‹ Œuvres. Avec des commentairesChapitre 51 sur 193 · ACTE II, SCENE î. !;i · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE î. !;i

Permettez que mon cœur, en voyant vos beaux yeux, De l'état de son sort interroge ses dieux, (j)

(i) Permettez que mon cœur en voyant vos beaux yeux , De Te'tat de son sort interroge ses dieux.

De l'état de son sort est redondant et incorrect ; on dit interroger sur et non pas interroger de; état et sort signifient ici la même chose. Le plus grand défaut, c'est que les yeux d'Antigone soient les dieux qu'Hémon vient interroger sur son sort 5 c'est que les malheurs de Thebes, la haine des deux frères et les horreurs de la guerre inquiètent moins Héraou que les seutimens d'Antigone à son égard. Cette superstition galante , cette idolâtrie amoureuse , tout ce verbiage des romans et des poésies espagnoles si éloigné du langage du cœur et de la passion, avoient pour fondement les devoirs el les préjugés de l'ancienne chevalerie. Les chevaliers institués pour protéger la foiblesse , se trouvoient plus particulièrement attachés au service du sexe le plus foible et le plus aimable j chacun avoit sa dame, et cette dame étoit une divinité : pour elle il bravoit tous les dangers ; la moindre de ses faveurs étoit d'un prix incomparable j ses rigueurs les plus légères étoient le dernier des malheurs et un tourment pire que la mort. Ces mœurs ont existé sans doute dans un ordre de guerriers, qui couvroient par un courage extraordinaire et des vertus sublimes , ce qu'il y avoit d'extravagant et de bizarre dans lenr enthousiasme galant. L'amour peut encore aujourd'hui s'allier sur la scène aux grandes qualités d'un prmce ou d'un héros 5 mais il faut que cet amour soit naturel et vrai , noble et généreux ; il faut qu'il emprunte le langage du cœur et non celui d'une imagination déréglée - qu'il soit purgé de toutes ces expressions fades et langoureuses , de toutes ces hyperboles inventées par l'idolâtrie, de tous ces éloges exagérés , devenus ridicules même dans les romans. Les précieuses et les héroïnes de la cour d'Anne d'Autriche soutenoient de tout le pouvoir de leurs charmes cet empire qu elles avoieut coutume d'exercer sur les héros^ elles accré-

Puis-je leur demander, sans être téméraire ,

S'ils ont toujours pour moi leur douceur ordinaire ?

ditoient la métaphysique galante , les sentimens quintessenciés, et tout le protocole de l'esclavage amoureux j leur tyrannie , fondée sur l'usage de la cour , s'honoroit du nom de politesse. Les femmes ^ dans les pièces de Corneille, sont al— tières et impérieuses comme elles l'étoient alors dans les premières classes de la société : les hommes leur prodiguent l'encens , les servent comme autant d'esclaves de leurs passions et de leurs caprices j ils adorent jusqu'à leur cruauté. Ce Corneille si fier f au lieu de donner l'impulsion à son siècle , a luimême asservi son génie au ton qui dominoit de son temps 5 mais , comme les chevaliers , il a su mêler à cette insipide galanterie, qu'il a trouvée à la mode, des traits de vigueur et une élévation de sentimens qu'il n'a puisée que dans son âme. Le même esprit galant régnoit dans les premières années de Louis XIV, peut-être avec un peu plus de grâce et d'élégance, mais avec moins de dignité et de grandeur. Racine autorisé , et par l'exemple de Corneille , et par les mœurs du jour, pouvoit-il se dispenser , surtout dans ses essais dramatiques, de payer le tribut à cette galanterie banale, et d'adopter cet idiome doucereux et romanesque, alors en possession de plaire? Ce qui nousparoît fade aujourd'hui charmoit alors les femmes j et les femmes donnoient le ton au théâtre comme dans le monde. Les souverains enivrés de leur gloire, ne trouvent souvent rien d'insipide dans les expressions les plus outrées de la flatterie. Alexandre nevoyoit riendebasnide serviio dans les adorations des Macédoniens prosternés à ses pieds. Les femmes du temps de Corneille, entêtées de leur souveraineté , persuadées de leur divinité prétendue , n'apercevoicnt point le ridicule des soupirs , des langueurs , des flammes , des tourmens et de tout ce jargon de Cythère, qu'on prend aujourd'hui pour du galimatias et des niaiseries , el qu'on souffre à peine à l'Opéra. Les femmes approuvôient beaucoup que leurs yeux fussent des astres , des soleils , des

Sc'iffrent-iîs

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