ACTE II, SCENE II I
Je vois bien que la paix ne peut s'exécuter. J'espérois que du ciel la justice infinie Voudroit se déclarer contre la tyrannie , Et que , lassé de voir répandre tant de sang , (i) Il rendroit à chacim son légitime rang ; Mais puisqu'ouvertement il tient pour l'injustice , Et que des criminels il se rend le complice , Dois-je encore espérer qu'un peuple révolté , Quand le ciel est injuste , écoute l'équité ? Dois-je prendre pour juge une troupe insolente, D'un fier usurpateur ministre violente , (2) Qui sert mon ennemi par un lâche intérêt , Et qu'il anime encor, tout éloigné qu'il est?
insulté par le peuple j et , dans sa colère , il lui échappe plusieurs maximes violentes et despotiques qui le rendent plus odieux encore que son frère. On sent ici que l'ouvrage est d'un jeune homme , qui n'a supposé Polvnice haï des Thébains que pour avoir occasion de lui faire débiter de belles tirades , pleines d'orgueil et d'audace , dans le goût de Corneille. Racine n'a pas songé qu'une pareille supposition détruisoit tout intérêt. L'entrée de Poljnice n'a rien de théâtral.
(i) Et que , lassé de voir rc'pandre tant de sang,
En changeant un mot de place , Racine corrigea ce vers , qu'il avoit d'abord arrangé de cette manière ; Et que, lassé de ■voir tant répandre de sang ,
C'est vme minutie j mais rien n'est à dédaigner de ce qui concerne le stjle , et le stjle de Racine.
(■2) D'un fier usurpateur minisire violente ,
Ministre est du genre masculin: c'est un de ces adjectifs qui ont usurpé dans notre langue la force et les fonctions du siibslanlif.
La raison n'agit point sur une populace. De ce peuple déjà j'ai ressenti l'audace ; Et , loin de me reprendre après m'avoir chassé, Il croit voir un tyran dans un prince ofTensé. Comme sm* lui l'honneur n'eut jamais de puissance. Il croit que tout le monde aspire à la vengeance ; De ses inimitiés rien n'arrête le cours; Quand il hait une fois, il veut haïr toujours.
Mais s'il est vrai, mon fils, que ce peuple vous craigne. Et que tous les Thébains redoutent votre règne. Pourquoi par tant de sang cherchez-vous à régner Sur ce peuple endurci que rien ne peut gagner ?
POLYNICE
Est-ce au peuple , Madame , à se choisir un maître ? Sitôt qu'il hait un roi, doit-on cesser de l'être ? (i)
(0 Sitôt qu'il hait un roi , doit-on cesser deTètre?
Ce vers est embarrassé et incorrect dans la construction doïL-on cesser est dans un sens général , et signifie : tous les rois doivent-ils cesser de l'être ? Sitôt qu'il hait est dans un sens particulier : ainsi Poljnice semble demander si tous les rois doivent descendre du trône sitôt que le peuple en hait un : question absurde. Racine a voulu dire :
Un roi , dès qu'on le hait , doit-il cesser de l'être ?
Ce n'est pas un vers que j'ose substituer à celui de Racine; c'est xxne manière dont je me sers pour exprimer sa pensée. Du reste, le couplet de Polynice est plein de vigueur et entièrement de l'école de Corneille. Racine pouvoit tout imiter licureusement avec la souplesse de son génie ; mais la nature pe l'avoit pas fait pour prendre ce ton-lèu Ajoutons que Po-