IXX T I E
d'enfant qu'il porloit dans la religion ; enfin, elle éf oit trop habile dans l'art de la cour , pour ne pas- être quelquefois tentée de rire des petites foiblesses d'un homme de lettres qui croyoit y jouer un rôle , et da singulier contraste de sa droiture avec l'état de courtisan. Lorsque Racine alloit à Port-Royal, les paysans des environs qui entendoient dire qu'il demeuroit à Versailles , le prenoient pour un homme de la cour ; ils alloient lui demander sa protection , et le prioient de parler pour eux au Roi : les uns lui recommandoient leurs procès, les autres sollicitoient une diminution d'impôts. Racine, naturellement bon et obligeant, éooutoit leurs requêtes, sans songer au ridicule que ces audiences pouvoient lui donner.
On sut à la cour que Racine faisoit le petit ministre à Port-Royal, et madame de Maintenon ellemême se permit d'en faire quelques plaisanteries légères et fines , que Racine sentoit d'autant mieux qu'il excelloit lui-même dans ce genre. Malgré sa bonté naturelle , il avoit l'esprit enclin à la raillerie amère ; s'il se fût adonné à la satire, il eût été plus mordant que Boileau. Ce critique fameux étoit presque un bonhomme en comparaison de Racine, qui ne le cédoit pas à Molière lui-même dans l'art de saisir les ridicules. Ses lettres sur Port-Royal , ses épigrammes excellentes, attestent cet esprit caustique , dont la religion tempéra l'amertume. M. de ,Valincour,sonami, avoit naturellement un air d'empressement, et quelque chose d'effaré dans la contenance; Racine le voyant un jour entrer dans la galerie à grands pas, comme un homme qui va porter une nouvelle importante j lui demanda : « Eh,
DE JEAN RACINE. Ixxj
monsieur, où est le feu? » Après la capitulation du château de Namur , Racine remarquant que le gouverneur faisoit des dispositions pour en sortir, malgré les pluies continuelles qui tomboient alors , lui dit : K Voilà un mauvais temps pour déménager. » Le gouverneur, qui sentit qu'on le railloit, répondit froidement: « Quand on déménage comme je fais, le plus mauvais temps est toujours bon. »
Boileau lui-même , Boileau , le plus cher ami de Racine , n'étoit pas à l'abri de ses sarcasmes : dans les disputes qu'ils avoient ensemble sur la littérature. Racine l'accabloit d'épigrammes qui déplaisoient beaucoup au satirique. Un jour, après une contestation où Racine avoit été plus prodigue encore qu'à l'ordinaire de traits malins , Boileau lui demanda sèchement s'il avoit eu dessein de le fâ-i cher. « A Dieu ne plaise , répondit Racine ! » « Vous avez donc tort, répliqua Boileau : car vous m'avez fâché. » Dans un autre entretien , où Racine avoit l'avantage, Boileau, poussé à bout par les cruelles plaisanteries de son ami , perdit toute patience, et s'écria du ton de la plus mauvaise hu- }neur : « Eh bien oui , j'ai tort; mais j'aime mieux avoir tort, que d'avoir orgueilleusement raison comme vous. » Cette malignité de Racine n'étoit que dans sou esprit : il avoit le cœur le plus humain et le plus sensible ; il eût été au désespoir de causer le moindre chagrin , môme à un enfant. Une des demoiselles de Saint-Cyr, jouant dans Esther, manqua de mémoire; l'auteur, désolé de cet accident, dit à l'actrice , quand elle rentra dans la coulisse : « Ah , mademoiselle, quel tort vous faites h ma pièce ! » La
îxxij V I E
jeune personne , vivement émue du reproche, resta j interdite, et ne sut que pleurer. Racine, désespéré du chagrin qu'il lui avoit causé, courut à elle, la consola, lui demanda pardon, prit son mouchoir pour essujer ses larmes, et ne put s'empêcher d'eu répandre lui-même.
Les cérémonies religieuses oii Ton voyoit une jeune demoiselle renoncer solennellement au monde pour se consacrer à Dieu dans le cloître, étoient pour | lui un spectacle plus pathétique que toutes les tragédies ; son imagination lui représentoit tout ce qu'il y a de touchant dans un pareil sacrifice : il ne pouvoit y assister sans en être attendri jusqu'aux larmes. Il pleura beaucoup à la prise dhabit de sa seconde fille, qui, volontairement et par les motifs de lapins sincère piéié , se dévoua à la retraite et aux austérités de ia vie religieuse, dans le couvent des Ursuîines de Mclun. Les victimes même dont le sort devoit lui être le plus indifférent , avoient des droits sur son cœur généreux et tendre. Ce n'est pas qu'il plaignît leur destinée , mais il admiroit leur coui'age héroïque dans un âge si tendre ; il craignoit que cette première ferveur venant à s'éteindre , ne les livrât sans ressource et sans consolation aux. tourmens d'un repentir aussi alîreux qu'inutile. Madame de Maintenon connoissoit bien le goût de Racine : car, écrivant à Saint-Cyr pour s'informer du jour oii une novice devoit prononcer ses vœux , elle dit dans sa lettre : « Racine ;, qui veut pleurer, viendra à la profession de la sœur Lahe. j)
Ce fut véritablement cette vivacité d'imagination, cette seijsibiiilé qui accéléra la lin de ses jours.
DE JEAN RACINE. Ixxiij
■Quofque très-éloigné des passions d'un courtisan , il aimoit Louis XIV , il aimoit la cour ; il y enlretenoit des liaisons agréables et utiles pour l'avancement de ses enfans ; il ne paroissoit plus à Versciilles sans avoir le cœur serré du cbemgement de sa situation ; il ne Irouvoit plus les mêmes visages dans cette cour oii il avoit été comblé des témoignages les plus flatteurs de l'estime et de la considération. Tout étoit cbangé avec le maître , qui ne lui accordoit plus aucune de ces distinctions qui marquent la faveur. Il ne concevoit pas comment il arrivoit que Boileau qui portoit à la cour une liberté très-étrangère en ce pays , Boileau , brusque et franc , coupable d'indiscrétions fréquentes, conservoit cependant son crédit , tandis que lui , avec la plus grande circonspection , toujours attentif à plaire, toujours tourmenté de la crainte d'avoir déplu, n'avolt pu éviter de tomber dans la disgrâce ! Il demandoit un jour à Boileau pourquoi il avoit ainsi le privilège de tout dire , sans choquer personne ? « C'est vous , disoit-il , qu'on devroit accuser; et cependant c'est moi qu'on accuse : quelle en est la raison ? » « Voulez-vous la savoir, lui répondit Boileau? C'est que vous allez à la messe tous les jours, et que moi je n'y vais que les fêtes et les dimanches. » Boileau crut devoir se permettre cette plaisanterie , parce que son caractère un peu dur lui faisoit regarder les alarmes de sou -ui comme des terreurs paniques : il ne soupçonnoit pas à quel point Racine avoit l'âme navrée de cette espèce de disgrâce, qui n'eût jeté pour tout autre qu'un malheur très-léger.
Enfin , ie chagrin , après avoir miné quelque
Ixxiv VIE.
temps sa constitution , lui porta le coup mortel. H s'aperçut un jour que l'abcès qu'il avoit auprès du foie étoit refermé : il en conçut les plus vives alarmes ; et ce n'étoft pas sans raison qu'il redoutoit les suites fâcheuses de cette humeur qui , n'ayant plus son cours ordinaire par cette voie , devoit se rejeter dans l'intérieur et y causer de grands ravages. M. de Valincour prétend que Racine fut alors frappé d'un de ces pressentimens sinistres produits par le trouble de l'imagination , mais qui sont quelquefois prophétiques. Cependant , ce qui pourroit rendre suspect le récit de M. de Valincour, c'est que Racine ne paroît pas même avoir pris contre cet accident toutes les précautions qu'exige la prudence , de concert avec la médecine : il continua même d'aller à la cour. Ce n'est pas qu'il y trouvât quelqu'agrément , ou qu'il conservât quelqu'espérance de recouvrer sa faveur; mais l'intérêt de sa famille lui faisoit un devoir de ménager pour elle des protecteurs puissans, 11 avoit raison de s'occuper de sa famille : le moment approchoit oii elle alloit perdre son unique gloire et son plus ferme appui.
Racine travaillant un matin dans son cabinet , se sentit attaqué d'un si violent mal de tête , que ne pouvant plus supporter aucune application , il prit le parti de se mettre au lit dont il ne devoit plus sortir que pour être porté au tombeau. Ses enfans le voyant se coucher , f-.rurent alarmés ; il les rassura en leur disant avec bonté que ce n'étoit rien qu'un peu de fièvre. Louis Racine prétend qu'on ne soupçonna point d'abord la cause de la maladie de son père. Elle n'étoit pas cependant dilH-
DE JEAN RACINE. IxXV
cîle à deviner : l'abcès, qui s'étoit fermé subitement, éloit le véritable principe du mal. Il seroit bien étrange que cette idée eût échappé aux médecins de la cour, qui étoient ses amis, et venoient le voir souvent. Une douleur au côté droit étoit le principal symptôme dont il se plaignoit, et celte douleur ne fit qu'augmenter dans le cours de sa maladie, qui fut longue : il eu fut déchiré au point de souhaiter quelquefois que la religion lui permît de mettre fin à ses tourmens en avançant le terme de sa vie ; mais il n'est pas probable qu'il ait demandé si cela étoit permis , ainsi que le rapporte M. de Valincour. Racine étoit trop versé dans la science de la religion , pour n'avoir pas besoin de faire une question semblable. Un pareil conte ne devoit pas être adopté par un ancien ami de Racine , tel que M. de Valincour. Il fut depuis répété par le P. Niceron , dans ses Mémoires des Hommes illustres. Louis Racine, préparant une édition des Œuvres de son père , en 1742 , consulta, sur ce fait, son frère aîné,J. B. Racine, qui lui répondit en ces termes :
« Il n'y a pas un mot de vrai dans ce que vous me » mandez de l'exclamation de mon père sur la dou- 3) leur. Jamais homme n'a craint davantage ni même 3) souffert plus impatiemment la douleur ; mais jamais «homme ne l'a l'eçue de la main de Dieu avec plus » de soumission , si bien que , quelques jours avant
2) sa mort , sur ce que je lui disois que tous les mé-
3) decins espéroient de le tirer d'affaire, ilm'a dressa 3) ces belles paroles : « Us diront ce qu'ils voudront : 7) laissons-les dire ; mais vous , mon fils , voulez-
JXXVJ V I E
j) VOUS me tromper , et vous entendez-vous avec 5) eux ? Dieu est le maître ; mais je puis vous as- 3) surer que s'il me donnoit le choix ou de la vie « ou de la mort , je ne sais ce que je choisirois : w les frais en sont faits ». Ce furent ses propres pa- » rôles. Jugez si c'est là le langage d'un homme » qui succombe à la douleur. »
Au reste , s'il étoic vrai qu'un pareil souhait eût échappé à la vivacité de son caractère, au milieu des plus cruelles souffrances , il fut expié par une patience héroïque : tous ceux qui venoient le consoler, ne pouvoient se lasser d'admirer sa douceur et sa résignation. Il avoit éprouvé autrefois de grandes frayeurs de la mort ; mais dans ce moment la religion lui en faisoit soutenir les approches avec courage. Un bon prêtre de Saint- André-des- Arcs , homme simple et peu brillant , mais d'une piété sincère et solide, dirigeoit depuis long-temps la conscience de Racine, et ne le quitta point dans ces instans douloureux oii Ton a si grand besoin de consolations. Madame de Maintenon, écrivant à madame de laMaisonfort,quine vouloitse confesser qu'à un homme d'esprit , lui cite l'exemple de Racine :
« Le plus simple , lui dit-elle , est le meilleur pour » vous, et vous devez vous y soumettre en enfant. » Gomment surmonterez-vous les croix que Dieu M vous enverra dans le cours de votre vie , si un » accent normand ou picard vous arrête , et si vous » vous dégoûtez d'un homme , parce qu'il n'est pas » aussi sublime que Racine? Il vous auroit édifice ,
DE JEAN RACINE. Ixxvij
5) le pauvre homme , si vous aviez vu son humilité )) dans sa maladie , et son repentir sur cette re- » cherche de l'esprit. Il ne demanda point, dans ce » temps-là, un directeur à la mode : il ne vit qu'un » bon prêtre de sa paroisse. »
L'abbé Boiîeau , chanoine de Saint-Honoré , ne témoignoit pas moins de zèle que le bon directeur; et ces deux ecclésiastiques soutenoient le malade par leurs exhortations ferventes : le malade les édifioit eux-mêmes par ses dispositions vraiment chrétiennes. Tourmenté par une soif brûlante et une sécheresse extrême de la langue et du gosier , il s'écrioit : « J'offre à Dieu cette peine : puisse-t-eile expier le plaisir que j'ai trouvé souvent à la table des grands ! »
Il se faisoit lire par son fils quelques ouvra o-es de piété : ces lectures l'intéressoient bien davantage que les complimens des seigneurs de la cour qui venoient s'informer de i'état de sa santé : ils croyoient adoucir beaucoup ses douleurs en lui assurant que le Roi leur deinandoit souvent de ses nouvelles. Il est très - certain que Louis XÏV prit un vif intérêt à la situation de Racine , et témoigna du déplaisir de sa mort. Ce sentiment honore le monarque; mais Racine, environné des ombres de la mort, ne dut pas être extrêmement flatté de cette bonté tardive: quand on est prêt à quitter le monde et la vie, on est peu sensible émx faveurs des rois. Cependant un si bon père n'étoit pas tellement absorbé dans l'idée de ses maux , qu'il en oubliât sa famille et ses vrais amis.
Ixxviij VIE
M. Rollin , déjà célèbre dans l'Université, étant venu lui rendre visite , il lui recommanda l'éducation de son second fils, Louis Racine, comme ne pouvant lui laisser un bien plus précieux que les instructions d'un homme aussi vertueux et aussi sage. Racine ne prévoyoit pas qu'un siècle après sa mort, les principes de M. Rollin seroient oubliés et dédaignés! Content de l'éducation qu'il avoit reçue, il n'en connoissoit point de meilleure , et désiroit de transmettre ce bienfait à ses enfans.
Il fit écrire par son fils une lettre à M. de Cavoye, pour le prier de solliciter le paiement de ce qui lui étoit dû de sa pension , afin de laisser en mourant à sa femme et à ses enfans le secours de quelqu'argent comptant. Quand son fils lui fit lecture de la lettre , il lui dit : « Pourquoi ne demandez-vous pas aussi en même temps le paiement de la pension de Boileau? Il ne faut point nous séparer: recommencez votre lettre , et faites connoître à Boileau que j'ai été son ami jusqu'à la mort. »
On s'attend bien sans doute à voir Boileau tenir sa place auprès du lit de Racine. Cet ami de quarante ans, ce compagnon fidèle et sûr, qui ne Vavoit jamais quitté , ce confident intime de toutes ses joies et de toutes ses peines, pouvoit-il abandonner Racine à ses derniers momens? Quoique la fermeté et la tranquillité de son caractère ne lui permît pas ces démonstrations de sensibilité souvent équivoques, sa douleur renfermée dans soa âme n'en étoit que plus vive ; son cœur, trop serré, ne ponvoit s'exprimer que par un silence plus éloquent que toutes les plaintes. Racine le voyant
DE JEAN RACINE. Isxix
approcher pour lui faire ses derniers adieux , rei cueillit ce qui lui restoit de force, et se leva sur son lit. Les deux illustres amis demeurèrent quelque temps dans les bras l'un de l'autre : le plus malheureux étoit celui qui se trouvoit encore condamné à vivre. Racine , jusqu'à sa dernière heure , plus habile que Boileau dans l'art d'exprimer le sentiment, déposa dans son sein, comme le testament de l'amitié, ces paroles, les plus touchantes que son cœur lui eût jamais inspirées: « Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous. »
Les médecins qui n'avoient pu trouver dans leur art de secret pour soulager les douleurs de Racine, en trouvèrent un pour les augmenter, par une opération aussi cruelle qu'inutile, Ils s'étoient aperçus trop tard que sa maladie étoit causée par un abcès au foie. Ce ne fut que lorsqu'il n'y avoit plus de remède , qu'ils voulurent tenter un surcroît de souffrances. Racine s'y prépara sans aucune espérance de succès, ou plutôt il ne fit que se préparer à la mort par ce nouvel exercice de la patience. Racine ne se trompoit pas : il mourut trois jours après fopération, le 21 avril 1699, âgé de cinquante-neuf ans, dans de grands sentimens de piété , après avoir exhorté ses enfans à vivre unis entr'eux , et à respecter leur mère.
Cet homme extraordinaire avoit reçu de la nature un tempérament plus sain que robuste : la vivacité de son imagination et sa prodigieuse sensibilité , cette habitude mélancolique , plus favorable au génie qu'à la santé , usèrent avant le temps ses organes délicats. Boileau, en apparence moins vi-
Ixxx VIE
goureusement constitué, et même sujet à plusieurs infirmités, a pourtant poussé beaucoup plus loin sa carrière , parce que ia tranquillité de son âme donnoit au corps beaucoup moins de faf igues. La nature , si prodigue envers Racine des dons de l'esprit, ne lui avoit point refusé les avantages extérieurs : sa taille, sans être grande, étoit très-bien prise; une physionomie heureuse prévenoit en sa faveur; sa figure fut remarquée à la cour , oii Ton est connoisseur et difficile; et Louis XIV lui même, le plus bel homme de son siècle , cita un jour Racine comme un des courtisans dont le visage lui paroissoit le plus agréable.
Boileau, qui depuis long-temps s'étoit banni de la cour, se voyant privé de son associé dans l'emploi d'historiographe , alla prendre les ordres du Roi ; il lui parla de la mort de Racine , et de l'intrépidité vraiment chrétienne qu'il avoit témoignée dans ce terrible passage. « Je le sais, répondit le roi; et cela m'a étonné: car je me souviens qu'au siège de Gand vous étiez le brave des deux. » C'est après avoir dit ces paroles, que Louis XIV tira sa montre, et la montrant à Boiteau : « Souvenezvous, ajouta-t-il, que j'ai toujours par semaine une heure à vous donner , quand vous voudrez venir. » Boileau n'abusa point d'une offre si flatteuse. Après avoir perdu son ami, il ne retourna plus à la cour: « Qu'irois-je y faire, disoit-il? Je ne sais plus louer. »
Parmi les papiers de Racine, on trouva un testament,
DE JEAN RACINE. Ixxxj
ianient , daté du 28 octobre i685 , et conçu en ces termes ;