AU NOM DU PÈRE, ET DU FILS , ET DU SAINT-ESPRIT
« Je désire qu'après ma mort mon corps soit porté » à Port-Royal-des-Champs, et qu'il y soit inhumé » dans le cimetière , aux pieds de la fosse de M. Haj) mon. Je supplie très - humblement la Mère Ab- » besse et les Religieuses de vouloir bien ra'accor- » der cet honneur , quoique je m'en reconnoisse très- » indigne, et par les scandales de ma vie passée, et j) par le peu d'usage que j'ai fait de l'excellente » éducation que j'ai reçue autrefois dans cette maiî) son, et des grands exemples de piété et de péni- » tence que j'y ai vus, et dont je n'ai été qu'un «stérile admirateur. Mais plus j'ai offensé Dieu, y) plus j'ai besoin des prières d'une si sainte Gommuyi nauté pour attirer sa miséricorde sur moi. Je prie » aussi la Mère Abbesse et les Religieuses de vouloir }) accepter une somme de huit cents livres, que j'ai » ordonné qu'on leur donne après ma mort. Fait à j> Paris, dans mon cabinet, le lo octobre 1698. »
Racine.
DE JEAN RACINE. Ixxxiij
M. Hamon , après la mort de M. LeiTiaistre,avoit pris soin des études de Racine. Son élève avoit conservé le plus grand respect pour sa mémoire : voilà pourquoi il demandoit d'être enterré à ses pieds. Son corps fut d'abord déposé dans le chœur de l'église de Saint-Sulpice , sa paroisse , où il passa la nuit ; le lendemain deux prêtres de Saint-Sulpice l'accompagnèrent jusqu'à Port-Royal , et le présentèrent avec les cérémonies d'usage. Louis Racine , son fils , prétend que quelques seigneurs de la cour s'entretenant du lieu que son père avoit choisi pour sa sépulture, l'uudeux , connu par son humeur caustique , dit : « C'est ce qu'il n'eût pas fait de son vivant. » Cette épigramme, assez obscure , signifie probablement que Racine , en bon courtisan , n'eût pas voulu de son vivant donner cette preuve d'attachement à une maison très-suspecte au Roi , et regardée comme le boulevard du jansénisme. Douze ans après, cette abbaye fut détruite, et la famille de Racine obtint la permission de faire exhumer son corps. Il fut transporté à Paris, dans l'église de Saint-Etienne-du-Mont , et placé derrière le maître-autel , en face de la chapelle de la Vierge , auprès de la tombe de Pascal. Son tils nous a conservé l'épilaphe que Boileau avoit composée en latin pour son ami, et qu'il avoit lui-même traduite en français. Cette épitaphe, placée dans le cimetière de Port-Royal, ne subsiste plus que dans les Mémoires de Louis Racine , et j'ai cru devoir la rapporter ici , ainsi que la traduction française , faite aussi par Boileau :
Ixxxiv VIE
Hîc jacet vir nobilis Joannes Racine , Franciae tliesauris praefectus, Régis à secretis atque àcubiculo,nec nonunus è qiiadraginta Gallicanîie Academiae viris, qui postquàm profana tiagediarum argumenta diù cum ingenti hominum admlratione tractasset, musas tandeni suas uni Deo consecravit, omnemque ingenii vim in eo laudando contulit qui solus laude dignus est. Cùm eum \ita negotiorumqiie rationes multls noLilibus aulae tenerent addictum , tamen in frequenti hominum commercio omnia pietatis ac religionis officia coluit, A cliristiano rege Ludovico Magno selectus unà cum famb liari ipsius amico fuerat, qui res eo régnante prœclarèacmirabiliter gestas perscribei et. Huic intentus operi , repente in gravem œquè ac diuturnum morl^um implicitus est, tandemque ab hâc sede miseriarum in melius domicilium translatus, anno xHotis suœ LIX. Qui mortem lon^oadhuc intervallo remotam valdè horruerat,^ejusdemprœsentisaspectum placidâ fronte sustinuit^obiitque spe multô magis et piâ in Deum fiduciâ expletus, quàm fi actus metu. Ea iacturaoninesilliusamicos, quorum nonnuUi inter regni primoreseminebant, acerbissimo dolore perculit 3 manayit etiam ad ipsum Uegem
DE JEAN RACINE. IxXXV
« Ici repose le corps de messire Jean Racine , tré- » sorier de France , secrétaire du Roi, gentilhomme » ordinaire de sa chambre , et l'un des quarante do » l'Académie française , qui, après avoir long-temps 5) charmé la France par ses excellentes poésies pro- » fanes, consacra ses muses à Dieu, et les employa » uniquement à louer le seul objet digne de louange. 3) Les raisons indispensables qui l'attachoient à la }) cour l'empêchèrent de quitter le monde ; mais » elles ne rempéchèrent pas de s'acquitter , au mi- » lieu du monde , de tous les devoirs de la piété et » de la religion. Il fut choisi , avec un de ses amis , 3) par le roi Louis-Ie-Grand, pour rassembler en un 5) corps d'histoire les merveilles de son règne ; et il » étoit occupé à ce grand ouvrage , lorsque tout-àï3 coup il fut attaqué d'une longue et cruelle maladie, » qui à la fin l'enleva de ce séjour de misères, en sa 3) cinquante-neuvième année. Bien qu'il eut extrê- » mement redouté la mort lorsqu'elle étoit encore 3) loin de lui, il la vit de près sans s'en étonner, et 3) mourut, beaucoup plus rempli d'espérance que 3) de crainte, dans une entière résignation à la vo- 3) lonté de Dieu. Sa perle loucha sensiblement ses 3) amis, entre lesquels il pouvoit compter les pre- » mières personnes du royaume; et il fut regretté 3) du Roi même. Son humilité et l'affection particu- 3) lière qu'il eut toujours pour cette maison de Port- 3) Royal-des-Champs, lui firent souhaiter d'être en- 3) terré sans aucune pompe dans ce chnetière, avec » les humbles serviteurs de Dieu qui y reposent , et
IXXXVJ V I E
tanti viri desiderium. Fecit modestia ejus singularis et pi œcipua in hanc Portiis Regii domuni heiievolentja, ut in eâ sepeliri \oluerit; ideoque, testamento cavitut corpus suum juxtà piorum qui hic sunt corpora huniarelur. Tu veio , quicumque es , queni in hanc domuna pietas adducit , tuœ, ipse, mortahtatis ad hune aspectuni recordare, et clarissimam tanti viri ^ inemoriani precibus potius quàm elogiis pro- 6equere î
DE JEAN RACINE. IxXXvij
» auprès dp-rmels il a été mis, suivant qu'il l'avoit » or loii:n ' !J?.r son testament. O toi , qui que tu a sois, que la piété attire en ce saint lieu, plains, » dans un si excellent homme, la triste destinée » des mortels ; et quelque grande idée que puisse » te donner de lui sa réputation, souviens-toi que « ce sont des prières et non pas de vains éloges » qu'il te demande ! »
Cette épitaphe de l'homme moral et religieux, est touchante et noble dans sa simplicité. Boileau en a composé une autre bien plus connue, oii il ne considère son ami que sous le rapport d'auteur et d'homme de lettres :
Du Théâtre Français l'honneur et la merveille, 11 sut ressusciter Sophocle en ses écrits ; Et dans l'art d'enchanter les coeurs et les esprits, Surpasser Euripide et balancer Corneille.
Louis XIV, informé que Racine ne laissoit qu'une fortune médiocre , à peine suffisante pour soutenir une famille nombreuse composée de sept enfans(i),
(i) Voici les noms de ces sept enfans , et Tordre de leur naissance ;
Jean-Baptiste Racine , mort garçon le 3i janvier 1747; Marie-Catherine Racine , mariée à Pierre-Claude Colin de Moramber , le 5 juin 1699, et morte le 6 décembre 1751 ; (M. Jacobé de Naurois est petit-fils de Marie-Catherine Racine) ; Anne Racine , religieuse aux Ursulines de Melun , en iGgSj Elisabeth Racine, religieuse au couvent de Notre-
Ixxxviij VIE
deux garçons et cinq filles, accorda à sa veuve une pension de deux mille livres, réversible jusqu'au dernier enfant vivant. Cette femme vertueuse, économe et simple , n'eut besoin que de continuer son genre de vie ordinaire pour se conduire en digne veuve qui ne tient plus au monde et à ses plaisirs. Renfermée dans son ménage pendant les trente-trois ans qu'elle vécut encore après la mort de son mari, occupée de l'éducation de ses enfans et des œuvres chrétiennes , elle perdit , par l'effet du système de Lavi^, le fruit des épargnes qu'elle avoit faites pour sa famille , sans perdre sa tranquillité et sa résignation ordinaire, et s'éteignit paisiblement en 1732, sans douleur et sans infirmité. La tante de Racine , la mère Sainte-Thècle , qui n avoit cessé de demander au ciel le salut de son cher neveu, ne lui survécut que peu de mois. Cette sainte religieuse, entrée à neuf ans à Port-Royal , avant de connoître le monde , y avoit passé soixante-cinq ans dans l'exercice des plus héroïques vertus et des premiers emplois de la communauté. :?î i^Mi-
Le fils aîné de l'illustre Racine , élevé avec le plus grand soin pour eue l'héritier de tant de gloire et le soutien d'un si beau nom , après avoir donné
Dame de Variville ; Jeanne -Nicole -Françoise Racine, morte Fille le 22, septembre 1709 , à Fabbaye de Malnoue, où elle étoit pensionnaire depuis six. ans.; Madeleine Racine, morte fille le 7 janvier 1741 ; Louis Racine , né le 2 novembre 1692 , marié le x"" avril 172S à Marie Preste, et mort le 29 janvier l'jGô. Il a eu un fils et deux filles, toutes deux mariées, et qui ont laissé des enfans ; le fils est mort garron, comme on va bientôt le voir.
Ï)E JEAN RACINE. Ixxxix
3ans sa première jeunesse les espérances les plus flatteuses , trompa l'attente de tous les amis de son père. Le Roi lui avoit accordé la survivance de la charge de gentilhomme que le grand Racine avoit possédée. Destiné à briller dans le corps diplomatique , honoré de la protection spéciale de M. de Torcy, il ne profita d'aucun de ces avantages. Soit que son éducation lui eût donné une certaine austérité de caractère qui ne pouvoit se plier aux usages du monde , soit qu'une profonde piété , un attachement sincère à la religion , l'eussent absolument détaché de tous les biens extérieurs dont on fait tant de cas dans la société , et qui sont l'objet de l'ambition de tous les hommes , il renonça aux richesses, aux emplois, aux honneurs; et sans aller s'enfermer^ dans la solitude da cloître , il sut se faire un cloître de sa maison , où il vécut solitaire et indépendant. Occupé des lettres et des sciences , mais pour son propre amusement et son instruction particulière, il ne songea point à étaler aux yeux du public les fruits de ses études et les vastes connoissances qu'il avoit amassées par une lecture prodigieuse et de continuelles réflexions. Les manuscrits qu'il a laissés annoncent un caractère très-prononcé , une morale sévère, un ton très-ferme et une vigoureuse logique. M. Jacobé de Naurois, arrière-petitfils du grand Racine , a bien voulu nous communiquer quelques fragmens des écrits de Jean-Bapiiste Racine , dont il est dépositaire et propriétaire : iî nous a permis d'imprimer la lettre qu'on vient de lire, et le fragment que je vais citer. Ce ne sera pas la seule obligation que celte édition aura au zè'e de