TÉ E ES. — - LEURS MARIAGES. — HISTOIRE DE
GÀLDSWINTHE.
A quelques lieues de Sdtssons, sur les bords d’une petite rivière, se trouve le village de B raine. C’était, au sixième siècle, une de ces immenses fermes, où les rois des Franks tenaient leur cour, et qu’ils
de&amrct, région furor acuerctur. . . lugeniiscuIianL ârcpiiis plerujuc ilieenLts : Vas dlcbus m>sî tris , fjuia periit flüiilutïi Hitera rum à uobfe. (GVfigorii Turdûcmsis Htslcria Et aucimim I ecclesîast.; apiut script, rer. fraude., LU, [»■ 137 0
DIX AXS D’ÉTÜÜES HISTORIQUES.
préféraient aux plus belles villes de la Gaule. ï/liabïLûlion royale n’avail rien de 1- aspect militaire des châteaux du moyeu âge ; c'ëtaîl un vaste bâtiment entouré de portiques d’architecture romaine, quelquefois construit en bois poli arec soin, et orné de sculptures qui ne manquaient pas d’élégtmee (I). Autour du principal corps de logis, se trouvaient disposés par ordre les logements des officiers du palais, soit barbares, soit romains d’origine, et ceux des chefs de bande qui, selon la coutume germanique, s’élaienl mis avec leurs guerriers dans fa truste du roi, c’esbà-dire sous un engagement spécial de vasselage et de fidélité (2). D’autres maisons de moindre apparence étaient occupées par un grand nombre de familles, qui exerçaient, hommes et femmes, toutes sortes de métiers, depuis l'orfèvrerie et la fabrique des armes jusqu’à l’état de tisserand et de corroyeur, depuis la broderie en soie et en or jusqu’à la plus grossière préparation de la laine et du lin, La plupart de ces familles étaient gauloises , nées sur la portion du sol que le roi s’était adjugée comme part de conquête, ou transportées violemment, de quelque ville voisine pour coloniser le domaine royal} mais, si l’on en juge par la physionomie des noms propres, il y avaiL aussi parmi elles des Germains et d’autres barbares, dont les pères étaient venus en Gaule comme ouvriers ou gens de services* à la suite des bandes conquër au tes; d’ailleurs, quelle que fût leur, origine ou leur genre d’industrie , ces familles étaient placées au même rang et désignées par le même nom* par celui de Vîtes eu langue tudesque, et en langue latine par celui de fhicalins, c’est-à-dire attachés au fisc (5)* Des bâtiments d’exploitation agricole, des haros, des ëlables, des bergeries et des granges , les masures des cultivateurs elles cabanes des serfs du domaine, complétaient Je village royal, qui ressemblait parfaitement, quoique sur une plus grande échelle, aux villages de l’ancienne Germanie. Dans le site même de ces résidences. il y avait quelque chose qui rappelait le souvenir des paysages d’outre* Ilhin; la plupart d’entre elles se trouvaient sur la lisière, et quelques-unes nu centre des grandes forêts mutilées par la civilisation, et dont nous admirons encore les restes,
(l) Æthera mole mk tabulai» palalie puisant...
Si n gu la sylva faveos ædifteavit opu»*
ÀlLior iimiLil.nr qu ad rat a que portions ambïl;
Et sculptural^ iusil in artc Fabei1.
( Venautii Eortunati carmirca \ apnd Dïbtlolh. piUrum. L. X T p, 585. )
(Ü) V. partum logis salictt , apuiJ acript. ré mm frandc. , L. XIV. p. 15#;et ibid., Biarcalû i'urinut. , p. 475,
(S) riscalmif LUI , Lïdî, Lmu ( script, rerum frandc. , i. IV , pasfiïtu. Lite } ou tète, ou tase } selon les différents dialectes, devait signifier simplement un homme de moindre
Braine fuL le séjour favori de Ghlolher, le dernier des fils de Chlodowig , même après que la mort de scs trois frères lui eut donné la royauté dans toute l’étendue de la Gaule. C’était là qu’il faisait garder, au fond d’un appartement secret , les grands coffres à triple serrure qui contenaient ses richesses en or monnayé , en vases et en bijoux précieux , là aussi qu’il accomplissait les principaux actes de sa puissance royale, il y convoquait en synode les évêques des villes gauloises, recevait les ambassadeurs des rois étrangers , et présidait les grandes assemblées de la nation franke, suivies de ces festins traditionnels parmi la race t eu tonique* ou des sangliers et des daims entiers étaient servis tout embrochés, et où des tonneaux défoncés occupaient tes quatre coins de k salle (4). Tant qu’il n’était pas appelé au loin par la guerre contre les Saxons , tes Bretons un les Goths de la SepLimame, Chlolher employait son temps à se promener d’un domaine à l’autre. Il allait île Brainé à Àüïgny, d’AUtgny à Compïègne, de Compiègne à Verherie , consommant à tour de rôle , dans ses fermes royales „ les provisions en nature qui s’y trouvaient rassemblées, se livrant , avec ses leudrê de race frauke, aux exercices de la chasse , de la pêche ou de la natation , et recrutant ses nombreuses maîtresses parmi les filles des fucaiim. Souvent , du rang de concubines ccs femmes passaient à celui d’épouses et de reines avec une singulière facilité,
Chlolher, dont il n’est pas facile de compter et de classer les mariages, épousa de celle manière une jeune fille de la plus basse naissance, appelée Ingonde, Sans renoncer d’ailleurs à ses habitudes déréglées , qu’elle tolérait, comme femme et comme esclave, avec une extrême soumission , il l’aimait beaucoup, et vivait avec elîe en parfaite intelligence. Un jour elle lui dit : « Le roi mou seigneur « a fait de sa servante ce qu’il lui a plu eL m’a « appelée à son lit ; il mettrait le comble à ses « bonnes grâces en accueillant la requête de sa serk vante. J’ui une sœur nommée Àregonde et atta- « ehëe à votre service; daignez lui procurer, je « vous prie , un mari qui soit vaillant et qui ait du « bien , afin que je n’éprouve pas dlmmiliation à « cause d’elle. » Cette demande , en piquant la
co million, un homme do rang inférieur, un homme du dernier rang. En anglais moderne Utile ? petit; ietser , mode dre ; last, dernier. En allemand, tetztv, dernier. On trouves dans les anciens actes, Pexpression, mïnor peritona ^ deùV ïïor persotm } pour désigner l'homme <|Uï u’étail pas tld condition libre.
(4) Cüm ergo ille ad prandium invitâtes venisnet, conspic'tl, gentill ritu, vasa plcoa ecrvisiæ tioini adstare. Oued ibe flCisnlaUs qmd siïu vasa iu merfio poaita vdlcpL * . C h* vUà sancli Ved asti , apud script, rcium francîc. , I, Hï t i>* 373. )
Dl\ ANS D’ÉTUDES HISTORIQUES.
curiosité du roi , éveilla son Immeur libertine. 11 partit le jour même pour le domaine sur lequel habitait Àregondc , et oit elle exerçait quelques-uns des métiers alors dévolus aux femmes . comme le lissage et la teinture des étoffes de laine. Chlolher, trouvant que pour le moins elle égalait sa soeur en beauté, la prit avec lui, l'installa dans sa chambre royale, et lui donna le titre d'épouse. Au boni de quelques jours, il revînt auprès dlngnnde, et lui dît avec ce Ion de bonhomie sournoise qui était l’un des l rails de son caractère et du caractère germanique : « La grâce que la douceur désirait de moi, « j‘ai songé à te l’accorder ; j’âi cherché pour ta tf sœur un homme riche et sage , et n’ai rién trouvé
de mieux que moi-même. Apprends donc que j’ai (t fait d’elle mon épouse , ce qui . je pense , ne te u déplaira pas. » — « Que mon seigneur, répondit n Ingonde, sans paraître émue et sans se départir u aucunement de sou esprit de patience et d’abnék galion conjugale, que mon seigneur fasse ce v qui lui semble à propos, pourvu seulement que « sa servante ne perde rien de ses bonnes grdu ces (J). ü
En Tannée a6l, après une expédition contre l’un de scs fils , dont il punît la révolte en le faisant brider avec sa femme et ses enfants , Clilolher, dans un calme parfait d’esprit et de conscience, revint à sa maison de Brame. Là, il fit ses préparatifs pour la grande chasse d’automne , qui était chez les Franks une espèce de solennité. Suivi d’une foule d'hommes, de chevaux et de chiens, le roi se rendit à la forêt de Cuise , dont celle de Compïègne , dans sou état actuel , n’est qu’un mince et dernier débris. Au milieu de cet exercice violent qui ne convenait plus à son âge, il fut pris de la fièvre , et s’étant fait transporter sur son domaine le plus voisin , îl y mourut, apres cinq liante ans de règne. Ses quatre Bis. Haribert , Gordhramn, Hilpcrik et Sîghebert , suivirent son convoi jusqu'à Soissons, chantant tics psaumes et portant à la main des flambeaux de cire.
A peine les funérailles étaient-elles achevées, que le troisième des quatre frères , Hilpenk . partit en grande hâte pour Brame, et força les gardiens de ce
flj Traciavimmcdcni itbm implore, quant me în3duîeedo expetiU.Fl reqnirena vîruittdîvtlem atque sapieutern , queirs tuec sorori deberem mljimgero,nibd rueïïlisquàm me ipsum iûYem* Itaque novens. quia eam canjugemacrept , quod tibi dbpliccre non credo. Al Ella ; Qim\ bonum* Enqurt, vldelur in oeulîsdûmïnl mekfaciaL - lantbmandllaïua&iiui gratiâ reins v ï v n I . COrcg. Toron. HïaU Franc, eedes,, Ith, IV, p. 205. )
(2) Roi , dans le dialecte des Frank*. Voyez Letli c IX sur ruistoïre de France, p. 451 , fit ci-dessus, p. 020.
(3) Admfrande mtki ntmium rex , cujus opime
rrœlïa robin1 apit , carmina lima polit.
(Venarilü Forluoali carmin. t lib, ÏX, p. 5&0.)
domaine royal à lui remettre les clefs du trésor. Maître de toutes les richesses que son père avait accumulées, il commença par en distribuer une partie aux chefs de bandes et aux guerriers qui avaient leurs logements, sort à Brame soit dans le voisinage. Tous lui jurèrent fidélité, en plaçant leurs mains entre les siennes, le saluèrent par acclama lion du titre de Koning {ÉL et promirent de le suivre partout où il les conduirait. Alors, se mettant à leur tète, H marcha droit sur Paris, ancien séjour de ChlodoYvig 1er, et plus tard capitale du royaume de son fils aîné, Hlldebert* Peut-être Hilpcrik attachait-il quelque idée de prééminence à la possession d’une ville habitée jadis par le conquérant de la Gaule; peut-être n’avait-il d’autre envie que celle de s’approprier le palais impérial, dont les bâtiments elles jardins couvraient sur une vaste étendue la rive gauche de la Seine. Celte supposition n’a rien d'improbable; car les vues ambiLieuses des rois franks n’allaient guère au delà de la perspective d’un gain immédiat et personnel: d’ailleurs, tout eu conservant une forte teinte de la barbarie germanique, des passions effrénées et une âme impitoyable, Hilperik avait pris quelques-uns des goûts de la civilisation romaine, il aimait à Mlir, se plaisait aux spectacles donnés dans des cirques de bois, et pardessus tout avait la prétention d’ètre grammairien , théologien et polîte. Scs vers latins, où les règles du mett e et de la prosodie étaient rarement observées, trouvaient des admirateurs parmi les évêques et les nobles gaulois, qui applaudissaient en tremblant, et s’écriaient que l'illustre fils des Sicambres remportait en beau langage sur les enfants de Bomulus, et que le fictive du AV a bal en remontrait au Tibre (3).
Hilpcrik entra à Paris sans aucune opposition, et logea scs guerriers dans les tours qui défendaient les ponts de la ville, alors entourée par la Seine ; mais, à la nouvelle de ce coup de main , les trois autres frères se réunirent contre celui qui voulait se faire à lui-même sn part de l'héritage paternel, et marchèrent sur Paris à grandes journées , avec des forces supérieures. Hilpenk n’osa leur tenir tète, et, renonçant à son entreprise, il se soumît
Cirai sis progeniitis clarâ de geôle Syga mber.
Florct in cloquio llngua laliua itîo,
(Ibid., p, 5GÜ.)
Erat enim gulflfi dédit us . cujus jeun venter fuit; miliumque se asserebat esse jirudenliorcm ; coufecilqus duos libres , quasi sedulium iroiialus , quorum vtrsiculi débiles millis pedibns subsislcie possuol ; iu qtiïbns dûm unit Sutélïj^ebat , pro lougls ayltabaa brèves posuit, et pro brevibus loupas statuebat ; et alla opuscula, vol bymnos, si ve laissas, qure nnllft ration* su&cipi possimt. (Gregor. Turon. Bisl. Franc, eccksiast., lib. VI, p. 291. )
BIX ANS D'ÉTUDES HISTORIQUES
aux chances d’im partage fait de gré a gré. €e partage de la Gaule entière cl d'une portion considérable de la Germanie s’exécuta par un tirage au sort , connue celui qui avait eu lieu , un denii-siècle aupa* rayant , entre les dis de Ghlodowig. 11 y eut quatre lots correspondants, avec quelques variations, aux quatre parti de territoire désignées par les noms de royaume de Paris et d Orléans , de Neuslrïe cL d’Auslrasie* Harilierl obtint, dans le tirage, La part de son oncle ÏTüdebert , c’est-à-dire le royaume auquel Paris donnait son nom, et qui, s’étendant du nord au sud , tout en longueur, comprenait Sentis, Melun, CharLrcs, Tours, Poitiers, Saintes, Bordeaux et les villes des Pyrénées* Gontliramn cuL pour lot , avec le royaume d'Orléans, part de son oncle Ciilodomir, tout le territoire des Burgondes, depuis la Saône et les Vosges jusqu’aux Alpes et à La mer de Provence, La part de Ilîlperik fui celle île son père. Le royaume de Soissons, que les Frank s a p pelaient ]\eosf€r-liifiC ou royaume ê Oeddent , et qui avait pour limites, au nord , l’Escaut, et au sud , Le cours de la Loire. Enfin Le royaume d’Orient , ou V Osler- Rike, échut à Sighebert, qui réunit dans son partage l’Auvergne, tout le nordest de la Gaule, et La Germanie jusqu’aux frontières des Saxons et des Slaves (D* 11 semble, au resté, que les villes aient été comptées une à une, et que Leur nombre seul ait servi de hase pour La fixation de ces quatre lots ^ car, indépendamment de la bizarrerie d’une pareille division territoriale, ou trouve encore une foute d’enclaves dont il est impossible de se rendre compte. Rouen et Nantes sont du royaume de Hilperik, et Avranches du royaume de Harîberl; ce dernier possède Marseille, et Gonthramn Aîx et Avignon : enfin Soissons, capitale de la Neuslrie, est comme bloquée entre quatre villes, Senîis et Meaux , Laon et Reims, qui appartiennent aux deux royaumes de Paris et d’Àustrasie*
Après que le sort eut assigné aux quatre frères leur part de villes et de domaines, chacun deux jura, sur les reliques des saints, de se contenter de son propre lot, et de ne rien envahir au delà, soit par force, suit par ruse. Ce serment ne tarda pas à être violé : Hilperik , profilant de l'absence de son frère Sighebert qui guerroyait eu Germanie, attaqua Reims àPimprovisLe , et s’empara de celte ville, ainsi que de plusieurs autres également a sa portée. Mais il ne jouit pas lougLcmps de cette conquête, Sighebert revint victorieux de sa campagne d’outre-
(1) V. Lettre X sur HlUloire de France , pag. 455.
(2> Si veimint atiquæ vai ialo murmure eatisfc,
Fondera m»\ legum régis a b erre lltiunt.
QuamvU confusas referam ecruuuma voce*,
Rhin, reprit ses villes une ù nue, et, poursuivant son frère jusque sous les murs de Soissons, le défit dans une bataille, et entra de force dans la capitale de la Neustrie. Suivant le caractère des barbares dont la fougue est violente, mais de peu de durée, ils se réconcilièrent en faisant de nouveau le serment de ne rien entreprendre l’un contre l'autre. TORS deux étalent d’un naturel turbulent . , batailleur et vindicatif l\ l'excès. ïlariberl et Gonthramn, moins jeunes et moins passionnés, avaient du goût pour la paix cl le repos. Au lieu de Pair rude et guerrier de ses ancêtres, le roi Harïhert affectait de prendre la contenance calme cl un peu lourde des magistrats qui, dans les villes gauloises, rendaient la justice d’après les lois romaines, il avait meme la prétention d’être savant en jurisprudence, et aucun genre de flatterie ne lui était plus agréable que Ééloge de son habileté comme juge dans les causes embrouillées , et de la facilité avec laquelle, quoique Germain d'origine et de langage, il s’exprimait et discourait en latin (B). Chez le roi Gonthramn, par un singulier contraste, des manières habituellement douces el presque sacerdotales s’alliaient a des accès de fureur subite, dignes des forêts de In Germanie. Une fois, pour un cor de chasse qu’il avait égaré, il fit mettre plusieurs hommes libres si Ja torture ; une autre fois , il ordonna la mort d’im noble frank, soupçonné d’avoir tué un buffle sur le domaine royal. Dans ses heures de sang-froid, il avait un certain sentiment de l’ordre et de la règle , qui se manifestait par sou zèle religieux et par sa soumission aux évêques, qui alors étaient la règle vivante.
Au contraire, le roi Hilperik, sorte d’esprit fort a demi sauvage, n’écoulait que sa propre fantaisie, même lorsqu’il s’a gis sa iL du dogme et de la foi catholique. L’autorité du clergé lui semblait insup* portable, et Yun de ses grands plaisirs était de casser les testaments faits au profit d’une église ou don monastère. Le caractère et la conduite des évêques étaient Je principal texte de scs plaisanteries et de ses propos de table : il qualifiait L’un d’cccrvelë, l’autre d’insolent, celui-ci de bavard, cel autre diî luxurieux. Les grands biens dont jouissait l’ Église et qui allaient toujours croissant, l'influence des évêques dans les villes, où, depuis le règne des barbares, ils excrçaïcnL la plupart des prérogatives de l’ancienne magistrature municipale, toutes ces richesses el celte puissance, qu'il enviait sans apercevoir aucun moyeu de Les faire venir à lui, excitaient
EVorîosæ 1UU solverc fila pôles.
Qnalîs es in propriâ dodo se nn une lognelâ,
Q-tïï nos Komanos viacis Jn eloquio,
(Ye nantît Forlunati carmin., LU». VI , p. 560*}
DIX ANS D’ÉTUDES HISTORIQUES. - Gi>7
vivement sa jalousie. Les plaintes qu'il proférait dans son dépit ne manquaient pas de lion sens, et souvent on l'entendait répéter : « Voilà que noire fisc est appauvri ; voilà que nos biens s’en vont aux églises ; personne ne règne en vérité, si ec n’est les évêques des villes (1), p
Du reste, les fils de Chlother V-l\ k l'exception de SîgheberL qui était le plus jeune, avaient tous à un très -haut degré le vice de l’in continence , ne se coutentant presque jamais d’une seule femme, quittant sans le moindre scrupule celle qu’ils venaient d’épouser, et la reprenant ensuite, selon le caprice du moment. Le pieux Gonthramn changea d’épouses à peu près autant de fois que ses deux frères, et, comme eux, il eut des concubines, dont Tune, appelée Vénéra nde, était la fille d’un Gaulois attaché au fisc* Le roi ÏÏaribert prit en même temps pour maîtresses deux soeurs d'une grande beauté qui étaient au nombre des suivantes de sa femme Ingoberghe- L’une s’appelait Markowefe et portait l’habit de religieuse; l'autre avait nom Meroflede : elles étaient filles d'un ouvrier en laine, barbare d’origine, et llte du domaine royal. îngobergbe, jalouse de l’amour que son mari avait pour ces deux femmes, fit tout ce qu’elle put pour Fen détourner cl n'y réussît pas* N’osant cependant maltraiter ses rivales , ni les chasser ; elle imagina une sorte de stratagème qu’elle croyait propre à dégoûter le roi d’une liaison indigne de lui- Elle fit venir le père des deux jeunes filles, et lui donna des laines à carder dans la cour du palais* Pendant que cet homme était à Fourrage, travaillant de son mieux pour montrer du zèle* la reine, qui se tenait à une fenêtre, appela son mari : u Venez* lui dit-elle, venez ici voir quelque chose de nouveau. « Le roi vint , regarda de tous ses yeux, et ne voyant rien qu'un cardeur de laine , il se mit en colère, trouvant la plaisante rie fort mauvaise (2). L'explication qui suivit entre les fieux époux fut violente* et produisit un effet tout contraire à celui qu’en attendait Ingoberghe : ce fut elle que te roî répudia pour épouser Meroflede. Bientôt trouvant qu’une seule femme légitime ne lui suffisait pas, ÏÏaribert donna solennellement le titre d'épouse et de reine h une fille nommée Theodehilde, dont le père était gardeur de troupeaux, Quelques années après, Meroflede mourut, et le roi se hâta d’épouser sa sœur Markowefe. il se trouva ainsi, d’après les lois de FÉglise, coupable d’un double
fl) Ecce pauper remanait fl&cus nos ici* ; ecce diviliæ nos* traacl ecclesïas liinl translata ; nulïi petiUüs , niai soli epi* &copi, régnant : per fit îmnor nos 1er et translatif est ad episcopos civilatnro* ( Grecom TuroucnsU Hist. Franconien «edesiaat., lib. Vt, p* 29!,)
Qoo opérante , vocavil regem, Me autem aperani aKquid Qovi videra, adspicil Imnc emintis îanas regïas compo-
TlUERllV.
sacrilège, comme bigame et comme mari d’une femme qui avait reçu le voile de religieuse. Sommé de rompre son second mariage par saint Germain, alors évêque de Paris, il refusa obstinément, et fut excommunié; mais le temps n’étaïl pas venu où l'Église devait faire plier sous sa discipline l'orgueil brutal des héritiers de la conquête : ÏÏaribert ne s'émut point d'une pareille sentence, et garda près de lui ses deux femmes (5).
Entre tous les fils de Chlother, Hilperik est celui auquel les récits contemporains attribuent le plus grand nombre de reines , c’est à-dire de femmes épousées, d'après la loi des Frauks, par Fanneau et par le denier. L'une de ces reines, Audowere , avait à son service une jeune fille nommée Fredegondc , d'origine franke, et d’une beauté si remarquable, que le roi. dès qu’il l’eut vue, se prit d'amour pour elle. Gel amour , quelque flatteur qu'il fût , n’était pas sans danger pour une servante que sa situation mettait à la merci de la jalousie et des vengeances de sa maîtresse ; mais Fredegoude ne s’en effraya point : aussi rusée qu’ambitieuse, die entreprit d’amener, sans se compromettre, des motifs légaux de séparation entre le roi et la reine Audowere. Si Fou en croit une tradition qui avait cours moins d’un siècle après , elle y réussit , grâce à la connivence d’un évêque et à la simplicité de la reine* Hilperik venait de se joindre à son frère Sighebert pour marcher au delà du Rhin contre les peuples de la confédération saxonne ; il avait laissé Audowere enceinte de plusieurs mois* Avant qu’il fût de retour, la reine accoucha d'une fille, et ne sachant si elle devait la faire baptiser en l’absence de son mari* elle consulta Fredegonde, qui, parfaitement habile à dissimuler, ne lui inspirait ni soupçon ni défiance : « Madame, répondît la suivante, lorsque le roi mon « seigneur reviendra victorieux, pourrait-il voir sa * fille avec plaisir si elle n’était pas baptisée (4)7 s» La reine prit ce conseil en bonne part s et F redego nde se mit à préparer sourdement , à force cF intrigues , le piège qu’elle voulait lui dresser* Quand le jour du baptême fut venu, à l’heure indiquée pour la cérémonie, le baptistaire était orné de tentures et de guirlandes; l’évêque en habits pontificaux étant présent ; mais la marraine, noble dame franke, n'arrivait pas, et on l’attendit en vain. La reine, surprise de ce contre- temps, ne savait que résoudre, quand Fredegonde, qui se tenait près d’elle, lui dit :
ncnlem ; qtiod vident, commotiia inlrâ, reliquil Icgabei^nm* (G redora Tumnensis Hist. Francorum cccl*s îib* IV, p.9t5.)
(3) Ibid,, p. 215 et seq.
(4) Domina mea * eeea dominas rox Victor rcvcrliîur; quomodo pot est fi lia ni nmm RralanUr rocipere non bapüaaLam 7 (G esta reguna Franco mm ; apud script, rcr. Francïc*, 1. M* p. 501.)
DIX ANS D'ÉTUDES HISTORIQUES
I, (ïii’y a-L-it besoin de s’inquiéter d'une marraine;
.( aucune dame ne vous vaut pour tenir votre fille >. sur les fonts : si vous m'en croyez, Lenez ia vous- « même (1). » 1/êvêquc, probablement gagné d'avance. accomplit les rites du baptême, et la icine se relira, sans comprendre de quelle conséquence était pour elle l’acte religieux qu'elle venait de faire.
Au retour du roi llifperik, toutes les jeunes filles du domaine royal allèrent à sa rencontre, portant des fleurs et chantant des vers à sa louange. ITedegonde, en l’abordant, lui dit : « Dieu soit loué de « ce que le roi noire seigneur a remporté la victoire « sur ses ennemis, et de ce qu'une fil te lui est née.
« Mais avec qui monseigneur coucbera-t-i! celte I v nuit ; car la reine ma maîtresse est aujourd'hui ta « commère et marraine de sa fille Hildeswinde ? »
« Eh bien ! répondit le roi d’un ton jovial, s*
« je ne puis coucher avec elle . je coucherai avec .< toi (2). » Sous le portique du palais, Hilporik trouva sa femme Audowerc, tenant entre ses bras son enfant qu’elle vint lui présenter avec une joie mêlée d'orgueil ; mais le roi, affectant un air de regret, lui dit : « Femme, dans ta simplicité d’esprit, tu as fait une chose criminelle ; désormais lu ne « peux plus être mon épouse (5).» En rigide observateur des lois ecclésiastiques, le roi punit par I exil l'évêque qui avait baptisé sa fille, cl il engagea Audowerc à se séparer de lui sur-lc-champ. et a prendre , comme veuve , le voile (le religieuse. Pour la consoler, il lui fit don de plusieurs terres appartenant au fisc, et situées dans le voisinage «lu Mans. Ililperik épousa Fredegondc ; et ce fut au bruit des fêtes de ce nouveau mariage que la reine répudiée partit pour sa retraite, où quinze ans plus lard elle fut mise à mort, par les ordres de son ancienne servante*
Pendant que les trois fils aînés de Chlother vivaient ainsi dans la débauche, et sc mariaient à des femmes de service, Sigbebert, le plus jeune, loin de suivre leur exemple, en conçut de la honte et du dégoût ( i). U résolut de n’avoir qu’une seule épouse , et d’en prendre une qui fût de race royale. Alhanaghihl, roi des Golhs établis en Espagne , avait deux filles en âge d’être mariées , et dont la cadette , nommée
(1} îVumqmd Eimiîem lui îeveribre poterîtniis , sus ci pial? Modù lumclîpsa sus ripa cam* (G*»ta regum Francorum,3p0ct acripL rcr. franc,, i* n, p, 501.)
(S) çmn quA dûminiw rcxdormiet hâc ooetc, quia domina mca regin a commatev lua est de filiâ tuâ Chddesiflde ? Va ilte ait i Si cum i\\à dormîre neqeeo , darmiam tectiro* ghid.)
{Z} Nefûüdâm rem rccîeiî per *implicitatcm luara : jam cnim cnn jus naea esie non pôle ri s ara püii£* (Ibid.)
(4) poi-rù Siglbertus rc* * cùm vkîcret qnùd fratresejus indigna* sildmet us ores acciperertl , et per viïMalmsütfm Ëtiam ancillaî sibi in ma Irim onium sociarent. * , ( Grcgorii
Brunchildfi , éLart fort admirée pour sa beauté* Ce fut sur elle que Sîghebert arrêta son choix* Une ambassade nombreuse parût de Met/ avec de riches présents, pour aller à Tolède faire au roi tics Golhs la demande de sa main. Le chef de celle ambassade, Gog, ou plus correctement GodeghiseL maire du palais d’Àuslrasie t homme habile en toute sorte de négociations, eut un plein succès dans celle-ci , et ramena d’Espagne la fiancée du roi Sigbebert , Partout où passa Brunch il de, dans son long voyage vers le nord, elle se fit remarquer, disent les contemporains* par lu grâce de scs maniérés, la prudence de ses discours et son agréable entretien (a). Sîgheberl Patina , et, toute su vie, conserva pour elle un attachement passionné*
Ce fui eu P année aG6 que la cérémonie des noces eut lieu, avec un grand appareil* dans la ville rojale de Met/** Tous les seigneurs du royaume d Australie étaient invités par le roi A prendre part aux fêtes de ce jour* On vit arriver a Metz, avec leur suite d’hommes cl de chevaux, les comtes des villes et les gouverneurs des provinces septentrionales de lu Gaule, les chefs patriarcaux des vieilles tribus Irankes demeurées nu delà du ïlhm , les ducs héréditaires des Alamans, des Baïwares et des Thorings ou I lui" ringieus (6J* Dans cette bizarre assemblée, la civilisation et la barbarie s’oltf raient cèle a cùte et A différents degrés* 11 y avait des nobles gaulois polis et insinuants , des nobles frauks orgueilleux et brusques, et de vrais sauvages, tout babilles de fourrures, aussi rudes de manières que d’aspect. Le festin nuptial fut splendide et animé par la joie , les tables étaient couvertes de plais dor et d'argent ciselés, fruit des pillages du la conquête, le vin et Ta bière coulaient sans interruption dans dus coupes de jaspe ou dans des cornes de buffle à rebords d argent, dont les Germains se servaient pour boire (7). On entendait retentir* dans les vastes salles du palais , les santés et les défis que se portaient les buveurs , des acclamations 4 des éclats de rire, lotit le bruit de la gaieté tudesque* Aux plaisirs du banquet nuptial succéda un genre de divertissement beaucoup plus raffiné , et de nature à ti’èlre goûté que du Irès-petit nombre des convives,
TurorHiflsîs Ilistorid Francornm Ecclesîaslic* , Ub* U s p.SîlG.)
(5) Erat tnim puaîla clegan* opéré /venusla adspedw • lui nos La mortlius alque rlecora , prwdens coesilio ,,çL blan cenlonuio. (lhid*)
(0) Mie verù congregatis aeniorlhut sectim, préparai cpuiU, cum îmmeusà lœliliâ atquojocunditate eam acccpil uxorom* (lltidd
(7) Res cniiu cum inter prarulendum qumldam va» lap1' demn * vïtrei coloris , amo gemmîaqne miralïUUer ornaimn julieret afferrî plénum mero. (Ex vil£ saûCli FridoÜnt, 3ru' script* rcruîiï francic., t. II l, p. 38b.)
DIX AXS D’ÉTUDES HISTORIQUES
U y avait alors, à la cour du roi d’Austrasie, un \ talion que ses quatre noms sonores Venants us-Hono* rms-Chmientianus*FortunaUis contribuaient à faire accueillir en Gaule avec une grande distinction ; c’était un homme superficiel „ et d’une instruction médiocre, mais qui apportait de sou pays quelques restes de cette élégance romaine, déjà presque effacée au delà des Alpes- Recommandé au roi SighcberL par ceux, des évêques et des comtes dT Australie qui aimaient encore et qui regrettaient l'ancienne politesse, Fortunatus obtint, à ïa cour barbare de Metz , une généreuse hospitalité. Les intendants du fisc royal avaient ordre de lui fournir un logement, des vivres et des chevaux (lj. Pour témoigner sa gratitude 3 il détail fait le poêle de fa cour ; il adressait au roi et aux seigneurs des pièces de vers latins, qui , si elles n'étaient pas toujours parfaitement comprises , étaient au moins bien reçues et bien payées. Les fêtes du mariage ne pouvaient se passer d’un ëpîlbalame. Venanlius-FortunaLus en composa un dans ie goût classique, et il le récita devant l'étrange auditoire qui se pressait autour de lui , avec le même sérieux que s’il eût fait une lecture publique à Rome sur ta place de Trojan®.
Dans cette pièce, qui n'a d’autre mérite que celui d’être un des derniers et pâles reflets du bel-esprit romain , les deux personnages obligés de tout épi thaï a me, Vénus ci P Amour, paraissent avec leur attirail de flèches, de flambeaux et de roses . L Amour tire une flèche droit au cœur du roi Sighebcrt, et va conter a sa mère ce grand triomphe, « Ma mère, dît-il, j’ai terminé le combat î n Alors la déesse et son fils volent à travers les airs jusqu'à la cité de Metz, entrent dans le palais, et vont orner de fleurs la chambre nuptiale- Là, une dispute s’engage entre eux sur le mérite des deux époux. L'Amour tient pour Sighebert , qu’il appelle un nouvel Achille ; mais Vénus préfère Bruneliildc, dont elle fait ainsi le portrait :
« O vierge que j’admire et qu’adorera ton époux. m Brunehildc, plus brillante, plus radieuse que la h lampe élhëree, le feu des pierreries cède à Fécial h de ton visage. Tu es une autre Vénus , et ta dot u est l’empire de la beauté. Parmi les Néréides qui iî nagent dans les mers d’Hibérie, aux sources de h l'Océan , aucune ne peut se dire ton égale; aucune « Sapée n’est plus belle; et IesSymphes des fleuves ü s'inclinent devant Loi î La blancheur du lait et fe
(1) Te roihi eoüstituH Rbx SjgiberUis ojiem ,
Tulîor ut graderer teciim comtUimlo Yiator,
Alque pararetur loue cquuf, iodé d bus.
(VcnantH FortuoaU carm., apud scr. ror.Fr,, t. II, p. S28A
{%) Vix modê tare nïtïdo pomposa poeniMa cidtu Audit i’ raja no Roma veremta furo...
(Iï>id„ p. 4S70
ü rouge le p! us vif sont les couleurs de ton teint : w tes lis mêlés aux roses, fa pourpre tissue avec u Ter, n'offrent rien qui lui soit comparable, et se ■t retirent du combat* Le saphir, le diamant, le iî cristal, l'émeraude et le jaspe , sont vaincus! u U Espa gne a m is a u mo nde une perle n ou ve ! 1 e ( 5 ) .«
(les lieux communs mythologiques et ce cliquetis de mots sonores , mais à peu près vides de sens , plurent au roi Sîgheberl et à ceux des seigneurs franks qui. comme lui, comprenaient quelque peu ta poésie latine. A vrai dire, il n’y avait , chez les principaux chefs barbare® , aucun parti pris conlre La civilisation : tout ce qu’ils étaient capables d en recevoir, ils le laissaient volontiers venir à eux ; mais ce vernis de politesse rencontrait un tel fond d’habitudes sauvages , des mœurs si violentes, et des caractères si indtsoîplî nobles, qu’il ne pouvait pénétrer bien avant. D’ailleurs, après ces hauts personnages , tes seuls a qui la vanité ou 1 institu t aristocratique firent rechercher la compagnie et copier les manières des anciens nobles du paj s , venait la foule des guerriers franks, pour lesquels tout homme sachant lire, à moins qu il n eûllail scs preuves devant eux , était suspecL de lâcheté. Sur ïe moindre prétexte de guerre, ils recommençaient à piller ïa Gaule, comme au temps de la première invasion; ils enlevaient, pour les faire fondre, les vases précieux des églises, cl cherchaient de l’or jusque dans les tombeaux. Eu temps de paix, leur principale occupation était de machiner des ruses pour exproprier leurs voisins . Gaulois d’origine, et d’aller, sur 1rs grands chemins, attaquer, à coups de lances ou d'épées, ceux dont ils voulaient se venger- Les plus pacifiques passaient le jour à Fourbir leurs armes, à chassci ou à s’enivrer. En leur donnant a boire , on obtenait tout d’eux, jusqu’à la promesse de protéger de leur crédit, auprès du roi. tel ou tel candidat pour un évêché devenu vacant. Harcelés continuellement par de pareils hôtes , toujours inquiets pour leurs biens ou pour leur personne, les membres des riches familles indigènes perdaient le repos d’esprit, sans lequel l'étude ci les arts péris* sent ; ou bien , entraînés eux-mêmes par l’exemple, par un cerLaiu instinct d’indépendance brutale que la civilisation ne peut effacer du coeur de 1 homme , ils se jetaient dans la vie barbare, méprisaient tout, hors la force physique , et devenaient qucrél-
(5) O vtrjsü, mîrajjda milii-, pladLm a jugali ,
Clarior g&IUbfbA. Ilrandiildis, lanipiule, tulgens, Liimiiia gemmatum âupei’asU luminü viiUüs... Saphim, allia adamas, ciyslaHa, auiaiagdiis. tsspis. Cedant cunéta jnovam jjLiiuiUlispama gemoiam.
tVroiuUïi ForlunaU carmin., lit». VI, p. 53ÎS.)
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leurs et turbulents* Comme les guerriers franks , ils allaient , de mut, assaillir leurs ennemis dans leurs maisons 5 ou sur les routes, et ils ne «priaient jamais sans porter sur eux le poignard germanique, appelé Skratïia-sax , couteau de sûreté* Voilà comment, dans l'espace d'un siècle et demi, toute culture intellectuelle , toute élégance de mœurs , disparut de la Gaule , par la seule force des choses , sans que ce déplorable changement fût Coût rage (Vtioe volonté malfaisante et d'une hostilité systématique contre h civilisation romaine (1).
Le mariage de Sîgbeberl . ses pompes cl surLout l'éclat que lui prêtait le rang delà nouvelle épouse, firent, selon les chroniques du temps, une vivo impression sur l'esprit du roi lÜlperïk* Au milieu de ses concubines et des femmes qu'il avait épousées à la manière des anciens chefs germains, sans beaucoup de cérémonie, il lui sembla qu'il menait une vie moins noble, moins royale, que celle de son jeune frère* Ü résolut de prendre, comme lui, une épouse de haute naissance ; et , pour fini i ter en tout point, il fit partir une ambassade chargée d’aller demander au roi des GoLïts la main de Galeswin l lie, sa Mc aînée. Mais cette demande rencontra des obstacles qui ne s'étaient pas présentés pour les envoyés de SigheberL Le bruit des débauches du roi de Neuslric avait pénétré jusqu'en Espagne : les Goths , plus civilisés que les Franks* et surtout plus soumis à la discipline de l'Évangile , disaient hautement que Le roi Hilprrik menait la vie d’un païen. De son cèle, la fille aînée d'ALhanaglnld, nalurellenicnl timide et d'un caractère doux et triste, tremblait à l'idée d'aller si loin et d'appartenir à un pareil homme* Sa mère Goïswinthe, qui l'aimai t tendrement, partageait sa répugnance, ses craintes et ses pressentiments de malheur ; le roi était indécis , et différa il de Jour en jour $a réponse définitive. Enfin, pressé par les ambassadeurs, il refusa de rien conclure avec eux , si leur roi ne s'engageait par serment à congédier toutes ses femmes, et a vivre selon la loi de Dieu avec sa nouvelle épouse. Des courriers partirent pour la Gaule , et revinrent apportant , de la part du roi Hilperik , une promesse Formelle d'abandonner tout ce qu'il avaîL de reines et de conçu bines, pourvu qu'il obtint une femme digne de lui, et fille d'un roi (2).
line double alliance avec les rois des Franks, ses voisins et scs ennemis naturels, offrait tant d'avantages politiques au roi Àlhanagbihl , qu'il n'hésita
(t) v. Gregorii Turoucnaîf Hist. Fraucoi-uoi ecclosîast,, p, 227* de Andaiehio et Dm, — llîid,, p. 542, de Siçhsrio et Ckranumlûdo- — Ibid,, p. 210, de Cautitio cpisL'üpo et CaUme presby Lei'O*
(2) Quoi! VÎdena Cb il pérît1 us fol . jam plu res haheret
uxoces Tl'ÿrorcm c*ju& Galsuiulbam expelil . promit tco* per
plus, et, sur cette assurance, passa aux articles du traité de mariage. De ce moment, toute la discussion roula d %n côté sur la dot qu'apporterait la future épouse 3 de l'autre sur le douaire qu'elle recevrait de son mari , après la première nuit de noces, comme présent du lendemain* En effet, d’après une coutume observée chez tous les peuples d'origine germaine , il fallait qu’au réveil de la mariée l'époux lui m un don quelconque pour prix de sa virginité. Ce présent variait beaucoup de nature cl de valeur : tantôt c'était une somme d'argent ou quelque meuble précieux , tantôt des attelages de bœufs ou de chevaux, du bëtaü, des maisons ou des terres ; mais, quel que fût l'objet de cette donation , il n'y avait qu’un seul mot pour la désigner, 011 l'appelait don du matin f îïiovq h efi-g ctbe ou morgane-ginba , selon les différents dialectes de l'idiome germanique* Les négociations relatives au mariage du roi Iliîperikavec la sœur de Brunehilde, ralenties par l'envoi des courriers , se prolongèrent ainsi jusqu'en l’année §67 ; elles n’étaient pas encore terminées , lorsqu’un événement survenu dans h Gaule en rendit la conclusion plus facile,
L'ainé des quatre rois franks. Ilaribert, avait quitté les environs de Paris, sa résidence habituelle, pour aller, près de Bordeaux, dans un de ses domaines, jouir du climat et des productions de la Gaule méridionale* D y mourut presque subitement; et sa mort amena, dans l’empire des Franks, une nouvelle révolution territoriale* Dès qu'il eût fermé les yeux, Tune de scs femmes, TheodehîMe, qui était la fille d'un berger , mît la main sur le trésor royal, et, afin de conserver le Litre de reine, elle envoya proposer à Gonlbramu de la prendre pour épouse* Le roi accueillit très-bien ce message, et répondit avec un air de parfaite sincérité ; Dileslui quelle se bûie de venir avec son trésor ; car u je veux l’épouser et la rendre grande aux yeux « du peuple; je veux même qu'auprès de moi, elle « jouisse de plus d'honneur qu’avec mon frère qui a vient de mourir (3), » Ravie de cette réponse, Théodehilde fil charger sur plusieurs voitures les richesses de sou mari, et partit pour Chàlonssur- Saûne , résidence du rot Gonlhraïun ; maïs , à son arrivée , le roi , sans s'occuper d'elle , examina le bagage, compta les chariots, fit peser les coffres; puis il dit aux geus qui l'entouraient : <i Ne vaut-il a pas mieux que ce trésor m’appartienne , plutôt « qu'à celle femme, qui ne mérita il pas l'honneur
legatos sc alias reUclurum, tantum condignam situ regîsque protem merereim’ accîpere. t Gregorü Tu rem. Hisi. Francorimi uccJesmûb , 1 ït>. IV, p. 217.)
l5) Accedero ad me ei non pigeai ciim Ibesauris suif# ega euiiu acdpiam eam, facta mque ma g nam in populïs.tdliHd* P* $16.)
DIX ANS D’ÉTUDES HISTORIQUES
il que mon frère lui a fait en la recevant dans son « lit fl)? s> Tous furent de cet avis; le trésor de Ziarihert fut mis en lieu de sôrelé, et îe rot fit conduire sous escorte, au monastère d’Arles, celle qui, bien à regret, venait de lui faire un si beau présent» Aucun des deux frères de Gonlhramn ne lui disputa la possession de l’argent et des effets précieux qu’il venait de s'approprier par celte ruse; ils avalent à débattre, soit avec lui, soiL entre eux, désintérêts d’une bien autre importance : il s’agissait de réduire a trois paris, au lieu de quatre , la division du territoire gaulois, et de faire, d'un commun accord, le partage des villes et des provinces qui formaient le royaume de Haribert* Cette nouvelle distribution se lit d’une Façon encore plus étrange et plus désordonnée que la première. La ville de Paris lut divisée en trois, et chacun des frères en reçut une portion égale* Pour éviter le danger d'une invasion par surprise, aucun ne devait entrer dans la ville sans le consentement des deux autres, sous peine de perdre , non-seulement sa part de Paris , mais sa part entière du royaume de liaribcrt. Cetlc clause fut ratifiée par un serment solennel sur les reliques de trois saints vénérés, Hilaire, Martin et Polyeucte, dont l’inimitié dans ce monde et dans l'autre Ait appelée sur la léLe de celui qui manquerait à sa parole (2). De même que Paris, les villes de Sentis et de Marseille furent divisées , mais en deux paris seulement, la première entre Hilperik et Sighebert, la seconde entre Sighebert et Gonlhramn. Des autres villes, on forma Lrois lots, probablement d'après le calcul des impôts qu’on y percevait , et sans aucun égard à leur position respective* La confusion géographique devint encore plus grande; les enclaves se multiplièrent; les royaumes furent, pour ainsi dire, enchevêtrés l'un dans l'autre» Le roi Gontluamn obtint, par le tirage au sort, Melun, Saintes, Agen et Péngueux* Meaux, Vendôme, Àvranches^ Tours, Poitiers, Albi, Conscrana et les villes des Basses- Pyrénées , échurent à Sighebert. Enfin, dans la pari de Uilperik se trouvaient, avec plusieurs villes que les historiens ne désignent pas, Limoges, Cahors et Bordeaux , les cités aujourd’hui détruites de Bigore et de Béarn , et les cantons des Hautes-Pyrénées*
Les Pyrénées - Orientales se trouvaient, à celte époque, en dehors du territoire soumis aux Franks;
(t) Reclius cal traîm uL lit thesauri penès me habeantnr, quâm | i<)sl hanc , tjuæ indigné gurmani mei ihuium atlivil. (Gregm ii Turoa. U su, lib* I Vr 3 p. 210. J
(2) El qul&quig sine fratris volunUie Parisins urhem in- Credei ciur, amUteret parlera swam , e&Bètqiie PolyeueUs, martyr, cum Hilario atque Martlno, conf essor lfeu»,juctei ae leirihuior c:juê, [Ibid. p. 20a.)
(3) De cl vila ti bus ver 6, Une est fiündegalA, l.cmovicA* Carlurco. ïfcnarna rt Hcgorrft. qua? Gail««mifi4aoî * tâm in dote
elles appartenaient aux Goths d’Espagne, qui, par ce passage , communiquaient avec le territoire qu'ils possédaient en Gaule, depuis le cours de F Aude jusqu’au Bhônc, Ainsi, le roi de N eu si rie, qui n’avait pas eu jusque-là une seule ville au midi de la Loire, devint le plus proche voisin du roi des Gotbs, son futur beau-père. Cette situation réciproque fournit au traité de mariage une nouvelle base* et eu amena presque aussitôt la conclusion, Parmi les villes que Hilperik venait d’acquérir, plusieurs confinaient à la frontière du royaume d’Athanaghild ; d’autres étaient disséminées dans l’ Aquitaine, province autrefois enlevée aux Gotbs par les victoires de Chlodowig le Grand, Stipuler que ces villes, que ses ancêtres avaient perdues, seraient données pour douaire à sa fille, c’était faire un coup d’adroit politique , et le roi des Golhs n’y manqua pas. Soit défaut d’intelligence pour des combinaisons supérieures à celles deriutérêt du moment, soit désir de conclure à tout prix son mariage avec GoleswioLbe* le roi Htipertk n’hésita point à promettre , pour douaire et pour présent du matin, les villes de Limoges, Cahors et Bordeaux , et celles des Pyrénées avec leur territoire (3). La confusion qui régnait dans les idées des nations germaniques, entre le druil de possession territoriale et le droit de gouvernement, pouvait quelque jour mettre ces villes hors de Ja domination frauke; maïs le roi de Neustrîe ne prévoyait pas de si loin. Tout entier à une seule pensée , il ne songea qu’à stipuler, en retour de ce qu’il abandonnerait, la remise entre ses mains d’une dot considérable eo argent et en objets précieux* Ce point convenu, il n’y eut plus aucun obstacle, et le mariage fut décidé*
À travers tous tes incidents de cette longue négociation, GaleswînLhe n’avait cessé d’éprouver une grande répugnance pour l’homme auquel onia destinait, et de vagues inquiétudes sur t’avenir. Les promesses faites, au uom du roi Hilperik, par tes ambassadeurs franks n’avaient pu la rassurer* Dès qu'elle apprit que son sort venait d’ètre fixé d’une manière irrévocable, saisie d’un mouvement de terreur qu’ (die ne pouvait surmonter, elle courut vers sa mère, et jetant ses bras autour d’elle, comme un enfant qui cherche du secours, elle la tint embrassée plus d’une heure en pleurant, et sans dire un mot (4). Les ambassadeurs franks se présentèrent
quàm in morgane g'ibba , hoee&tmatuünali do no, in Francia™ vcnïeiUura certum esi adqnîïbse. ( Gregovlt Turon* HïsU Fiaacor. eccL, Jib. IX , J). 344,)
(4) Üoe ubi virgo msUiâudiiuque extern 1* senait,
Currit ad ara plexus, Gtiiauinla, Uiei* îlrachia conslringcns uectît siue line caKHütm*
El mai rem amptexu per sua mem lira ligat.
cnanlp Foruuiati carmin*, lïb, VI ,p. SSL)
DIX ANS D'ÉTUDES HISTORIQUES
pour saluer la fiancée de leur roi et prendre! ses ordres pottr le départ ; mais , à la vue de ces deux femmes sanglotant sur le sein Time de l'autre, et se serrant si étroitement qu’elles paraissaient être liées ensemble , tout rudes qu’ils étaient, ils furent émus et n’osèrent parler de voyage* Ils laissèrent passer deux jours; et, le troisième, ils vinrent de nouveau se présenter devant la reine, en lui annonçant, cette fois , qu’ils avaient hâte de partir, lui parlant de rimpatience de leur roi et de la longueur du chemin (1), La reine pleura et demanda pour sa fille encore un jour de délai; mais le lendemain , quand on vint lui dire que loul était prêt pour le départ ; u Lin seul jour encore* répondit-elle, et je « ne demanderai plus rien* Savez -vous que là où « vous emmenez ma fille, il n’y aura plus de mere u pour elle (2)?» Mais Lotis les relards possibles étaient épuisés* Alhanugliîld interposa son autorité de roi et de père; et, malgré tes larmes de h reine, Galcswmtlie fut remise entre les mains de ceux qui avaient mission de ta conduire auprès de sort futur époux.
line longue file de cavaliers, de voilures et de chariots de bagage, traversa les rues de Tolède et se dirigea vers la porte du Nord. Le roi suivit à cheval le cortège de sa fille jusqu a un pont jeté sur le Tage, à quelque distance de la ville; mais la reine ne put se résoudre a retourner si vite, et voulut aller au delà* Quittant son propre Char, elle s'assit auprès de Galeswinllie, et d'étape en étape, de journée en journée, elle se laissa entraîner à plus de cent milles de distance* Chaque jour elle disait : « C’est jusque-là que je veux aller; » et, parvenue à ce terme, elle passait ouLre (5), A rapproche des montagnes, les chemins devinrent difficiles : elle ne s’en aperçut pas, et voulut encore aller plus loin; mais, comme les gens qui la suivaient , grossissant beaucoup le cortège, augmentaient les embarras el les dangers du voyage, les seigneurs gotlis résolurent de ne pas permettre que leur reine fit un mille de plus : il falIuL se résigner à une séparation inévitable ; et de nouvelles scènes de tendresse , mais plus calmes ,
(0 Instant lecati gerraanica régna mpiiri,
Narrantes kmgæ tempura larda vite.
Sert uiaim inoli geeallii sua viscero toIvunL*. Pjræteraual dujdiceiq initia, quart a (lies*
(VeoarHU fortunati carmin*, Iï3>. Vï, p*: SS 1*1 Ouiii rapitis? Diffeilé, dies, ehm Cisco do i ores, Solamcoquc malt fit mura *ola mai.
Cur nova rora pelas, illiic uhi non ero mater?
(Ibid.)
(3) bat causas spaiïl genilrU, ut tondus iret ;
Sed fuit opiauii tempes iterque brève.
Parvenir quê mater ait s esc indereverU ,
Sed quod vellepi rùs. pwtien colle fuit*
(Ibid * p* ÎJÔ'2.)
euren t lieu entre la mère et là fille* La reine exprima ou paroles douces sa tristesse et ses craintes maternelles : « Sois heureuse, dit-elle, mais j’ai peur it pour toi ; prends garde , ma fille , prends bien « garde (4)*.. » Aces mots qui s’accordaient Irop bien avec ses propres sentiments , Galcswïnthe pleura, el répondît : « Dieu le veut, il fauL que je « me soumette* n Et la triste séparation s'accomplit*
Un partage se fit dans ce nombreux cortège; cavaliers et chariots se divisèrent, les uns continuant à marcher en avant, les autres retournant vers Tolède* Avant de monter sur le char qui devait la ramener en arrière, la reine des Goihs s’arrêta au bord de la route, et fixant scs yeux vers le chariot de sa fille, ctle ne cessa de le regarder, debout et immobile, jusqu’à ce qu’il disparût dans l’ë I oigne ment et dans les détours du chemin (S). Galeswi utlie, triste, mais résignée, continua sa route vers le nord* Son escorte, composée de seigneurs et de guerriers des deux nations , goths et franks. traversa les Pyrénées, puis les villes de Narbonne et de Carcassonne, sans sortir du royaume desGolbs, qui s'étendait jusque-là ; ensuite elle se dirigea par la roule de Poitiers et de Tours, vers la cité de Rouen, ou devait avoir lieu la célébration du manage* Aux portes de chaque grande ville, le cortège faisait halte, et tout se disposait pour une entrée solennelle ; les cavaliers jetaient bas leurs manteaux de route, découvraient les harnais de leurs chevaux, et s’armaient de leurs boucliers suspendus a l’arçon de la selle* La fiancée du roi de Neustrie quittait son lourd chariot de voyage, pour un char de parade, élevé en forme de tour, cl tout couvert de plaques d’argent* Le poète contemporain, à qui sont empruntés ces détails, la vit entrer ainsi à Poitiers, où elle se reposa quelques jours : il dit qu on admirait la pompe de sou équipage; mais il ne parlé point de sa beauté (G).
Cependant Hilperik, fidèle à sa promesse, avait répudié ses femmes et congédié ses maîtresses* Fraiegoudü elle-même , la plus belle de Loules , la favorite entre celles qu’il avait dëcoréesdu nom de
(4) Quod «npcrttl gemebiiudus amor hoc mandat euuti : Sis, pruectr, 6 falix.*. sed cave vaMô,** vale.
(YçijapÜi Forlumati carmin., lib, VI, p. o62.)
(5j E contra genilm iiüsL nataiu lamina tendues, lino suinte loco, permit el ipsa simul,
Toia ireiiieus, agiles raperetne muta qaadrigaa..* UUiC meute scqmms, quà via flecik iter;
Il once longé oeufi* sjiaLioque evanuii ample.
tlbid*)
(0) Posl aliquas crhes Pietavas aUfgii arcw, ïlugali pompà , ptifetereuDdo viam.
Hanc ego penipù noms eonspexi piæiereunicnr Mailler argetui lui re Miaule velô,
(Ibid.)
DIX AXS D’ÉTUDES HISTORIQUES
reines, ne put échapper à cette proscription générale; elle s’y soumit arec une résignation apparente, avec une lionne grâce qui aurait trompé un homme beaucoup plus tin que le roi Hilperik. Il semblait qu’elle reconnût sincèrement que ce divorce était nécessaire, que le mariage tl une Femme comme elle avec un roi ne pouvait être sérieux, et que son devoir élaiL de céder la place à une reine vraiment digne de ce titre. Seulement elle demanda, pour dernière faveur , de ne pas être éloignée du palais , et de rentrer, comme autrefois, parmi les femmes qu’employait le service royal. Sous ce masque d humilité, il y avait une profondeur d'astuce et d ambition féminine contre laquelle le roi de Neiislrie ne se tint nullement en garde. Depuis le jour où il s’était épris de l’idée d’épouser une fille de race royale, il croyait ne plus aimer Fredegonde , et ne remarquait plus sa beauté; car l’esprit du fils -de Chîother, comme eu général l’esprit des barbares, était peu capable de recevoir à la fois des impressions de nature diverse. Ce fut doue sans arrière-pensée, non par faiblesse de cœur, mais par simple défaut de jugement . qu’il permit à son ancienne favorite de rester près de lui, dans la maison que devait habiter sa nouvelle épouse.
Les noces de Galeswinthe furent célébrées avec 1 autant d’appareil et de magnificence que celles tic sa sœur Bruuehilde ; il y eut même eetle fois, pour la mariée, des honneurs extraordinaires; et tous les Franks de la Neuslrie, seigneurs et simples guerriers . lui jurèrent fidélité comme à un roi (1). Rangés en demi-cercle , ils tirèrent tous à la fois leurs épées et les brandirent en 1 air , en prononçant une vieille formule païenne qui dévouait au tranchant du glaive celui qui violerait son serment . Ensuite le roi lui-même renouvela solennellement sa promesse de constance et de foi conjugale ; posant la main sur une châsse qui contenait des reliques , il jura de ne jamais répudier la fille du roi des Goths, et, tant qu'elle vivrait, de ne prendre aucune autre femme, r.akswinlhe se fil remarquer, durant les fêtes de son mariage, par la bonté gracieuse quelle témoignait aux convives ; elle les accueillait comme si elle les eût déjà connus : aux uns elle offrait des
JtmgUtir erg5 ihoro regali ciCminc virgo ,
El uiagno meruil pleins a more coü...
IHque fi tldis ei fît gens armais* per arma .Jurai, jure siio se fjuoqtie lege lï&aL
(Venant kl ForltmaU carmin. , lib. Vi, p. 5G3.)
(2) Uns cpioqne rmmeribiM -, pertntilcens vocibus illos,
El îïcet ignotos sic faclt esne auos*
(ïbïdO
{SJ Diim Domïmis ab infflo prseœplt uirelmqüal homo pat rem et tnalrem , et adhæreat snæ uxm i . lit &mt duo m carne upâ . ei quod Domimis conjutixii homo non sqwei ,
présents , aux autres die adressait des paroles douces et bienveillantes; lotis l 'assuraient de leur dévouement, et lui souhaitaient une longue et heureuse vie (&}* Ces vœux, qui ne devaient point se réaliser pour elle, Faecompa guère ni jusqu’à lu chambre nuptiale, et le lendemain, à son lever, elle reçut le présent du matin , avec le cérémonial prescrit par les coutumes germaniques* En présence de témoins choisis, le roi Hilperik prit dans sa main droite la main de sa nouvelle épouse, et de l'autre jeta sur elle un brin de paille , en prononçant à haute voix les noms des cinq villes qui devaient à Favenir être la propriété de la reine. L’acte de celle donation perpétuelle et irrévocable fut assilùt dressé en langue latine : il ne s'est point conservé jusqu'à nous 5 mais on peut aisément s en figurer la teneur, d’après les formules consacrées et le style usité dans les autres monuments de l’époque mérovingienne :
« Puisque Dieu a commandé que Htommc abanti donne père et mère pour s attacher a sa femme,
« qiFiïs soient deux en une même chair et qiFon ne h sépare point ceux que le Seigneur a unis, moi, u Hilperik, roi des Franfcs, homme illustre, à- loi « Galeswinthe , ma femme bien-aimée , que jai h épousée suivant la loi salique , par le sou et le « denier , je donne aujourd’hui par tendresse date tueur, sous le nom de Dot et de Morgane- Gît ibaf ■1; les cités de Bordeaux, Cahors, Limoges , Eearn « etBïgore, avec leurs populations et leurs terriif loi res (S). Je veux qu’à compter de ce jour lu les « .tiennes et possèdes en propriété perpétuelle , et U je le les livre, transfère et confirme par b pré- « sente charte , comme je Fai fait par le brin de « paille cl parle hrmdëdtmg (4). »
Les premiers mois de mariage furent, sinon heureux , du moins paisibles, pour la nouvelle reine * douce et patiente, elle supportait avec résignation oc qu’il y avait de brusquerie sauvage dans le caractère de son mari. D’ailleurs Hilperik eut quelque temps pour elle une véritable affection ; il l’aima d’abord par vanité , joyeux d’avoir en elle une épouse aussi noble que celle de son frère; puis lorsqu’il l ut un peu blase sur ce contentement d'amour-propre,
» enim in Del nomme illï , dulctoima ctfoj^i m rm cl ego le per soWûim et denarmm tecundum iee^ïï licam visiïi M spoaeare , Ideè in gisi arnciri» duleedine , iho crm lîhî... { Ex forniulis Bîgnoniams* apud script* re~ un francîc*. 1. IV, p. 530.) - Ego Cbi1perlcustrex Fran- ,rnm, vir în! aster. qbid.,i>/625*KCÜm termiDis eteaocio omtilü aiirt. (Gregor. Turon*, p. MA.)
(A) Per banc ehflrlukim libelli doUs *stve per fealucam tque ner andelangitm * (Ex formulis Limlcqbroffiams , 11 uct script, rerum francïc.,t. IV* p* 553.) — tïandetang , ue les comtneo la leurs o'expUqncnl pas , fierait sigmftcr prrenwnt de main.
G6ï mx ANS D’ETUDES ÏÏISTOÏUOrES.
il l'aim a par avarice a cause des grandes sommes (l’argent et du grand nombre d'objets précieux qn’elïe avait apportés (1). Mais, apres s’être complu quelque temps dans le calcul de toutes ces richesses, il cessa d’y trouver du plaisir:; et dès lors aucun attrait ne rattacha plus à Galeswinthe. Ce qu'il y avait en elle de beauté morale , son peu d’orgueil, sa charité envers les pauvres, notaient pas de nature à le charmer; car il n’avait de sens et d’âme que pour la beauté corporelle* Ainsi le moment arriva bientôt où, en dépit de ses propres résolutions, iïilperik ne ressentit auprès de sa femme que de la froideur et de l'ennui* Ce moment, épié par Eredegonde , fut mis à profit par elle avec son adresse ordinaire. 11 lui suffit de se montrer comme par hasard sur le passage du roi, pour que la comparaison de sa figure avec celte de Galcswinthe fît revivre, dans le cœur de cet homme sensuel , une passion mal éteinte par quelques bouffées d'amourpropre* Fredegonde fut reprise pour concubine, et fit éclat de son nouveau triomphe ; elle .affecta même envers t'épouse dédaignée des airs hautains et méprisants* Doublement blessée, comme femme et comme reine , Galeswînlhe pleura d'abord en silence; puis elle osa se plaindre et dire au roi qu’il n’y avait plus dans sa maison aucun honneur pour elle, mais des injures et des affronts qu'elle ne pouvait supporter* Elle demanda comme une grâce d'être répudiée, et offrit d'abandonner tout ce qu'elle avait apporté avec elle, pourvu seulement qu’il lui fût permis de retourner dans son pays (S).
I/abandon volontaire d’un riche trésor, le désintéressement par fierté d’âme, étaient des choses incompréhensibles pour le roi HUperik, et n'en ayant pas la moindre idée , il ne pouvait y croire. Aussi, malgré leur sincérité, les paroles de la triste Gaieswinlhe ne lut inspirèrent d’autre sentiment qu’une défiance sombre , et la crainte de perdre,
(1) A quo cliam magno amore di%ebatur, delulem emm ftccum magnos theaauroa. ( Gregorii Tnron, Hlal* Frnncor* eccl., lib. IV, p* 317.)
(3) Cù impie se régi qucrerelur assîduè injurias perferre , dicerelqn# m\\am se digmtatem cum eodem liaberc , petiit in, relicLb Ihmurta quos aecimj delulerat , fiberam redire permUleret ad pat riant , (Ibid.)
(3) Quoi! ille per ingénia dis si muta ns, verbis eatn Usai bu s demuISLL, Ad exlremum eam suggiîarî jussit à piiere. morluamquc reperiL in alrato.. * fiex autem, eùm eam mortuam
par une rupture ouverte , des richesses qu'il s'estimait heureux d'avoir en sa possession* Maîtrisant ses émotions et dissimulant sa pensée avec la ruse du sauvage, il changea tout d’un coup de manières, prit une voix douce et caressante, fit des protestations de repentir et d’amour, qui trompèrent la fille d'Àlhanaghild* Elle ne parlait plus de séparation, et se flattait d'un retour sincère, lorsqu'une nuit , par l’ordre du roî, uu serviteur affidé fut introduit dans sa chambre, et l'étrangla pendant qu’elle dormait. En la trouvant morte dans son lit, Iïilperik joua de son mieux la surprise et l'affliction ; il fit même semblant de verser des larmes ; et quelques jours après, iî épousa Fredcgonde (5).
Ainsi périt celte jeune femme, qu’une sorte de révélation intérieure semblait avertir d’avance du sort qui lui était réservé, figure mélancolique et douce qui traversa la barbarie mérovingien ne , comme une apparition d’un autre siècle. Malgré la rudesse des mœurs et (a dépravation générale, il y eut des âmes qui se sentirent émues en présence d'une infortune si peu méritée, et leurs sympathies prirent, selon l’esprit du temps, une couleur superstitieuse. On disait qu’une lampe de cristal, suspendue près du tombeau de Gaieswinlhe, le jour de ses funérailles , s’e t a i i détach ée subit em ent , sa ns que personne y portât la main , et qu’elle était tombée sur le pavé de marbre , sans se briser et sans s’éteindre. On assurait , pour compléter le miracle , que les assistants avaient vu le marbre du pavé céder comme une matière molle, et la lampe s'y enfoncer à demi (4), De semblables récits peuvent nous faire sourire , nous qui les lisons dans de vieux livres, écrits pour des hommes d’un autre %e; mais, au sixième siècle, quand ces légendes passaient de bouche eu bouche, comme l'expression vivante et poétique des sentiments et de la foi populaires, on devenait pensif, et l’on pleurait en les entendant raconter.
defiesaét, post paucos dk& Fredejjundam recepit in màtrîmonio. (Gregorii Turon. HisL Francor* ecclesiast*. lib. IV, P. 317.)
(4) Lychiius emm nie , qui fane sïispensus ceràm sepuîdire ejuj ardebat , nutto tangente, fune disruplo , in pavimcnlum corruit : et fugiente anlè eura duritiâ p.ivimenii , ianquam in aliqtiod molle demenlum descendit, atque mctliMS est suffossus, nee omnmù coatrilus , qued non sine grandi miraculé vidcnübus fuit+(lbïd.)— Foriunatï carmin., lïb. Vf, p.SGS,
FIN DK DIX AXS D’ÉTUDES HISTOltlQUES,
TABLE
DE