ACTE II, SCENE I
Souffrent-ils sans coiutoux mon ardente amitié? Et du mal qu'ils ont fait ont-ils quelque pitié ?
dieux ; qu'un seul de leurs regards décidât du bonheur ou du malheur des plus grands hommes. Les femmes trouvoient fort ÎJon que leur colère ou leur absence fût regardée comme le plus grand des fléaux j qu'on ne mît rien en comparaison avec le plaisir de les voir et de les aimer. Thésée ne leur paroissoit point impertinent quand il disoit :
Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste , L'absence aux vrais amans est encor plus funeste. Œdipe, Act. I, Se. i.
César étoit à leurs yeux un homme fort raisonnable , quand if protestoit àCléopâlre (V. la Mort de Pompée, act. IV, se. 5.) que ce n'étoit que pour elle qu'il vouloit conquérir l'univers ; et les plus grandes absurdités passoientpour des traits d'esprit,' quand la galanterie leur servoit de véhicule. Il falloit bien que les poètes prissent le parti de rimer ces fadeurs s'ils vouloient réussir, puisqu'il n'y avoit pas moyen de réussir sdns plaire aux femmes. Notre littérature a depuis long-temps secoué le joug de cette idolâtrie servile : les femmes influent moins sur la destinée des ouvrages et des auteurs; elles se sont elles-mêmes rapprochées de la nature j elles ont beaucoup rabattu de leurs prétentions. Je ne sais si elles sont devenues meilleures en devenant plus naturelles ; mais le goût en est devenu plus sain. Par malheur, quand sur cet article important le siècle est revenu à des idées plus raisonnables , le génie et le talent ont disparu. Corneille et Racine , assujettis aux lois du code galant, ont fait des chefs-d'œuvre. Leurs successeurs plus libres ont pu se dispenser démettre de la galanterie dans leurs pièces; mais ils se sont aussi dispensés d'y mettre cette foule de beautés qui, dans Corneille et dans Racine, demandent grâce poiaquelques phrases romanesques. Racine a perfectionné son éloquence et son style; il a porté au plus haut degré la richesse et l'harmonie poétique; mais dans ses meilleures pièces profanes il est resté galant , parce qu'il vouloit plaire à une cour ga-
Durant le triste cours d'une absence cruelle , Avez-vous souhaité que je fusse fidelle ? Songiez-vous que la mort menaçoit , loin de vous , Un amant qui ne doit mourir qu'à vos genoux ? Ah , d'un si bel objet quand une ame est blessée , Quand un cœur jusqu'à vous élève sa pensée, Qu'il est doux d'adorer tant de divins appas! Mais aussi que l'on soufFre en ne les voyant pas ! Un moment , loin de vous, me duroit une année ; J'aurois fini cent fois ma triste destinée , Si je n'eusse songé , jusques à mon retour. Que mon éloignement vous prouvoit mon amour ; Et que le souvenir de mon obéissajice Pourroit en ma faveur parler en mon al^sencc ; Et que pensant à moi vous penseriez aussi Qu'il faut aimer beaucoup pour obéir ainsi.
ANTIGONE
Oui, je l'avois bien cru qu'une ame si fidelle (i) Trouveroit dans l'absence une peine cruelle ; Et, si mes sentimens se doivent découvrir,
lante. Et cependant cette galanterie, qui n'est plus à la mode , offre encore aujourd'hui quelque chose d'enchanteur, même aux plus grands ennemis du goût romanesque , parce qu'elle est souvent passionnée, toujours élégante, jamais doucereuse et niaise. Il faut en excepter la The'baide et Alexandre, où Racine n'est guères supérieur à Quinault que par la versification et quelf[ues traits de force , qui décèlent le grand maître.
(i) Oui , je l'avois bien cru qu'une ame si fidelle etc. V A Fx I A N T E.
Oui , je pre'voyois bien qu'une ame si fidelle etc.