POUR LA QUATRIÈME ÉDITION
< ta ouvrage, publié pour la première fois en 1823, y paru de nouveau en 1 850, augmenté de pièces justificatives, mais sans que le texte eût reçu aucune amélioration importante, À cette époque , trop voisine de l’ instant où j’avais mis ta dernière main à mon travail , il ne m'était pas encore possible de le considérer d’ua regard impartial , de me détacher îles impressions et des idées sous T in fluence desquelles j'avais poursuivi et achevé une si longue tâche. Mais , après un intervalle de quatre années , je me suis cru en état déjuger avec liberté t L’esprit, ces pages écrites dans un temps déjà éloigné , et d'exercer envers moi -même s toutes les sévérités de la critique. J'ai soumis à une révision lente et consciencieuse l'ensemble et les détails, la composition et le style. J'ai souvent ajouté, souvent retranché, et fait de nombreuses variantes, soit pour donner plus de relief aux circonstances du récit, soit pour rendre le langage plus net et plus coulant. Je me flatte d’avoir fait complètement disparaître ce qui tenait à des préoccupations de jeunesse, ce qu'il y avait , dans certains
HISTOIRE DE LA CONQUÊTE ïf ANC LUT,
passages, d'un peu hasardé, quant aux vues, ou d'un peu acerbe: quanta l’expression.
Grâce à V obligeance d'un Anglais, aussi distingué par scs lumières que zélé pour Thistoire de son pays, M, Wiekhara , membre du conseil privé de S. AL Britannique, j'ai pu consulter par moi-même le texte de différents manuscrits relatifs à la conquête normande, et donner ainsi plusieurs faits entièrement neufs. Tels sont les détails sur la mort du grand chef de partisans Ile reward , extraits d'une histoire des Anglo-Saxons, en rimes françaises, du douzième siècle, et le récit de la capitulation de Londres, tiré d'un poème latin récemment découvert dans la bibliothèque royale de Bruxelles. Ce curieux document se composé de huit cent vingt vers clégîaques, ouvrage d’un contemporain, qui décrit , d'une manière quelquefois simple et quelquefois emphatique, k descente des Normands en Angleterre, la bataille de Hastings, et le couronnement de Guillaume le Conquérant. Dans sa narration de la bataille, l'auteur, tout dévoué qu'il se montre
AVERTISSEMENT
ù la cause du duc de Normandie, rend témoignage de rindom plable fierté du roi Harold et de la bravoure des Saxons; niais, sauf quelques circonstances de peu d’intérêt, les choses qu’il raconte se trouvent ailleurs. Il n’en est pas de même de la partie du poème consacrée aux événements postérieurs : lise rencontre, pour la première fois, une peinture détaillée de Fétat de Londres durant le blocus d'un mois que cette capitale eut à souffrir. Dans ce tableau , assez animé, figure un personnage inconnu jusqu'ici , le principal magistrat de la bourgeoisie, dont j'ai cru découvrir l'ancien titre anglo-saxon , sous un nom altéré par l'orthographe étrangère. Quoi qu il en soit de ceLte conjecture , à laquelle je tiens peu, les faits subsistent, et comblent un vide laissé par tous les historiens (1).
Le point le plus faiblement traité, dans les deux edi Lions précédentes, était la formation du comté mi duché de Normandie. J'ai retouché ce récit, en y ajoutant de nouveaux détails, empruntés, pour la plupart, à l'ouvrage de JL Depping sur les expéditions maritimes des Normands. Cet excellent livre est 1 un des trois que je recommande aux personnes Studieuses, dont ta curiosité voudrait épuiser les faits entre lesquels j'ai dû choisir : les autres sont Fllistoire des Anglo-Saxons, par le savant et respectable 7 tinter , et 1 Histoire d'Angleterre du docteur Lin-
(1) Forez pièces justificatives , liv. iv, n? 2.
gard, qui se distingue de toutes les précédentes par des recherches approfondies et une rare intelligence du moyen âge. Mon but ne pouvait être de tout dire sur Fétat politique, civil et intellectuel des Anglo- Saxons et des Gallo-Normaiids. Àu contraire, il m a fallu négliger beaucoup de questions intéressantes, afin de ne pas encombrer la scène où devaient agir ces deux peuples dans le grand drame de la conquête. C’est une règle dont je ne me suis point départi, en revoyant mon ouvrage avec l'attention la plus scrupuleuse; car, à mon avis, toute composition historique estmn travail d'art autant que d’érudition: le soin de la forme et du style n'y est pas moins né* cessa ire que la recherche et la critique des faits.
Le long et laborieux examen, auquel je viens de me livrer, était pour moi une dette de reconnaissance envers le public; j'y ai consacré, pendant quinze mois, toutes les heures que je pouvais dérober aux tristes soins qu exige Fétat de souffrance cl d'infirmité ou je languis depuis longtemps. Ma tâche est terminée : me sera-t-il donné d'en accomplir une nouvelle, de faire un troisième pas dans celle série de travaux , que j'aimais à rêver si longue? Je n'ose ï 'espérer ; mais tant qu’il me restera quelque souffle de vie, jamais je ne me séparerai de ces études : elles furent ma passion la plus vive, dans des années de force et de jeunesse; elles me consolent maintenant, au milieu des ennuis d’une vieillesse anticipée.
Carqm-ïranne, près Hyèrei, le 5 février TSoO,
INTRODUCTION
Les principaux Etals de l'Europe moderne sont parvenus aujourd'hui à un très-liaul degré d'unité territoriale ; et l'habitude de vivre sous le même gouvernement et au sein de la même civilisation semble avoir introduit, parmi les habitants de chaque État, une entière communauté de mœurs, do langage et de patriotisme. Cependant il n'en est presque pas un seul qui ne présente encore des traces vivantes de la diversité des races d'hommes qui , à la longue, se sont agrégées sur son territoire. Celte variété de races se montre sous différents aspects. Tantôt une complète séparation d'idiomes , de traditions locales, de sentiments politiques, et une sorte d'hostilité instinctive, distinguent de la grande masse nationale la population de certains cantons peu étendus; tantôt une simple différence de dialecte , ou même d accentuation , marque, quoique d'une manière plus faible, la limite des établissements fondés par des peuples d origine diverse, et longtemps séparés par de profondes inimitiés. Plus ou se reporte en arrière du temps où nous vivons, plus on trouve que ces
variétés se prononcent; on aperçoit clairement 1 existence de plusieurs peuples dans l'enceinte géographique qui porte le nom d'un seul : à la place des patois provinciaux , on rencontre des langues complètes et régulières ; et ce qui semblait uniquement défaut de civilisation et résistance au progrès des lumières, prend, dans le passé, l'aspect de mœurs originales et d'un attachement patriotique a d'anciennes institutions. Ainsi, des laits qui ne sont plus d'aucune importance sociale conservent encore une grande importance historique. Cest fausser l'histoire que d'y introduire le mépris philosophique pour tout ce qui s'éloigne de T uniformité de la civilisation actuelle, et de regarder comme seuls dignes dune mention honorable les peuples au nom desquels le hasard des événements a attaché l'idée et le sort de cette civilisation.
Les populations du continent européen et des îles qui l avoisîueut sont venues, en différents temps, se juxtaposer, et envahir, les unes sur les autres, des territoires déjà occupés, ne s arrêtant qu'au point où des obstacles
INTRODUCTION
naturels ou bien une résistance plus forte, occasionnée par une pins grande concentration de la population vaincue , les obligeaient de faire Imite, Ainsi les vaincus de diverses époques se sont trouvés , pour ainsi dire , rangés par courbes de populations dans les différents sens où s'étalent dirigées les grandes migrations des peuples. Dans ce mouvement d'invasions successives, les races les plus anciennes, réduites à un petit nombre de familles, ont déserté les plaines et lui vers les montagnes, où elles se sont maintenues pauvres , mais indépendantes; tandis que les envahisseurs , envahis à leur tour, devenaient serfs de la glèbe dans les campagnes qu’ils occupaient, faute de rencontrer un asile vacant dans des beux inexpugnables (t).
La conquête de l'Angleterre par Guillaume, due de Normandie, en Tannée JÜGG, est la dernière conquête territoriale qui se soiL opérée dans la partie occidentale de l'Europe. Depuis lors, il n’y a plus eu que des conquêtes politiques, différentes de celles des barbares, qui se transportaient en familles sur le territoire envahi , se le partageaient par tête, et ne laissaient aux vaincus que la vie, sous la condition de travailler et de rester paisibles. Cette invasion ayant eu lieu dans un temps plus rapproché de nous que celles des populations qui, nu cinquième siècle, démembrèrent l'empire romain, nous possédons , sur tous les faits qui s y rapportent, des documents bien plus nombreux, Us sont même assez complets pour donner une juste idée de ce qu était la conquête au moyen âge; pour montrer comment elle s exécutait et se maintenait, quel genre de spoliations ci de son 11 Van ces elle faisait subir aux vaincus, et quels moyens employaient ceuxci pour réagir contre leurs envahisseurs. Ce tableau , retracé dans tous scs détails et avec les couleurs qui lui sont propres, doit offrir un intérêt historique plus général que ne semblent le comporter les bornes de temps et de lieu où il est circonscrit ; car presque tous les peuples de I Europe ont, dans leur existence actuelle,
fî) les principaux mouvements rie populâlten , arrivés avant notre Ère an? Je continent occidental, sont, exposés
quelque chose qui dérive des conquêtes du moyen âge. C’est à ces conquêtes que lu plu paît doivent leurs limites géographiques, le nom qu’ils portent, et, en grande partie, leur constitution intérieure, c’est-à-dire leur distribution en ordres et en classes,
Les classes supérieures et inférieures, qui aujourd'hui s’observent avec défiance ou luttent ensemble pour des systèmes d’idées et de gouvernement, ne sont autres, dans plusieurs pays, que les peuples conquérants cl les peuples asservis d’une époque antérieure. Ainsi l’épée de ht conquête, en renouvelant la face de l'Europe et la distribution de ses habitants, a laissé sa vieille empreinte! sur chaque nation , créée par le mélange de plusieurs races, La race des envahisseurs est restée une classe privilégiée, dès qu’elle a cessé d’être une nation a part* Elle a formé une noblesse guerrière, qui, se recrutant, pour ne pas s’éteindre, do tout ce qu’il y avait d’ambitieux, d’aventuriers, de turbulents dans les rangs inférieurs, a dominé sur la masse laborieuse et paisible, tant qu'a duré le gouvernement militaire dérivant de la conquête* La race envahie, dépouillée de la propriété du sol, du commandement et de la liberté, ne virant pas des armes, maïs du travail, ir habitant point des châteaux forts, mais des villes, a formé comme une société séparée, à côté de l'association militaire des conquérants* Soit quelle ait conservé , dans les murailles de ses villes, les restes de la civilisation romaine, soit qu’à Taide de la faible part quelle en avait reçue, elle ait recommencé une civilisation nouvelle, cette classe s est relevée, à mesure que s’est affaiblie l'organisation féodale de la noblesse issue des anciens conquérants ou par descendance naturelle ou par libation politique.
Jusqu'ici les historiens des peuples modernes, en racontant cos grands événements, ont transporté les idées , les mœurs et l’état politique de leur temps dans les temps passés.Les chroniqueurs de l’époque féodale ont placé les barons et la pairie de Ph ilippe-Auguste dans la
avec dcïaî I , et , b mon avis , avec une rare sagacité , dans VIIîs faire des Gaulois, par mon frère Arimlrc Thierry.
introduction.
cour de Charlemagne , Cl ils ont confondu le gouvernement brutal et Fêtai violent de la conquête avec le régime plus régulier et les usages plus fixes de rétablissement féodal. Les historiens de Fère monarchique, qui se sont exclusivement rendus les historiens du prince, ont eu des idées plus singulières et plus étroites encore* Us ont modelé la royauté germanique des premiers conquérants de l'empire romain et la royauté féodale du douzième siècle , sur les vastes et puissantes royautés du dix-septième. Vivant dans un temps ou il n’y avait qu’un seul prince et qu'une seule cour, ils ont commodément attribué cet ordre de choses aux époques précédentes* Pour ce qui concerne riiistoire de France, les diverses invasions des Gaules, les nombreuses populations, différentes d’origine et de mœurs, placées sur leur territoire, la division du sol en plusieurs pays, parce qu’il y a eu plusieurs peuples, en lin la réunion lente, opérée pendant six cents ans , de cous ces pays sous le même sceptre, sont des faits entièrement négligés par eux* Les historiens formés par le dix-huitième siècle ont été également trop préoccupés de la phi losophie de leur temps. Témoins des progrès delà classe moyenne, et organes de ses besoins contre la législation et les croyances du moyen âge, ils n’ont point envisagé de sang-froid ni décrit avec exactitude les temps anciens où celle, classe jouissait à peine de l'existence civile. Ils ont traité les faits avec le dédain du droit et de la raison : ce qui est très-bon pour opérer une révolution dans les esprits et dans FEtat, mais F est beaucoup moins pour écrire Thistoire* Du reste, il ne faut point que cela surprenne; on ne peut pas, quelque Supériorité d’esprit que Y on ait, dépasser l'horizon de son siècle? et chaque nouvelle époque donne ù l'histoire de nouveaux points de vue et nue forme particulière.
Aujourd’hui îl n’est plus permis de faire l’histoire au profit d’une seule idée* Notre siècle ne le veut point : il demande qu’on lui apprenne tout, qu’on lui retrace et qu’on lui explique l’existence des nations aux diverses époques, et qu’on dorme a chaque siècle passé sa véritable place, sa couleur cl sa signifiea-
lion. C’est ce que j'ai tâché de faire pour le grand événement dont j'ai entrepris Fhistoire. Je n’ai consulté que des documents et des textes originaux, soit pour détailler les diverses circonstances du récit, soit pour caractériser les personnages et les populations qui y figurent. J’ai puisé si largement dans ces textes, que je me flatte d’y avoir laissé peu de chose a prendre. Les traditions nationales des populations les moins connues, et les anciennes poésies populaires, m’ont fourni beaucoup d’indications sur le mode d’exisLence , les sentiments et les idées des hommes, dans les temps cl les lieux divers où je transporte le lecteur.
Quant an récit , je me suis tenu aussi près qu’il ma été possible du langage des anciens historiens, soit contemporains des faits , soit voisins de l’époque où ils ont eu lieu* Lorsque j’ai été obligé de suppléer ù leur insuffisance par des considérations générales, j'ai cherché à les autoriser en reproduisant les traits originaux qui m’y avaient conduit par induction* Enfin, j’ai toujours conservé la forme narrative, pour que le lecteur ne passât pas brusquement d’un récit antique à un commentaire moderne, et que Fouvrage ne présentai point les dissonances qu’offriraient des fragments de chroniques entremêlés de dissertations. J'ai cru d’ailleurs que, si je m’attachais plutôt ù raconter qu a disserter, même dans l'exposition des faits cl des résultats généraux , je pourrais donner une sorte de vie historique aux masses d’hommes comme aux personnages individuels, et que, de cette manière , la destinée politique des nations offrirait quelque chose de cet intérêt humain qu inspire involontairement le détail naif des changements de fortune et des aventures d’un seul homme.
Je me propose donc de présenter dans Je plus grand détail la lutte nationale qui suivît la conquête de l'Angleterre par les Normands établis en Gaule; de montrer, dans tout ce qu'en retrace Fhistoire , les relations hostiles de deux peuples violemment : réunis sur le même sol; de les suivre dans leurs longues guerres et leur séparation obstinée, jusqu a ce que du
INTRODUCTION
mélange et des rapports de leurs races, de leurs mœurs, de leurs besoins, de leurs langues, il se soit formé une seule nation, une langue commune, une législation uniforme. Le théâtre de ce grand drame est file de Bretagne, l’Irlande, et aussi la France, à cause des relations nombreuses que les rois issus du conquérant de l'Angleterre ont eues, depuis l’invasion , avec cette partie du continent. En deçà comme au delà du détroit, leurs entreprises ont modifié l’existence politique et sociale d’un grand nombre de populations dont l’histoire est presque complètement ignorée. L’obscurité dans laquelle sont tombées ces populations ne vient point de ce qu’elles ne méritaient pas de trouver, comme les autres, des historiens; la plupart meme sont remarquables par une originalité de caractère qui les distingue profondément des grandes nations où elles se sont fondues. Pour résister à cette fusion opérée malgré elles, elles ont déployé une activité politique à laquelle se rattachent de grands événements, faussement attribués jusqu’ici, soit à l’ambition de certains hommes, soit à d’autres causes accidentelles. Ces nouvelles recherches peuvent contribuer à éclaircir le problème, encore indécis, des diverses variétés de l’espèce humaine en Europe, et des grandes races primitives auxquelles ces variétés se rattachent.
Sous ce point de vue philosophique, et à part l’intérêt pittoresque que je me suis efforcé d'obtenir, j’ai cru faire une chose véritablement utile au progrès de la science, en construisant, s’il m'est permis de parler ainsi , l’histoire des Gallois , des Irlandais de race pure, des Écossais, soit d'ancienne race, soit de race mélangée, des Bretons et des Normands du continent, et surtout de la nombreuse population qui habitait et habite encore la Gaule méridionale entre la Loire, le Rhône et les deux mers. Sans donner aux grands faits de l’histoire moins d’importance qnils n’en méritent, je me suis intéressé, je l’avoue, d’une affection toute particulière aux événements locaux relatifs à ces populations négligées. Quoique forcé de raconter sommairement les révolutions qui leur sont propres, je l’ai fait avec une sorte de
sympathie, avec ce sentiment de plaisir qu’on éprouve en réparant une injustice. En effet, rétablissement des grands États modernes a été surtout l'œuvre de la force; les sociétés nouvelles se sont formées des débris des anciennes sociétés violemment détruites; et, dans ce travaildcrecomposition, degrandes massesd’hommes ont perdu, non sans souffrances, leur liberté et jusqu’à leur nom dépeuplé, remplacé par un nom étranger. Un pareil mouvement de destruction était inévitable, je le sais. Quelque violent et illégitime qu’il ait été dans son principe , il a pour résultat présent la civilisation européenne. Mais, en rendant à cette civilisation les hommages qui lui sont dus, en admirant les nobles destinées quelle prépare au genre humain, il est permis de ne pas voir sans quelques regrets la ruine d'autres civilisations qui auraient pu grandir aussi et fructifier un jour pour le monde, si la fortune avait été pour ellesl
J’avais besoin de donner ces courtes explications pour qu’on ne fût pas surpris, en lisant ce livre , d’y trouver l’histoire d’une conquête , et même de plusieurs conquêtes, faite au rebours de la méthode employée jusqu’ici par les historiens modernes. Tous, suivant une route qui leur a semblé naturelle, vont des vainqueurs aux vainçus; ils se transportent plus volontiers dans le camp où l’on triomphe que dans celui où l’on succombe , et présentent la conquête comme achevée aussitôt que le conquérant s’est proclamé maître , faisant abstraction , comme lui, de toutes les résistances ultérieures dont s’est jouée sa politique. Voilà comment, pour tous ceux qui, avant ces derniers temps , ont traité l’histoire d’Angleterre , il n’y a plus de Saxons après la bataille de llaslings et le couronnement de Guillaume le Bâtard ; il a fallu qu’un romancier, homme de génie, vint révéler au peuple anglais que ses aïeux du onzième siècle n’avaient pas tous été vaincus dans un seul jour.
Un grand peuple ne se subjugue pas aussi promptement que sembleraient le faire croire les actes officiels de ceux qui le gouvernent par le droit de la force. La résurrection de la nation
INTRODUCTION
grecque prouve que l’on s’abuse étrangement en prenant l’histoire des rois ou meme des peuples conquérants pour celle de tout le pays sur lequel ils dominent. Le regret patriotique vit encore au fond des cœurs, longtemps après qu il n’y a plus d'espérance de relever l'ancienne patrie. Ce sentiment, quand il a perdu la puissance de créer des armées , crée encore des bandes de partisans, des brigands politiques dans les forêts ou sur les montagnes, et fait vénérer comme des martyrs ceux qui meurent sur le gibet. Voilà ce que des travaux récents nous ont appris pour la nation grecque (i) , et ce que j’ai trouvé pour la race anglo-saxonne, en recueillant sou histoire où personne ne lavait cherchée, dans les légendes, les traditions et les poésies populaires. La ressemblance entre leuit des Grecs sous les Turcs et celui des Anglais de race sous les Normands, non-seulement pour ce qu’il y a de matériel dans T asservissement, mais pour la forme particulière que revêt b esprit national au milieu des souffrances de l'oppression , pour les instincts moraux et les croyances superstitieuses qui en nais s eut, pour la manière de liair ceux qu’on voudrait et. qu'on ne peut vaincre , et d aimer ceux qui luttent encore lorsque la masse courbe la tête, est un fait bien digne de remarque. De ce rapprochement peut sortir quelque lumière pour l’étude monde de l'homme.
Le point de vue de la distinction des races en Angleterre, après la conquête, ne donne pas seulement de rimportanec à des faits inaperçus ou négligés ; il donne une physionomie et une signification tonte nouvelle à des événements célèbres, mais inexactement expliqués. La longue querelle du roi Henri 11 et de l'archevêque Thomas Boekel est un de ces événements; l’on en trouvera dans cet ouvrage une version entièrement différente de celle qui est le plus en crédit. Si , dans le récit de la lutte de ccs deux personnages célèbres , les historiens philosophes ont pris parti contre le plus faible et le plus malheureux, c’est faute d avoir envisagé
(î) Vûytz les exceller Les DUsei-yu ions h kl or \{\ ues , instf- [Kir M. FaurtaL dans son recueil des Chants populaire* deia G rfice moderne*
cette lutte sous son véritable aspect , faute d’avoir connu tous les éléments dont se composait la haine mutuelle des deux adversaires. Us ont complètement oublié, envers un homme assassiné avec des circonstances odieuses , les principes de justice et de philanthropie dont ils faisaient profession. Après six siècles, ils ont poursuivi sa mémoire avec acharnement ; et pourtant il ny a rien de commun entre la cause des ennemis de Thomas Becket , au douzième siècle, et celle de la philosophie , au dix-huitième. Henri II n’était point un roi citoyen , un partisan de l’indépendance religieuse, un antagoniste systématique de la domination papale; et, comme on le verra , H s’agissait de tout antre chose dans son aversion obstinée pour un homme contre lequel il fut le premier à solliciter l’appui du pape.
Si les graves circonstances qui signalèrent la dispute du cinquième roi de race normande avec le premier archevêque de race anglaise depuis la conquête doivent être attribuées , plus qiïh tome antre cause, à l'hostilité encore vivante des conquérants et des vaincus , un autre fait non moins important, lu grande guerre civile qui s’éleva sous les règnes de Jean et de llcnrï III, fut aussi une querelle de races plutôt que de gouvernement. Elle eut pour motif réel la crainte, bien on mal fondée, qu’éprouvèrent les barons d’origine normande de subir une conquête de la part d’étrangers appelés en Angle ter re par les rois , et d’être dépouillés de la grande propriété territoriale et du gouvernement par des Poitevins, des Aquitains et des Provençaux, comme, un siècle et demi auparavant, eux-mêmes en avaient dépossédé les Saxons. C’est cet intérêt matériel, et non le pur désir de fonder des institutions politiques, qui mil en insurrection contré les rois le baromge ei la chevalerie d' Angleterre. Si ce grand mouvement aristocratique fut soutenu parla faveur populaire, c’est que l’alarme d’une seconde conquête et l’indignation contre ce qui semblait devoir l'amener, fut commune au pauvre et au riche, au Saxon et au Normand.
L’examen approfondi de tous les phénomènes politiques qui accompagnèrent les con-
INTRODUCTION
«piétés au moyeu âge, et U observation du rôle qu’y joua lu religion, mont conduit à unenou- ^fille manière de considérer les progrès du pouvoir papal et de {'unité catholique, Jusquici les historiens ont présenté ce pouvoir comme s étendant uniquement par une influence métaphysique , comme conquérant par la persuasion ; mais il est certain que ses conquêtes, ainsi que toutes les autres , se sont effectuées par les moyens ordinaires, par des moyens matériels, Si les papes it ont pas fait, en personne, d'expéditions militaires, ils se sont associés à presque toutes les grandes invasions et à la fortune des conquérants, même de conquérants encore païens. Cesi la destruction des églises indépendantes , opérée, dans l’Europe chrétienne» concurremment avec celle des nations libres, qui a donné de la réalité au titre d’universelle, pris par l’église romaine longtemps avant que ce titre lui convint Depuis le cinquième siècle jusqu au treizième, il n’y a pas eu une seule conquête qui n’ait profité à la cour de Rome autant qu’a ceux qui l’avaient opérée par la lance et par fépée. Ce point de vue encore inaperçu de rhisioire du moyeu Ûge m’a conduit, it regardes différentes églises nationales, que ï église romaine appelait hérétiques ou schismatiques , au même genre d’intérêt et de sympathie dont j'ai parlé plus haut relativement aux nations elles-mêmes. Comme cellesci, elles ont succombé, sans qu'il existai aucun droit contre elles; et T indépendance qu’elles revendiquaient pour leurs doctrines et leur gouvernement était une partie de cette liberté morale consacrée par le christianisme.
Je dois dire, en finissant, quelques mois sur le plan cl la composition de cet ouvrage. On y trouvera, ainsi que l’annonce le titre, un récit complet de tous les détails relatifs a la conquête normande , placé entre deux narrations plus sommaires, l’un des faits qui ont précédé et préparé celte conquête , l’autre de ceux qii i en ont découlé comme conséquences. Avant de présenter et de mettre en action les personnages qui figurent dans le grand drame de la conquête , j’ai cherché à faire connaître sur lequel devaient avoir lieu ses différentes scènes.
Pour cela * j’ai transporté le lecteur tantôt dans la Grande-Bretagne , tantôt sur le continent. J'ai exposé l’origine, la situation intérieure et extérieure* les premières relations mutuelles delà population de l'Angleterre et de celle du duché de Normandie > et par quelle sorte de hasards ces rapports se sont compliqués au point de devenir nécessairement hostiles , et d’amener un projet d invasion do h part de la seconde de ces puissances. Le succès de i invasion normande* couronnée par le gain de la bataille dellaslings* donne lieu h une conquête dont les progrès, rétablissement et les suites immédiates forment plusieurs époques bien marquées.
La première époque est celle de l'envahissement territorial : elle commence à la victoire de ïhtstings, le 14 octobre de Vannée 1066* et embrasse les progrès successifs des conquérants, de Vesl à l’ouest et du sud au nord; elle se termine en 1070* lorsque tous les centres de résistance ont été détruits* lorsque tous les hommes puissants se sont soumis, ou ont abandonné le pays. La seconde époque , celle de l'envahissement politique , commence oit Unît la première ; clic comprend la série d’efforts tentés par le conquérant pour désorganiser et démoraliser, si fon peut s’exprimer ainsi, la population vaincue. Elle se termine en 1076 , par l’exécution à mort du dernier chef de race saxonne , et V arrêt de dégradation du dernier évêtpie de cette même race. Dans la troisième époque, le conquérant soumet à un ordre régulier les résultats violents de la conquête * et transforme en propriété légale, sinon légitime, les prises de possession de ses soldats : cette époque se termine en 1086 * par une grande revue de tous les conquérants possesseurs de terres, qui * renouvelant ensemble au roi le serment d'hommage lige, figurent pour la première fois comme nation établie , et non plus comme armée en campagne. La quatrième est remplie des querelles intestines de la nation conquérante eide scs guerres civiles * soit pour ht possession du territoire conquis , soit pour le droit d’y com mander. Celle période* plus longue que toutes
INTRODUCTION
fl
les précédentes, ne se termine qu en H52, par Tes U nciion de tous les prétendants au trône d'Angleterre , à l'exception d'un seul, Henri, fils de Geoffroi, comte d'Anjou et de ['impératrice Mathilde, nièce de Guillaume le Conquérant.* Enfla, dans la cinquième époque , les Normands d'Angleterre et du continent, noyant plus à consumer en dissensions intestines leur activité et leurs forces, partent de leurs deux centres d action pour conquérir et coloniser au dehors, ou étendre leur suprématie sans se déplacer, Henri 11 et son successeur Richard 1er sont les représentants de celLe époque, remplie par des guerres sur le continent et par de nouvelles conquêtes territoriales ou politiques. Elle se termine , dans les premières années du treizième siècle , par une réaction contre la puissance anglo-normande , réaction tellement violente, que la Normandie elle-même, patrie des rois, des seigneurs et delà chevalerie d’Angleterre, est séparée pour jamais de ce pays, auquel elle avait donné des conquérants,
A éès différentes époques correspondent des changements successifs dans la destinée de la nation anglo-saxonne; elle perd d'abord la propriété du sol, ensuite son ancienne organisation politique et religieuse; puis, à la faveur des divisions de scs moiti és, et en s'attachant au parti des rois contre les vassaux en révolte, elle obtient des concessions qui lui donnent , pour quelques moments , l'espérance de redevenir un peuple ; ou bien elle essaye encore , quoique inutilement, de s'affranchi r par la force. Enfin , accablée par l'extinction des partis dans la population normande, elle cesse de jouer un rôle politique, perd son caractère national dans les actes publics et dans l'hisloïre, et descend à l'état déclassé inférieure. Ses révoltes, devenues extrêmement rares , sont qualifiées simplement, par les écrivains contemporains, de querelles entre les pauvres et les riches; et c est l’histoire d’une émeute de ce genre , arrivée à Londres en 1196, et conduite par un personnage évidemment Saxon de naissance, qui termine le récit détaillé des fails relatifs a la conquête.
Après avoir conduit jusqu'à ce point riiistoire de la conquête normande, j’ai continué, sous une forme plus sommaire , celle des populations de races diverses qui figurent dans le cours de l’ouvrage. La résistance qu'elles opposèrent aux nations plus puissantes, leur défaite, les établissements des vainqueurs au milieu d'elles , les révolutions qu’elles ont tentées ou accomplies , les événements, soit politiques , soit militaires, sur lesquels leur influence s’est exercée , 1a fusion des peuples , des langues , des mœurs , et son moment précis ; voilà ce que j'ai essayé d’éclaircir cl de montrer. Cette dernière partie de l'ou vrage , consacrant à chaque race d'hommes un article spécial , commence par les populations continentales, qui, depuis, sont devenues françaises* Celles qu'on appelle aujourd'hui anglaises viennent ensuite, chacune à son rang : les Gallois, dont l’esprit de nationalité est si vivace qu’il a survécu à une conquête territoriale; les Écossais, qui iront jamais subi de conquêtes de ce genre > et qui ont lutté avec une si grande énergie contre la conquête politique ; les Mandats, auxquels il aurait mieux valu devenir serfs comme les Anglo-Saxons, que de conserver une liberté précaire, au prix de la paix de tous les jours, du bien-être de chaque famille et de la civilisation du pays; enfin la population de l’Angleterre, d’origine normande ou saxonne, chez laquelle ces différences nationales sont devenues une distinction de classes, aüàibüe de plus en plus par le temps.
Je ri ai plus qu’à rendre compte d'une innovation historique, purement matérielle en quelque sorte , mais qui m’a paru aussi importante que toutes les autres. L'emploi de l’orthographe anglaise, pour les noms des familles conquérantes et de leur postérité, a contribué à rendre moins sensible, dans le récit des historiens, la distinction des races. J'ai restitué soigneusement à tous ces noms leur physionomie normande, afin d obtenir parla un plus haut degré de cette couleur locale qui me semble une des conditions non-seulement de l'intérêt , mais encore de la vérité historique. J'ai également reproduit, avec leur véritable caractère, les
TH J ERU V,
10 INTRODUCTION
noms qui appartiennent h la période saxonne de V histoire d'Angleterre et h l'époque germanique de l'histoire de France. J'ai évité, par le même motif, d'appliquer à aucun temps le langage d’un autre, d’employer pour les faits et les distinctions politiques du moyen âge les formules du style moderne et des titres d’une date récente. Ainsi, faits politiques, détails de
mœurs , formes , langage , noms propres , je me suis proposé de tout rétablir; et, en restituant à chacune des périodes de temps embrassées par mon récit ses dehors particuliers, scs traits originaux, et, si je puis le dire, son entière réalité, j’ai essayé de porter dans cette partie de Y histoire la certitude et la fixité qui sont le caractère des sciences positives.
de la conquête
PAR LES NORMANDS