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HISTOIRE ÜE MES IDÉES ET DE MES TRAVAUX HISTORIEES

Ce volume f-t) renferme à peu près tout ce que j'ai écrit sur des sujets historiques, en dehors de mes deux ouvrages, ei complète ainsi l'œuvre des dix années (de 1817 à 1827) durant lesquelles il m'a été donné de poursuivre sans inlcrrupliun le cours de mes éludes* Bans celte série de morceaux disposés chronologiquement, d'après l'ordre de la composition, on peut suivre, en quelque sorte, de progrès en progrès, les idées qiiî , successivement mûries et développées par un travail assidu , ont en, pour dernière expression, l'Histoire de la conquête de l Angleterre par les Normands f et les Lettres sur VH htoire de F rance. Ces tâtonnements d'un jeune homme qui cherche à se frayer des voies nouvelles, ce débrouillement d'une pensée, d'abord confuse et hasardée, et qui peu à peu s'élève par F élu de patiente des faits jusqu'à la précision scientifique, ces simples pages, ébauche première de ce qui, plus lard, a formé des volumes, ces variantes sacrifiées pour quelque chose de plus complet ou de plus achevé ; tout cela, si je lie m'abuse, peut n’ëtre pas dépourvu d'intérêt, soit p o ur 1 es pe rson nés qui, aya n t ap pro u vé le rés u 1 ta t final de mes travaux , seraient curieuses de connaître chaque point de la rouie que j'ai parcourue, soi L pour celles qui se plaisent à observer comment procède l'esprit humain dans ses développements indi¬

viduels* Pour que l'expérience fût complète en ce qui me concerne, j'ai joint au recueil de mes essais anterieurs à 1828, un morceau composé en 1833, morceau qui Tait partie d'un grand travail entrepris au milieu de la souffrance, et pour lequel sinon la force, au moins le courage, ne me manquera pas. Ainsi, l'œil du lecteur pourra suivre tous les pas que j'ai faits dans la carrière historique , depuis le premier jusqu'au dernier, cl embrasser, d'une seule vue, toutes les modifications d'idées, de style, de manières, à travers lesquelles j'ai passé, pour arriver au point où je sois, qui, je le crois bien, sera mon point d’arrêt*

Une chose qui peut être sera remarquée, c'cstquc, dès le début de mes tentatives en histoire, mon attention s'est fixée, comme par instinct, sur le sujeL que dans la suite j'ai traité avec le plus d'étendue* En 1817, je coopérais à la rédaction du CerÙètir Européen j la plus grave, et eu même temps la plus aventureuse en théories, des publications libérales de celle époque* A la haine du despotisme militaire, fruit de la réaction des esprits contre le régime impérial, se joignait en moi une profonde aversion des tyrannies révolutionnaires, et, sans aucun parti pris pour une forme quelconque de gouvernement, un certain dégoût pour les institutions anglaises , dont nous if avions alors qu'une odieuse cl ridicule singerie, Un jour, que, pour étayer cotte opinion sur

ri) L'ouvra^ forme un valu mu de î’êdüion de Paris*

048 PRÉFACE

un examen historique , je venais de relire allen ti veulent quelques cîiapi Lres de Hume, je fus frappé d'une idée qui me parut un Irait de lumière, et je m'écriai en fermant le livre : * Tout cela date d'une conquête ; il y a une conquête là-dessous* 3 Sur-lechamp je conçus le projet de refaire , en la considérant de ce nouveau point de Tue, l’histoire des révolu lions d'Angleterre ; et la première partie de mon esquisse historique, le premier essai que j'eusse jamais lente en ce genre, paroi bientôt dans le Censeur Européen*

Ce morceau, extrêmement sommaire, conduisait le lecteur depuis l'invasion normande, au onzième siècle, jusqu’à la mort de Charles 1er, La révolution de 16-10 s'y présentait sous l'asp ce t d'une grande réaction nationale contre l'ordre de choses établi, six siècles auparavant, par la conquête étrangère» J’aurais dû m’arrêter là; il y avait assez de hardiesse, ou pour mieux dire, de témérué : mais mon ardeur en politique et mon inexpérience en histoire me firent aller plus loin , et avec les mêmes formules : Conquête et Asservissement , Maîtres et Sujets, je poursuivis, en détaillant davantage le récit des événements politiques, jusqu'à la tin du règne de Charles 11» Je voyais, dans l'élévation de Cromwell et le triomphe du parti militaire sur tous les autres partis de h révolution, une nouvelle conquête traîtreusement opérée ù l'ombre du drapeau national. La restauration des Stuarts par L'armée dé Monek me semblait un pacte d'alliance, à profils communs, entre les anciens et les nouveaux conquérants (t). Après beaucoup de temps et de travail perdus pour obtenir ainsi des résultats factices, je m'aperçus que je faussais l'iiistuirc, en imposant à des époques entièrement diverses des formules entièrement identiques. Je résolus de changer de route et de laisser à chaque période sa forme et sa couleur particulières; mais je ne renonçai point à l’idée de rattacher fortement au fait de la conquête normande toute Miis Loire moderne de l'Angleterre* Ce grand fait, escorté de toutes ses conséquences sociales, avait frappé mon imagination, comme un problème non résolu, plein de mystères rtifuiie haute importance, sous le double rapport de la politique et de T histoire.

Vers le même temps , je commençai à me préoccuper d'une autre idée historique, dont l'influence n 'a pas été moins grande sur mes travaux postérieurs; c'est celle de La révolu lion communale. Sur la simple

(î) CeUe contmuaüoa fui publiée dans les mines V, VUI rl XI du Censeur Européen, qui parurent entre 1817 cl 1 3 10 ■ je ne là donne point ici, ipiosquo sa suppression laisse

lecture des écrivains modernes de l'histoire de France , il me parut que F affranchissement des communes était tout autre chose que ce qu'ils en racontaient ; que c'était une véritable révolution sociale, prélude de toutes celles qui ont élevé graduellement la condition du tiers étal ; que là se trouvait le berceau de notre liberté moderne, et qu'a in si la roture, aussi bien que la noblesse de France, avait une histoire et des ancêtres. J'écrivais en 1817, dans tiu article sur la correspondance de Benjamin Franklin : c On nous parle toujours d'imiter nos aïeux; que ne € suivons-nous donc ce conseil ? Nos aïeux, c’ étaient

* ces artisans qui fondèrent les communes, qui

< i imaginèrent la I iberlé moderne. Nos aïeu x n'eta ient

* pas loin des mœurs présentes de l' Amérique : ils c en ont eu la simplicité, le bon sens, le courage

< civil. Il ne tint pas à ces hommes énergiques que

< toute l'Europe ne devînt franche , il y a six sièt clés ; si ce qu’ils voulaient ne se fit point, ce fut 4 la faute des temps et non leur faute : la barbarie i était trop vivace ; elle avait partout des racines.

< Quand elle s'attribuait seule, de droit exclusif, la

< liberté , la richesse, l'honneur pouvait-on facile- « ment élever une auLre liberté, d'autres richesses, i un autre honneur, hors de son domaine et contre t elle? Un cri fut jeté par la civilisation impatiente

< de ses entraves, et soudain l'Europe lut parsemée t de nations nouvelles, étrangères à tout ce qui « vivait à l’entour, et se cherchant l’une l'autre pour a s'unir. Mais elles ne purent se faire un chemin au 4 travers dé ces niasses d'hommes sauvages et t guerriers, qui les cernaient de toutes parts. Elles t restèrent isolées ; elles périrent. Toutefois, si nos t pères n'eurent pas la fortune, le courage et la t vertu ne leur manquèrent point... (a)* t

Four colorer ce tableau de F âge d'or des libertés communales, mon imagination appliquait aux villes de France ce que j'avais lu des républiques italiennes du moyen âge : il me semblait qu'en cherchant bien dans notre histoire, qu'eu remuant les chroniques et les archives , nous devions trouver quelque chose d'analogue à ce que les historiens du treizième siècle racontent des communes de Milan , de Fisc ou de Florence. C'est ainsi que vinrent en moi les premiers regrets de ce que la France manquait d’une histoire vraiment nationale , et la première velléité de me tourner vers les études à l’aide desquelles je pourrais retrouver quelques

une lacune d'une année < X S 1 8) dans la sdHe de mes travaux liisloriques. Il est bon de faire une pari à l'oubli.

{■*) Censeur Européen } t IV. [>. 10ÎÎ.

PRÉFACE

lîiiïts perdus de ceüe histoire. En 1818, j'écrivais ce qui suit : t Quel est celui de nous qui n'a pas « entendu parler d'une classe dlionmies qui , dans

* le temps où les barbares mondaient l’Europe,

< conservait , pour l'humanité , les arts et les r mœurs de l'industrie? Outragés, dépouillés, chaque c jour, par leurs vainqueurs et leurs maîtres, ils « ont subsisté péniblement , ne rapportant de leurs i travaux que la conscience de faire bien , et « de garder en depot la civilisation pour leurs t enfants et pour le monde. Ces sauveurs de nos i arts , c'eiaient nos pères : nous sommes les fils de t ces serfs, de ces tributaires , de ces bourgeois ,

«i que des conquérants dévoraient à merci : nous « leur devons tout ce que nous sommes. A leurs t noms se rattachent des souvenirs de vertu et de c gloire ; mais ces souvenirs brillent peu , parce que « Diistoire qui devait les transmettre était aux 4 gages des ennemis de nos pères. Nous n'y trouve* « rions point le dévouement frénétique du guerrier « sauvage qui s'immole pour son chef cL cherche la « mort en la donnant , mais la passion deJ’indéi pcndunce personnelle, mais le courage de l'homme

< civilisé , qui se défend et n'attaque point, mais la

< persévérance dans le bien qui triomphe de tout. t Voilà notre patrimoine d'honneur national ; voilà t ce que nos enfants devraient lire sous nos yeux. « Mais , esclaves affranchis d'hier, notre mémoire t ne nous a rappelé longtemps que les là mi îles et 4 les actions de nos maîtres; il n'y a pas trente ans

< que nous nous avisâmes que nos pères étaient la c nation. Nous avons tout admiré, tout appris, hors « ce qu'ils ont été et ce qu'ils ont fait. Nous sommes

* p a tri otes , et n ou s hi i &so f i s d n ns l 'oubli cri t \ qui . t durant quatorze siècles , ont cultivé le sol de la •* patrie , souvent dévasté par d autres mains : les 4 Gaules étaient avant la France... (*} &

Comme l'indiquent les derniers mots et d'autres passages de ce fragment , le problème de la conquête normande nV avait conduit , par la puissance de l’analogie , à m'occuper du grand problème des invasions germaniques et du démembrement de l'empire romain. Mon Attention * absorbée jusque-là par des théories d’ordre social , des questions de gouvernement et d1 économie politique, se porta, avec curiosité, vers l’immense désordre qui , dans le sixième siècle, avait succédé , pour une grande partie de l’Europe , à la civilisation romaine. Je crus a perce -

(t) Censeur Européen, L Vif, p. 230.

(3j T, ps Essai* mu* Hltisloire de France, par M, Guizot. ecl oiivrairç U'unc Érudition si èompLÈta et d'une portée de vtu-

mj

voir, dans ce bouleversement si éloigné de nous, la racine de quelques-uns des maux de la société moderne : il me sembla que , malgré la distance des temps , quelque chose de la conquête des barbares pesai L encore sur notre pays, et que , des souffrances du présent, on pouvait remonter, de degré en degré, jusqu'à J 'intrusion d'une race étrangère au sein de la Gaule , et à sa domination violente sur la race indigène. Afin de me confirmer dans celte vue qui allait m’ouvrir, à ce que je pensais, un arsenal d’armes nouvelles pour la polémique ou j'étais engagé contre les principes et les tendances du gouvernement , je me mis à étudier et à extraire tout ce qu’îl y avait d'écrit, ex professa, sur l'ancienne monarchie française et sur les institutions du moyen âge, depuis les recherches de Pasquicr, de Fauche l et des autres savants du seizième siècle, jusqu’à l'ouvrage de Mably et à celui de M, de Mon lies ier, le plus récent qu’il y eût alors sur cette matière (a). Toute Vannée 1819 fut employée à ce travail ; je n'oubliai rien, ni les jurisconsultes* ni les feudisies, ni les commentateurs du droit costumier. Cette longue et fatigante revue se termina par une lecture qui fut pour moi un véritable délassement, celle du Glossaire de Du range (s). J étudiai à fond, dans cet admirable livre , la langue politique du moyen âge; et pour remonLer jusqu'aux racines de cette langue semi-romaine* semi-barbare , je fis , à laide de ce que je savais d’allemand et d’anglais moderne, des é Lu des sur les anciens idiomes germaniques et Scandinaves.

J'avais parcouru le cercle entier des ouvrages de seconde main , j'étais sur la voie des sources de Vbisluire moderne; mais je ne me faisais pas encore une idée bien neUe de ce que j'allais y [miser en les abordant. Toujours préoccupé d’idées politiques et du triomphe de la cause à laquelle j’avais dévoué ma plume, si je songeais à dévenir historien , c’était à la manière des écrivains de l'école philosophique , pour abstraire du récit un corps de preuves et d'arguments systématiques, pour démontrer sommairement, et non pour raconter avec dé Uni. Toutefois , en groupant les laits dans ma pensée, pour en former des séries plus ou moins logiques, je me piquai d'un scrupule que n’avaient pas eu mes devanciers, et dont j’avais manqué moi-même dans mes premiers Essais sur l'Histoire d’Angleterre. Je m'imposai la loi de ne point brouiller les couleurs et

si supérieure , rfoul paru (]u'eu 1832. — (âj Gîossmiuuj ail tcripiorcs meütte cl laÛmaî latinatatb (C volume»

PRÉFACE

les formules, île laissera chaque époque son originalité, en un mot , de respecter sévèrement Tordre chronologique dans la physionomie morale de Fliisioîrê, comme dans ta succession des événements. Sous T influence de celle disposition , je changeai de style et de manière ; mon ancienne raideur s'assouplit, ma narration devint plus continue; parfois même elle se colora de quelques nuances locales el. individuelles. Les signes de ce changement peuvent se remarquer dans mes articles de 1819, sur la restau ration de 1660 et sur la révolution de 1688. Ces morceaux , avec les trois qui précèdent et les six premiers de la seconde partie , portent l'empreinte de mes nouvelles études et celle des opinions politiques que je professais alors de toute la conviction de mon unie : c’était , comme je l’ai déjà dit , Fa version du régime militaire, jointe à fa lutine des prétentions aristocratiques et des hypocrisies de la restauration , sans aucune tendance précisément révolutionnaire. J’aspirais avec enthousiasme vers un avenir, je ne savais trop lequel, vers une liberté dont la formule , si je lui en donnais une , était eellc-cî : Gouverncniml quelconque , avec la plus grande somme possible de garanties individuelles , et le moins possible d'action administra t ir e. Je me passionnais pour un certain idéal de dévouement patriotique, de pureté incorruptible, de stoïcisme sans morgue et sans rudesse , que je voyais représenté, dans le passé , par Algernon Siduey , et dans le présent , par ftL de La fa y cite.

Le premier usage que je fis de mes études sur les anciennes langues du Nord et sur les institutions du moyen âge, fut de rentrer, avec leur aide, dans Thîstoîre d'Angleterre et du m y enfoncer plus avant. Jusque-là je n avais guère fait que promener, pour ainsi dire, ma vue sur les événements postérieurs à la conquête normande : cette fois , je remontai beaucoup plus haut, et je me mis à étudier la période anglo-saxonne, travail que me facilita singulièrement l'ouvrage, si plein de science, du respecta Idc Slmron-Turner. La prodigieuse quantité de détails que renferme eet ouvrage , sur les mœurs el l’état social des conquérants germains de la Grande-Bretagne el sur les Bretons indigènes, les nombreuses citations de poésies originales, soit des bardes ceUiques, soit tics scaldes septentrion aux , m’attachèrent par un genre d'intérêt que je n’avais pas encore éprouvé dans mes recherches. L'ordre de considérations généraîes et purement politiques, où je nf étais renfermé jusqu' alors, me sembla , pour la première fois, trop aride et trop borné. Je me sentis une forte tendance à descendre de l'abstrait au concret , à envisager

sous toutes ses faces la vie nationale , et à prendre pour point de départ, dans la solution du problème de l'antagonisme des différentes classes d’hommes au sein de la même société, l'étude des races primitives dans leur diversité originelle. Je tournai donc mon attention vers Thisloire spéciale de chacune des branches de la population actuelle des îles britanniques, Je commençai par Thisloire d'Irlande, dont je ne savais alors que ce qu'en rapportent les écrivains de celle d'Angleterre , c'est-à-dire très-peu de chose, A mesure que les faits particuliers de celte histoire se déroulaient devant mes yeux , une lumière inattendue vouai L éclairer le grand problème à la solution du quel allaient aboutir toutes mes recherches, le problème de la conquête au moyen âge et de ses résultats sociaux. En effet, l'empreinte de la conquête est marquée sur chaque page des annales du peuple irlandais ; toutes les conséquences de ce fait primitif, si difficiles à reconnaître et à suivre dans les autres histoires, se présentent dans celle-ci avec uncneilelé, avec un relief , qui frappent la vue. C'est là qu'apparaft, sous T aspect le moins douteux, avec des formes pour ainsi dire palpables, ce qu’il faut deviner ailleurs : la longue persistance de deux nations ennemies sur le même soi, et la diversité des lattes politiques, sociales, religieuses, qui dérivent, comme d'un fonds inépuisable, de celte hostilité originelle ; l'antipathie de races survivant à toutes les révolutions des mœurs, des lois cl du langage, se perpétuant à travers les siècles, quelquefois sourde , plus souvent flagrante, cédant par intervalle aux sympathies que fait naître la communauté d'habitation et Tamour Instinctif du pays, puis se réveillant tout à coup et séparant de nouveau les hommes en deux camps ennemis. Ce grand et triste spectacle, dont la malheureuse Irlande est le théâtre depuis sept cents ans, fit apparaître devant moi, d'une manière en quelque sorte dramatique, ce que j’entrevoyais confusément au fond de Thisloire des monarchies européennes. C'était un commentaire vivant, qui plaçait la réalité en face de mes conjectures, et m'indiquait la rouie que je devais suivre , si je voulais, sans péril pour la vérité, appeler dans mon travail , l'imagination à 1 aide des facultés logiques , cl joindre quelque peu de divination à la recherche el à l'analyse des faits.

I /histoire particulière de l'Ecosse, quoique moins riche en points de vue de ce genre, m' offrit pareillement, comme une base solide d’inductions et de similitudes, l'éternelle hostilité de race des montagnards et des gens de la plaine, hostilité dramatisée d'une manière si vive et si originale dans plusieurs

PRÉFACE

des romans de Waker Scott, Mon ml mi ration pour ce grand écrivain était profonde ; elle croissait a mesure que je confrontais dans mes études sa prodigieuse intelligence du passé avec la mesquine et terne érudition des écrivains modernes les plus célèbres. Ce fut avec un transport d'enthousiasme que je saluai 1 ’a ppa ri i ion du cl te f-d 'ce u vrc d 1 / vanh oe . Wa I ter Scott venait de jeter un de ses regards d'aigle sur la période historique vers laquelle, depuis trois ans, se dirigeaient tous les efforts de ma pensée. Avec cette hardiesse d’exécution quîle caractérise, il avait posé, sur le sol de F Angleterre , des Normands et des Saxons, des vainqueurs et des vaincus, encore frémissant l’un devant l'autre, cent vingt ans après la conquête. Il avait coloré en poète une scène du long drame que je travaillais à construire avec la patience de lT historien. Ce qu’il y avait de réel au fond de son œuvre , tes caractères généraux de F époque où se trouvait placée Faction fictive, et où figuraient les personnages du roman, l’aspect politique du pays, les mœurs diverses et les relations mutuelles des classes d'hommes, tout était d'accord avec les lignes du plan qui s'ébauchait alors dans mon esprit. Je Favouc, au milieu des doutes qui accompagnent tout travail consciencieux , mou ardeur et ma confiance furent doublées, par F espèce de sanction indirecte qu’un de mes aperçus favoris recevait ainsi de l'homme que je regarde comme le plus grand maître qu'il y ait jamais eu en fait de divination historique.

Cependant, dès les premiers mois de J 820, j’avais commencé à lire la grande collection des Historiens originaux de la France et des Gaules. À mesure que j’avançais dans cette lecture, à la vive impression de plaisir que me causait la peinture contemporaine des hommes et des choses de notre vieille histoire, se joignait un sourd mouvement de colère contre les écrivains modernes, qui, loin de reproduire fidèlement ce spectacle, avaient travesti les faits, dénaturé les caractères, imposé à tout une couleur fausse ou indécise. Mon indignation augmentait à chaque nouveau rapprochement qu’il m’arrivait de faire entre la véritable histoire de France, telle que je la voyais face à lace dans les documents originaux , cl tes plates compilations qui en avaient usurpé le titre, et propagé, comme articles de foi, les plus inconcevables bévues dans le monde et dans les écoles. Curieux de pousser k bout l'examen de cet étrange contraste, je ne bornais plus, comme autrefois, mon exploration à une série de faits déterminée , à la recherche des éléments d’un seul problème : j’abordais toutes les questions, je relevais toutes les erreurs, cl je laissais uue libre carrière h ma pensée, dans le

v asic cl ia mp de 1 ’éru d f i i on e t d e la eo n trover.se historique.

Au calme d'esprit, avec lequel je parcourais ce labyrinthe de doutes et de diflicultés* il me semblait que je venais enfin de rencontrer ma véritable vocation, Celle vocation , que j’embrassai dès lors avec toute 1 ardeur de te jeunesse, c’était, non de ramener isolément un peu devrai dans quelque coin mal connu du moyen âge, niais de planter , pour la France du dix-neuvième siècle, le drapeau de la réforme hisiolorique. Réforme dans tes études ; réforme dans la manière d’écrire l'histoire ; guerre aux écrivains sans érudition qui n’ ont pas su voir, et aux écrivains sans imagination qui n'ont pas su peindre ; guerre u Mézerai , à Velly , à leurs continuateurs et à leurs disciples (i) ; guerre enfin aux historiens les plus vantés de Fëeole philosophique, h cause de leur sécheresse calculée, et leur dédaigneuse ignorance des origines nationales : telle fut te programme de ma nouvelle tentative. J’allais jeter ce cri de ralliement, et faire appel, dans les colonnes du Censeur Européen , aux hommes disposés à m’entendre et l\ sympathiser avec moi , lorsque la tribune d'où je parlais, ou, en termes moins ambitieux , lorsque l'entreprise politico-littéraire, conduite pendant six ans, malgré de nombreuses persécutions, par mes honorables amîs MM. Comte et Du noyer, succomba sous la censure qui venait de Ire rétablie.

Un mois a près, je fis proposer aux administrateurs, du Courrier Français une série de Lettres sur Fliîstoire de France , et ma collaboration fut agréée. La première de ces Lettres, que j'aurais pu inLïtuler mon manifeste, parut le 13 juillet 1820. Comme elle a presque entièrement disparu dans les éditions subséquentes r j’en donne ici te texte primitif, saut quelques corrections de style. La rénovation de l'histoire de France, dont je signalais vivement le besoin, se présentait a moi sous deux faces. Fane scientifique et l’autre politique. J’invoquais à te fois une coin piété restaura Lion de la vérité altérée ou méconnue ,

vi une sorte de réhabilitation pour les classes moyennes ou inférieures , pour tes aïeux du tiers état, mis en oubli par nos historiens modernes. Né roturier, je demandais qu’on rendît a la roture sa part de gloire dans nos annales , qu’on recueillit, avec un soin respectueux , les souvenirs d'honneur plébéien, d'énergie et de liberté bourgeoise; en un mot, qu'à l’aide de la science unie au patriotisme , on fît sortir de nos vieilles chroniques des récits capables d’émou -

(J) Aucune portion de PRistoire des Français, par M. do Sismondi, n'avait encore para ; les trots premiers volumes de ce bel ouvrage furent publics en 1831*

PREFACE

voir la fibre populaire. Sans doute je m'exagérais la possibilité de mettre en scène le peuple h toutes les époques de notre histoire ; mais celle illusion même prêtait a mes paroles plus de chaleur et d’entraînement. Dès V apparition de ma seconde lettre , je fus traité en ennemi par les journalistes du parti anfilïbéral : on m'accusait de vouloir amener un démembrement de la France » et d'ébranler la monarchie française , en lui retranchant malignement cinq siècles d antiquité. La censure mutila plusieurs de mes pages , et biffa , de son encre rouge, ma dissertation sur la véritable époque de rétablissement de ta monarchie (t).

Malgré ces attaques officielles , je poursuivais tranquillement ma route, lorsque des traverses inattendues vinrent m'assaillir. A mesure que f entrais plus avant dans la discussion , soit de la méthode suivie par nos historiens, soit des bases mêmes de notre histoire , la teinte politique s'effaçait, Fcrudîtîon se montrait sans entourage; l'intérêt de mes articles devenait spécial et borné aux seuls esprits curieux de la science. A Paris, on me lisait toujours avec plaisir; mais je soulevai contre moi une partie de la clientèle de province. Plusieurs lettres, pleines de mécontentement, arrivèrent l'une après l’autre ; je ne sais plus d'où elles étaient écrites ; mais elles parlaient avec tant d’aigreur de ces longs articles , ions jjour te Journal de s Savants, que 1 administration du Courrier craignit une désertion d'abonnés. On me prb de changer de sujet, en m'objectant, d'une manière aimable, la variété de mes publications dans le Censeur Européen. Je répondis que j'avais fait vœu de ne plus écrire que sur des matières historiques; et, au mois de janvier 1821 , je cessai de prendre parla la rédaction du Courrier Français,

Ce ne fut pas sans regrets que je me vis contraint d’interrompre mes publications hebdomadaires. Ce genre de travail sans continuité , sans suite bien précise, convenait parfaitement a b fougue aventureuse de ma critique , et, je dois le dire, au peu de maturité qu'avaient alors mes études sur l'Histoire de France. J'étais loin de me sentir convenablement préparé pour traiter les mêmes questions dans un ouvrage de longue baleine , conçu a tête reposée et exécuté avec méthode. Mais , si je me jugeais moimême faible de ce côté, j'avais déjà de la confiance dans mes vues sur nibloire d’Angleterre, et sur cette question de la conquête qui n'avait cessé de s'agrandir pour moi, à chacune de mes nouvelles

(t) Neuvième lotir* duos les trois tlcrniùre* édifions.

excursions dans le champ de t’hisloiredu moyen âge. Je me tournai donc encore une fois vers mon ancien sujet de prédilection, et jeTabordai plus hardiment, et avec plus de science des faits, plus d'élévation dans le point de vue et une compréhension plus large. Tout ce que j'avais lu depuis quatre ans, tout cc que je savais, Loul ce que je sentais, venait s'encadrer dans le plan que je conçus alors avec une décision aussi ferme que prompte. Je résolus , qu’on me pardonne l'expression , de bâtir enfin mon épo pée, d'écrire l'Histoire delà conquête de l'Angleterre par les Normands* en remontant jusqu'à ses causes premières , pour descendre ensuite jusqu’à ses dernières conséquences ; de peindre ce grand événement avec les couleurs les plus vraies, et sous le plus grand nombre d’aspects possible ; de donner pourthéïUre a celle variété de scènes, non-seulement l'Angleterre, mais tons les pays qui , de près ou de loin, avaient ressenti l'influence de la population normande , ou le contre- coup de sa victoire. Dans ce cadre étendu , je donnais place à toutes les questions importantes qui m'avaient successivement préoccupe ; à celle de l'origine des aristocraties modernes, à celle des races primitives, de leurs diversités momies et de leur coexistence sur le même sol ; enfin à ïa question même de la méthode historique , a celle de ta forme et du style, que j'avais attaquée récemment dans mes lettres sur i'ïlUtoire de France. Ce que je venais de conseiller, je voulais le mettre en pratique, et tenter, a mes riques et périls, l'expérience de ma théorie : en un mot, j'avais l'ambition de faire de Fart , eu même temps que de b science , de faire du drame, à Faide de matériaux fournis par une érudition sincère et scrupuleuse. Je me mis â l'œuvre avec un zèle proportionné aux difficultés de l'entreprise.

Le catalogue des livres que je devaîslîre et extraire était énorme ; et , comme je n'en pouvais avoir à ma disposition qu'un très-petit nombre, il me fallait aller chercher le reste dans les bibliothèques publiques. Au plus fort de l'hiver, je faisais de longues séances dans les galeries glaciales de b rue de Richelieu; et plus tard, sous le soleil d'été, je courais, dans un même jour, de Sain te- Geneviève à l’Arsenal, et de l'Arsenal à l’InstiLut, dont la bibliothèque, par une faveur exceptionnelle, restait ouverte jusqu1 à près de cinq heures. Les semaines et les mois s'écoulaient rapidement pour moi, au milieu de ces recherches préparatoires , où ne se rencontrent ni les épines ni les découragements de b rédaction ; où l'esprit, planant en ïibenê au-dessus des matériaux qu’il rassemble, compose cl recompose â sa guise, Cl construit d'un

PBEÉPÀCE.

souffle le modèle idéal de l'édifice que , plus tard, il faudra bâtir pièce à pièce, lentement et laborieusement. En promenant ma pensée à travers ées milliers de faits épars dans des centaines de volumes, tel qui me présenta i mi , pour ainsi dire, à nu, les temps et les hommes que je voulais peindre } je ressentais quelque chose de l'émotion qu'éprouvé un voyageur passionné a l'aspect du pays qu'il a longtemps souhaité devoir et qui souvent lui ont montré ses rêves.

A force de dévorer les longues pages in-folio» pour en extraire une phrase et quelquefois un mol entre mille, mes yeux acquirent une faculté qui m’é tonna, et dont il m'est impossible de me rendre compte, celle de lire , en quelque sorte par intuition, et de rencontrer presque immédiatement le passage qui devait nv intéresser. La force vitale semblait se porter tout entière vers un seul point. Dans l'espèce d'extase qui m’absorbait intérieurement , pendant que ma main feuilletait te voisine ou prenait des noies , je n'avaîs aucune conscience do ce qui sc passait autour de moi* La table ou j’étais assis se garnissait et se dégarnissait de travailleurs; les employés de la bibliothèque ou les curieux allaient et venaient par la salle; je n 'entendais rien; je ne voyais rien; je ne voyais que les apparitions évoquées en moi par ma lecture. Ce souvenir m’est encore présent; et depuis celle époque de premier travail , il ne m'arriva jamais d’avoir une perception aussi vive des personnages de mon drame, de ces hommes de race, de mœurs, de physionomies cl de destinées si diverses, qui successivement se présentaient à mort esprit, les uns chantant sur la harpe celtique l'éternelle attente du retour d'Arthur; les autres naviguant dans la tempête avec aussi peu de souci d 'eux-mêmes que le cygne qui se joue sur un lac; d’autres, dans Livrasse de la victoire, amoncelant les dépouilles des vaincus , mesurant la terre au cordeau pour en faire le partage, comptant et recomptant par têtes les familles comme le bétail; d autres enfin, privés par une seule défaite de tout ce qui fait que la vie vaut quelque chose , se résignant avoir l'étranger assise» maître à leurs propres foyers, ou, franc tiques de désespoir, courant à la foret pour y vivre, comme vivent les loups, de rapine, de meurtre et d'indépendance.

Comme on l'a souvent remarqué, toute passion véritable a besoin d'un confident intime ; j'en avais un à qui, presque chaque soir, je rendais compte de mes acquisitions cl de mes découvertes de h journée. Dans le dioîx toujours si délicat d'une amitié littéraire , mon cœur et ma raison s’étaient

heureusement trouvés d'accord pour m’attacher à Lun des hommes les plus aimables cl les plus dignes d'une haute estime. 11 me pardonnera, je l'espère, de placer sou nom dans ces pages, et de lui donner, peut-être indiscrètement, un témoignage de vif et profond souvenir : cet ami, ce conseiller sûr et fidèle, dont je regrette chaque jour davantage d'étre séparé par l'absence , c'était lésa van Lt l'ingénieux M. Fauricl, en qui la sagacité, la justesse tLes prit et la grâce de langage semblent s’être personnifiées* Ses jugements , pleins de finesse et de mesura, étaient ma règle dans le doute; et la sympathie avec laquelle iï suivait mes travaux me stimulait à mnr cher en avant. Rarement je sortais de nos longs entretiens sans que ma pensée eût fuit un pas, sans qu’elle eût gagné quelque chose en netteté ou en décision. Je me rappelle encore» après treize ans, nos promenades du soir qui se prolongeaient eu été sur une grande partie des boulevards extérieurs, ei durant lesquelles je racontais avec une abondance intarissable, les détails les plus minutieux des chroniques et des légendes, tout ce qui rendait vivants pour moi mes vainqueurs et mes vaincus du onzième siècle; toutes les misères nationales, toutes les souffrances individuelles de la population anglo-saxonne, et jusqu'aux simples avanies éprouvées par ces hommes morts depuis sept cents ans, et que j'aimais comme si j'eusse été l'un d'entre eux. Tantôt c’était un évêque saxon chassé de son siège parce qu'il ne savait pas le français; tantôt des moines dont ou lacérait les chartes comme de mille valeur, parce quelles étaient en langue saxonne; tantôt un accusé que les juges normands condamnaient , sans vouloir l'en tendre, parce qu'il ne parlait qu'anglais; tantôt une famille dépouillée par les conquérants et recevant d'eux , à titre d'aumône, une parcelle de son propre héritage : faits de bien peu d'importance* à ne les considérer qu’en eux -même s, mais ou je puisais la forte teinte de réalité qui devait, si la puissance d'exécution ne me manquait pas, colorer l'ensemble du tableau.

Ainsi se passa celte année 1821 , dont les moindres souvenirs ont du charme pour moi, peut-être parce que , dans l'union mystérieuse qui se forme entre l’auteur et son œuvre, celle année répondait au premier mois, au mois le plus doux du mariage. J'entrai en 1822 dans une période de travail plus âpre et moins a tira vante : je commençai à rédiger. En eflct » c'est dans cette opération de l'esprit , où domine le calcul et non plus la fantaisie, par laquelle on lâche tic rendre clair aux yeux d'autrui ce qu'on a vu clairement soi-même ; c'est là que sc rencontrent

TIUEREIV.

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