‹ Œuvres. Avec une introd. et des notesChapitre 103 sur 150 · ELEGIE XVIII · texte numérisé non relu

ELEGIE XVIII

Crluy n'avoil d'Amour essayé la puissance, Qui le fil un enfant i)rivé de connoissance. Ouvert, sans fiction, sans yeux, sans jugement. Aussi nu do conseil comme d'accoustiemenl ; Car, pour rendre une amour éternelle et secrette, Trompant les aiguillons do la lourbe indiscrelte, 11 faut avoir des yeux, estre sage el rusé. Kl se masquer le cœur d'un propos (léguisé. Qui paroisse sans art, entier et véritable. Autrement une amour ne peut estre durable.

Ceux le sçavenl assez qui, craignans les dangers Qu'ajiporte un haut désir, par leurs yeux messagers l'ont entendre à leur dame, à secretles volées, L'ardeur et la grandeur des flammes recelées; Et par tout autre {)art déguisans leur tourment, Monstrenl de n'aimer point, discourent librement; Et soulfrans sans mot dire en longue patience, Altendent (pie le tans leurs douleurs rccoin[iense,

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l'.l ([n'ils puissent un junr, ji'oins de l'eliciti , lîeinonstrer sagement ce qu'ils ont mérité. .Mais il est mal aisé que leurs tristes pensées, Ou de leurs yeux légers les œillades lancées, Ou quelque cliaud soupir par mégarde lasclié, Ne découvre à la fin ce qu'ils avoient caché.

Qui veut donc receler une amoureuse llame. Il faut qu'en adorant sa déesse en son aine, Il feigne aimer ailleurs, et le feigne si bien. Que le peuple s'abuse et n'y connoisse rien; Non le peuple sans plus, mais la dame empruntée Doit estre tellement par sa feinte enchantée, l'ai' ses brùlans soupirs, par ses mots déguisez. Et par ses yeux trompeurs de larmes arrosez, Qu'elle afferme en son cœur qu'il ne se sçauroit falie, Qu'une Venus nouvelle à soy le peut altraire.

r.eluy qui sagement ainsi se peut former, Déguisant sa pensée, est seul digne d'aimer. Las! je mérite donc d'aimer toute ma vie! Car je sçay décevoir la malice et l'envie Par fausses passions, je sçay bien soupirer. Je sçay de mes deux yeux deux fontaines tirer, Pour lléchir la rigueur d'une feinte maistresse; Je, sçay faire le triste, accusant sa rudesse, Tenii' les yeux en bas de mes pleurs tous lavez. Et monstrcr que ses mots dans mon cœur sont gravez; ISt-ef, je puis à bon droit me donner cette glo:-re Que, quand j'ay fe-int d'aimer, je l'ay peu faire accroire. Mais ce qu'il faut douter, ce chemin poursuivant Avec tant de labeurs, c'est que le plus souvant La déesse en nos cœurs saintement adorée. Pour loyer de la peine en feignant endurée, Juge tout autrement de nostre volonté, Et prend la fiction pour une venté, Si bien que cette amour sagement commencée Par une impatience est souvent délaissée.

Madame, en qui le ciel libéral a posé Tout ce qu'il reservoit de rare et de prisé. Estant serf de vos yeux, je ne dois avoir crainte Que vous pensiez jamais mon amour estre fainle, Car si le plus souvent je feins ne vous voir pas. Si, craignant vous trouver, je tourne ailleurs mes pas, Si je n'ose en mourant vous conter mon marliie, Si près d'une autre dame esperdu je soupire. Si je dy que je meurs blessé de sa beauli-. Si le peuple me juge ardamment agité,

i;m;i;ii'.s.

Rt croist qup reste amour louto nulro amo\ir cfTarp, llolas! vous sçave/, bien im'il faut que je le face, Eiicor (|ae ce. me soit un extrême tournienl. Kl ([u'il ne m'est permis vous aimer autrement.

Si j'osoy me douloir des maux que vous me faites, Pouvoir parler à vous, voir vos beaulez parfaites, F.neor que vos propos me fussent rigoureux. Quel amant plus que rnoy se diroit bien lieiireux? Contant, je me plairoy au fort de ma souffrance; (lar le bien de vous voir me seroit recompance. Mais ce m'est un tourmant impossible à penser Qu'il faille en mes travaux ma volonté forcer, r.t brûlant, sans crier, d'une llamme secrette; Me priver, malheureux, du bien que je souhaitte; M'csloigner de vos yeux, n'oser m'en approcher, Kt pour couvrir mon mal un autre rechercher! Toutesfois je le fais, afin qu'en cette sorte Vous connoissiez au vray l'amour que je vous porte Kt, qu'estant de vos yeux vivement embrasé, I.e plus fascheux sentier ne m'est point mal-aisé.

Or de vous deffier ijue, sous ceste entreprise, Je poursuive une amour dont mon ame est esprise Kt, qu'estant autre part, j'y reçoive plaisir, Plustost qu'y demeurer pour cacher mon désir, Vous n'auriez pas raison. Car cil qui vous a veuë D'attraits et de beautez si richement pourveuë Peut aller tout par tout sans crainte et sans danger Et, quoy qu'il voye après, il ne peut plus changer. De toute autre prison la vostre le délivre, Kt le seul souvenir de vos yeux le fait vivre. J'en parle asseurément pour l'avoir esprouvé; Car depuis que l'Amour dans mon cœur eut gravé Vostre divin pourtrait, qui causa sa victoire. De tout autre penser je perdy la mémoire; Je ne pense qu'en vous qui m'avez arresté, Et mon œil est aveugle à toute autre beauté. Vivez doncques, madame, à bon droit asseurée Que ma foy vous sera d'éternelle durée. Je veux, sans varier, mourir en vous aimant. Cependant s'il vous plaist, pour mon contentement, Jugez si je supporte une douleur extrême, Feignant d'aimer ailleurs durant que je vous aime.

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