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î) français. Songez qu'ils ne doivent servir qu'à 3) votre récréation, et non pas à votre véritable :» élude. Ainsi , je souhaiterois que vous prissiez 5) quelquefois plaisir à m' entretenir d'Homère , de » Quintilien , et des autres auteurs de cette nature. 3) Quant à votre épigramnie (i) , je voudrois que :) vous ne feussiez point faite. Outre qu'elle est assez 3) médiocre, je ne saurois trop vous recommander 3) de ne vous point laisser aller à la tentation de 3) faire des vers français, qui ne serviroient qu'à 3) vous dissiper l'esprit; surtout il n'en faut faire 3) contre personne. »
Madame Racine n'étoit pas moins ennemie de la comédie que son mari ; car dans une lettre à son fils, elle lui dit avec une naïveté charmante : (c Votre petit frère vous fait bien des complimens. Le 3) pauvre petit nous promet bien qu'/7 n'ira pas à la 3) comédie , comme vous. » Ainsi les enfans de cet illustre poète dramatique étoient élevés dans l'horrem' de la comédie. Boileau n'avoit pas autant de sévérité : il condanmoit les comédiens et la plupart des pièces de théâtre, plusieurs même de celles que son ami avoit composées ; mais il soutenoit que le poème dramatique est bon en lui-même. Qui pourroit en douter? Racine ne l'a-t-il pas prouvé, en composant , après sa conversion , Esther et Athalie ? La poésie, en général, et le poème dramatique, en particulier , sont des arts très-innocens , très-honnêtes
(i) Le fils de Racine, alors en rhi'toriquc , avoit envoyé à son père une épigramnie qu'il avoit faite sur la, dispute entre Boileau et Perrault.
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et très-nobles: l'abus seul est blâmable. Malheureusement l'abus est très-fréquent, quelquefois presqu'inévitable , sur-tout dans un genre de poésie qui se propose d'exciter les passions. Et sans recourir à l'autorité sévère de l'Evangile , les philosophes payens les plus estimables sont sur cet article d'accord avec Racine.
Non-seulement Boileau et R.acine n'avoient aucune estime pour les comédiens, mais en général le peuple les considéroit fort peu, et l'esprit du siècle de Louis XIV étoit sur cet article, plus que sur aucun autre , diamétralement opposé à nos idées actuelles. Je ne puis me refuser à citer ici , sur une matière qui touche de si près aux mœurs , un passage très-remarquable et très-curieux d'une lettre de Racine à Boileau , pleine de railleries et de sarcasmes impitoyables sur les comédiens. « La nou- » velle qui fait ici le plus de bruit , c'est l'embarras 3) des comédiens , qui sont obligés de déloger de la 3) rue de Guénégaud , à cause que messieurs de 3) Sorbonne, en acceptant le collège des Quaire- 3) Nations, ont demandé pour première condition » qu'on les éloignât de ce collège. Ils ont déjà 3) marchandé des places dans cinq ou six endroits ; 3) mais partout oii ils vont, c'est merveille d'enten- 3) dre Comme les curés crient. Le curé de Saint- 3) Gemiain-l'Auxerrois a déjà obtenu qu'ils ne sc- 3) roient point à l'hôtel de Som-dis , parce que de 3) leur théâtre on auroit entendu tout à plein les 3) orgues; et de l'église on auroit parfaitement bien 3) entendu les violons. Enfin , ils en sont à la rue de 3) Savoie , dans la paroisse de Saint- André, Le curé
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5) a été aussi au Roi, lui représenter qu'il n'y a tantôt 3) plus dans sa paroisse que des auberges et des co- 3) quetiers ', si les comédiens y viennent , que son i) église sera déserte. Les grands Augustins ont aussi 3) été au Roi , et le père Lembrochons , provincial , 5) a porté la parole ; mais on prétend que les comé- 5) diens ont dit à Sa Majesté que ces mêmes Augus- 5) tins qui ne veulent point les avoir pour voisins , » sont fort assidus spectateurs de la comédie , et qu'ils ») ont même voulu vendre à la troupe des maisons
2) qui leur appartiennent dans la rue d'Anjou, pour 5) y bâtir un théâtre , et que le marché seroit déjà » conclu, si le lieu eût été plus commode. M. de S) Louvois a ordonné à M. de la Chapelle de lui 5> envoyer le plan du lieu oii ils veulent bâtir dans D) la rue de Savoie. Ainsi on attend ce que M. de
3) Louvois décidera. Cependant l'alarme est grande 3) dans le quartier ; tous les bourgeois qui sont gens 3) de palais, trouvant fort étrange qu'on vienne leur 3) embarrasser leurs rues. M. Billard surtout , qui 3) se trouvera vis-à-vis de la porte du parterre , crie 3) fort haut ; et quand on lui a voulu dire qu'il en 3) auroit plus de conmiodité pour s'aller divertir 33 quelquefois , il a répondu fort tragiquement : 3) je ne veux point me divertir. )3
Boileau répondit avec toute la dureté du jansénisme : (c S'il y a quelque mallieur dont on se puisse 3) réjouir, c'est, à mon avis, celui des comédiens. 3) Si on continue à les traiter comme on fait , il fau- »> dra qu'ils s'aillent établir entre la Villette et la 33 porte Saint-Martin : encore ne sais-je s'ils n'auront 33 point sur les bras le curé de Saint-Laurent. ))
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Racine riposta avec de nouvelies plaisanteries : « Les comédiens , cpi vous font si peu de pitié', sont « pourtant toujours sur le pavé ; et je crains, comme 3) vous, quils ne soient obligés de s'aller établir au- » près des vignes de feu M. votre père. Ce seroit 3) un digne théâtre pour les œuvres de M. Pradon. » Enfin, Boileau revenant sur ce sujet, emporta la pièce par des traits satiriques , dont quelques-uns même me paroissent peu délicats, ce De quelque pi- V toyable manière que vous m'ayez conté la dis- » grâce des comédiens, je n'ai pu m'empêcher d'en » rire. Mais dites-moi , monsieur , supposé qu'ils :» aillent habiter où je vous ai dit, croyez-vous qu'ils » boivent du vin du crû? Ce ne seroit pas une mau- 3) Vciise pénitence à proposer à M. de Champmelé , 5) pour tant de bouteilles de vin de Champagne qu'il » a bues : vous savez aux dépens de qui. Vous avez 3) raison de dire qu'ils auront là un merveilleux 5) théâtre pour jouer les pièces de M. Pradon : et 3) d'ailleurs ils y auront une commodité, c'est que, » quand le souffleur aura oublié d'apporter la copie » de ses ouvrages , il en retrouvera infailliblement 5) mie bonne partie dans les précieux dépôts qu'on 3) apporte tous les matins en cet endroit. 33
On trouve dans ce dernier passage une nouvelle preuve de findifTérence de Racine pour la Champmelé. C'est ainsi que les deux plus illustres poètes du siècle de Louis XIV s'égayoient sur le compte des comédiens et du théâtre ; et ce cruel persiflage démontre évidemment que Racine n'avoit pas quitté la scène par dépit et pdï humeur, en amant irrité; mais qu'il s'en éloit éloigné par mépris, en homme
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Sage, intimement convaincu que Tétat de poète de théâtre ëtoit incompatible avec sa conscience et ses principes de rel'gion.
Je pomTois extraire ici des lettres de Racine une foule de passages dans le même sens : ceux que je viens de citer suffisent pour ne laisser aucun doute sur ses vrais sentimens. Concluons que ce fut l'esprit religieux, une profonde et solide piété' , et non pas l'orgueil , le dépit et la colère qui farrachèrent à des occupations qu'il n'a cessé de regarder pendant tout le reste de la vie , comme criminelles devant Dieu. Les philosophes pourront le traiter de bigot aveuglé par une vaine superstition ; ils diront que la doctrine terrible et désolante du jansénisme avoit rétréci ses idées et renversé sa tête ; les gens sages penseront que Racine ëtoit conséquent. La vie de la plupart des hommes est en opposition continuelle avec leur religion. Hacine avoit fesprit trop juste et trop sohde ; il étoit trop éclairé, trop instruit, pour admettre dans sa conduite cette contradiction grossière. Quand la religion se ranima dans son âme , il sentit qu'il lui étoit impossible de conciher fesprit de fEvangiie avec fesprit de la comédie, et quand il voulut être chrétien il cessa d'être poète de théâtre.
Telle est la seule raison du parti extraordinaire que prit alors Racine. Dans le premier mouvement de sa ferveur, il voulut aller ensevelir son talent et sa renommée dans la solitude d'une Chartreuse , pour y expier les erreurs de sa jeunesse. Un chrecteur éckuré le détourna de ce dessein imprudent , et lui représenta qu'il pouvoit être plus utile à l'Etat et à
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la religion en reslant dans le monde. Racine prit donc le parti de s'associer une femme vertueuse, dont le commerce innocent et doux pût le distraire des liaisons dangereuses pom' ses mœurs : il épousa la même année Catherine R-omanet, fille d'un trésorier de Freuice ; et janiciis union ne fut plus heureuse. Ce grand poète n'avoit alors qu'un nom et des lauriers ; c'éloit presque le seul fruit qu'il eût recueilli de ses tragédies ; et quand il se maria , .son revenu le plus clair consistoit en une pension de deux mille hvres sur le trésor public. On n'en sera point surpris , quand on saura qu'il ignoroit l'art de rançonner les libraires; qu'il n'exigeoit d'eux, pour ses ouvrages , qu'un bénéfice très-modique , et qu'il eût rougi de faire dun art divin un métier mercenaire. Ce désintéressement sied aux hommes de génie, et rien n'civilit plus la littérature qu'un trafic .sordide. Aujourd'hui les gens de lettres sont marchands de livres. Autrefois les auteurs enrichissoient les libraires; aujourd'hui les libraires enrichissent les auteurs , et se ruinent eux-mêmes.
L'épouse de Racine ne lui apporta qu'une fortune très-médiocre ; mais sa renommée lui avoit acquis des protecteurs puissans, et la cour s'empressa de récompenser le pieux sacrifice quefaisoit le poète de sa gloire théâtrale à la religion et à la vertu : bientôt M. de Colbert le gratifia d'une charge de trésorier de France au bureau des finances de Moulins. Il fut aussi pourvu d'une charge de jï^entilhomme ordinaire du Roi , et enfin nommé historiographe avec un traitement de quatre mille livres. Les bienfaits dont Louis XIV l'honora en
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différentes occasions, se montent à quarante-deux mille neuf cents livres. Il faut doubler toutes ces sommes, si Ton veut en avoir une idée juste, puisque la valeur du marc d'argent est aujourd'hui double de ce qu elle étoit sous Louis XIV. Racine , dans sa plus grande prospérité, a donc pu jouir d'environ vingt ou vingt-cinq mille livres de rente, de notre monnoie actuelle : fortune modique pour un homme qui avoit une nombreuse famille et un état à soutenir dans le monde.
Son premier soin , après son mariage , fut d'expier ses torts envers ses anciens maîtres , qu'il avoit oubliés et , qui pis est , immolés à ses traits satiriques : ce qui prouve qu'un amour sincère pour la religion , et non le désir de plaire à une cour dévote , fut le véritable motif de sa conversion. En effet , si Racine n'eût été qu'un courtisan, il n'eût point recherché des hommes aussi mal à la cour que MM. de Port -Royal; mais il respectoit dans ces victimes de la persécution, d'érainentes vertus qu'il avoit vues de près ; il témoignoit mie juste reconnoissance à de pieux solitaires auxquels il étoit redevable des sentimens religieux qui , dans ce moment , l'arrachoient au théâtre pour le ramener au christianisme. Nicole , le plus doux des jansénistes, le plus indulgent des dévots, ouvrit ses bras à Racine ; et tout le passé fut oublié dans la première entrevue. Le fier Arnaud se montra moins facile : il se .souvenoit encore des plaisanteries sur la mère Angélique sa sœur. Il fallut négocier avec cet illustre docteur, qui se rendit enfin aux marques du plus sincère repentir. La tante de Racine vivoit en-
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core , ne cessant d'implorer la bonté divine en fa* veur d'un neveu qu elle croyoit perdu pour le ciel ; la nouvelle de sa conversion la combla de joie ; et le retour de cet illustre pécheur fut célébré comme une fête par toutes les religieuses de Port-Royal.
La femme de Racine avoit beaucoup de simplicité dans le caractère : pleine de bon sens et de piété , occupée de ses devoirs , assidue déuis son ménage , elle n' avoit d'ailleurs aucune culture dans l'esprit , aucune notion de littérature ; unie an plus grand des poètes , elle ne savoit pas distinguer une rime masculine d'une rime féminine ; elle n'alla jamais à la comédie , ne connut pas même le titre des tragédies de son mari , ne se forma point une idée de son talent , de sa célébrité dans le monde. Elle ignora toujours quelle avoit pour époux le premier des auteurs du siècle ; elle se contenta de savoir qu'il étoit le meilleur des hommes.
Voilà la femme qu'il falloit à un homme pieux et sensible , rassasié de gloire littéraire , affligé de Tilsage qu'il avoit fait de son talent , et persuadé que la naïveté , la bonne foi , la droiture de cœur sont des qualités plus aimables aux yeux des hommes, plus précieuses devant Dieu que tous les dons d<î l'esprit et de l'imagination. Ce qui est peut-être plus étonnant, c'est qu'une bonne ménagère telle que Catherine Romanet, avoit le désintéressement le plus parfait. Racine , revenant un jour de Versailles , offrit à sa femme une bourse de mille louis , dont le Roi lui avoit fait présent ; à peine sa femme daignat-elle faire attention à une pareille somme ; elle n'étoit occupée que de findocilité d'un de ses enfans qui
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n'avoit point voulu étudier ; elle insistoit pour que son mari le grondât : ce Nous en parierons une autre fois, disoit Racine; aujourd'hui livrons-nous à la joie. » Boileau, présent à cette scène , se promenoit à grands pas, impatienté d'une pareille contestation, et disoit en murmurant : ce Comment peut-oix ne pas songer à une bourse de mille louis? »
Racine étoit né avec cette délicatesse , cette finessede tact, cette politesse et cette grâce nécessaires pom" plaire à la cour ; s'oubliant toujours lui-même dans la conversation , il ne s'occupoit qu à faire briller les autres, ce Vous croyez , disoit-il à son fils aine , que les grands me recherchent à cause de mouesprit , vous vous trompez : ils sont toujours contens^ de moi , parce qu'ils sortent toujoms de mon entretien très-contens d'eux-mêmes ; ']g songe moins à leur prouver que j'ai de l'esprit, qu'à leur persuader qu'ils en ont beaucoup. » Louis XIV apercevant un jour, dans les jardins de Versailles, le marquis de Gavoye(*) qui se promenoit avec Racine, dit à ceux
(*) Louis d'Oger , marquis de Cavoye , grand maréchal des logis de la maison du Roi , né en 1640, fut le dernier rejeton d'une famille ancienne de Picardie 5 il eut le bonlieup d'être élevé auprès de Louis XIV. Dès qu'il fut en état de porter les armes , il se rendit en Hollande , et y acquit un nom célèbre par une action hardie , qui sauva la flotte de cette république en 1666. De retour en France, il suivit Louis XIV dans toutes ses campagnes. Sa naissance et sou rang lui procurèrent moins d'amis qvie son mérite. Ls vicomte de Turenne et le maréchal de Luxembourg sont ceux avec lesquels il fut le plus étroitement uni j il mourut en 1716. Il avoit été Irts-lié avec Pvaciiie. « Cavoje, dit W
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qui renvironnoient : ce Voilà deux hommes que je vois souvent ensemble ; j'en devine la raison : Cavoye avec Racine se croit bel esprit ; Racine avec Gavoye se croit courtisan. »
Son emploi d'historiographe l'appeloit, avec Boileau , à la suite des armées pour être témoins des exploits qu'ils dévoient raconter. Louis XIV ne les ayant point vus dans sa campagne de 1677, fameuse par la prise d'un grand nombre de villes , dit à Racine : (c Comment n'avez-vous pas été curieux do voir un siège ? Le voj'age n'étoit pas long. 5) « Sire , répondit-il , nous avions commandé des habits de campagne ; quand on nous les apporta , les places que Votre Majesté assiégeoit étoient déjà en son pouvoir : elle est bien plus prompte à prendre des villes, que nos tailleurs à fane des habits. » Les deux historiographes ne manquèrent pas de se trouver à la campagne suivante , qui fut celle de Gand. Le Roi s'y exposa beaucoup. Boileau osa lui représenter qu'il devoit se tenir à une plus grande distance des boulets , et le pria de ne pas fobiiger à finir sitôt une histoire dont les commencemens étoient si
î) duc de Saint-Simon , étoit un des hommes de France le rt mieux fait et de la meilleui'e mine , et qui se mettoit le j) mieux j il en profita auprès des dames. C'étoit un temps ou 3) l'on se battoit fort , malgré les édits 5 Cavoje , brave et )) adroit , s'y acquit tant de réputation , que le nom de brave
« Cavoje lui demeura Cavoye s'étoit érigé chez, lui une es-
y> pèce de tribunal , auquel il ne falloit pas déplaire, compté « et ménagé jusque des ministres j mais d'ailleurs bon et « fort honnête homme , à qui l'on pouvoitse fier en tout. » Œuvres de Saint-Sision , pages 88 et 91.
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glorieux. Le R.oi qui rëcoutoit avec bonté, lui demanda à son tour : « Etiez-vous loin du canon ? » « Sire, je n'en étois qu'à cent pas.» « N'aviez-vous pas peur? » « Oui, Sire , je tremblois beaucoup pour Votre Majesté , et encore plus pour moi. »
Les gens de guerre s'égayoient qiiekjuefois aux dépens de ces deux poètes transpkuités de leur cabinet dans un camp , où ils ne pouvoient faire qu'une médiocre figure. La veille de leur départ pour la première campagne , en 1678 , M. de Gavoye demanda à Racine s'il éivoit eu fattention de faire ferrer ses chevaux à forfait. Racine , jqui n'entendoit pas la question, pria M. de Cavoye de s'expliquer. « Croyez-vous donc , dit le marquis , qu'on trouve partout des marécliémx à l'armée ? Avant de partir on fait un forfait avec un maréchal de Paris , lequel s'engage à mettre aux pieds des chevtiux des fers qui dureront six mois. )) Racine avoua son ignorance à cet égard : « Boileau , dit-il , ne m'en a rien dit ; mais il ne songe à rien )). Il alla trouver Boileau qui n'en savoit pas plus que lui sur cet article. Tous deux allèrent chercher le plus fameux maréchal pour ces sortes de forfaits ; mais ils apprirent bientôt qu'on les avoit joués , et qu'on faisoit au Roi des plaisanteries sur leur crédulité.
C'est à tort que M. de Valincour accuse Racine et Boileau de s'être contentés du titre et des appointemens d'historiographes , sans s'embarrasser d'en remplh' les fonctions : successeur de Racine dans cet emploi honorable , il devoifc savou' mieux que personne à quel point les deux, illustres amis s'en étoient occupés, puisqu'il étoit
dépositaire de leurs manuscrits : ils ont fous pcrî dans Tincendie qui consuma sa maison de Stiinl- Cloud. M. de Valincour, n'ayant jamais rien composé lui-même en ce genre, quoique seul chargé de ce travail après la mort de Boileau et de Racine , a voulu sams doute se justifier, en accusant ces deux grands écrivains de la négligence dont il étoit seul coupable : supercherie très-indigne d'un honmie qui avoit eu Thonncur d'être lié si étroitement avec eux^ Il est probable que les morceaux d'histoire composés par Boileau et Racine , n'étoient pas d'une impartialité bien sévère , puisqu'ils les lisoient au Roi ; mais il seroit absurde de penser que ces deux historiographes n'avoicnt pas assez de talent pour écrire les actions du Roi, ou négligeoicnt ce moj'eii de lui faire la cour. Ce toit chez madame de Montespan que se faisoient ces lectures de 1 histoire du Roi. Madame de Mainfenon y assistoit, quoique sa faveur fut encore secrète. Racine éloit celui des deux au-, fcurs qui lui plaisoit le plus : elle aimoit sa douceur, sa circonspection^ sa sensibilité , sa dévotion tendre , et sa simplicité enfantine sur tout ce qui concernoit la religion. IMadaine de Montespan , plus vive et plus franche , préféroit Boileau, peut-être parce qu'il étoit moins courtisan et d'un caractère plus libre.
Ces lectures surtout méritent d'être reméu^quées , parce qu'elles sont l'époque de la faveur de madame de Maintenon. Le Roi commençoit à être fatigué de madame de Montespan, qui n'avoit plus que l'ombre du crédit. C'étoit cependant chez elle qu'on lisoit ; c'étoit elle qui avoit donné au Roi l'idée de faire écrire son histoire ; c'étoit elle qui avoit proposé ceslectui^es;
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mais l'attention que le Roi témoignoit pour madamo de Maintenon , déplut bientôt à la favorite ; elle en témoignoit quelquefois son dépit par des paroles un peu aigres. Le Roi , sans lui répondi'e , regardoit en riant madcune de Maintenon assise vis-à-vis de lui sur un tabouret. Il n'en fallut pas davantage pour faire exclure madame de Maintenon de ces assemblées. Boileau et Racine la rencontrant un jom' dans la galerie, et lui témoignant leur regret de no plus Tavoir pour juge de leurs productions : « Je ne suis plus , leur dit-elle , admise à ces mystères. )) Méiis leur regret fît bientôt place à l'étonnement : quelque temps après , appelés pour lire dans la chambre du Roi , retenu au lit par une indisposition , ils trouvèrent madame de Maintenon dans un fauteuil auprès du chevet du Roi , et s'entretenant familièrement avec lui ! La lecture cdioit commencer, et madame de Montespan à son tour ne devoit point être admise à ce mystère, lorsqu'elle arriva toutà-coup , et pour cacher son embaiTas , adi'essa quelques complimens au Roi, et en accabla madame de Maintenon. « Asseyez-vous , madame , lui dit le Roi pour mettre fin à toutes ces cérémonies , il n'est pas juste qu'on lise sans vous un ouvrage que vous avez vous-même commandé. »
Qui croiroit que ce fut la femme la plus belle et la plus brillante de la cour, une maîtresse de Louis XIV, madame de Montespan, qui conçut la première idée de FAcadémie des Inscriptions et Belles- Lettres? On n'auroit pas soupçonné à cette société d'érudits une origine émssi galante. Lcbrmi avoit peint les victoires du Roi dans la galeri§>
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de Versaiiies , et l'on avoit jugé à propos de mettre à ces tableaux des inscriptions analogues au sujet. Charpentier, de l'Académie française, en avoit composé plusieurs, dont l'enflure et l'emphase parurent très-ridicules aux gens de goût. M. de Louvois les fit effacer pour leur en substituer de plus simples , qui furent fournies par Racine et Boiieau. Racine avoit surtout un esprit hn et délicat propre à ces sortes d'ouvrages; et ce fut lui qui imagina pour l'ortmgerie de Versailles, cette ingénieuse devise : CONJURATOS RIDET AQUILONES , elle brave les aquilons conjurés. On y découvroit un rapport trèsheureux avec la ligue des puissances de l'Europe qui se formoit alors contre la France. Madame de Montespan ne trouvant pas cjue les tableaux de Lebrun , même avec lem^s inscriptions , fussent sufïîsans pour étendre la connoissance des actions du Roi , forma le projet de consacrer les principaux événemens de son règne péu: des médailles , au bas desquelles on placeroit un récit très-abrégé de févénement. Pour exécuter ce plan d'une histoire en médailles , Racine conseilla de choisir quelques gens de lettres , qui composeroient une espèce d'Académie de Médailles. Cette société, connue d'abord sous le nom de ^a petite Académie , devint insensiblement plus nombreuse , et prit le nom d'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Ainsi Racine partagea avec madame de Montespan l'honneur d'avoir fondé cette compagnie savante , dont les travaux ont été très- Utiles à la Uttérature ancienne et à l'histoire.
Le séjour de la cour ne put jamais affoibiir dans le cœur de Racine le goût des plaisirs domestiques ,
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et cc^ sentiment pur qui lui faisoit trouver le bonîieur au sein de sa famille. C'étoit le meilleur des époux , comme le plus tendre des pères ; il préféroit la société de sa femme et de ses enfans , aux assemblées les plus brillantes. Revenant un jour de Versailles , et prêt à se mettre à table avec sa famille , arrive mi écuyer de M. le Duc(*), qui lui dit de la part de son maiire , qu on l'attend à dîner à ihôtel de Condé. Racine , quoique flatté de l'invitation , déclare qu'il lui est impossible de se rendre auprès de son Altesse en ce moment. « Il y a huit jours, dit-il, que je n'ai vu mes enfans et ma femme ; ils se font une fête de manger avec moi une belle carpe; je ne leur refuserai pas ce plaisir. )) « Mais, monsieur, reprend l'écuyer, vous ne songez pas qu'il y a chez M. le Duc une compagnie nombreuse qui se fait aussi une fête de vous avoir à dîner : son Altesse sera très-mortifiée de votre refus. » Alors Racine se fait apporter la caj-pe, comme un dernier argument plus capable de toucher récu3^er. « Voyez, monsieur: ces pauvres enfans ont voulu me régaler; ils ne pourront jamais se résoudre à manger ce plat sans moi ; aurois-je le courage de les chagriner ? Faites valoir , je vous prie , cette raison à M. le Duc , il y sera sensible. » En effet, ce prince rit beaucoup de la carpe, et ne put s'empêcher d'admirer la bonté et la simplicité da Racine. Il fémt avoir été père pour pouvoir dire son
(*) Henri-Jules tle Bourbon y prince de Condé , fils du graid Condé, né en 164'^, et mort en 1709. C'étoit un prince trts-éclairé , aimant les gens d'esprit , et eu ayant beaucoup lui-même.
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avis sur les prétendues petitesses de l'amour paternel. Racine , le grand Racine ne rougissoit point de redevenir enfant avec ses enfans : il causoit souvent avec eux , entroit dans leurs petits intérêts , prenoit part à leurs petits jeux, bâtissoit avec eux des chapelles ; et quand ils faisoient des processions , Fauteur d'Athalie portoit gravement la croix. Ces détails naïfs, loin d'afToiblir la gloire de Racine, ne servent qu'à faire aimer davantage le caractère de celui dont on admire les écrits ; et le grand homme ne s'attire que plus de respect , quand on trouve encore en lui le bon homme. On nous a transmis que le cardinal de Richelieu s'amusoit à sauter tout seul dans son ciibinet ; il fut , dit-on , surpris dans cette occupation puérile , par un courtisan qui , pour sauver son indiscrétion, n'eut rien de mieux à fciire que de paroître partager cet enfantillage. « Je gage , dit-il , que je saute plus haut que son Eminence. » La niaiserie de son Eminence n'étoit pas justifiée par la nature. On pourroit presque dire qu'il faut avoir des enfans pour avoir droit de l'être. Cependant je suis bien éloigné de blâmer les sauts du cardinal ; et je crois qu'il n'en étoit pas moins sublime dans sa politique , pour avoir dansé autour de ses chaises.
Après la société de sa femme et de ses enfans , Racine ne trouvoit pas de plus doux délassement que la conversation de ses amis : Auteuil étoit pour lui un séjour bien plus délicieux que Versailles. C'est dans la petite maison de Boileau , avec des gens de lettres choisis, qui! oubiioit les affaires et les intrigues de la cour ; c'est là qu'il se livroit à une gaieté innocente , au milieu de ce qu'il y avoit
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alors de plus distingué en Friuice par l'esprit et les talens. Cette union respectable ne pouvoit avoir d'autre fondement que la simplicité, la modestie et la vertu de ces hommes rares, quis'estimoient sans se craindre , et ne voy oient dans leurs rivaux que des gens aimables et dlionnêtes gens.
On se demande quelquefois : comment Racine , accoutume au travail de l'esprit , dominé par son génie poétique, pouvoit-ii ainsi s'interdire une occupation chérie ? De quoi occupoit-il ses loisirs ? Comment rempiissoit-il ses journées ? Mais qnand on connoit le pouvoir de la religion , quand on sait à quel point Racine étoit pénétré des principes de l'Evangile , on n'est plus étonné de son indifférence , et même de son aversion pour des vers profanes : il eût voulu effacer ses tragédies de sa mémoire et de celle de tout le monde ; il étoit honteux et affligé de ce qui fait aujourd'hui sa gloire. Son temps étoit employé à remplir ses devoirs ; et ses compositions littéraires se bornoient à l'histoire du Roi. Si dans la suite madame de Maintenon eut assez d'empire sur lui pour le faire revenir pendant quelque temps à la poésie et au théâtre , il les sanctifia l'un et l'autre par le sujet et par le motif : il tira ses tragédies de fEcriture Sainte. Esther et Aïhalie prouvent que Racine , en perdant l'habitude des vers , n'en avoit pas perdu le talent : un repos de dix ans n'avoit servi qu'à donner un nouvel élan à sa verve ; la piété avoit encore enflammé son enthousiasme , et ses plus beaux vers sont ceux que la religion lui a inspirés.
Ou doit beaucoup regretter la perte des mor-
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ceaux historiques qu'il avoit composés ; et c'est un malheur sans doute pour notre littérature , que , borné aux actions du Roi , Racine n'ait pas entrepris une histoire générale de la France : lui seul étoit capable d'égaler les anciens dans ce genre , et de donner à la nation un Titè-Live , après lui avoir donné un Euripide. Son jugement exquis , son imagination brillante , son goût délicat, cette élégance, cette grâce , cette harmonie qu'on remarque dans sa prose, promettoient un historien tel que nous n'en avons point encore , tel peut-être que nous n'en aurons jamais. Le Mercure de 1677 , nous apprend que c'étoit l'attente générale du public- Quand il ne fut plus possible de douter que Racine renoncoit au théâtre , les amateurs se consoîèrent par l'espoir de trouver un historien en perdant un poète ; et , ce qui est assez singulier , le journaliste éleva la voix, et sembla vouloir emprimter le style poétique pour annoncer la perte que faisoit la poésie. « C'est un bruit, dit-il, qui se n confirme , qu'un de nos plus célèbres auteurs re- )) nonce au théâtre pour travailler à l'histoire. Il M semble qu'il ne se soit attaché quelque temps à j) faire les portraits des héros de l'antiquité que pour M essayer son pinceau , préparer ses couleurs , et )) peindre ceux d'aujom'd'hui avec une plus vive res-
« semblance Heureux celui qui doit y travéïiller
» avec lui (Boileau)! Heureux les froids écrivains , j) les méchans poètes et les ridicules dont ce redou- 3) table et fameux auteur n'aura plus le loisir d'atiaj) quer les défauts dans ses charmantes satires ! » Les premières éditions des tragédies de Racine
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sont les meilleures, parce que l'auteur les a revues ; les dernières ( je parle de celles publiées pendant sa vie, ) sont les "plus défectueuses, parce qui! s'étoit fait un devoir de conscience de n'y prendre aucune part. Boileau, sans lui rien dire, examinoit les épreuves. Enfin , à force de sollicitations et d'adresse , le libraire obtint de P\.acine lui-même qu'il jetât les yeux sur un exemplaire ; et la tendresse paternelle pour ses vers , que toute sa piété n'avoit pu entièrement étouffer, lui dicta plusieurs corrections; mais le remords d'une pareille foiblesse détermina dans la suite Raciue à brûler cet exemplaire ; et son fils aîné , chargé de ce ministère rigoureux, n'eut pas le loisir de prendre une connoissance exacte de ces corrections ; il put seulement rem£U'quer qu'elles étoient beaucoup plus nombreuses dans le premier volume que dans le second.
On peut juger par ce trait combien il se reproclîoit des ouvrages que tout le monde adraii'oit ; il n'en parloit jamais, pas même à ses enfans; il évitoit tout ce qui pouvoit lui en rappeler le souvenir. Appelé à la cour pour y donner des leçons de déclamation à une jeune princesse , dès qu'il vit qu il étoit question de lui faire répéter quelques morceaux d'Andromaque , il pria instamment qu'on voulût bien le dispenser d'une pareille fonction , quoiqu'on lui eût assm-é qu'il feroit plaisir au Roi s il conscntoit à s"en charger. Cependant ni son indifférence pour la gloire mondaine , ni sa modestie , ni sa pénitence , ne piurent toucher le cœnr d'un petit régent du collège de Louis-le- Grand, qiii dans une harangue publique eut finso-
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lence d'invectiver contre les tragédies de Racine. Ce jeune jésuite ne voyoit probablement dans Racine qu'un janséniste qu'il étoit méritoire d'humilier pour la plus grande gloire de Dieu. Racine fut très - sensible à cette insulte de la part d'un ordre alors très-accrédité à la cour et dans le monde; mais les supérieurs et les principaux membres du collège désavouèrent hautement cette grossière imprudence ; et le P. Bouliours fut chargé d'en faire des excuses à Racine. L'offensé fit une réponse admirable , pleine de politesse , de modestie et de .sensibilité : on la trouvera dans le recueil de ses lettres.
M. le marquis de Seîgnelay a le premier l'honneiu" d'avoir rendu Racine à la poésie française, en l'invitant à composer une idylle pour la fête qu'il donna au Roi dans sa maison de Sceaux, en i685 ; mais la littérature a de bien plus grandes obligations à madame de Maintenon , qui rendit Racine au théâtre, et lui fit couronner toutes ses tragédies par deux chefs-d'œuvre. Cette illustre fondatrice de Sainl- Cjr , voulant procurer aux jeunes demoiselles confiées à ses soins l'éducation la plus brillante , se persuada que rien n'étoit plus propre à leur donner des srâces et une honnête assurance , à cultiver leur esprit et leur mémoire , que des représentations théâtrales. Et en cela peut-être sa prudence et ses lumières se trouvèrent en défaut : quelques précautions que Ton prenne pour rendre cet exercice innocent, il a souvent pour de jeunes demoiselles plus d'inconvéniens que d'avantages. Madame de Maintenon elle-même fut obligée enfin d'y renoncer,
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tVaprès les réclamations qui s'élevèrent ds toutes parts contre un amusement en général peu convenable à un sexe que la nature n'a pas destiné à ])aroître en public. Elle avoit essayé d'abord de faire représenter aux demoiselles de Saint-Cjr la tragédie d'Andromaque ; mais elle en sentit promptement le danger. « Nos petites filles viennent de M jouer Andromaque, dit-elie dans une lettre à » Racine ; mais elles l'ont si bien jouée, qu'elles ne » la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos n pièces. » Elle lui demanda dans la même lettre quclqu'ouvrage dramatique qui pût remplir ses vues, sans porter aucune atteinte aux mœurs et à la piété. Racine fut alarmé de cette proposition. Refuser madame de Maintenon! Cela ne lui paroissoil guère possible. Hasarder sa réputation, étoit pour lui une chose fort délicate! Boileau même lui conseilloit de ne pas se charger d'une pareille commission. Mais quand Racine eut trouvé l'heureux sujet d'Esther, ses inquiétudes se calmèrent, et il éprouva moins de peine à obéir. Tous les détails relatifs aux représentations d'Esther et d'Athalie trouveront leur place dans le commentaire , lorsqu'il sera question de ces deux pièces : c'est l'homme que j'envisage ici , et non point l'auteur.
Après avoir fourni à Racine une occasion d'augmenter encore sa renonnnée , madame de Maintenon contribua sans le vouloir à sa disgrâce , et peut-être à sa mort. Dans ses entretiens fréqucns avec Racine, madame de Maintenon fit quelquefois tomber la conversation sur la misère du peuple, et sur les moyens deja soulager. Racine s'animoit sur une matière si
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propre à exciter sa sensibilité. Charmée de ses lumières et de son éloquence, madame de Maintenoa se persuada que personne n'étoit plus capable que lui de porter au pied du trône les cris des malheureux , et d'implorer pour eux la bonté du Roi , dans un mémoire pathétique. L'homme qui avoit fait verser tant de larmes sur des infortunes chimériques, devoit sans doute être plus touchant encore en plaidant la cause de l'humanité au tribunal du souverain. Cependant elle promit à Racine que l'ouvrage ne sortiroit point de ses mains , et ne serviroit qu'à son instruction particuhère. Animé par le désir d'étro utile, Racine traça un tableau frappant de la déplorable situation du peuple , et remit à madame de Maintenon un mémoire aussi éloquent que solide. Un jour qu'elle le lisoit avec le plus grand intérêt , le Roi entra brusquement dans sa chambre sans être annoncé , et voulut voir l'écrit dont elle paroissoit si occupée. Après en avoir légèrement parcouru la première page , il témoigna le désir d'en connoître l'auteur. En vain madame de Maintenon prétenditelle s'excuser sur le secret qu'elle avoit promis: le Roi , qui n'étoit pas accoutumé à la résistance , parla en maître : et madame de Maintenon nomma l'auteur. Louis XIV , étonné qu'un homme de lettres s'avisât de parler de politique , blâma son indiscrétion en rendant justice à son zèle ; il lui échappa même de dire, avec un air d'humeur : « Parce que Racine sait bien faire des vers , croit-il donc tout savoir? Et parce qu'il est grand poète, s'imagine-t-il être ministre ? » Madame de Maintenon consternée, se hâta de faire instruire l'auteur du mémoire d'un si
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fâcheux incident, et en même temps lui fît donner avis de ne pas se présenter chez elle sans y être mandé. Ce fut un coup de foudre pour un homme aussi sensible que Racine. Quel fruit de son travail et de ses bonnes intentions ! Il se crut perdu dans l'esprit du Roi; il tomba dans une profonde mélancolie : et l'on peut raisonnablement attribuer au saisissement qu'il éprouva, une fièvre assez violente dont les médecins se hâtèrent trop de le guérir par un usage inmodéré du quinquina. L'humeur, comprimée par factivité de ce remède , se jeta vers la ré* gion du foie, et s'ouvrit un passage par un abcès qui rendoit de temps en temps quelque matière. Les médecins, que ce symptôme auroit dû éclairer sur l'abus qu'ils avoient fait du quinquina , s'entêtèrent à ne pas reconnoitre leur faute , traitèrent l'abcès aussi légèrement qu'ils avoient traité la fièvre. Racine, tranquillisé sur sa santé , se rendit à Versailles , oii il étoit appelé par l'intérêt de sa famille. Déjà fort gêné par le paiement de sa charge de secrétaire du Roi , il se trouvoit presque dans l'impossibilité de payer une taxe nouvelle qu'on venoit de mettre sur toutes les charges de cette espèce. Il avoit lieu d'espérer que le Roi auroit pour lui la même indulgence qu'en i685: obligé alors, en qualité de trésorier de France , de payer une contribution de quatre mille francs , Louis XIV lui avoit fait rendre cette somme; mais les temps étoient changés.
Le Roi lut le placet dans lequel Racine exposoit sa situation et demandoitune exemption de la taxe; son premier mouvement fut de répondre: « Cela ne se peut pas. » Mais comme il avoit coutume
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d'adoucir le refus par quelque mot obligeant, il ajouta d'uu ton plein de bonté : « S'il se trouve dans la suite quelqu'occasion de le dédommager , j'en serai fort aise. » Racine , à qui l'on rapporta cette réponse , fut consterné du refus , et très-médiocrement consolé par l'adoucissement ; il ne \at qu'une disgrâce complète : heureux s'il eût été le seul à s'en apercevoir! Mais rien n'échappe aux courtisans : dès qu'on sut que Racine étoit baissé dans l'esprit du Roi , il ne manqua pas d'amis de cour empressés d'aggraver le mal par des insinuations perfides, pires que des accusations formelles. « C'est un janséniste , disoient les uns : il a toute sa famille à Port- Royal! » Les autres, plus dangereux encore, le peignoient comme un mécontent et un frondeur. En effet, les ennemis de Louis XIV , et surtout les protestans . exagéroient sans cesse , pour rendre ce prince odieux , le fardeau des contributions et la misère du peuple. Racine n'ignoroit pas les services que fintrigue et la calomnie luirendoient, et la pénétration de son esprit augmentoit encore ses alarmes : il s'épouvantoit non - seulement de tout ce qu'on disoit, mais de tout ce qu'on pou voit dire.
Enfin , ne pouvant résister au trouble de son imagination , il écrivit à madame de Maintenon, sa protectrice , laquelle n'étoit pas aussi fort consolante. Ce n'est pas que lorsqu'il lui arrivoit de le rencontrer , ( car elle n'osoit plus le voir chez elle) cette, dame ne cherchât à relever, par de belles promesses, son esprit abattu: « Laissez passer le nuage, disoitelle. C'est moi qui ai fait le mal : c'est à moi de le réparer. Il y va de mon honneur de vousre-.
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mettre mieux que jamais dans l'esprit du Ptoi ; mais il faut attendre le moment favorable. )> Les hommes spirituels et sensés sont moins dispose's que les autres à se faire illusion; les sots ont un grand avantage: celui de ne pas prévoir le mal, et de ne pas le sentir aussi vivement lorsqu'il arrive. Racine connoissoit le Roi et la cour; il connoissoit madame de Maintenon, dont l'extrême prudence évitoit par-dessus tout de se compromettre : elle eût sacrifié vingt amis à la crainte de déplaire. Racine avoit donc^ peu d'espérance , et il ne pouvoit dissimuler son désespoir à madame de Miiintcnon. «Mais d'oii vient cette déHance, lui disoit-elle? Doutez-vous de mon cœur ou de mon crédit? » « Non , madame , je sais combien le Roi vous aime, et quelle bonté vous daignez avoir pour moi; mais vous ne savez peut-être pas que j'ai à Port- Royal une tante dont les sentimens à mon éo-ard sont bien différens des vôtres : cette sainte fille est persuadée que la cour me perd, et que je n'y ferai jamais mon salut ; elle ne demande au ciel pour moi que des humiliations et des disgrâces : le chagrin qui m'arrive est un effet de ses prières; et j'ai lieu d'appréhender que son crédit ne l'emporte sur le vôtre. » Pendant que Racine faisoit cette innocente plaisanterie, le bruit d'une calèche se fait entendre : « C'est le Roi, s'écrie madame de Maintenon, cachez-vous. »
Madame de Maintenon avoit l'esprit trop délicat pour ne pas être sensible aux charmes de la société de Racine; elle étoit trop pieuse pour ne pas chérir en lui celte bonne foi, cette candeur, cette simplicité