ACTE V, SCENE IV
Je demandois au ciel la princesse et le trône ;
Il me donne le sceptre et m'accorde Antigone.
Pour couronner ma tête et ma flamme en ce jour, (i)
Il arme en ma faveur et la haine et l'amour :
Il allume pour moi deux passions contraires ;
Il attendi^it la sœur, il endiuxit les frères;
Il aigrit leur courroux, il flécliit sa rigueur,
Et m'oQvre en même temps et leur trône et son cœur. (2)
Il est vrai , vous avez toute chose prospère , Et vous seriez heureux si vous n'étiez point père. L'ambition, l'amour n'ont rien à désirer; Mais, Seigneur, la nature a beaucoup à plem^r : En perdant vos deux fils
Oui , leur perte m'afflige :
Je sais ce que de moi le rang de père exige ; Je l'étois; mais surtout j'étois né pour régner;
( I ) Pour couronner ma tête et ma flamme en ce jour ,
Couronner nia tête feroit beaucoup rire aujourd'hui. L'ar)plication du mot couronner à la tête et à la flamme est tout à-la-fois contraire à la grammaire et au bon goùl.
(2) Et m'ouvre en même temps et leur trône et son cœur.
Ce vers est la fin d'une tirade entièrement composée d'antithèses puériles , et il la termine dignement. Ces subtilités da rhéteur étoient encore à la mode lorsqu'on donna la Thébaïdc • Corneille avoit quelquefois daigné les parer de tout l'éclat de son génie. On ne peut trop répéter que c'est Racine qui a réformé ce mauvais goût, auquel il paya un tribut si fort dans son premier ouvrage.
iiS LES FRERES ENNEMIS,
Et je perds beaucoup moins que je ne crois gagner. Le nom de père, Attale, estun titre vulgaire: (i) C'est un don que le ciel ne nous refuse guère. Un bonheur si commun n'a pour moi rien de doux ; Ce n'est pas un bonheur, s'il ne fait des jaloux. Mais le trône est un bien dont le ciel est avare ; Du reste des mortels ce haut rang nous sépare ; Bien peu sont honorés d'un don si précieux : La terre a moins de rois que le ciel n'a de dieux. D'ailleurs tu sais qu'Hémon adoroit la princesse , Et qu'elle eut pour ce prince une extrême tendresse : S'il \ ivoit, son amour au mien seroit fatal. En me privant d'un iils , le ciel m'ôte un rival. (2) Ne me parle donc plus que de sujets de joie. Souffre qu'à mes transports je m'abandonne en proie; Et , sans me rappeler des ombres des enfers , Dis-moi ce que je gagne, et non ce que je perds : Parle-moi de régner ; pcU'le-moi d' Antigone ; J'aurai bientôt son cœur, et j'ai déjà le trône. (5)
(i) Le nom de pore , Attale , est un titre vulgaire: Créon met le comble à sa froide scélératesse par des senti— mens aussi atroces.
(2) En me privant d'un fils le ciel m'ute un rival.
Je ue connois rien de si horrible et de si froid tout ensemble, qu'un homme qui calcule, qui suppute exactement et longuement ce qu'il a gagné ou perdu à la mort de ses enfans et au malheur public. Un ambitieux qui rabaisse par des raisonnemens subtils le titre de père pour exalter celui de roi , est le dernier degré du mauvais goût et de l'oubli des convenances.
(5) Et, sans me rappeler des ombres des enfers , Dis-moi ce fpie je gn^ae , el non ce que je perds ;