)) Et si tes vaincs pensées n^vaient pas été autour de ton çsprit comme Teau de l'Eisa *, et si, en te complaisant dang ces pensées, tu n'avais taché ton esprit, comme Pyrame a taché le fruit du mûrier,

y> Par tant de circonstances seulement tu reconnaîtrais^ avec un profit moral pour toi-môme, la justice de Dieu dans l'interdit dont il a entouré cet arbre.

» Mais comme ton intelligence, je le vois, est devenue de pien*e, et s'est obscurcie dans le péché, au point que la lumière de mes paroles t'éblouit,

» Je veux que tu emportes mes paroles, sinon écrites, au moins peintes en toi, par la même raison que le pèlerin emporte un bourdon entouré de palmes. »

* AUnsion à ces yen d'Ovide :

Carmina Naïades ncm inleUecta priomm

Solvnnt ingeoiiSi etc.

{Mrtam.t m.) ' L'Église.

> Le Cbri«t, qui a expié la faute d'Adam.

* Petit fleuve de ia Toscane qui couvre d'pn tartre ^Is tout go qu'on y plonsp.

Et moi : « Comme la cire ne change jamais la figure imprimée sur ell/3 par le cachet^ ainsi mon cerveau porte désormais votre empreinte.

» Mais pourquoi votre parole désirée vole-t-elle autant au-dessus de ma vue^ que plus mes yeux s'efTorcent de la suivre, plus au contraire ils la perdent ?

— C'est afin que tu connaisses, dit-elle, quelle école tu as suivie, et que tu voies comment sa doctrine peut suivre mes paroles,

» Et que tu voies que notre voie s'éloigne de la divine, autant que s'éloigne dé la terre le ciel qui tourne le plus haut. ))

Or, je lui répondis : a II ne me souvient pas de m'être jamais écarté de vous, et ma conscience ne me donne pas de remords.

— C'est que tu ne peux t'en souvenu*, répondit-elle en souriant; rappelle-toi que tu as bu des eaux du Léthé.

» Et si la fumée prouve le feu, cet oubli prouve clairement que ta volonté occupée ailleurs a commis d'antres fautes.

D En vérité, mes paroles seront désormais aussi nues qu'il les faut montrer à ta vue grossière. »

Et plus brillant, et marchant à pas plus lents, le soleil parcourait le cercle du méridien, lequel change selon les diverses situations de la terre;

Quand s'arrêtèrent (comme s'arrête l'escorte qui précède une autre troupe, si elle rencontre des choses nouvelles sur ses pas)

Les sept Dames, arrivées aux limites d'un Ojpobrage déjà éclairci et triste, tel que, sous leurs feuillages veils et leurs rameaux noh*s, les Alpes en répandent sur leurs froids ruisseaux.

Devant elles l'Euphi^ate et le Tigre me paraissaient sortir d'une même fontaine, et, comme des amis, être lents à se séparer*.

* Et fluvius cfnrodiebatar de loco voinptatis ad irrigandum Paradisam, qni iod^ dividiUir in quatuor capita. (Genèse, cbap. il, vers. 10.)

« 0 lumière, ô gloire de la race humaine ! quelle est celte eau qui s'épanche ainsi d'une même source, et qui ensuite se divise? »

A cette prière il me fut dit : « Prie Mathilde qu'elle te le dise. » Et la belle Dame répondit, comme fait celui qui se disculpe :

tt Celte chose-ci et d'autres encore lui ont été dites par moi, et je suis sûre que Teau du Lcthé ne les a point efiacées. »

Et Béatrice : « Peut-être une plus grande préoccupation, qui souvent nous enlève la mémoire, fait que son esprit obscurci ne voit pas par ses yeux.

» Mais vois TEunoé qui par là s'écoule, mène-le vers le fleuve, et, selon que tu as coutume, ravive sa force évanouie.»

Comme une âme gentille, qui ne s'excuse en rien, mais fait sa volonté de la volonté d'autrui , aussitôt qu'elle lui est manifestée par un signe.

Ainsi, dès que je fus près d'elle, la belle Dame se mit en marche, et dit à Slace, à la manière des femmes : a Viens avec lui! »

Si j'avais, lecteur, un plus long espace pour écrire, je chanterais en pailie la douce boisson, qui jamais ne m'eût rassasié.

Mais, puisque voilà pleins tous les papiers destinés à oe second cantique, le frein de l'ai-t ne me laisse pas aller plus loin.

Je i^evins de l'eau très-sainte refait comme les plantes nouvelles, renouvelées eu leurs nouvelles feuilles *,

Pur et disposé à monter aux étoiles.

* Riflato si, corne plante no\elle

Riimovcllatc di iiuxolla frouda.

Le cantiqnc du Purgatoire coulicnl 4754 vers.

Page 1