ACTE III, SCENE I. aSg
CLÉOFILE.
Madame , voulez-vous que TaiTiour de mon frère Abandonne aux périls une tête si chère ? Il sait trop les hasards
Et pour m'en détourner Ce généreux amant me fait emprisonner ! Et, tandis que pour moi son rival se hasarde , Sa paisible valeur me sert ici de garde ! (i)
CLÉOFILE.
Que Porus est heureux ! le moindre éloignement
(i) Sa paisible valeur me sert ici tle garde!
Ce vers , dans les premières éditions , étoit suivi d'un grand nombre d'autres que l'on croit devoir citer ici fidèlement comme des témoignages précieux des progrès du goût de Racine , comme une preuve bien frappante de là nécessité du travail. Quel est le poète qui ne se défiera pas de sa facilité en voyant combien il échappoit de vers foibles à l'heureux génie de Racine ? Yoilà le fruit qu'il faut tirer de ces variantes.
Ah , IMadame , s'il m'aime , il le te'moirrne mal !
Ses lâches soins ne fout qu'avancer son rival.
Il devoit, dans un camp , plein d'une noble envie,
Lui disputer mon cœur et le soin de ma vie ,
Balancer mon estime , et comme lui courir
Bien moins pour me sauver que pour me conquérir.
CLÉOFILE.
D'un refus si honteux il craint peu les reproches :
Il n'a point du combat évité les approches;
Il en eût partagé la gloire et le danger j
Mais Porus avec lui ne veut rien partager ;
Il auroit cru traliir son illustre colère ,
Que d'attendre un moment le secours de mon frère.
Un si lent défenseur , quel que soit son amour ,
a6o ALEXANDRE,
A votre impatience est un cruel tourment !
Et, si l'on vous croyoit, le soin qui vous travaille (i)
Se seroit fait , Madame , attendre plus d'un jour.
Non , non , vous jouissez d'une pleine assurance :
Votre amant , voire frère étoient d'intelligence.
Le lâche , qui dans l'àme ctoit déjà rendu ,
Ne cherchoit qu'à nous vendre après s'être vendu.
Et vous m'osez encor parler de votre frère !
Ah , de ce camp , Madame, ouvrez-moi la barrière l
Que Porus est heureux I etc.
Combien de poètes aujourd'hui , au lieu de sacrifier de pareils vers , s'en feroient honneur? Racine , avec raison, les a jugés indignes de lui. Cet hémistiche, son illustre colère, est emprunté de Corneille , qui fait dire à Sabine : A quoi s'arrête ici ton illustre colère?
HoR. Act. IV, Se. 7.
(1) Le soin qui vous travaille
Travaille f dans ce sens , n'est plus une expression en usage. Il faudroit peut-être la permettre à la poésie , et peut-être la conserver à la prose , puisque Racine s'en est servi plusieurs ibis dans cette tragédie :
Ne laissez point languir l'ardeur qui vous travaille.
Act. IV , Se. 4.
Mais j'ai su prévenir le soin qui te travaille.
Act. V , Se. 5.
La nécessité de rimer à bataille peut aussi avoir influé sur î' emploi que Racine a fait de cette expression.
La réponse d'Axiane ,
Je ferois plus , Madame , etc.
est d'une grande noblesse. Axiane a le ton des héroïnes de Corneille: c'est une princesse de la Fronde. Toute cette scène, où deux femmes se piquent par des bravades et des politesses ironiques , est absolument dans la manière de Corneille. Ces conversations plaisoient alors beaucoup dans la tragédie j elles paroissent aujourd'hui se rapprocher beaucoup trop de la Goraédie,